‹ De la Neurasthénie et de la Mélancolie: Considérées dans leurs rapports réciproquesChapitre 5 sur 33 · PEUR N° ARS · texte numérisé non relu

PEUR N° ARS

ment l’hypochondrie, les formes atténuées de la mélancolie, les idées fixes, les obsessions, les impulsions, les anomalies du caractère ou de l’émotivité, en un mot, tous les états nerveux mal définis, de signification incertaine et qu’on ne savait comment cataloguer. « Tout individu, a-t-on dit plaisamment, qui prend femme ou tabac, qui est charitable ou passionné, est un neurasthénique. » La neurasthénie avait pris la place de l'ancien nervosisme, c'était peut-être plus moderne, ce n’était pas plus exact. La maladie de Beard devint bientôt ce que Tanzi a appelé le « géant de la neuropathologie », mais un géant «démesuré et difforme », dont les diverses parties composantes étaient trop disparates pour constituer un tout parfaitement défini. Considérée tantôt comme une névrose, tantôt comme une psychonévrose (en employant ce terme avec la signification que lui donnent les auteurs Allemands. en particulier, Schüle et Krœæpelin, qui la mettent ainsi sur le même pied que la manie ou la mélancolie), pariois inême, comme une forme particulière de dégénérescence, on n'a pu parvenir à la classer ei surtout à lui assigner des limites nettes el précises: on fait toujours de nouvelles classifications, chaque auteur apporte la sienne, mais, qu’elles soient basées sur [’étiologie le sexe, la pathogénie, 1a prédominanee de certains symptômes. aucune ne peut arriver à classer Fensemble des cas que l’on fait aujourd’hui rentrer dans le cadre de la neurasthénie, À quoi cela tient-l? La neurasthénie n'est-elle pas une entité morbide définie, avec une étiologie des symplômes, une évolution qui lui sont propres, et estelle menacée de retomber dans le vague nervosisme? Nous ne le croyons pas; nous pensons au Contraire, que Beard a eu raison, qu'il faut conserver le mot neurasthénie, ainsi que la maladie qu'il désigne, comme une entité propre, ou plutôl comme un syndrome caractérisé par les stigmates que Charcot a si bien décrits; mais, au lieu de chercher à classer jusqu'au dernier tous les phénomènes accessoires, plus ou moins vagues présentés par les neurasthéniques, nous pensons

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qu'il vaut mieux dire, avec Brissand: « 1] y a surtout une neurasthénie banale, sans autre qualificatif, qui est le fond commun et en quelque sorte le canevas sur lequel chaque malade va broder au gré de sa fantaisie personnelle. » C’est en la comprenant ainsi que nous pouvons expliquer foutes les manifestations, si diverses en apparence, que nous rencontrons chez les malades qualifiés de neurasthéniques: chez tous, nous retrouverons le fond commun, le canevas, les Stigmates de Charcot mais les broderies qui embelliront, orneront ce canevas seront la propriété, la marque personnelle du terrain qui les aura engendrées: chaque malade fera une neurasthénie à sa façon. La neurasthénie qui se développera chez un sujet normal, dont l'esprit éfait parfaite- : ment sain avant l'apparition de la maladie, sera sensiblement différente de celle qui aura pour substratum un individu taré au point de yue mental, que cette tare lui vienne de l’hérédité, de l'éducation ou soit le reliquat d’une infection organique antérieure. De même le sexe, les conditions sociales, le milieu imprimeront leur marque propre. La neurasthénie d’un homme adulte, industriel ou commerçant, lancé dans les affaires, celle que Beard a surtout observée, aura un touf autre aspect que celle que Weir-Mitchell a décrite chez certaines femmes inactives, confinées dans leur boudoir. La neurasthénie du riche. entouré de tous les soins et de tout le confort nécessaires, pourra paraître différente de celle qui frappera le misérable ouvrier se surmenant pour subvenir aux besoins de sa famille. qui aboutira à cette déchéance de tous les éléments glandulaires de l’organisme, à cette « polyadénotrophie dégénérative » cette forme particulièrement incurable, que Iscovesco a observé aux consultations des hôpitaux de Paris.

