‹ De la neutralité de l'Autriche dans la guerre d'OrientChapitre 3 sur 6 · DANS · texte numérisé non relu

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Il n'y a sans doute personne en Europe , même à Saint-Pétersbourg, pour qui il soit besoin de démontrer que la France et l'Angleterre doivent faire la guerre au tzar Nicolas.

Cette guerre est légitime et utile : sa nécessité résulte de ces deux caractères. Elle en a un troisième depuis qu'on a appris qu'aucune réponse ne serait faite à V ultimatum : elle est inévitable.

Dès lors, le terrain des négociations entamées le 24 juillet 1853, dans le cabinet du comte de Buol, étant abandonné par les parties principales , on s'est demandé quelle serait l'attitude de l'Autriche

dans le conflit ainsi transformé, et qui, après avoir été successivement porté à Jérusalem , à Constantinople et à Vienne , se trouve aujourd'hui agrandi et disséminé sur tous les champs de bataille de la Turquie et dans toutes les rades de la Baltique et de la mer Noire.

Les conférences , bientôt reprises , ont montré : 1 " que les quatre puissances restaient d'accord sur le but, à savoir l'intégrité de l'empire turc ; T que les deux puissances allemandes se concerteraient pour suivre, soit militairement, soit diplomatiquement, une marche commune.

Un seul point est donc bien acquis aujourd'hui : la Russie ne peut compter sur un concours d'aucune sorte de la part de l'Allemagne. Mais il est clair que la question de neutralité reste encore indécise. L'Autriche, dont la prépondérance résulte de sa position sur le Danube et la Méditerranée , l'Autriche, tout en s'opposant aux prétentions du tzar Nicolas, prendra-t-elle immédiatement, visà-vis de son ancien allié et redoutable voisin, une attitude aussi décidée que la France et l'Angleterre? Se croira-t-elle obligée de poursuivre le même but par les mêmes moyens? En supposant qu'elle le fasse , sera-ce à ses risques et périls ou solidairement, après avoir accédé nn traité d'al-

liance signé le 12 mars à Constantinople? Se bornera-t-elle à promettre de prendre part à la lutte dans tels ou tels cas que l'on déterminerait à l'avance? Enfin sera-t-elle neutre, et quelle serait sa neutralité, stricte, armée, indéfinie, temporaire ou de médiation? Telles sont les questions que l'on se pose et qui doivent être posées , mais que l'on tranche tour à tour, dans un sens et dans l'autre , avec une légèreté qui atteste bien le peu de fondement des raisons sur lesquelles on s'appuie.

La facilité avec laquelle les journaux accueillent et répandent les nouvelles les plus contradictoires, rappelle ce mot de La Bruyère : « Le nouvelliste se couche le soir tranquillement sur une nouvelle qui se corrompt la nuit, et qu'il est obligé d'abandonner le matin à son réveil. » Un jour on écrit du Danube à la Gazette de Cologne que FAutriche a fait proclamer, par ses organes, son accession à l'alliance des puissances occidentales ; comme si les bords du Danube, où il n'est bruit que de redoutes, ouvrages avancés, têtes de ponts, ponts de bateaux, etc., pouvaient être informés de ce qui se résout au fond du cabinet de Vienne , le plus secret des cabinets européens. Trois jours après, le Morning- Post déclare : « Que le roi de Prusse aura bien de

la peine à expliquer ses hésitations aux puissances occidentales ; qu'il serait plus noble et plus digne de sa position de suivre une voie moins oblique et de prendre un parti dans la lutte avant d'y être forcé par les événements ; qu'en ne prenant pas une attitude décisive, il perdrait son rang en Allemagne, etc.... »

Si la presse enregistrait purement et simplement les faits accomplis et ne présentait au public que cette nourriture substantielle , la seule qui lui convienne, la presse deviendrait une bienfaisante institution ; mais en prétendant influer sur les événements , soit par des nouvelles prématurées, soit par des conseils donnés aux gouvernements, elle induit le public en erreur, réagit trèsfâcheusement sur le mouvement des fonds publics par l'oscillation qu'elle leur imprime , et entrave plutôt qu'elle ne domine l'action des gouvernements. Eh ! qu'importent aux cours de Vienne et de Berlin les suggestions perfides , les plaidoiries contournées, les prédictions comminatoires des journalistes anglais? Est-ce des bords de la Tamise qu'on révélera à l'Allemagne le secret de sa force , de ses intérêts et de son avenir? Ce ne sont point des gouvernements comme ceux de la Prusse et de l'Autriche qu'on entraîne ou qu'on trompe par des

manœjjvres dont ils tiennent juste le compte qu'il faut.

C'est donc ailleurs que dans les journaux qu'on trouvera la clef des événements : c'est dans la série des faits déjà consommés, dans l'ensemble des précédents , dans la situation respective des différents États. Les gouvernements monarchiques purs^ pas plus que les gouvernements républicains ou constitutionnels, ne sont libres de leurs mouvements. Ils font le plus souvent, non pas ce qu'ils veulent, mais ce qu'ils peuvent, et au-dessus du monarque le plus absolu , il y a la force des choses.

Nous avons cherché à nous rendre compte de la force des choses en Autriche , et de cet examen , sans parti pris à l'avance , il résulte pour nous cette conviction, que le rôle de l'Autriche dans la guerre d'Orient doit être la neutralité , une neutralité armée, indéfinie quant à sa durée , et sans engagements d'aucune sorte. Étant donnée cette neutralité, nous nous sommes demandé quelles en seraient les conséquences , et il nous a semblé qu'elles ne pouvaient être qu'avantageuses pour l'Europe , pour l'Allemagne et même pour les puissances occidentales.

