Voir à la fin du volume, p
puisqu'elles n'ont que peu ou point de flotte à envoyer aux Dardanelles. En ce qui concerne les trois autres puissances, les conséquences immédiates de la convention étaient différentes et respectivement fort inégales. L'interdiction du passage des détroits, qui protégeait exclusivement la Sublime Porte et ses provinces maritimes de l'Euxin quand elle était maîtresse de tout le littoral , dans le fait, en 1841 , protégeait non -seulement Constantinople , mais encore la Russie, et livrait indirectement au tzar la pleine possession de la mer Noire.
Quoi qu'il en soit , cette transaction parut acceptable. On crut avoir sauvegardé l'empire, en couvrant la capitale du côté de la mer. Chacun pensa, ou voulut croire, qu'il avait obtenu de son compétiteur l'engagement de respecter la Turquie en respectant ses détroits. La convention fut signée et la paix rétablie. C'était là ce qu'on voulait. Mais il importe de noter que la conservation intégrale du territoire ottoman, dans l'avenir , ne résultait en aucune façon de la lettre du traité. SaHautesse, sans cesser d'y rester fidèle, pouvait se laisser prendre une province, et une puissance signataire la lui ravir, sans violer non plus la règle maritime des Dardanelles et du Bosphore. La Russie pourrait même arriver par terre à Constantinople, et faire
disparaître l'empire ottoman de la surface du globe, sans que le traité des Détroits ait reçu la moindre atteinte. Remarquons, en outre, que les cinq puissances cosignataires , en promettant d'observer la règle des Détroits , ne s'engageaient nullement à la faire respecter. Et qui d'ailleurs irait attaquer l'empire turc par le seul endroit oii il est invulnérable, tandis qu'il est à découvert de tous les autres côtés? Ainsi, pour le sultan, l'obligation de maintenir une règle qu'il observait de lui-même ; pour les puissances chrétiennes, l'obligation de s'abstenir de ce qu'elles n'avaient pas intérêt de faire : voilà , sur quelles bases insignifiantes les plénipotentiaires de 1841 ont réussi à rétablir la paix compromise. Elle a duré pendant treize années cette paix si fragile. Rendons grâce à la diplomatie, puisque , avec si peu de chose, elle procure de si grands bienfaits.
Ces observations font voir clairement, si je ne m'abuse, que le traité de 1841 n'impose à aucune puissance cosignataire l'obligation stricte de voler au secours de l'empire ottoman quand il est attaqué. Si la France et l'Angleterre le font aujourd'hui, c'est qu'elles le jugent bon pour l'Europe et pour elles; ce n'est pas qu'elles soient tenues de le faire. En un mot, elles usent d'un droit; elles n'accomplissent pas un devoir. Si elles s'opposent juste-
ment, par les armes, aux prétentions du tzar, ce n'est pas en vertu du traité de 1841, qui n'a pas été violé ; c'est en vertu d'un droit bien supérieur, le droit de faire des traités d'alliance avec les Etats que l'on veut protéger, et le droit de s'opposer, par des mesures préventives, aux empiétements d'une puissance dont l'extension compromet déjà l'équilibre européen. De leur côté, l'Autriche et la Prusse, tant que le tzar Nicolas n'aura point décidément et clairement méconnu le principe dominant de notre droit public, d'après lequel aucun Etat ne peut, sans s'être concerté préalablement avec les autres, changer ses frontières, règle bien autrement importante, générale et permanente que celle des Détroits, l'Autriche et la Prusse seront autorisées à ne point déclarer la guerre à la Russie.
L'occupation des provinces danubiennes, telle qu'elle s'est produite jusqu'à présent, n'est point une violation formelle de ce principe fondamental de l'Europe. Le tzar , tout en la consommant , a déclaré explicitement que sa volonté était de ne point démembrer la Turquie \ « Les assurances
1 .« Je crois superflu de vous dire qu'il n'y a pas un mot de vrai dans la prétention que les journaux nous ont prêtée de réclamer, soit un nouvel agrandissement de territoire, soit un règlement plus avantageux de notre frontière asiatique.» (Circulaire de
données à plusieurs reprises par S. M. l'empereur de Russie, excluent de la part de cet auguste souverain l'idée de porter atteinte à V intégrité de rempire ottoman. » Ce sont les termes du protocole de la conférence tenue à Vienne le 5 décembre 1853. Or, à cette époque , les principautés étaient déjà occupées par les troupes russes. Depuis, l'occupation n'a pas changé de caractère. L'Autriche est donc recevable aujourd'hui , comme la France et TAngleterre Tétaient il y a trois mois, à voir dans cette occupation un fait de guerre provisoire et non pas une annexion définitive. Si les troupes russes passent le Danube, cette opération, toute
M. le comte de Nesselrode, en date du 30 mai 1853. ) « Nous l'avons dit et nous le répétons : l'empereur ne veut pas plus aujourd'hui qu'il ne l'a voulu dans le passé renverser l'empire ottoman, et s'agrandir à ses dépens. » (Circulaire du 20 juin suivant.)
