‹ De la nécessité et des moyens de plaireChapitre 5 sur 12 · CM · texte numérisé non relu

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L*envie de briller est un empressement de faire valoir son mérite sans aucun égard à celui des autres.

C'est un étalage hasardé de son esprit, de ses talents, et enfin de tous les avantages qu'on a, ou qu'on se suppose. Et cette confiance les dé^

crédite, quelque distingués qu'ils puissent être, parce qu'elle met à découvert Texcès de bonne opinion qu'on a de soi-même, et l'intention de s'arroger une sorte de supériorité.

La confiance impérieuse avec laquelle on s'empresse de briller, nous laisse bientôt, quelque mérite qui la soutienne, dans une espèce de solitude, au milieu même des gens avec qui nous passons la vie.

Ils ne songent qu'à nous fuir, à moins qu'ils ne nous trouvent un certain ridicule qui les amuse ; car, en général, on cherche assez le commerce de ceux dont on est dans l'usage de se moquer. Mais quel moyen d'être accueilli! Peu de gens sont assez stupides pour ne pas sentir la home d'un pareil succès :

et voici dans ces deux situations leurs ressources ordinaires. Ils rompent toute liaison avec ceux qu'ils préféreraient s'ils étaient sensés, pour aller fonder leur misérable empire dans des sociétés où leur ton de supériorité leur tiendra lieu de mérite. Ils auraient pu vivre citoyens dans un monde convenable ; ils aiment mieux être rois dans la mauvaise compagnie ; encore s'ils y régnaient sans trouble, si rien n'arrachait jamais le bandeau que leur orgueil a mis sur leurs yeux, leur folie serait en quelque manière un bonheur : mais il y a dans toutes les sociétés de bons espriis qui, par une lumière naturelle, distinguent l'apparence d'avec la vérité; ils s'attachent à approfondir le faux mérite qui d'abord les a éblouis, et

bientôt la présomption démasquée est réduite à chercher un autre théâtre où elle puisse être applaudie.

L'envie de briller est sujette aussi à nous jeter dans TafiFectaiion, et nous y tombons de deux manières:

Tune en outrant notre naturel, et l'autre en imitant celui d'autrui,

L'afFectation qui a sa source dans nous-mêmes est un certain apprêt dans le maintien, dans la façon de marcher, de rire, de parler. C'est une application sérieuse et réfléchie à faire avec distinction les plus pe- .tites choses, par la persuasion que c'est un art de les tourner en autant de grâces qui seront remarquées et applaudies. .

Rien ne décèle mieux la petitesse de Tesprit que cette sublimité recherchée jusque dans la manière de

dire les lieux communs de la conversation ; que cette indifférence pour les pensées et cette haute estime des mots dont certaines gens paraissent si profondément pénétrés. Combien les diflPérents personnages que noire vanité nous fait faire, et dont elle s'applaudit, sont quelquefois contrastés et méprisables! Tandis qu'elle portera un homme orné de grands talents, ou de connaissances sublimes, à se montrer par des côtés si justement louables, cette même vanité exposera à vos regards une figure remarquable par la bizarrerie recherchée de son ajustement, ou par la singularité méditée de son maintien et de ses manières ; et vous reconnaîtrez, pour comble d*étonnement, que c'est le même homme qu'elle

décore et qu'elle dégrade alternativement.

On connaît une autre aflFectation qui tient à notre naturel. Il y a des gens nés singuliers, ou ingénus, ou indifférents, ou farouches, et qui se plaisent à le paraître encore davantage qu'ils ne le sont effectivement.

Cette ambition d'ajouter à soi-même n'est guère aperçue que des gens d'esprit, et n'en est que mieux tournée en ridicule ; car toute affectation ne tarde pas à leur paraître telle. On serait bien éloigné de tomber dans l'affectation, si on songeait véritablement à plaire. On saurait qu'on n'y réussit constamment qu'en se montrant de bonne foi tel qu'on est; que ce qu'on affecte au delà est une manière d'avertir les gens de vous remar-

quer, de vous applaudir, qui les excite, au contraire, à ne plus voir en vous que le mérite emprunté, pour être dispensé de vous tenir compte de celui qui vous est naturel.