L'empereur Napoléon remporterait certainement

une belle victoire diplomatique s'il réussissait à engager l'Autriche dans une alliance avec l'Angleterre. Quelque habitué que nous soyons aux miracles de sa politique, nous ne comptons pas sur ce miracle-là. L'Empereur a pu vaincre, dans les limites de son empire, les éléments qui offraient quelque résistance à ses desseins. Mais , ces éléments, il les dominait; il les avait sous la main ; ils étaient malléables , comme tout ce qui est français. Dans la crise actuelle , la tâche qu'il a si loyalement entreprise est d'une nature toute différente; il lui faut remuer des forces hétérogènes, convaincre ce qu'il y a de plus opiniâtre au monde, la diplomatie allemande.

C'est faire preuve de générosité que d'inviter par toutes sortes de bons procédés l'Autriche et la Prusse à prendre part à la lutte quand on est assez fort d'ailleurs pour la mener à bonne fin. Sa Majesté Impériale, préoccupée des seuls intérêts de l'Europe, voudrait que l'accession des puissances allemandes vînt donner à cette guerre un caractère européen. Mais ce caractère nous semble bien établi, et le concours diplomatique de la cour de Vienne, sans l'intervention de ses armées, le confirmera encore lors des négociations ultérieures.

Avant d'aborder l'examen des faits multiples d'où dérive la neutralité, je prie que Ton veuille bien remarquer la confusion actuelle des forces et des idées politiques en Europe. Les considérations qui suivent se rattachent intimement à l'objet de ce travail.

Considérations préliminaires sur l'état actuel des relations internationales en Europe.

Ce n'est point seulement dans le domaine de la politique et de l'administration intérieure des Etats que les événements des soixante dernières années ont porté le trouble. Les relations internationales ont é£j;alement subi de funestes altérations. Sous la forme à peu près immuable des procédures diplomatiques , on retrouverait difficilement aujourd'hui , dans la pratique des gouvernements , l'application de ces règles anciennes , dues à la sagesse de nos pères , mtiries par le temps et dont l'ensemble, formant pour l'Europe une sorte de droit pubhc non écrit, constituait, par delà les

traités , ce qu'on pourrait appeler les mœurs des cabinets.

La chute des maisons régnantes, les intronisations nouvelles, les restaurations durables ou éphémères; le brusque avènement des classes inférieures à la poUtique , les changements fréquents et inévitables dans le personnel des États constitutionnels; Texclusion, la décadence ou la retraite des aristocraties qui se livraient naguère aux affaires publiques; l'invasion des hommes nouveaux, avocats, professeurs ou commerçants , qui apportent dans le maniement du pouvoir les habitudes du barreau, de la chaire ou du comptoir; enfm, la naissance d'intérêts nouveaux, et par-dessus tout Texcessif développement d'une force étrange, la presse quotidienne, ont fait négliger, oublier ou perdre les précieux errements de l'ancien régime. Les vues profondes et suivies ne sont guère possibles sur un terrain aussi mouvant que celui de la pohtique moderne. Le but changé , les moyens de l'atteindre ont changé aussi ; car l'instrument auquel touchent tant de mains s'altère vite, et peu importe d'ailleurs l'arme dont on frappe des adversaires d'un jour, inconnus ou bientôt oubliés.

Ce qu'il y a de plus affligeant dans ce travail

de décomposition, c'est que les dépositaires de la tradition y ont eux-mêmes contribué. Dans leur lutte aveugle et obstinée contre Napoléon, ils ont fait appel à des principes dangereux qui devaient se retourner contre eux-mêmes. Au lieu de voir dans cet homme le régénérateur du principe d'autorité , ils l'ont considéré tantôt comme le représentant de la llévolution , tantôt comme un despote militaire. Ces deux points de vue également faux ont amené des actes contradictoires, et dévoyé, depuis cette époque, le gouvernement des monarchies européennes.

Pour soulever les peuples, les souverains coalisés ont dû semer les germes d'un libéralisme menteur, dont leurs successeurs recueillent maintenant les fruits amers. Tout peuple indépendant , disaient-ils dans la proclamation de Kalisch, est allié des puissances armées. Puisse tout Allemand, prince^ noble ou combattant dans les rangs du peuple, accéder au plan de la délivrance commune! La force collective, c'està-dire l'idée de l'Etat, était méconnue; on revenait à l'individualisme et au régime tumultuaire de ces anciennes forêts de la Germanie où le spirituel président de Montesquieu a imaginé de voir le berceau des libertés publiques. Le cabinet de Saint- Pétersbourg, dans une proclamation (mai 1815),

publiait que la coalition avait pour but de reconquérir V indépendance des nations et de lui donner pour bases la justice, la modération et les idées LIBÉRALES , trop longtemps effacées par le despotisme militaire du livre des droits civils et politiques des peuples.