« Après avoir épuisé toutes les voies de la persuasion, et tous les moyens d'obtenir à 1 amiable la satisfaction due à nos justes réclamations, nous avons jugé indispensable de faire entrer nos troupes dans les principautés danubiennes, afin de montrer à la Porte où peut la conduire son opiniâtreté. Toutefois, même à présent, notre intention n'est point de commencer la guerre. Par Voccupation des principautés, nous voulons avoir entre les mains un gage qui nous réponde^ en tout état de cause, du rétablissement de nos droits.
« Nous ne cherchons point de conquêtes : la Russie n'en a pas besoin. » (Manifeste du tzar, publié le 26 juin, le lendemain du jour où l'ordre fut donné aux troupes de passer le Pruth.)
stratégique, ne modifiera pas davantage le caractère de l'occupation danubienne : elle restera un gage, La France et l'Angleterre en ont un aussi et meilleur ; elles sont à Constantinople, devant Sévastopol, et seront bientôt devant Cronstadt. En présence de cette situation et de ces gages réciproques, l'Autriche peut attendre et provoquer par son intervention officieuse, les transactions accoutumées entre détenteurs-gagistes et propriétaires.
Dans cette seconde, comme dans la première phase de sa médiation, elle agira en tant que grande puissance, avec laquelle il faut compter, beaucoup plus qu'en tant que puissance signataire du traité des Détroits , convention qui , ainsi que nous Tavons constaté, lui laisse toute la liberté de ses mouvements.
Si le droit pour l'Autriche d'intervenir par les moyens purement diplomatiques n'est pas suffisamment établi par tout ce qui précède, j'invoquerai à l'appui de mon opinion une plus forte autorité, et quelques fragments de la correspondance de Son Excellence M. Drouyn de Lhuys enlèveront, j'espère, toute espèce de doute. Le 5 juin 1853, dans une lettre à M. le comte Walewski, M. le ministre des affaires étrangères déclarait « que les gouvernements qui ont signé la convention du 13 juil-
let 1 841 , demeureront libres de s'associer à la France et à l'Angleterre dans la forme et selon les moyens qu'il leur conviendra d'employer. » Le 7 octobre suivant, dans une dépêche de M. le baron de Bourqueney , après avoir rappelé que , dans sa conduite depuis l'origine du différend , S. M. l'empereur Napoléon n'avait eu qu'un mobile, l'intérêt général de l'Europe; qu'un but, la conservation de l'empire ottoman, M. Drouyn de Lhuys ajoutait :
« Nous avons cru que l'accord des grands cabinets était le meilleur moyen de sauvegarder cet intérêt et d'atteindre ce but; mais nous nous sommes toujours réservé notre liberté d'action^ et la part que nous avons prise aux négociations n'a nullement aliéné notre droit de concourir , sous une autre forme^ à la protection d'un Etat qui ne saurait ni disparaître ni s'affaiblir sans modifier sensiblement les rapports actuels des puissances. » Comment, si la France réservait ainsi, et disons-le, fort légitimement, le droit de couper court aux négociations , comment l'Autriche n'aurait-elle pas celui de les renouer et de les mener cette fois , s'il est possible , à meilleure fin ? Il ressort évidemment, de cette dépêche, qu'une évolution dans l'attitude de la France et de l'Angleterre n'entraîne
point, comme conséquence forcée, une évolution pareille dans l'attitude des puissances allemandes. En résumé, un but commun, des moyens différents : voilà le droit. Passons au fait.
De l'hypothèse d'un traité secret entre l'Autriche et la Russie.
Les gouvernements absolus agissent dans le secret. C'est là leur force; mais c'est aussi leur faiblesse. On préjuge leurs actes. On les discute sans les connaître. Rien n'arrête les hommes d'imagination.
Depuis l'immense service rendu par le tzar à l'Autriche , on s'est demandé s'il n'était point intervenu, soit avant, soit après la guerre de Hongrie, une convention par laquelle le jeune empereur , remis en possession de ses États , aurait contracté envers son puissant allié, une autre obligation que celle de la reconnaissance. Quelque peu fondées que soient les conjectures émises à cet
égard, il faut les examiner. Après avoir montré que le traité patent de 1 841 , ne lie point l'Autriche à la Turquie, c'était la thèse ^ nous allons essayer de montrer qu'aucun traité secret ne la lie à la Russie : c'est V antithèse. Il est indispensable de la poser, pour déduire clairement la synthèse, c'està-dire la complète liberté d'action de V Autriche dans la guerre d'Orient.