L'affectation qui consiste dans l'imitation, vient quelquefois d*un sentiment louable, mais dont nous savons mal profiter. C'est une connaissance intérieure, un aveu qu'on se fait à soi-même, qu'il nous manque de certains agréments que nous applaudissons dans quelque autre, et que nous pensons follement acquérir, en affectant de les posséder. C'est une adoption du mérite d'autrui qu'on préfère au sien, sans en être plus modeste, et qu'on ne parvient jamais à s'approprier assez bien pour en être paré ; on n'en a que l'étalage.

L'égarement de notre amourpropre qui nous porte à imiter les autres est d'autant plus à craindre, qu'il est sujet à nous choisir de bien mauvais modèles. Tel ne s'occupera toute sa vie qu'à ressembler à certain personnage, par les endroits mêmes que le public ne regarde pas avec des yeux favorables, qui eût peut-être été moins exposé à la critique, s'il s'en fût tenu à ses propres travers.

Cette imitation volontaire ne se marque pas seulement dans notre extérieur. Il y a des goûts et des haines qu'on ne montre que parce qu'on s'imagine qu'il est du bon air de les avoir. L'empressement, souvent déplacé, de les témoigner, et les expressions outrées de ceux qui se les attribuent, font assez

connaître que c'est pure affectation, et il se joint une sorte de dépit à Vennui que cette affectation nous donne; on leur contesterait volontiers le frivole avantage dont ils se parent, de détester^ ou d'aimer à la folie, ce qui mérite à peine d'être cité comme déplaisant ou comme agréable.

Mais une autre erreur autant à craindre, quoique moins susceptible de ridicule, c'est de mettre Tesprit caustique au rang des moyens de plaire. Je ne prétends pas combattre ici ce caractère sombre et farouche, qui ne trouve de gloire qu'à avilir le mérite, et de plaisir qu'à troubler son bonheur. J'ai en vue cette sagacité que la gaieté ordinairement accompagne; qui, sans intention de nuire, emportée pxir

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une satisfaction secrète, et flattée de quelques applaudissements, se plaît à n'apercevoir et à ne peindre les objets que par des faces qui les rendent ridicules. Je parle de cet art qui, faisant alternativement d'une partie de la société un spectacle risible pour l'autre, les sacrifiant et les amusant toutes deux tour à tour, est redouté même de celle dont il se fait applaudir, et finit toujours par être haï et de Tune et de l'autre. Combien les hommes que ce caractère domine, doivent peu se flatter d'inspirer de Tamitié, à moins qu'ils ne le rachètent par bien des vertus ou des qualités supérieures!

Les esprits caustiques deviennent, en quelque manière, pour la société, ce que sont à l'égard des

nadons voisines certains rois d'Afrique, dont tonte la richesse consiste dans un commerce d'esclaves. On ne gagne rien en se soumettant à leur empire; quand il ne leur reste plus de peuples étrangers à livrer, ils trafiquent leurs propres sujets.

Le genre d'esprit caustique que je viens de dépeindre est aussi méprisé que haïssable, dans ceux qui, ne le tenant point de la nature, veulent s'en faire un caractère. Rien ne déplaît tant que les gens qui vous proposent à titre de ridicule ce qui ne Test pas, ou qui vous annoncent comme une découverte des ridicules usés, et dont ce n'est

plus l'usage de se moquer; car tout est mode dans le commerce du monde, jusqu'aux sujets de dégoût et de haine. Heureusement il ne suffit pas d'avoir de la malignité et de l'esprit, pour être avec succès médisant, ironique ou dédaigneux; il faut être instruit des objets et du ton de la critique en règne. Eh!

quelle étude méprisable, quand on a dessein de s'en prévaloir contre la société, que celle d'une science qui nous fait redouter, et qui déshonore notre raison, à mesure que notre esprit réussit mieux à en faire usage!