On sait à quoi aboutirent , Targent de l'Angleterre aidant, toutes ces déclamations. Napoléon fut vaincu, la France envahie, Paris occupé; et c'est dans la capitale de l'esprit et du bon sens que les trois souverains de Russie, de Prusse et d'Autriche signèrent ce pacte fameux, inouï, d'une nature tout à fait nouvelle, d'une tournure presque ridicule, d'une politique nébuleuse, d'un christianisme suspect, la Sainte Alliance,

Dans ce traité, les successeurs de Frédéric, de Joseph et de Catherine prenaient, je ne dirai pas pour base , car cela n'était pas fixe, mais pour ciel de leur politique, car cela était immense et vague, Vidée religieuse,

La religion a besoin d'être définie. Pour les particuliers, c'est une règle morale et la meilleure des règles. Dans ses manifestations extérieures et dans son culte, elle doit être protégée, rétribuée, alimentée, encouragée par l'État. Mais l'État ne saurait la propager au dehors, l'imposer ou la

prendre pour drapeau , sans lui faire courir de grands dangers et sans compromettre en même temps ces principes salutaires de tolérance, les seuls qui puissent, en ce siècle, donner la paix aux hommes de bonne volonté.

Les congrès d'Aix-la-Chapelle (1818), de Carisbad (1820), de Vienne (1820), de Troppau (1820), S S^?h»<»P^ de Laybach (1 821 ), au heu de rendre aux relations T ii^êr^t ^^ internationales leur première et solide assiette d'avant 1 789 , firent surgir des idées nouvelles et de nouvelles difficultés. La dangereuse théorie des interventions prit naissance.

Les souverains , disait-on à Troppau , exercent un droit incontestable en prenant des mesures communes de sûreté contre les Etats que le renversement de l'autorité par la révolte met dans une attitude hostile contre tout gouvernement légitime. Cela est bon ; mais comme dans le domaine creux des principes de politique générale, toute affirmation appelle forcément une contradiction, l'Angleterre adopta bientôt le principe contraire. Elle produisit, pour son usage personnel, une distinction très-vieille dans les ouvrages des publicistes. Elle sépara les peuples de leurs gouvernements et se fit, comme on dit, l'apôtre

de la hberté.

Ainsi, après soixante ans de troubles qui ont tout ébranlé, voilà oii en sont arrivés ces gouvernements. Au lieu de faire leur besogne comme leurs devanciers , simplement , vigoureusement et sans phrases , ils sont pris de la manie des apostolats. Us se donnent, au nom d'une Providence que chacun fait parler à sa fantaisie, des missions de toute espèce. L'Angleterre à elle seule en a trois. Non contente de primer toutes les nations dans les voies de la civilisation manufaciuriere,\B.\oi\k qui exporte des bibles et cherche à implanter dans des pays qui ont une religion toute faite, tour à tour majestueuse et douce , cette rehgion sombre et ce culte sans grâce, nés de la réforme \ Elle tient aussi boutique de constitutions. Nous ver-

1. On comprend que l'Angleterre, qui explore tout le globe, soit jalouse de porter les lumières de l'Évangile dans des contrées lointaines et sauvages , où la religion consiste à adorer un morceau de bois mal taillé. Là , du moins, le protestantisme est un progrès. Mais qu'elle le propage dans des pays où les pontifes s'appellent Léon X , où les temples sont bâtis par Michel-Ange , les églises peintes par Raphaël, où, au lieu de psalmodier tristement , on chante les divins motets de Palestrina , vraiment cela est intolérable. Celui qui écrit ces lignes croit devoir protester ici de son respect pour toutes les religions et pour le principe de la liberté de conscience , leur sauvegarde commune. Mais ce principe, purement rationnel, ne gène en rien sa forte antipathie pour la réforme, qui n'est à ses yeux qu'une longue suite d'erreurs. La vente même des indulgences , point de départ du pro-

rions bientôt les deux c/iam6res à Constantinople, si le tempérament oriental n'était absolument incompatible avec le parlementarisme.

Un puissant souverain, qui aurait tant à faire pour organiser les services publics sur la surface de son vaste empire et le civiliser, croit avoir reçu du ciel, et toujours de la part de la même Providence,

testantisme , lui semble la chose du monde la plus simple et la plus légitime. Pourquoi l'autorité spirituelle n'offrirait-elle point à ses ouailles le moyen de réparer un délit religieux par un sacrifice d'argent , le plus dur des sacrifices , comme l'autorité temporelle impose une amende aux citoyens coupables d'un délit social? Vues de haut, l'indulgence pécuniaire et l'amende sont l'application d'un même principe , avec cette différence que l'indulgence est payée volontairement, tandis que l'amende est imposée. De respectables magistrats plaisantent volontiers après dîner sur la cour de Rome et les indulgences, sans se douter qu'ils ont fait l'après-midi au tribunal, pour le compte de l'État, ce que les moines faisaient pour le pape au moyen âge. On demande quel rapport il y a entre un péché et une pièce de monnaie. Je demande quel rapport il y a entre une infraction de police et une pièce de cent sous? Le même , à coup sûr. D'un côté comme de l'autre, il y a le rapport de la peine infligée à la faute commise. Dieu me garde d'une dissertation. Je compare le droit canonique au droit civil, et je trouve un parallélisme parfait. Les dommagesintérêts, réparation faite à la personne, ont pour corrélatif les restitutions ; les amendes, réparation faite à l'État, ont pour corrélatif les indulgences payées au pape , qui est le représentant de l'État religieux, le chef de l'Église. L'État et le pape font, du produit dos amendes et du produit des indulgences, l'emploi qu'ils jugent convenable, et quand bien même on devrait condamner

la mission de répandre l'orthodoxie. L'Europe, encore mal remise des convulsions de 1 848 , commençait à jouir des bienfaits de la paix publique, et c'est le représentant le plus déclaré de l'ordre qui expose l'Europe entière aux maux de la pire guerre qu'il y ait au monde, la guerre de religion. Une autre habitude, non moins funeste que