D'ailleurs, si nous nous reportons aux maladies organiques, aux entités cliniques depuis longtemps définies et cataloguées, nous voyons qu'elles se présentent à nous avec des caractères sensiblement différents, suivant l'individu, l’âge, ‘le sexe: la pneumonie considérée aux deux âges extrêmes de la vie, chez l'enfant et chez le vieillard, n’a pas dutouf

la même physionomie. Cependant, si de telles différences cliniques existent entre les diverses formes d’une même affection. dont les symptômes sont fixes, les lésions constantes, que sera-ce quand il s'agira de la neurasthénie, c’est-à-dire d’une affection nerveuse réputée sans lésions? Que l’on considère, en effet, la neurasthénie comme une névrose, une psychonévrose, une forme de dégénérescence, c’est toujours une maladie sans lésions anatomiques connues ou décelables par nos moyens actuels d'investigation, et nous devons nous contenter surtout des signes subjectifs, des désordres fonctionnels accusés par le malade: nous n’aurons que les dires, les doléances du patient et bien peu de sujets sont capables d’une observation précise et d’une appréciation exacte des troubles qu’ils éprouvent.

Aussi, nous croyons qu'il faut envisager la neurasthénie comme un syndrome morbide qui présente des cas types, des cas classiques, mais, à côté, d’autres cas, chez lesquels ce syndrome est plus ou moins au complet, des malades qui nous conduisent de deëré en degré, d’échelon en échelon, jusqu’à des cas placés dans une zone indécise, située aux extrêmes limites de la neurasthénie, sorte de zone neutre dans laquelle nous trouvons des malades se rattachant par certains côtés au syndrome neurasthénique, mais présentant aussi des symptômes appartenant à des syndromes voisins. C’est pour de tels malades que nous devrons réserver parfois le diagnostic. le laisser en suspens jusqu'au jour où un acte, l’évolution de la maladie ou toute autre particularité viendra l’orienter sûrement.

Ces considérations sont, croyons-nous, applicables à un autre syndrome mental, voisin de la neurasthénie: la mélancolie, Son histoire est tout aussi intéressante, C'est encore à Hippocrate qu'il nous faut remonter pour voir mentionnée -pour la première fois, la maladie qui nous intéresse. Imbu des doctrines humorales, il attribuait à la noirceur de la bile (uËha noir, %*%xAn bile), une influence néfaste sur le cerveau et comprenait sous le nom de mélancolie tous les

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troubles du système nerveux. Après lui, Galien, Arétée de Cappadoce, qui nous ont laissé de bonnes descriptions de la mélancolie, partageaient sa manière de voir. Cette conception s'est maintenue jusqu'au XVIIIe siècle, malgré la tentative faite par le moyen âge, qui, avec sa mentalité toute spéciale, voyait dans les mélancoliques des possédés du démon et m'avait d'autre thérapeutique que celle qui consistait à les exorciser, quand il ne les envoyait pas aux bûchers de l’Inquisition. Pendant le XVIIIe siècle, on comprend sous l'étiquette de mélancoliques les persécutés et les délirants chroniques à évolution systématique. Esquirol, le premier, remanie les idées en cours sur la mélancolie, il en fait un délire partiel et propose le nom de Ivpémanie: il reconnaît, à la base de cette maladie tantôt une idée de suicide, tantôt une idée de persécution, tantôt une idée hypochondriaque. Depuis, on a étudié et défini les monomanies, la confusion mentale; on a séparé de la mélancolie les formes dépressives de la paralysie générale, de la folie à double forme: de nombreuses discussions se sont même élevées pour savoir si on devait considérer la mélancolie comme une maladie spéciale ou comme intervenant simplement à titre d’épisode, de symptôme dans d’autres maladies. C’est ainsi que Krœæpelin n'admet pas l'’autonode la mélancolie, la considère comme un épisode, une phase de la folie maniacodépressive, et n’admet qu'une mélancolie présénile, liée aux modifications cérébrales dues à la sénilité et à l’artériosclérose. Sans entrer dans la discussion de ces théories, nous admettons, avec notre maître, M. le professeur Régis, qu'à côté d’une foule d’états mélancoliques, symptômatiques, il existe une forme morbide nettement caractérisée, une entité pathologique, la mélancolie pure. Mais ici, encore, comme nous {avons ïait remarquer pour Ia neurasthénie, nous aurons surtout à tenir compte du facteur individuel, du malade, de cet être complexe, variable à Pinfini, variable aussi à toute heure et à tout instant, qui constitue l'être humain. Nous trouverons des cas classiques, et toute une série d'intermédiaires qui nous amèneront encore à des cas indécis,

à diagnostic flottant, placés dans cette zone neutre que nous avons trouvée sur les confins de Ia neurasthénie et qui existe aussi pour la mélancolie.