Il est important de ne s'y point tromper, tout ce qu'on appelle esprit caustique, n'est pas tel que je viens de le définir. On voit des personnes qui en ont une portion, dont

on n'est pas équitablement en droit de se plaindre ; nul art dans leur discours pour attirer votre confiance, nul déguisement pour vous cacher qu'elles vont vous juger à la rigueur.

Il faut cependant être en garde contre elles, ou plutôt contre soi-même. Le caractère de leur esprit est une pénétration délicate, qui va saisir avec justesse tout ce qui se passe dans le vôtre ; eliesy lisenttoutes les finesses de votre amour-propre : jamais aucun des motifs qui vous font parler, ou garder le silence, sourire, ou être sérieux, ne leur échappe : elles vous découvrent ingénieusement à vousmême. Mais loin de leur reprocher la joie un peu maligne qu'elles trouvent à vous dévoiler, rendez-leur grâces au contraire de ce que ce n'est qu'à vos propres yeux qu'elles font

tomber le masque dont vous aviez voulu vous embellir.

En général, Tesprit caustique ne doit donc pas être regardé comme un moyen de plaire, puisqu'il nous empêche d'être aimé. Mais il y a deux caractères qui sont entièrement opposés à celui-ci, et dont il n'est pas moins important de se garantir, parce qu'ils nous font mépriser. C'est de la fade complaisance et de la flatterie dont je veux parler.

Je ne comprends point dans ce que j'appelle fade complaisance, ce caractère de faiblesse, qui toujours dominé par les exemples, ou par les discours de quiconque veut l'assujettir, se laisse entraîner indifierem-

ment aux vertus comme aux vices. Je parle de cette souplesse d'humeur, de cette attention servile, qui satisfaite de plaire généralement sans distinction des personnes, se permet tout ce qui lui paraît ne point intéresser rhonneur, prodigue les éloges, sacrifie sans qu'on l'exige ses propres goûts, et va souvent même plus loin que n'irait l'amitié, sans jamais avoir le plaisir d'être inspiré par elle. Si cette lâche flexibilité réussit auprès de quelques hommes, dont la vanité grossière profite de tout ce qui cherche à la flatter, elle nous avilit à tel point aux yeux des autres, que les succès qu'elle procure ne peuvent nous dédommager de la honte qui y est attachée.

La flatterie, j'entends celle du genre le moins odieux, ressemble

par quelques côtés à la fade complaisance. Elle a comme elle, mais par art seulement, cette pente docile à céder aux volontés des autres. Elle y ajoute une adresse à faire naître les occasions de séduire, qui la distingue et la rend plus dangereuse; et tout le fruit que ce personnage pénible retire des scènes humiliantes qu'il joue, est d'abuser un petit nombre de spectateurs, et d'être méprisé de tout le. reste.

La flatterie d'un autre genre, et qu'on ne saurait trop détester, c'est celle qui pour s'emparer des esprits, saisit malignement le faible qui les déshonore, qui applaudit à nos ridicules, afin de jouir en même temps

du plaisir de les augmenter et de nous plaire.

Qu'un homme né avec un esprit étendu, lumineux, mais sérieux naturellement, affecte une gaieté qui n'est point dans son caractère ; qu'il se propose de vous réjouir par sa manière de plaisanter, qui ne sera (je le suppose ainsi) qu'une malheureuse abondance de fades allusions, ou de contes usés; car combien de gens avec beaucoup d'esprit, n'ont point celui de la plaisanterie? on s'attachera, pour le gagner, à la bercer dans son erreur : quel usage du désir de plaire ! L'art de séduire les hommes, en applaudissant à leurs travers, ne fût-il considéré qu'avec les yeux d'un amour-propre un peu délicat, n a rien que de méprisable.

