QUALITÉS QUI SEMBLENT PLAIRE
Le désir de plaire nous égare, donc quelquefois; mais aussi combien nous ofFre-t-il de moyens d'être, aimés quand c'est la raison qui l'éclairé? C'est lui qui donne l'âmè aux qualités les plus heureuses que.
nous ayons reçues de la nature ou de l'éducation. Sans lui, soit que ces qualités appartiennent à la, figure, soit qu'elles tiennent au ca-
ractère, nous ne les portons point à leur véritable prix. II ne faut, pour s'en convaincre, que le considérer par leur cause* et par leurs effets.
En général, lorsqu'on agit ou qu'on parle, il y a de certaines dispositions du corps, de certaines expressions du visage, dont il semble qu'on soit convenu dans chaque Nation, pour rendre tel sentiment ou telle pensée. Or c'est le meilleur choix entre ces actions, qu'on regarde comme les plus naturelles, qui forme ce qu'on appelle Fair d'éducation^ Vair du monde^ et en un mot, ce qu'on approuve, ce qu'on applaudit dans notre extérieur, indépendamment de la régularité de la figure.
Daûs une personne qui parle, la
grâce extérieure dépend d'un certain accord, entre ce qu'elle dit, et l'action dont elle l'accompagne; il faut que dé l'un et de l'autre il ne résulte qu'une même idée dans l'esprit de celui qui l'écoute et qui la voit.
Et de même que l'art des comédiens, supérieurs dans leur profession, est de s'approprier toutes ces actions heureuses, de ne les marquer qu'au degré, qu'à la nuance qui convient le plus exactement au fond du caractère et à la situation actuelle du personnage qu'ils représentent; c'est aussi, dans les gens du monde, le plus ou le moins de délicatesse d'esprit et de sentiment, qui fait que ces actions sont plus ou moins agréables.
' Il faut observer encore que ces
mêmes actions variant d'une manière sensible dans les personnes de différentes conditions, les expressions du visage, du geste, de la voix font un second langage qui a son style et qui marque, ainsi que fait le choix des mots et la manière de les prononcer, l'extraction plus ou moins relevée, ou du moins l'honnête ou la mauvaise éducation.
C'est sans doute un grand avantage qu'un* extérieur qui nous annonce favorablement; il accrédite par avance les autres qualités dont nous pouvons être ornés. On voit des personnes qui, lors même qu'elles ne vous entretiennent que d'objets peu intéressants, ont l'art d'exciter, d'accroître, de fixer votre attention, soit par la manière de
VOUS adresser leurs regards, soit par une grâce répandue dans leur action, qui vous inspire une disposition à leur applaudir, et même à découvrir en elles plus d'esprit qu'elles n'en font paraître.
Mais quand cet accord heureux du geste et de la pensée, cette éloquence des regards, cette grâce dans l'action, qualités toujours désirables, ne sont qu'une disposition heureuse des organes; quand ce qui nous touche en elles n*a d'autres rapports avec nous que Timpression agréable qu'elles font sur nos sens, leur effet ne nous est bien sensible que la première fois que nous l'éprouvons : bientôt l'habitude nous les rend indifférentes, à moins qu'une certaine âme, que le sentiment seul peut donner, ne les soutienne.
Pour démêler.quelle est celte âme qui attire le ' succès des qualités qu'on croirait devoir réussir par elles-mêmes, revenons à l'homme que j'ai dépeint avec un extérieur qui prévient si puissamment en sa faveur. Si vous recherchez. la cause des impressions avantageuses qu^il a faites sur vous, vous connaîtrez qu'elles naissent d'un empressement qui était en lui de vous occuper; non par la vanité d'être écouté, mais par le désir d'attirer votre attention et votre suffrage, ce qui suppose le cas qu'il faisait de votre estime.
Tous ceux qui, comme vous, Tenvironnaient, ayant reçu de lui les égards auxquels ils peuvent naturellement prétendre, sentent du penchant à l'aimer.
C'est donc la disposition de
l'esprit, et non celle du corps, qui fait valoir notre extérieur. Les agréments du maintien et du geste, qui ne consistent que dans la régularité des mouvements, sont purement arbitraires, ce qui est à cet égard une grâce à Paris, pouvant devenir singulier à Madrid ou à Londres.