I n'y a donc rien d'étonnant, d’après ce que nous venons de dire, à ce qu’on ait fait parfois rentrer dans le cadre de la neurasthénie des malades appartenant à la mélancolie et réciproquement, prendre pour des mélancoliques de simples épuisés nerveux.

C’est pourquoi il nous a paru intéressant, sur les conseils de M. le professeur Régis, d'étudier ces deux syndromes voisins, de les analyser jusque dans leurs limites extrêmes, et d'en noter les amalogies ou les différences.

Nous procéderons dans Fordre suivant: choisissant des malades qui nous ont paru représenter dans l’un et l'autre groupe, des cas typiques, nous dresserons un tableau général des deux syndromes dans leurs formes les plus nettes. Nous donnerons ensuite des observations moins caractéristiques, mais que nous pouvons rattacher encore à la neurasthénie ou à la mélancolie: nous nous océuperons enfin, de ces cas mixtes, placés, comme a dit Mathieu, «dans ce domaine commun, ce territoire indivis encore, situé aux confins de la neurasthénie et de la vésanie, de la neurasthénie et de la dégénérescence héréditaire.» Nous analyserons ces cas, chercherons si, par quelque particularité, nous pouvons marquer la part qui revient à chaque syndrome, et établirons entin, comment nous comprenons les rapports que présentent entre elles la neurasthénie et la mélancolie.

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CHAPTFRE PREMIER

OBSERVATION I-- Thèse Thiroux.

Neurasthénie essentielle.

MALE... 306 ans:

Antécédents héréditaires. — Grand-père paternel mort à 87 ans. Grand-père maternel mort à 79 ans. Grand'mère maternelle, morte subitement à 53 ans. Grand’mère paternelle, obèse, morte à 63 ans. — Père très bien portant, a aujourd'hui 57 ans, et n’a jamais été malade. Mêre morte à 60 ans d'hémorrhagie cérébrale. a une sœur

ayant eu à 12 ans un rhumatisme articulaire aigu, et devenue obèse

à 32 ans.

Antécédents personnels. — Rougeole à 12 ans, très bien portant

jusqu'à l’âge de 26 ans.

En juillet 1888, éprouve de grands ennuis dont il se frappe énormément: de très gai il devient sombre; ses nuits se passent dans Finsomnie, le travail intellectuel devient difficile, et bientôt H..., accuse une sensation particulière de constriction de la tête (casque des neurasthéniques) et ‘de vide cérébral, qui lui fait croire qu'il est atteint d'une affection . organique du cerveau. Etudiant en médecine, H..., lit avec avidité tous les livres traitant les maladies cérébrales il croit toujours être atteint après ses lectures, de la dernière maladie qu'il vient d'étudier. H..., après un séjour de quelques mois

à la campagne, séjour qui a amélioré. légèrement son état, rentre à

Paris où ses préoccupations le reprennent; l'insomnie reparaît plus tenace que jamais, le sommeil quand il existe est peuplé de cauchemars de sorte que le malade est absolument brisé au réveil: la céphalée, qui s’est accrue, est remplacée à certaines heures par une sensation étrange de vide cérébral, de légèreté de la tête, qui fait croire au malade qu'il est atteint de ramollissement cérébral, ou de paralysie générale; l’amyosthénie est alors considérable, limpotence fonctionnelle du cerveau est complète, et H..., qui a déjà abandonné ses études, ne peut plus même lire un journal sans fatigue; il est alors sujet à des contractions fibrillaires affectant surtout la face, principalement l’orbiculaire des paupières. Le malade absolument surexcité par son état, effrayé par tous les symptômes qui l’accablent, s'adresse alors à un grand nombre de médecins qui le considèrent tous comme un hypochondriaque, lui conseillant seulement comme traitement la vie au grand air, le repos intellectuel et les exercices physiques. Il se soumet pendant un mois rigoureusement à ces indications, toujours poursuivi par les mêmes idées fixes qui le portent à croire qu'il ne guérira pas. Il a alors de- véritables accès de crises neurasthéniques, passe des journées entières à pleurer dans sa chambre, ne mange presque plus et après le repas ressent une sensation de douleur et de plénitude dans l'estomac; des bouffées de chaleur lui montent au visage. Après les repas, le besoin de dormir se fait énergiquement sentir, mais après une demi-heure de sommeil, H... se réveille, la tête lourde et douloureuse avec une sensation de lassitude générale. La constipation est alors opiniâtre et les borborygmes agssiègent le malade jour et nuit. On peut observer chez lui tous les signes d'une véritable flatulence; ballonnement de l'estomac et météorisme abdominal, éructations; H..…., est scuvent pris de vertiges qui lui font craindre de traverser les grandes places (agoraphobie); il tombe d'ailleurs plusieurs fois sur le parvis Notre-Dame en se rendant à l'Hôtel-Dieu; quelquefois ses vertiges sont de simples étourdissements; d'autres fois, ils se produisent avec sensation d’oscillation du sol et chutes.