Rien n'est plus difficile que de prouver l'existence d'un traité secret, si ce n'est peut-être de prouver qu'il n'existe pas. Le raisonnement propre à ces sortes de démonstrations , c'est le raisonnement creux. Mais quand ces raisonnements sont faits par un ambassadeur dont les dépêches sont jetées en pâture à l'opinion publique, ils prennent dès lors une certaine gravité.
Sir Hamilton Seymour, dans une lettre en date du 21 janvier 1853, écrivait à lord John Russell, après une conversation où le tzar avait montré beaucoup plus d'abandon que de prudence : « Il ne saurait y avoir de doute qu'un souverain qui insiste avec une telle opiniâtreté sur la chute imminente d'un État voisin, n'ait arrêté dans son esprit que l'heure est venue, non pas d'attendre sa dissolution, mais delà provoquer. J'ai pensé alors, comme je le pense encore; qu'on n'aurait pas ha-
sardé une telle hypothèse, s'il n'existait pas quelque entente, peut-être générale, mais dans tous les cas intime, entre la Russie et l'Autriche. »
Cette observation très-naturelle de la part d'un ambassadeur yis-à-vis de son gouvernement à qui il doit compte de toutes ses impressions, cette conjecture, transmise au public, a corroboré à tort dans beaucoup d'esprits l'idée d'une convention secrète, déforme quelconque, ayant en définitive pour résultat, de lier les mains de l'Autriche. Cette idée s'appuyait aussi sur l'assurance donnée par le tzar, et réitérée dans cette même conversation, qne l'Autriche n avait et n'aurait pas d'autre politique que la sienne. Enfin, les nombreuses entrevues de Varsovie et d'Olmûtz, l'accord parfait des deux cours, leurs démarches combinées dans l'affaire des réfugiés et dans celle du Monténégro, les lenteurs de l'Autriche au début des conférences , venaient encore , quoique sans motif précis, fortifier des conjectures souvent inspirées par la malveillance.
La cour de Vienne aurait sans doute un bon moyen d'y répondre en accédant immédiatement à l'alhance contre la Russie ; on le lui donne suftisamment à entendre, et sur tous les tons. Mais cette politique d'entraînement ne lui est point fa-
milière. Son action diplomatique lors des négociations ultérieures prouvera, et dès aujourd'hui le caractère de sa neutralité prouve aux esprits clairvoyants et impartiaux qu'elle n'est liée à la Russie par aucun engagement.
Et quand donc , je le demande, cet engagement aurait-il été pris ? Si c'est avant la pacification de la Hongrie, il semble que S. M. l'empereur Nicolas y était personnellement trop intéressé, pour marchander un secours, d'ailleurs tout à fait conforme à la nature des rapports qui n'ont cessé d'exister entre sa maison et celle d'Autriche depuis le fameux pacte de sainte alliance, dont le but fut d'établir une société de secours mutuels entre les signataires. Si c'est après la capitulation de Vilagos et le rétablissement de l'ordre, la monarchie autrichienne a montré, au lendemain même de ses revers, trop de vitalité, et les hommes qui la gouvernaient étaient de trop bonne trempe, pour que le tzar ait pu se poser en maître qui dicte ses volontés.
Mais comment expliquer l'assurance donnée par lui que l'Autriche ne s'opposerait point à ses projets en Orient? Aurait-il voulu sciemment induire en erreur sir Hamilton, et, l'Autriche absente, affecter un protectorat de circonstance? Loin de nous cette pensée. Nous croyons qu'il y a eu de la
part du tzar, dans toute cette affaire d'Orient, plus de fausseté dans les vues que dans les procédés. Nous croyons qu'avec le désir de peser sur les résolutions de l'Angleterre, il a pu se tromper luimême et attribuer, à l'entente qui l'unissait alors à l'Autriche, une portée qu'elle ne pouvait avoir. 11 a pu croire que T Autriche, vivement froissée par la Sublime Porte dans la question des réfugiés, se joindrait à lui, ou tout au moins, ne ferait aucune opposition à tout ce qui pourrait diminuer à Constantinople l'influence anglaise, si prépondérante dans les mains de lord Stratford. Enfin, il a pu appliquer, par erreur, au règlement spécial de la succession ottomane, une entente relative à un objet plus général. Je m'explique.