les indulgences par raison , comme on les condamne par préjugé, il faudrait encore les absoudre, au xvi" siècle, à cause de l'usage spirituel que les pontifes savaient en faire. Si cette page tombe sous les yeux de quelques personnes , l'auteur sent qu'il va se faire des ennemis , mais n'importe. Il dira du protestantisme tout ce qu'il en pense. Il regrette les moyens employés en France, au xvr et au xvii« siècle, pour combattre l'hérésie. Il se félicite toutefois des résultats obtenus , parce que le protestantisme avait revêtu dès son origine deux caractères également déplorables, d'iconoclastie au point de vue esthétique , et de féodalité au point de vue politique. Enfin, s'il compare les personnes, quelles profondes différences entre le divin fondateur du christianisme et l'homme qui prétendit le régénérer. Chez l'un, l'aimable douceur qui attire les cœurs , une sagesse imperturbable qui commande

le respect des vieillards mêmes ; une délicatesse presque f e,

et sur la croix , une grandeur d'âme qui fait oublier Socrate. Chez l'autre, une continuelle préoccupation de soi-même, une âme emportée, de grossières invectives, la fuite devant ses juges, et pour testament à la postérité, je no sais quels vulgaires Propos de Table. Il y en a de sensés , comme celui-ci, par exemple: se lever de bonne heure et se marier jeune; personne ne s'en repentira. Mais le bon sens sufTit-il pour fonder une belle religion? Il faut de la grandeur, du merveilleux, du divin, la passion de l'idéal: Luther n'est que bourgeois.

celle des missions, a passé des particuliers aux gouvernements , celle de ne tenir aucun compte des faits accomplis', de tout remanier sans cesse, aussi bien les formes sociales que les formes politiques et administratives. On met en question les établissements les plus anciens ; on refait à plaisir la carte d'Europe ; on ressuscite des nations mortes; on décide la mort des nations vivantes, et comme ces créanciers de Rome qui mettaient en pièces la personne de leur débiteur insolvable, on se dispute par avance les morceaux les plus délicats. Un principe nouveau, celui des nationalités, a envahi depuis quelques années et failli dominer, en 1848, toute la politique de l'Europe. Ainsi, après avoir séparé les peuples des gouvernements, on fractionne les peuples eux-mêmes. On divise aussi les Etats en de certains groupes, d'après des caractères qui, pense-t-on, doivent déterminer leurs alliances et leur politique. Indépendamment de toutes ces nouveautés, propres à entraver l'ac-

i . Il y a , par exemple, des Grecs, d'un esprit de nationalité si exigeant , que les droits octroyés aujourd'hui par Sa Hautesse , contrairement à tous les principes de l'Islam , ne les contentent pas. Ils ne seront satisfaits qu'à une condition, c'est que les Turcs repasseront en Asie. Quatre cents ans d'occupation ne paraissent pas une prescription suffisante. Il faudra bientôt rappeler aux Grecs que les Turcs sont des hommes.

tion du pouvoir, il était sans doute réservé à notre époque d'offrir le spectacle d'une paix de trenteneuf ans, pendant laquelle tous les gouvernements augmentent l'effectif de leurs troupes et perfectionnent d'une façon vraiment alarmante les instruments de destruction ^ Des ententes cordiales pleines de fiel, des traités d'alliance qui permettent de se faire tout le mal possible , des États qui sont tout à la fois en paix sur un point et en guerre sur un autre, des traités que l'on déclare solennelle-

1 . Le progrès des sciences et du commerce, bien loin de rendre la guerre impossible, comme on le répète trop souvent , peuvent servir à l'alimenter. L'Angleterre n'a presque jamais fait que des guerres commerciales. C'est un savant qui a découvert la poudre à canon. L'électricité va bientôt recevoir des applications terribles, principalement à la guerre maritime. C'est un principe de physique bien digéré qui a fait trouver au général Paixhans ces fameux canons qui portent son nom. La science et la paix rendent possibles tous ces progrès, tandis que pendant la guerre on reste stationnaire. Depuis 1815 le rapport des armées européennes a changé, et Napoléon s'y reconnaîtrait à peine. Elles ont presque toute's acquis par l'exercice cette promptitude des mouvements qui était auparavant le privilège de l'armée française. L'artillerie manœuvre partout avec une rapidité bien plus grande que sous remplie. Les canons de gros calibre , qui étaient réservés à l'attaque et à la défense des places fortes, vont être amenés en rase campagne et y produiront des effets merveilleux. Le nouveau fusil, déjà répandu , porte plus loin, plus juste, avec une charge moitié moins forte, et se détériore moins vite que l'ancien.

L'Angleterre a contribué à ces progrès. Un colonel de l'armée an-laise, le colonel Gongrève, a inventé ces fusées qui furent

ment rompus (1848) et que Ton continue de respecter en fait : telle est l'incroyable confusion des principes et des actes de la politique internationale de nos jours.

Un fait considérable, qui s'accroît par cela qu'il subsiste, qui marque à la fois la décadence de TEtat, celle de l'imprimerie, et peut-être aussi celle de l'esprit humain, la presse quotidienne, si l'anarchie se mesurait, donnerait la mesure de notre époque. Parlons-en tout à notre aise.

d'un effet si imprévu et si meurtrier sur les champs de bataille de Leipzick et de Waterloo. La mitraille ordinaire des pièces de campagne contenue dans des boîtes de tôle ne portait sérieusement qu'à 600 mètres; un artilleur anglais, Schrapnel, a trouvé moyen de faire porter à un quart de lieue un boulet de 12 rempli de balles. Cette même Angleterre, terre classique du congrès de la paix, exporte, année commune, pour environ 13 millions d'armes et munitions de guerre.