A ce moment, (janvier 1889), on traite H..., pour une dilatation d'estomac, après un repas d'épreuve, l'analyse du suc gastrique est

consciencieusement faite; on porte le diagnostic d'hyperchlorhydrie,

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on conseille le lavage de l'estomac, bicarbonate de soude à haute dose antisepsie intestinale et régime sec. H..., ne doit boire qu’un verre d'eau à chaque repas.

C'est alors que les troubles généraux s'aggravent de plus en plus, là céphalalgie et la cérébrasthénie ne quittent plus le malade, la dilatation de l'estomac est d'ailleurs nettement accusée, le clapotage s'étend à trois travers de doigt au-dessous de l’ombilic et en moins de quatre mois de régime, le malade a perdu énormément de son poids; il! ne boit plus et est absolument déséquilibré. IL s'effraye de la grandeur de ses pupilles qui sont très dilatées et inégales, il a de l'asthénopie et de la photophobie. H..., n'a plus de volonté, et il faut que ses amis l’encouragent constamment pour lui faire supporter sa douloureuse existence. L'un d'eux lui conseille alors un traitement anti-nerveux, qu'il déclare avoir vu donner de bons résultats dans certains cas analogues. Le malade a l'ordre de ne plus s'occuper de son estomac, de s’efforcer de manger; il prend de 4 à 6 grammes de bromure de potassium par jour pendant trois mois, suit un régime tonique et reconstituant. Le verre d'eau est successivement remplacé par de l'eau rougie, voire même par un peu de vin pur, un peu de café et d'alcool qui sont très bien supportés, grâce au bromure qui paraît limiter leur action excitante. Les douches également ordonnées et d’abord mal supportées, ainsi que l'électricité statique, améliorent de plus en plus l’état du malade. La constipation disparaît et avec elle les borborygmes; la cérébrasthénie elle-même s’aitténue et H..., dont le sommeil .est revenu au bout de quinze jours de ce traitement se sent beaucoup moins fatigué au réveil; ses préoccupations morales, bien que persistant toujours, ne relentissent plus aussi douloureusement sur son état général. H..., est plus résigné; s’affecte beaucoup moins au sujet de sa santé; son irritabilité est diminuée; la céphalalgie n’est plus quotidienne et six mois après le début du traitement anti-nerveux, H... a pu reprendre ses études et il ne lui reste actuellement (4 ans après le début de ses accidents neurasthéniques), qu'un estomac toujours dilaté (le clapotage est encore très net), une certaine irritabilité de caractère,

et un peu d'affaiblissement de la mémoire. Il Iui est resté aussi

une diminution assez considérable du pouvoir de l'attention (hé-

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térophémie), et surtout de la dyslalie neurasthénique qui fait que H. trouve difficilement le mot dont il a besoin dans la conversation et qu'il en prononce souvent plusieurs avant de trouver celui qu'il cherche, À l'heure actuelle, le travail intellectuel est devenu relativement facile; H... a repris toutes ses préoccupations et ses études et

sa santé est relativement prospère.

Pour donner un exemple de «petits papiers », tels qu’en écrivent souvent les neurasthéniques, nous reproduisons ici lPauto-observation d’un malade, où toutes les sensations et les troubles éprouvés sont analysés avec une sûreté et une exactitude surprenantes.

L'auteur, après avoir donné quelques renseignements sur ses antécédents héréditaires père irritable, rhumatisant, un peu naïf el bizarre, mère très sensible et migraineuse, s’exprime ainsi sur son propre compte.

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