La prévision d'une recrudescence révolutionnaire dont l'élection présidentielle de 1852 devait être et n'a pas été le signal; l'établissement subséquent de l'empire en France , dans des conditions de popularité qui donnaient une force immense au gouvernement nouveau , avaient , en ouvrant la perspective de graves éventualités, resserré le lien déjà si intime entre les deux cours d'Allemagne et celle de Russie. Des défiances dont on est bien revenu provoquèrent l'adoption d'une marche commune. L'accord fut même jugé si nécessaire que la
Prusse et l'Autriche dénouèrent vivement, par une transaction imprévue, la question douanière qui avait failli les mettre aux prises. Nul doute que le tzar n'ait habilement profité de ce concert pour introduire dans l'action générale quelques mesures relatives à la Turquie, qui s'était trouvée fortement mêlée aux affaires européennes, depuis que les réfugiés , en grand nombre, avaient trouvé un asile sur son territoire, dans ses villes et jusque sous ses drapeaux. Nul doute aussi que ces combinaisons accessoires n'aient été admises par les cabinets de Vienne et de Berlin. Mais ces ententes préalables , quelles qu'elles aient été , ces plans , quels qu'ils soient, dressés en vue d'éventualités révolutionnaires ou politiques qui ne se sont point réalisées, ne peuvent évidemment pas régler aujourd'hui la conduite des puissances allemandes dans un conflit né de circonstances tout à fait différentes. Il nous semble en outre que S. M. l'empereur Nicolas, sans vouloir tromper la bonne foi de l'ambassadeur anglais et sans vouloir davantage humilier l'Autriche et parler d'elle en suzerain , a pu s'exagérer, je ne dirai pas la portée du service rendu par lui, il est immense, mais l'étendue de la reconnaissance qui lui est due. Il a pu croire qu'après avoir pacifié la Hongrie, sans laquelle
rAutriche ne serait plus qu'un royaume , on ne s'opposerait point à ce qu'il prît, en Turquie, ce qu'il appelle le rôle d'un simple dépositaire. Il se trompait. La reconnaissance chez un souverain ne saurait dominer la raison d'État. Les services rendus, l'alliance ancienne, la communauté des principes, peuvent ajouter à toutes les raisons plus fortes qui commandent à l'Autriche une attitude provisoirement neutre et modérée à son égard. Elle reste libre toutefois d'en changer quand les circonstances le commanderont; et si la politique du tzar portait définitivement atteinte à Téquilibre territorial de l'Europe , ou directement préjudice aux intérêts particuliers de l'Autriche , le jeune empereur se souviendrait de ces vers du grand Corneille :
. . . . Vous lui devez beaucoup.
Mais la reconnoissarce et l'hospitalité
Sur les âmes des rois n'ont qu'un droit limité.
Quoi que doive un monarque , et dùl-il sa couronne,
Il doit à ses sujets encore plus qu'à personne.
S'il est juste d'ailleurs que tout se considère , Que hasardoit Pompée e"! =Trvant votre père? Il se voulut par là faire voir tout-puissant, Et vit croître sa gloire en le rétablissant.
Les réfugiés , le Monténégro et le protectorat des Grecs.
La question des réfugiés , l'affaire du Monténégro et la guerre actuelle sont les trois anneaux d'une même chaîne. Les difficultés relatives aux sanctuaires de Jérusalem , bientôt aplanies par l'extrême modération du gouvernement français, n'ont été qu'un prétexte, ajouté à tous les prétextes déjà mis en avant par le tzar Nicolas, pour intervenir dans les affaires de la Turquie. L'Autriche que son intérêt particulier avait d'abord fait marcher dans le même sens que la Russie a reconnu, depuis l'ambassade de M. le prince Menzikoff, combien il importait qu'elle s'arrêtât dans la voie où elle s'était enii;a2;ée. Toutefois, en brisant avec la Russie , on sent bien qu'elle ne peut prendre , vis-àvis de son ancienne alliée, une attitude aussi énergique que la France et l'Angleterre. La conformité de ses actes précédents, et, si j'osais le dire, sa complicité involontaire avec la Russie, lui imposent le devoir d'employer, aussi longtemps que cela sera possible, les moyens purement diplo-
matiques pour ramener le tzar Nicolas dans la ligne du devoir, c'est-à-dire de Tordre européen. Cette considération, toute de prudence et de tempérament politique, est la première, sinon la plus importante, de celles qui dictent à T Autriche, dans les conjectures présentes, son rôle de neutralité armée et de médiation. Qu'il me soit permis de justifier ceci par l'examen des faits, de leur nature et de leur enchaînement.