Il est si facile dans la société d'en*

tretenir Bélise du nombre imaginaire de ses amants! Un sot n'aborderait Don-Quichotte qu'en lui parlant d'enchanteurs; un homme d'esprit l'engagerait à traiter la Morale, parce que dans Don- Quichotte, Thomme le plus singulier, et qui fournit davantage à la curiosité d'un philosophe, ce n'est pas le fou, c'est celui qui est la raison même, jusqu'au moment où le mot de Chevalerie en fait une métamorphose complète. Il est aisé de le remarquer, les sots se croient pénétrants et caustiques, quand ils font tant que d'apercevoir dans autrui des défauts qui n échappent à personne ; on voit qu'ils s'applaudissent d'avoir pu découvrir qu'un fou extravague, et qu'une coquette s'abuse de compter sur des amants qu'elle n'a pas. Il faut donc

leur laisser le genre de flatterie dont je viens de parler, ou convenir que quand nous embrassons ce caractère honteux dans la vue de nous faire aimer, c'est un abus que nous faisons d'un motif estimable. C'est que nous n avons pas assez d*esprit pour saisir les moyens de plaire, que nous oflFrent la raison et la vérité.

Ces égarements, où le désir de plaire est sujet à nous entraîner, appartiennent également aux deux sexes ; mais on connaît une autre erreur qui séduit particulièrement les femmes. Il est un écueil de leur raison, dont un si petit nombre d'entre elles sait se garantir. On voit que je parle de la coquetterie. Il ne serait pas aisé de la définir. Plus un défaut

est en règne, plus il se montre par différentes faces, et celles qui le caractérisent le mieux, sont quelquefois les plus difficiles à rapprocher :

cela se remarque particulièrement dans les femmes, soit qu'elles suivent la raison, soit qu'elles cèdent au caprice, leur imagination plus ingénieuse que la nôtre, varie et multiplie bien davantage les nuances. Un homme aimable, et qui cherche à le paraître, vous a bientôt laissé apercevoir tous les moyens d'y réussir qui lui sont propres. Une femme saisit successivement presque toutes les manières de l'être ; et c'est parce qu'en général elles sont portées à aller loin dans la route qu'elles prennent, qu'il leur est plus important de la bien choisir.

Dans les femmes, le désir de plaire,

qui a pour objet d'inspirer Testime et Tamitié, prend un empire durable sur les âmes. Plus il paraît, plus il s'accrédite ; parce que c'est, comme on Ta remarqué, « le caractère des choses estimables de redoubler de prix par leur durée, et de plaire par le degré de perfection qu'elles ont, quand elles ne plaisent plus par le charme de la nouveauté »; au lieu que la coquetterie ne peut rien sur les âmes, qu'autant qu'elle séduit rimagination. Quelle que soit son adresse à se cacher, elle ne subsiste pas longtemps sans être reconnue ; elle perd, alors une partie de son pouvoir. Non que Ton se désabuse d'abord de l'erreur où elle nous entraîne; nos yeux ouverts, malgré nous, sur elle, sont sujets aussi à se refermer. Mais dans les intervalles

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de raison que nous laisse le charme, on se peint tout ce qu'il y a d'humiliant à s'en laisser tyranniser, et Ton hait celle qui remploie, à proportion des efiForts qu'il nous en coûte pour le rompre.

Le désir de plaire est convenable dans tous les états et à tous les âges, parce qu'il ne met en œuvre que des moyens avoués par la raison, et qui font honneur à Tesprit. La coquetterie, qui souvent paraît dans toute son étendue, sans que Fesprit raccompagne, emploie jusqu'à des défauts pour parvenir au but qu'elle se propose; étourderie, affectation, manque de bienséance, tout lui sert, et rien ne l'arrête; et ces mêmes défauts, dès qu'ils cessent de la faire valoir,renlaidissentplu8 encore qu'ils ne l'avaient embellie. Mais ce

qui caractérise entièrement la honte des succèsqui la flattent, c'est qu'elle se décrie à mesure qu'elle les multiplie. Les premiers jours de la jeunesse, qui seuls peuvent lui être favorables, sont-ils éclipsés; combien de ridicules l'accompagnent jusque dans ses triomphes, si elle en obtient encore? La fausse vanité la fait naître, des chimères flatteuses l'entretiennent, et le mépris en est le fruit.

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