Mais cetair d'attention, d'empressement, cette satisfaction à vous voir, que donne le désir de plaire, réussit toujours et partout. Il se fait distinguer même dans les hommes dont nous n'entendons point le langage ; il marque une volonté de se rapprocher de nous, qui fait notre éloge et qui, par conséquent, nous porte à les rechercher.
Cette même disposition d'esprit fait également le principal mérite des qualités attachées au caractère.
Il y a, par exemple, une certaine sensibilité à tout ce qui peut rire à l'imagination, ou intéresser le cœur d'une manière agréable, dont quelques gens sontheureusement doués :
une disposition à saisir le plaisir qui se répand dans leurs actions et dans leur entretien, un goût avec lequel ils agissent dans tout ce que les autres ne paraissent faire que par convenance. Ce caractère plait d'autant plus, qu'il nous lie aux personnes avec lesquelles nous vivons, par tout ce qui a de l'empire sur elles, soit les goûts, soit les caprices ou la raison.
On aime encore une sorte de gaîté, marquée à un coin de singularité qui la rend piquante. C'est ce mélange de sérieux et d'enjouement, cet extérieur raisonnable et
grave, que quelques gens, en petit nombre, conservent dans des moments où leur imagination, naturellement gaie, est emportée par les idées les plus riantes et même les plus badines : la joie est en eux une richesse qu'ils semblent n'y pas connaître et ne répandre que pour le plaisir des autres.
Mais ces caractères, quel que soit leur mérite, ne réussissent pas constamment, s'ils n'ont pour âme ce désir de plaire, qui met le véritable sceau à toutes les bonnes qualités.
Je ne connais qu'une sorte de moyen de réussir à plaire, sans en avoir le désir. Ce moyen est une des erreurs presque inséparables de lajeunesse;iln'y a que peu de jours où il puisâe nous être favorable, et le caractère d'erreur fait seul tout
son mérite. C'est cete extrême sensibilité avec laquelle les jeunes gens qui entrent dans le monde, sont frappés de tout, parce que tout leur paraît nouveau. C'est leur ravissement, leur naïveté, quand ils parlent des impressions agréables qu'ils reçoivent, comme si le plaisir était une découverte qui n'eût été faite que par eux. Ces premières agitations de l'âme, qu'ils croient si merveilleuses, les font, il est vrai, paraître aimables, parce qu'elles marquent une franchise, une certaine simplicité, que le manque d'expérience justifie. Peut-être encore ne faisons-nous grâce à ces moyens de plaire que parce qu'ils ne sont que des erreurs, que leur succès est passager et ne vaut pas qu'on le regrette ; car on n'applaudit
qu'avec peine dans autrui aux qualités qu'on n'a plus. Il est, par exemple, peu de femmes (et bien des hommes ont la même faiblesse) qui, cessant d'avoir les agréments de la jeunesse, se plaisent avec les personnes qui les possèdent dans tout leur éclat; mais on n'envie pas des moyens de plaire qui ne portent que sur une illusion que la raison fera bientôt évanouir.
Il est donc sensible que nous n'avons aucune qualité heureuse, aucun avantage dont nous puissions retirer un véritable succès, si le désir de plaire n'en dirige l'usage.
Peut-il trop nous animer? Ses efforts ne sont jamais sans quelque récompense. S'ils ne sauraient vaincre entièrement le caractère méprisant ou chagrin, la dureté ou la
malignité de certains esprits, du moins il arrive insensiblement que ces âmes sauvages ne sont plus épineuses ou injustes avec vous, que le moins qu'elles peuvent l'être.
C'est vous distinguer du reste des hommes, c'est vous aimer à leur manière. Le désir de plaire ne sert pas seulement à relever les qualités qui sont en nous; il va plus loin, il en fait naître de nouvelles.
DE
Obtient-on des succès éclatants?
c'est assez pour se voir en butte à la plus noire envie : mais soyons animés du désir de plaire; il nous fait trouver dans ces mêmes succès des moyens de nous faire aimer.
Quel guide pour ceux qu'élève tout à coup la fortune ! Il les rend modestes ; il les garantit d'une certaine confiance orgueilleuse, d'un certain