Quant à la vapeur, sur mer, elle a pour résultat immédiat de mettre aux prises des nalions entre lesquelles il semble que la nature avait élevé une barrière infranchissable. Les chemins de fer permettent de se battre plus tôt et en plus grand nombre. Enfin , quand la science aura découvert le secret de la locomotion aérienne, il y aura trois sortes de combats, de terre, de mer et d'air. Voilà où conduisent la paix et la science. On voit qu'il faut tout attendre de la sagesse des gouvernements. — Je ne puis que je ne rappelle un trait remarquable dans l'histoire de la maison de Bourbon. Louis XV, achetant le secret du feu grégeois, a rendu, par ce bon mouvement, plus de services à l'humanité que ne lui en rendront jamais tous les phraseurs qui ont pris l'habitude de calomnier ce roi homme d'esprit.

Que la presse soit l'agent politique à la fois le plus puissant et le plus dangereux, le mensonge plutôt que l'organe de l'opinion publique ; que dans l'économie intérieure des États, elle soit la source de difficultés insupportables pour les gouvernements; que, dans l'ordre purement intellectuel, elle tende à la démocratisation de l'intelligence, c'est-à-dire à courber tous les esprits sous le même niveau, à substituer partout, dans les lettres comme dans la politique , le nombre à la qualité , à mettre la pensée humaine en poussière, comme elle a mis le roman en feuilletons ; grâce à Dieu, ce sont là d'heureuses banalités. Nous envisagerons seulement la presse au point de vue des relations internationales.

En supposant que, par accident, dans certains pays, la presse quotidienne puisse être sans inconvénient un pouvoir dans l'État, il semble qu'elle devrait au moins, en ce qui concerne les affaires extérieures , se borner au rôle qui lui est véritablement propre, au rôle de nouvelliste, et s'efforcer d'acquérir les deux vertus de ce métier, l'exactitude et la discrétion. N'est-il pas contraire à la nature des choses qu'elle prétende influer même sur la conduite des gouvernements étrangers, et soit libre d'employer , pour atteindre ce

but, toute espèce de moyens? Ce n'est pas sans crainte que l'on voit passer dans la presse, c'est-àdire dans la politique mise à la portée de tous , les habitudes et les manœuvres des partis. Un journal annonce ce qui n'est pas encore arrivé et ce qu'il souhaite, pour en préparer l'événement. Il menace, calomnie, caresse, tend des pièges. Ces manœuvres qu'à la guerre on appelle stratagèmes, et feintes dans une salle d'armes, sont de bonne guerre. Les ruses ont pour contre-poids, sur le champ de bataille, la valeur qu'on y déploie ; la feinte ne serait rien sans la botte qui exige du poignet et du jarret. Mais dans les rapports de la vie civile et politique, les ruses sont de véritables dois qui exercent, sur l'économie morale de l'individu , une influence que rien ne vient immédiatement corriger.

Si, dans les relations d'État à Etat, c'est-à-dire dans les relations d'êtres collectifs , qui n'ont d'autre règle que la conscience et d'autre juge que la force , ce qu'on est convenu d'appeler le machiavélisme est une nécessité, que gagnera-t-on à initier à ses secrets dangereux et à sa pratique délétère tous les lecteurs de journaux? Transformés en autant de petits Machiavels, et n'ayant point d'Etat à gouverner, ils porteront dans la vie privée

les habitudes et le manège de la politique. Il y a là un grand danger, et je ne vois point que la publication des correspondances diplomatiques les plus secrètes, en offrant un texte piquant aux commentaires du journalisme, l'ait diminué. Sans doute le scandale d'une publication récente était inévitable après les insinuations du journal de Saint-Pétersbourg, et le tzar a été justement puni par où il avait péché. On peut regretter toutefois que les infirmités humaines viennent s'exposer ainsi au grand jour et contribuer à une déconsidération du pouvoir dont tout le monde ressentira plus tard les funestes effets. Il y a de nombreux esprits, et fort distingués, qui attendent d'une publicité absolue les plus grands bienfaits. Je n'ose penser comme eux : la publicité ne corrige rien et généralise tout.

Posons une autre question. Tout État, même et surtout celui qui se laisse discuter librement, ne doit-il pas empêcher qu'on ne discute et qu'on n'outrage les gouvernements étrangers avec lesquels il n'est pas en hostilité?

Dans les affaires internationales, j'en conviens, les intérêts sont mêlés ; mais ils ne le sont cependant pas de telle façon qu'on ne puisse les distinguer, et il paraît assez que les Anglais, dans les ques-

lions les plus générales, ne perdent jamais de vue les intérêts particuliers de leur pays. C'est là leur force. Pourquoi ne seraient-ils pas tenus à quelque modération dans l'appréciation des actes consommés ou à venir des cabinets étrangers ? Comment leur est-il permis d'injurier successivement, selon les évolutions rapides de leur politique, tous les souverains étrangers? Cela porte, en définitive, une profonde atteinte à la force morale du pouvoir en Europe. Comment leur est-il permis de peser sur la politique de ces souverains, en altérant les faits, en prêtant des motifs, en traçant la marche à suivre, en mettant les ministres étrangers en demeure de prendre telle ou telle décision , du même air qu'ils gourm.andent leurs ministres à eux , et parlent toujours de les mettre en accusation sans jamais en rien faire ! Cette liberté excessive , par suite d'un long usage, ne fait pas plus de mal à l'Angleterre que le poison n'en faisait à Mithridate, Mais, dans les questions internationales, le poi" son se répand au dehors et compromet l'existence des Etats moins préparés à cette alimentation. Les gouvernements absolus dans leur territoire se trouvent discutés au dehors par des écrivains souvent hostiles de parti pris ou de situation. La facilité des communications, les relations multipliées du