On sait de quelle déroute a été suivie la surprenante victoire de 1848. Les hommes que la langueur ou rin(îapacité des princes avaient laissé pénétrer, l'arme au bras et par effraction , dans le gouvernement , furent bientôt victimes du mouvement désordonné qu'ils avaient imprimé à la société et réduits à battre en retraite devant une grande et terrible réaction. Tout ce qui put échapper à la rigueur des pouvoirs restaurés, se réfugia en Angleterre, en Belgique, en Suisse, en Turquie, comme dnns quatre asiles. Les chefs retrouvèrent leurs soldats ; les soldats reconnurent leurs chefs , et, comme la révolution n'abdique pas, les comités s'organisèrent, les forces furent comptées, les moyens pris pour les accroître. Le gouvernement de l'Europe fut constitué inpartihus. Ce gouvernement eut sa centralisation , son budget, se li-
vra aux opérations financières les plus raffinées, émit des actions, décréta des emprunts, et, chose singulière, trouva des prêteurs. La facilité des communications, les canaux multipliés du commerce, les journaux, la correspondance particulière permirent de renouer le lien des sociétés secrètes ^ et de reprendre en grand cette pratique de l'opposition , plus facile que celle du pouvoir.
Le gouvernement anglais toléra que Londres fût la capitale de cette Europe utopique. C'était de sa part , on en conviendra , pratiquer les devoirs de l'hospitalité un peu mieux peut-être que ceux de la paix internationale.
L'antiquité, qui n'a point poussé si avant que les modernes dans les distinctions , confondait volontiers le condamné politique et le condamné ordinaire. On se faisait alors de l'État une idée fort simple , et s'il était attaqué , peu importait que ce fût dans son code civil , criminel ou politique. D'ailleurs les troubles des républiques anciennes ayant presque toujours pour cause les rapports de
1. Comment la liberté sortirait -elle des révolutions? Les hommes qu'elbs font arriver au pouvoir ne sont familiarisés qu'avec les pratiques occultes et despotiques des sociétés secrètes, où le dogme de l'obéissance passive est bien autrement en vigueur que dans les armées ; où l'on obéit même à des chefs inconnus et invisibles.
créanciers à débiteurs , pour but immédiat la remise des créances sans payement et le partage des biens, l'assimilation était assez naturelle. On convient qu'elle serait aujourd'hui fort déplacée. Les peines sont différentes, les procédures le sont aussi. On estime, en quelque façon, l'homme qui risque sa tête dans les luttes politiques, mais on trouve aussi qu'il est très-dangereux, parce qu'il est difficile de Fatteindre; parce qu'il travaille, sans le vouloir, au renversement général de la société , qu'un malfaiteur vulgaire ne trouble que sur un point; parce qu'il excite les sympathies; parce qu'une bonne police répare et prévient facilement les délits, tandis qu'il faut des années pour fermer les plaies d'une révolution.
Cela posé, est-il conforme à Tordre européen, que des États encouragent des étrangers bannis à se réunir dans un autre but que celui de se soutenir mutuellement et de penser tout haut à la patrie absente? Est-il convenable qu'ils leur permettent , quand cette patrie est là tout près, à quelques heures de distance , à la frontière , de se concerter en vue de certaines éventualités, de s'enrégimenter, d'imprimer des manifestes, de prononcer des discours , de publier des journaux , de s'approAisionner en fusils, poudres, deniers, proclamations et
autres engins révolutionnaires? Que les réfugiés cherchent à s'éloigner le moins possible du pays natal pour y entretenir leurs relations civiles et domestiques, rien de mieux : tout ce qui pourra adoucir les peines de l'exil en ne faisant courir à la tranquillité publique aucun danger est réclamé, je crois, par tout le monde. Mais que les réfugiés conservent leurs relations politiques et se créent de nouveaux moyens d'action sur leurs concitoyens, cela est inadmissible, indépendamment de toute opinion politique, parce que cela est contraire au principe général qui domine Fart de la politique, au principe conservateur. Le gouvernement anglais a trop consenti à voir dans les réfugiés des citoyens momentanément écartés du pouvoir; il a souffert que sa capitale devînt un Coblentz révolutionnaire; il a donc outré l'hospitalité.
Les asiles qui protègent le coupable sont mauvais en eux-mêmes, parce qu'ils entravent la répression. Ceux qui offrent au coupable des moyens de récidive sont détestables. L'Angleterre, considérée comme asile politique, semble rentrer dans cette seconde catégorie. On se demande par quel principe de droit international elle peut vivre en paix avec des gouvernements dont elle souffre que le renversement soit réclamé et préparé en public,
avec le concours moral et pécuniaire de sa population : c'est là un droit public européen particulier à la Grande-Bretagne.
