OBSERVATION XI
Il s’agit d’un jeune homme dont le frère a succombé à une paralysie générale et dont la mêre a eu dans le cours de son existence une série d'accidents névropathiques compliqués d’une légère glycosurie, À ces influences héréditaires, il faut joindre celles qu'ont eu sur la personne du malade un milieu mal choisi, une éducation incorrecte et une conduite aussi irrégulière que désordonnée. On n'a jamais pu savoir si le patient avait contracté la syphilis.
Dès les premières années de sa vie, il fut atteint à plusieurs reprises de troubles nerveux mal définis, se traduisant tantôt par des accès d’agitation, tantôt par des manifestations d'un grand épuisement, On le plaça pensionnaire dans un lycée. Il travailla peu, vécut dans un certain isolement, et n'eut jamais l'idée de nouer avec ses camarades les relations amicales que les jeunes gens re-
cherchent toujours avee un grand empressement.
À la fin de ses études, on le fit entrer dans un régiment dont le colonel était affectueusement lié avec ses parents. Bien qu'ayant reçu un agréable accueil des officiers de sa compagnie, il eut un accès de nostalgie qui engagea le médecin-major à le renvoyer dans sa famille.
Après être rentré chez lui, il vécut pendant un certain temps dans une oisiveté qui fut désastreuse pour sa sensibilité morale. Sur ces entrefaites, il devint amoureux d’une charmante jeune fille. Malgré sa timidité native, il se décida à dévoiler à sa mère les sentiments dont son cœur était épris et la pria de supplier son père, de demander en mariage la personne qu'il aimaït. Cette démarche fut faite mais elle eut un résultat déplorable qui se traduisit par un refus non motivé. Cet insuccès attrista la famille du prétendant; le père, profondément impressionné, eut une commotion cérébrale assez forte après laquelle survinrent les signes prémonitoires de la maladie qui devait l'emporter; la mère éprouva de son côté une forte secousse
morale. Le fils fut à son tour atteint de neurasthénie, Après avoir ressenti une excitation dont il pouvait à peine amortir la violence, il tomba dans une épouvantable prostration. Céphalée constrictive, douleurs rachidiennes, troubles sensitifs et sensoriels de toute espèce, amyosthénie très développée surtout au réveil, sommeil agité, engourdissement intellectuel, irascibilité, misanthropie, tels furent les troubles morbides que le malade éprouva dans la première semaine qui suivit son échec matrimonial. À ces symptômes vinrent s’ajouter une grande inappétence de l'atonie gastro-intestinale, des palpirations cardiaques, et une perturbation dans les fonctions urinaires, caractérisée par de la spermatorrhée et une diminution du coefticient des phosphates et de l'urée.
Ce jeune homme présentait donc tous les symptômes de la neurasthénie essentielle qu'on attribua légitimement à ses prédispositions constitutionnelles et aux violentes secousses qu'il venait d'éprouver,
On lui conseilla un traitement hydrothérapique qu'il suivit très régulièrement pendant fort longtemps; l'amélioration produite par cette cure ‘fut incomplète; quelques symptômes de la neurasthénie disparurent, mais la mentalité du malade resta toujours précaire et l’on
vit au bout d'un certain temps, surgir des idées mélancoliques qui tour-
mentèrent son entourage. En examinant attentivement le patient, son médecin constata que sa physionomie portait {outes les empreintes d'un immense chagrin. Les traits de son visage étaient pour ainsi dire immobilisés dans l'expression de la tristesse; son regard obscur fuyait obstinément les personnes placées à sa portée; ses lèvres crispées ne laissaient échapper que des paroles incohérentes ou désespérées, Accablé de remords à peu près tous enfantés par son imaginalion maladive, il s'accusait d’avoir profondément troublé son existence et compromis la sécurité de ses parents. On l’entendait souvent maudire ses défaillances passées et même appeler la mort à son secours pour l'aider à mettre un terme à ses souffrances... Sous l'influence d'un ‘traitement physique bien approprié et d’une psychothérapie attentive, le malade obtint une réelle amélioration qui
se transforma peu à peu en une guérison définitive.
Cette observation nous fait assister au début de laffection à un état neurasthénique très net: le malade en présente les symptômes physiques et psychiques: puis il a franchi les bornes de la névrose simple et est tombé dans la mélancolie consciente: il a guéri, mais il aurait pu ne pas s’arrêter à ce stade et devenir franchement délirant: c’est le cas d’une observation d’un malade de la clinique psychiàtrique de l'Hôpital Saint-André, où un sujet neurasthénique au début, verse dans une mélancolie anxieuse, avec idées délirantes de ruine, de culpabilité et idées de négation,
A côté de ces cas nous en trouvons d’autres chez lesquels une période très nette de mélancolie apparaît à titre épisodique chez un neurasthénique, évolue pendant un temps variable, guérit complètement, tandis que le malade présente encore les symptômes de sa neurasthénie primitive. Rousseau, dans l’Encéphale de 1882, donne sous le nom de « Lypémanie et irritation spinale » une observation dans laquelle nous voyons une vive frayeur déterminer chez une femme de 40 ans un «état d’ischémie cérébrospinale » qui se traduit par tous les symptômes de la neurasthénie, ef un délire lypémaniaque. Cette observation est intéressante au point
de vue de l’évolution, car nous voyons ce délire s’atténuer puis disparaître en première ligne, tandis que les symptômes de l’irritation spinale persistèrent plus longtemps. Krafft- Ebing signale aussi des cas de vésanie transitoire chez les neurasthéniques et dit: «ces troubles épisodiques n’ont qu'une signification symptomatique et transitoire. » Le professeur Régis. dans son Etude médicale sur Jean-Jacques Rousseau, s'exprime ainsi: «la neurasthénie de J.-J. Rousseau, à peu près généralement admise aujourd'hui, ful une neura$thénie constitutionnelle ou de tempérament, tenant aux racines mêmes de l'individu et commençant dans l’enfance pour ne finir jamais. De plus, il a greffé sur sa neurasthénie un délire de persécution à réaction mélancolique... l’auteur de lPEmile ne fut jamais un fou au sens propre du mot...
Il fait partie, non pas de ces vésaniques persécutés qui peuplent les asiles en proie à leurs dangereuses impulsions, mais de ces grands sensibles, doublés souvent de grands penseurs, dont l’hyperalgésie native s’est tellement accrue aux chocs douloureux de la vie qu'ils arrivent à souffrir de tout et de tous et à tomber dans une noire misanthropie, pathologique assurément, mais n’atleignant pas jusqu'à la fohe
Soukhanoff à publié l'observation d’un soldat russe de 24 ans, qui, après la guerre d'Extrême-Orient a fait un « accès de mélancolie aiguë avec processus psychiques obsédants. » Avant son accès, existait déjà un caractère scrupulo inquiet avec des idées obsédantes, qui ont pris une forme hallucinatoire pendant la durée de Paccès. II conclut, en disant: « concernant le pronostic dans ce cas, il faut penser que le malade peut, après un certain temps se débarrasser de sa mélancolie, mais les particularilés de son caractère resteront toujours, de même que l’inclinaison aux idées obsédantes.
A côté de ces cas où la neurasthénie a apparu la première pour faire place à une mélancolie définitive, consciente ou délirante; de ces cas où l'accès mélancolique a guéri et permis au malade de retomber dans son état initial
d’épuisement nerveux, il nous faut citer les cas dans lesquels la neurasthénie a succédé à la mélancolie. Nous prendrons pour exemple l’observation d’une malade que M. le Dr de Perry a présenté au Congrès de Grenoble de 1902.