commerce, le séjour des nationaux en Angleterre ou ailleurs, sont autant de canaux par où la discussion pénètre dans le pays lui-même; et voilà comment les formes pures de gouvernement s'altèrent et se dissolvent pour faire place à des formes mixtes et sans nom ^ .

De tous les dissolvants qui travaillent l'Europe , la presse anglaise est sans doute le plus actif, et celui contre lequel il faudrait d'autant plus se mettre en garde, que, agissant aux dépens de la majorité des États , il profite exclusivement à un seul. Il favorise et provoque cette politique d'immixtion pratiquée par l'Angleterre depuis que les guerres contre Napoléon Font si fortement engagée dans les affaires de l'Europe , et la prépondérance croissante qu'il lui assure est peut-être contraire au principe de l'équilibre européen. C'est un point sur lequel il serait inopportun de s'étendre aujourd'hui. Il suffit de le signaler.

Tels sont les faits multiples, contradictoires et nouveaux au milieu desquels la question d'Orient vient de se produire. De cette confusion, il est

4. On a dit que la France d'avant 89 était une monarchie tempérée par des chansons. On ne sait trop, par exemple, ce qu'est la Prusse aujourd'hui. C'est peut-être une monarchie tempérée par des systèm.es de philosophie.

sorti, ce qui devait en sortir, en l'absence de grands principes capables de créer et maintenir l'harmonie européenne , la guerre. En cherchant à savoir comment l'Autriche peut ne pas y entrer et comment l'Europe pourrait en sortir , nous nous sommes préoccupés surtout des intérêts collectifs européens. Ce ne sont pas les seuls qui nous touchent, mais ce sont ceux qui nous touchent d'abord , parce qu'au-dessus d'une patrie limitée par des frontières , nous sentons une patrie commune limitée par la civilisation, la patrie européenne. Le mot est récent, mais il exprime un vieux et bon sentiment. Depuis longtemps, on a dit, et le moment est venu de répéter que les nombreux Etats, débris de l'empire romain, forment ensemble une république. Le plus grand des Européens modernes a donné la formule de cette vérité en appelant les guerres d'Europe des guerres civiles. Pourquoi faut-il donc regretter le retour si fréquent de ces guerres civiles ? L'empire romain qui nous a légué les meilleurs éléments de notre civilisation, nous a légué aussi la cause principale de ces luttes sans cesse renaissantes, son imaç^e même et le souvenir de ce qu'il a été. Sa grande figure restera comme l'idéal des établissements politiques , et sera longtemps encore le but avoué

ou secret des rois prépondérants. Tous ont youIu le reconstituer avec des chances et des succès divers : Charlemagne, Grégoire et Innocent, Charles-Quint, Louis le Grand, Napoléon. Il ne semble point que cette héroïque , mais funeste tentative puisse être renouvelée avec plus d'avantages dans les moyens, ni plus de réussite dans les fms. Qu'on y renonce donc. Ce n'est point par Tunité , contre laquelle protestent les parties, c'est par l'harmonie, à laquelle toutes les parties sont intéressées , que l'Europe doit retrouver cette paix profonde dont elle a perdu jusqu'au souvenir depuis les beaux jours de l'empire romain. C'est par l'expansion et le rayonnement de ses forces au dehors , et non par des froissements intérieurs qu'elle doit poursuivre l'accompUssement de ses destinées. Si la guerre est dans son tempérament , qu'elle la porte du moins chez les barbares. Que la Russie, au lieu de couler indéfiniment de Test à l'ouest , s'arrête enfin puisqu'elle est assez engagée en Europe pour puiser aux sources de notre civilisation et civihser l'Asie ; que l'Angleterre continue à être le facteur de l'univers et à porter , partout où l'homme peut pénétrer, le nom européen; que la France verse en Afrique le trop plein de ses forces ; que l'Allemagne cesse d'être un foyer de révolutions , pour

rester ce qu elle a été , un foyer de science et d'érudition ; que l'Italie , enfin , tâche de faire encore de bons opéras. Voilà la division du travail européen, et voilà la paix.

Tels sont les vœux qu'on forme ici, et à la réalisation desquels on ose croire malgré la difficulté des temps.

Caractère de la guerre d'Orient.

Si la guerre ne coûtait rien, les hommes s'y livreraient comme à un exercice de prédilection. Elle correspond en effet aux instincts les plus vivaces de la nature humaine , à son besoin d'émotions fortes, de mouvement et de distinctions. Les enrôlements volontaires , la chevalerie errante et les tournois montrent au vif cette disposition organique. On veut des adversaires pour les battre, des compagnons pour les surpasser, des périls pour les braver. Voilà la guerre allumée.