Dans l'antiquité et au moyen âge, les asiles étaient nombreux et les troubles incessants. L'empereur Tibérius ^ les supprima presque tous et cette mesure salutaire concourut à l'établissement du calme profond dont l'Europe jouit pendant plusieurs longues périodes de l'empire . Les asiles renaquirent avec la décadence ; ils se relevèrent quand tout tomba, et comme c'est le propre des sociétés mal organisées d'offrir au clergé les moyens de faire obstacle à l'action du pouvoir civil , il y eut bientôt autant d'asiles que de lieux religieux. Au
4 . Le coloriste Tacite et le licencieux Suétone ont fait à Tibère une si niauvaise réputation qu'il est vraiment devenu impossible de l'appeler par son nom , sans soulever toutes sortes de répulsions. Il y a deux personnages dans un souverain, l'homme et le prince, et le second importe aux peuples beaucoup plus que le premier. En réduisant trop souvent l'histoire aux proportions d'un confessionnal, Suétone et Tacite, si grands par le style, ont contribué à répandre beaucoup d'idées fausses sur l'empire romain. Qu'on lise Gibbon, Son livre est un des plus beaux ouvrages qui soient sortis de la main des hommes et presque digne de son objet.
En terminant cette note justificative, l'auteur reconnaît sommairement que Tibère était un monstre, très-bon administrateur, et que, pendant son principat, le plus bel ordre régna dans les finances.
moyen âge, il y en avait partout, et les républiques municipales, en Italie principalement, furent condamnées à de perpétuelles agitations.
Aujourd'hui , avec les chemins de fer et les bateaux à vapeur, il faut moins de temps pour aller de Londres à Paris, qu'il n'en fallait jadis pour aller de Thèbes à Corinthe ou de Gênes à Florence. Si les États en s'agrandissant ont allongé les distances, la rapidité et la multiplicité des moyens de transport les ont raccourcies. Les divers peuples dont l'ensemble forme la république européenne, sont donc exposés, par la manière dont le droit d'asile est actuellement entendu et pratiqué, au même danger que les municipalités et autres petits Etats de l'antiquité et du moyen âge. Ajoutons que les réfugiés, continuant leur opposition au pouvoir, frappent de loin plus sûrement, parce qu'ils frappent à couvert ; que , réunis dans une même disgrâce, ils mettent de côté les différences d'opinions, les inimitiés personnelles et opèrent des fusions bizarres; qu'ils agissent en commun avec des doctrines diverses, et qu'ils sont plus puissants dans l'exil qui les réunit qu'au pouvoir qui les divise. Je n'en tirerai point la conséquence qu'ils faille les y réintégrer. Cette homœopathie politique serait sans doute fort mal accueillie. Je dirai seule-
ment qu'il y a d'autres remèdes à ce danger, et qu'au moment où l'Angleterre sent le besoin de rallier à la politique de l'Occident tous les gouvernements de l'Europe centrale, le moment serait peutêtre venu de jeter, pour l'avenir, les bases d'une convention dont l'objet serait de réglementer la situation des réfugiés chez tous les peuples d'Europe, et défaire qu'ils soient, non point soumis aux lois particulières du pays où ils ont pris asile, mais à des règles générales qui sauvegarderaient à la fois leurs intérêts individuels et les droits des gouvernements établis.
Qu'on ne l'oublie pas : il y a deux grands États prépondérants en Europe , que leur robuste constitution met à l'abri de tous ces dangers et qui spéculent, sciemment ou non, sur les révolutions. L'Angleterre en les fomentant (involontairement) et la Russie en les réprimant. Ces deux États y trouvent le prétexte d'une immixtion également fâcheuse pour le continent. L'Autriche n'en est pas sans doute à s'apercevoir, pour la première fois, que l'intervention du tzar dans ses affaires et dans celles de l'Europe couvre de grands et funestes desseins. Plus exposée qu'aucun autre État , elle a accepté et recherché son concours dans les difficultés qu'il lui a fallu surmonter. Aujourd'hui qu'elle
n'en a plus besoin , elle ne peut, sans commettre une erreur peut-être bien dangereuse , s'abandonner aujourd'hui à l'influence contraire , et par la neutralité que lui recommandent d'ailleurs tant d'autres motifs , elle entrera dans une voie d'indépendance où il sera possible de préparer l'union future des forces de l'Europe centrale , seule garantie d'une paix durable. Ce serait une faute très-grave que d'oublier, en vue de conjonctures présentes et passagères , les nécessités de l'ordre à venir. Toutefois je ne m'étendrai pas sur cet article. Le spirituel abbé Galiani disait : « 11 n'est donné qu'à ceux qui ont les bras longs de faire des digressions. » J'ai doublement raison de revenir à mon sujet.