Mais ce qui ne plaît à personne, c'est de délier les cordons de la bourse. Or, chez les peuples

civilisés , où tout est si compliqué , l'armement et l'entretien des troupes sur pied de guerre exigent des sommes considérables. Il faut imposer des sacrifices aux peuples déjà épuisés par le budget des services publics. Dans quelques pays , il faut faire voter ces ressources à des assemblées de propriétaires. Cela crée des difficultés. Voilà la paix rétablie, et Ton n'en sort qu'à la dernière extrémité. C'est là du moins la pratique qui semble devoir être adoptée dans ce siècle. Tandis qu'autrefois les princes attendaient qu'ils fussent au lit de mort pour se repentir inutilement d'un goût trop vif pour la gloire des armes , et recommandaient in extremis à leurs successeurs de ne point s'engager dans les périlleuses entreprises dont le mobile est l'ambition , et le but la conquête , nous avons vu tout à l'heure un prince , au lendemain d'une provocation , dans le plein de sa force et de sa carrière , faire de cette maxime le généreux programme de sa politique.

Sans doute , s'il fallait absolument choisir entre les deux excès de paix et de guerre , entre la République romaine qui tourmente tous ses voisins , et le Bas-Empire qui achète à prix d'or le respect vénal de ses frontières , on donnerait la préférence à la République, parce que la guerre déve-

loppe les passions généreuses qu'étouffent les intérêts commerciaux de la paix, et parce qu'elle favorise l'épanouissement des beaux-arts \ Mais il est, ce semble , une voie moyenne , celle de Cinéas , d'Auguste, d'Hadrien, du grand Frédéric ; celle de notre temps, c'est-à-dire celle de la sagesse, qui pose en principe qu'il n'est de guerres véritablement justes que les guerres nécessaires.

On est d'accord sur le principe, mais on peut ne pas l'être sur les conséquences. Quand la guerre est-elle nécessaire? A cette question, les gouvernements appréciateurs des circonstances peuvent seuls répondre. Montesquieu reconnaît à un Etat qui se sent menacé par le développement de son voisin , le droit de lui déclarer la guerre, sans attendre l'attaque. D'un autre côté, un État attaqué sur un point, ou lésé par la violation d'un traité, a très-certainement le droit de s'abstenir ; soit qu'il lui faille pourvoir à quelque difficulté plus pressante, soit qu'il veuille temporiser, ramasser ses forces, laisser à l'agresseur le temps de commettre

4. Religion, guerre, amour, trois sources de la poésie. Le reste n'est que de la prose. — Sur ces boulevards de Paris , où la civilisation du xix' siècle étale tous ses colifichets, l'étranger ne rencontre que trois belles choses, la porte Saint-Denis, la porte Saint - Martin , la Madeleine : trois monuments de guerre.

— sodés fautes, etc., etc. Convenons donc, qu'à part l'hypothèse d'un traité d'alliance offensive et défensive qui obUge rigoureusement et immédiatement, quoi qu'il puisse advenir, la guerre n'est jamais nécessaire qu'autant qu'elle est opportune ; que la règle suprême réside dans les circonstances ; que le droit de faire la guerre peut coïncider avec le devoir de ne la faire pas; que si l'on peut poser en principe que le droit de la guerre dérive, pour employer les expressions de Montesquieu, de la nécessité et du juste rigide, il est d'ailleurs impossible d'indiquer à 'priori dans quels cas se rencontre la stricte nécessité. Or, un principe n'étant rien sans les apphcations, et les applications ne pouvant être faites que par les princes et point du tout par les professeurs, il résulte, de tout ceci, que le gouvernement des peuples, dans sa partie la plus haute, n'est point une science, mais un art où l'artiste , qui est homme, doit s'inspirer à la fois des raisons d'utilité et des sentiments d'humanité que chacun, grâce à Dieu, trouve au dedans de soi.

Examinons, d'après ces données, la conduite des divers gouvernements dans la guerre d'Orient. La Russie, à coup sûr, n'était point menacée par l'excessif développement de la puissance turque. C'est elle au contraire qui menace l'Europe par l'accrois-

sèment continu de ses forces, et surtout par sa tendance aux empiétements de toute nature. Elle attaque le sultan, mais elle n'attaque directement ni la France ni l'Angleterre. Qui ne reconnaît dès lors, dans la guerre que ces deux puissances vont lui faire , cette guerre de sûreté et de prévoyance que les gouyernements peuvent entreprendre à leurs risques et périls, en vertu du droit que Ton a d'attaquer pour se défendre? Toute autre considération n'est que secondaire. Il y a un prince jeune et débile à soutenir ; cela est honnête. Il y a une tentative de restauration gouvernementale à opérer en Turquie ; cela est bon. Mais il y a avant tout et par-dessus tout à contenir un souverain puissant, ambitieux et habile, que les préjugés grandioses de sa race poussent à la conquête du monde ^; il y a Constantinople , la capitale toute faite de cette monarchie préméditée, à protéger contre la convoitise des Romanoff ; il y a enfin la liberté de l'Europe à sauvegarder par son équilibre. Et quand bien même la

4 . On connaît le testament de Pierre le Grand. Ce qui est moins connu , c'est la réponse d'Iwan IV au roi de Danemark, qui lui offrait sa médiation dans un différend avec le roi de Pologne. Il la refusa parce qu'il était au-dessous de lui, issu de l'empereur Auguste , de traiter avec un roi élu et de race obscure. C'est ce même Iwan qui prit le titre de czar , corruption du mot César, dont Alexis Comnène aurait, dit-on , salué Wladimir II.

cause des Turcs serait injuste autant qu'elle est juste; quand ils auraient manqué à leurs engagements envers la Russie , comme ils ont manqué à leurs engagements envers la France ; quand ils auraient été violents et précipités , autant qu'ils ont été modérés et disposés aux transactions ; quand bien même ils seraient incapables de toute régénération et décidément méprisables, la guerre d'Orient serait encore politique et juste parce qu'elle est nécessaire.

C'est une guerre de salut public, dit-on. Et Ton a raison. Mais tirons nos conséquences. Dans une guerre de cette nature , qui repose sur une appré-ciation, chaque gouvernement européen reste naturellement maître d'apprécier aussi l'utilité de son concours ; il est seul capable de bien apercevoir ce que son intérêt particulier représente dans l'intérêt général. Il doit pouvoir agir par sa diplomatie, ou par ses armes, selon l'occurrence et selon les besoins de la cause. Aucun traité synallagmatique ne liant les Etats avant l'événement, chacun d'eux doit, avant de s'engager irrévocablement dans la ligue, se rendre un compte bien exact de l'opportunité de son accession ; et s'il jugeait que son accession même dût précipiter le cours des événements, de telle façon, qu'ils devinssent préjudi-

ciables à lui ou aux autres , son devoir serait de s'abstenir.

C'est le cas de l'Autriche. Elle a reconnu que les prétentions de la Russie étaient inadmissibles. Elle reconnaît peut-être aussi que l'Europe est menacée , mais sur un point où les forces réunies de la France et de l'Angleterre doivent suffire à la protéger. Dès lors un concours militaire n'étant pas indispensable au succès des opérations, Sa Majesté Impériale et Royale peut attendre et ne considérer pour agir, soit par les armes, soit par les négociations, que l'intérêt de sa couronne et la sécurité de ses peuples. Ce droit de neutralité semble évident. On le lui conteste pourtant, au nom du traité de 1841.

Mais si ce traité établit une solidarité complète entre les puissances cosignataires, je demande pourquoi la France et l'Angleterre signent à Constantinople un traité d'alliance avec la Forte ?

Pénétrons toutefois plus avant dans cette objection.

Le traité de 1841.

Il ne paraît pas nécessaire de raconter ici les événements qui ont amené les grandes puissances à signer, en 1841, la convention des Détroits, que Ton désigne maintenant par sa date. L'auteur de ce travail suppose les faits connus : il les rappelle seulement pour les apprécier et en tirer des conséquences.

Le grand, on pourrait presque dire, le seul avantage de cette convention a été de rétablir, dans le moment, l'harmonie européenne, qu'un regrettable malentendu avait compromis en Orient. Au fond, et dans la pensée d'un des signataires au moins, le traité de 1841 n'a été que l'ajournement indéfini d'une liquidation à laquelle personne n'était préparé. On souhaitait vivement la pacification du Levant. C'était là, ce semble , le sentiment général, et surtout celui de l'Autriche, à qui les troubles de Syrie avaient du premier coup fait perdre 32 millions de florins sur les effets publics et les

actions industrielles. Les puissances allemandes ne s'étaient engagées qu'avec répugnance dans la coalition. Toutefois, ayant signé la convention du 1 5 juillet 1 840 , et ne pouvant en sortir à bon marché que par le rétablissement immédiat du concert européen, elles s'interposèrent et jouèrent leur rôle naturel dans les affaires d'Orient , le rôle de médiatrices. Elles obtinrent que l'on transigeât. Sur quelles bases? on va le voir.

Tout le monde connaît la définition que M. de Talleyrand a donnée de la parole, et tout le monde la trouve charmante et détestable. Cependant, quand pour vivre en paix les hommes n'ont plus qu'un moyen , celui de ne pas dire tout à fait ce qu'ils pensent, peut-être n'ont-ils pas tort de l'employer. C'est ce qu'on fit au for ei g n- office en 1 841 .

Puisque les puissances ne voulaient tolérer en Turquie ni démembrement, ni déplacement dans le centre de gravitation politique, elles voulaient, par conséquent: l'' Vintérpité du territoire; 'l"" findépendance du sultan. Mais il était impossible de formuler ces deux principes dans la convention à intervenir. Cela etit été désobligeant pour Sa Hautesse cosignataire et , en outre, contradictoire. Une indépendance qui reposerait sur un traité à six, serait cinq fois dépendante , c'est-à-dire n'existerait

pas. D'un autre côté , la conservation intégrale du territoire, si elle avait été stipulée , excluait encore rindépendance ; car un souverain indépendant doit conserver le droit de pouvoir proposer un démembrement ou un échange territorial , ou la cession d'une portion de sa souveraineté sur une portion de ses sujets, etc. , etc. Enfin une raison , tirée de la situation même, s'opposait à ce qu'on formulât le principe de l'intégrité : c'est qu'il aurait soulevé la question de l'Algérie et fait surgir de nouvelles et insurmontables difficultés. Comment réussit-on à éviter tous ces écueils ? Le voici.

On exhuma une vieille pratique de la Porte, qui consiste à interdire aux vaisseaux de guerre étrangers , même en temps de paix, le passage des Dardanelles et du Bosphore. Cette mesure de défiance, assez naturelle de la part d'un peuple dont la bonne foi proverbiale n'a pas toujours été payée de retour, fut transformée en règle de l'empire, d'une application générale et pennanente, comme dit le protocole, et Ton en fit la lettre du traité de 1 841 . Sa Hautesse s'engageait à maintenir cette règle; les cinq puissances cosignataires , à la respectera

Pour la Prusse et F Autriche, cela était facile,

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