Les deux gouvernements d'Autriche et de Russie, l'un par nécessité, l'autre par besoin de se mêler des affaires d'autrui , furent de tous les gouvernements ceux qui ressentirent le plus vivement le danger que faisait courir à l'Europe entière le droit d'asile tel qu'on en usait. Des mesures furent prises en commun , des démarches combinées et dirigées malheureusement sur un pays et chez un gouvernement où les réfugiés sont moins à craindre que partout ailleurs. On connaît les réclamations
adressées à la Sublime Porte ; on en connaît aussi les suites. Je n'apprécierai, par réserve , ni les unes ni les autres. Je dirai seulement que TAutriche s'était peut-être exagéré le danger de Témigration des réfugiés en Turquie. Ils étaient jetés là dans un milieu tout à fait nouveau, dans un vaste isolement et dans ce calme plat de l'Orient, si propre à faire naître de sages réflexions. Des mœurs contraires , une langue difficile, aucun moyen d'influence, point de journaux ni de clubs : c'est là surtout que l'exil est pénible, et c'est là qu'il est peut-être inoffensif. Les réfugiés qui prennent du service dans les armées turques, adoptent les pratiques du Koran, jettent aux orties le froc révolutionnaire et s'efforcent de devenir bons musulmans. Or, un bon musulman n'est pas un homme de désordre. Dans l'état présent des choses, il nous semble que l'Europe n'a qu'à gagner à ces migrations de réfugiés qui vont s'enrôler sous les drapeaux de la Turquie. Ces hommes , qu'emporte une âme ardente et inoccupée , y trouveront de quoi alimenter leur activité. La guerre les usera, et quand on songe que Rome s'est fortifiée par de semblables incorporations , il est permis de penser que la Turquie peut y gagner quelque chose.
Quoi qu'il en soit , l'Autriche , peu sensible à
ces considérations , piquée au vif par la résistance d'un gouvernement vis-à-vis duquel on se plaît trop à croire que les prières sont des ordres, se sentant d'ailleurs appuyée par la Russie, l'Autriche put saisir bientôt l'occasion de montrer son ressentiment. Le Divan venait d'envoyer contre le Monténégro une armée commandée par Omer-Pacha et dont les cadres renfermaient un assez bon nombre de réfugiés. Cette armée , en approchant des frontières de Hongrie , pouvait remuer les feux mal éteints de l'insurrection. C'est du moins ce qu'on pensa à Vienne et ce qui motiva des démonstrations nouvelles dont il importe de bien fixer la nature. On verra alors par quels liens l'affaire du Monténégro se rattache à celle des réfugiés et à la guerre actuelle.
Le Monténégro est un petit pays compris territorialement et politiquement dans l'empire turc , et renfermé dans une enceinte impénétrable , sorte de forteresse naturelle qui lui donne son nom, la Montagne-Noire. La population y végète dans des conditions tout à fait primitives. Tandis que les hommes réclament en France le droit au travail, au Monténégro, ils jouissent pleinement du droit au repos. Les femmes seules cultivent la terre. H y a une religion , et même deux. Mais la distinction
subtile du spirituel et du temporel y est inconnue. C'est l'évêque qui gouverne, et son troupeau étant composé d'Albanais catholiques et de Grecs Serviens , l'évêque va recevoir son investiture épiscopale tantôt à Vienne, tantôt à Saint-Pétersbourg.
Or il arriva, en 1851 , que le prince-évêque fit une révolution dans FÉtat. Il n'avait de goût qu'au métier des armes ; les devoirs du sacerdoce lui étaient insupportables : il voulut jeter la crosse et garder l'épée. A Saint-Pétersbourg, on le confirma dans ces bonnes dispositions , et la séparation du spirituel et du temporel fut décidée. Cela fait , le prince monténégrin, désirant regagner d'un côté ce qu'il avait perdu de l'autre, se proclama indépendant.
Le gouvernement turc est un gouvernement blasé, qui consent bien à ce qu'on soit indépendant de fait pendant des siècles , mais dont les vieux instincts de domination se réveillent quand on prétend briser jusqu'au lien nominal de son autorité. Omer-Pacha fut envoyé avec des forces considérables pour réduire le Monténégro. Mission difficile, car dans les montagnes l'artillerie embarrasse et les gros bataillons ne sont d'aucune ressource. La résistance devait être opiniâtre, l'armée séjourner longtemps dans ces provinces limitro-
phes de l'Autriche. C'est alors que cette puissance crut devoir intervenir et appuyer sa diplomatie par des démonstrations militaires de la dernière gravité. Un corps d'armée fut rassemblé sur la frontière de Bosnie pour la franchir au besoin , protéger l'empire contre des troubles prévus et les chrétiens contre les violences turques préméditées à Vienne. En même temps, M. le général comte de Leiningen fut envoyé à Constantinople et y demanda d'une façon péremptoire :
1° L'évacuation du Monténégro et le statu quo ante hélium;
2° Itérativement des mesures concernant les réfugiés;
3° La répression de sévices dont enfin des chrétiens avaient été victimes ;
h^ Le payement d'indemnités dyes à des sujets autrichiens ;
5° L'abandon de deux petits ports, Kleck et Sotorino, etc., etc.
On voit par combien de points cette mission allait toucher à l'indépendance du gouvernement turc et à l'intégrité de son territoire. L'occupation imminente de la Bosnie, le parti pris de protéger les chrétiens contre des violences probables, cette façon de trancher le différend d'un souverain avec
son sujet , étaient évidemment des actes d'intervention qui auraient pu motiver celle des puissances occidentales. Leur abstention s'explique, du moins en ce qui concerne la France, par le désir très- vif de ne rien envenimer.
La Russie, dans le même moment , ne craignait pas, elle, d'intervenir dans l'afYaire bien moins considérable des lieux saints, où la France, avec des droits mieux établis, montrait bien moins de vivacité que l'Autriche dans celle du Monténégro. La Russie, opposée aux réclamations fondées de la France, approuvait tacitement celles de TAutriche qui l'étaient moins, et s'apprêtait ostensiblement à prendre part à une lutte qu'elle croyait imminente. C'est du moins ce qui résulte de faits nombreux et particulièrement d'une conversation où M. le prince Menzikoff déclare au chargé d'affaires de la Grande-Bretagne que les troupes rassemblées en Bessarabie étaient destinées à appuyer les opérations militaires de l'Autriche, dans le cas où M, le comte de Leiningen n aurait pas obtenu satisfaction \
Il l'obtint , et c'est là, disons-le tout de suite, le
1 . Voir la correspondance publiée par le gouvernement anglais.
point de départ d'une politique nouvelle, d'où dépendra peut-être l'avenir de l'Europe. L'Autriche reprit vis-à-vis de la Turquie une attitude sinon amicale, du moins sans caractère d'hostilité.
La Russie, qui avait secondé l'Autriche dans l'affaire des réfugiés et qui s'était préparée à l'appuyer dans celle du Monténégro, espérait sans doute que le conflit ne se terminerait point de cette façon. Elle avait pris ses mesures pour que l'Autriche marchât la première à l'assaut de l'empire délabré des Osmanlis, et l'Autriche, en effet , pensant agir isolément et ne servir que ses propres intérêts, allait lui ouvrir les voies. L'Autriche s'était laissé entraîner vis-à-vis de la Turquie à des actes comminatoires d'une nature analogue à celle des actes qui motivent aujourd'hui la guerre contre la Russie. Elle avait menacé une province, envoyé un ambassadeur qui , au costupie près, ressemble d'un manière frappante à M. le prince Menzikoff. Mais ces actes, il faut le dire, d'une portée moins alarmante de la part de l'Autriche, à qui l'on ne prête pas les mêmes vues qu'à la Russie sur Constantinople, et qui d'ailleurs n'eurent pas le temps de se consommer, n'excitèrent point chez le Grand Seigneur et en Occident les mêmes susceptibilités. Ils n'ont pas eu les mêmes conséquences, et voilà
comment le tzar, qui croyait avoir lié la cause de FAutriche à la sienne par des liens indissolubles, s'est vu tout à coup isolé dans son action.
Au moment où l'Autriche satisfaite a reconnu que la Russie ménageait et couvait des desseins personnels, elle a pu reconnaître aussi combien était dangereuse la voie où elle s'était engagée, et regretter un succès qui fit tout espérer à Pétersbourg et tout oser à Constantinople. Elle a pu aussi se joindre aux puissances occidentales pour chercher à ramener la Russie par les moyens diplomatiques; mais peut-elle, par un brusque revirement, mettre l'épée à la main, réprimer des actes qu'elle a préparés dans une certaine mesure, et défendre la Turquie contre des coups qu'elle vient elle-même de lui porter? Nous ne croyons pas qu'elle le fasse. Les gouvernements comme les hommes obéissent à des mobiles divers, observent des ménagements, et , si j'ose dire, pèsent les souvenirs. En Autriche, surtout, le souvenir est une religion politique, et il n'est point présumable que cette puissance se décide, à moins d'une absolue nécessité, à faire entrer ses soldats en ligne avec les réfugiés de Hongrie qui commandent l'armée turque, contre les Russes qui l'ont sauvée des Hongrois, et dont elle aurait sans doute, je ne dis pas demandé, mais
accepté le concours, le cas échéant, contre les Turcs. Voilà un des éléments, l'élément historique, de cette situation d'où dérive la neutralité. Je passe à d'autres considérations.
Sinope et Navarin.
J'entends répéter sans cesse qu'il n'y a plus au xix^ siècle d'autre politique que celle des intérêts. C'est une erreur. Les «:ou\ernements auront toujours, comme les individus, une mémoire pour se souvenir et une conscience pour se guider.
Deux événements funestes dominent la question d'Orient, parce qu'ils affectent, par delà les intérêts matériels de la France et de l'Angleterre , ce qu'il y a de plus noble et heureusement de plus vivace dans le cœur des hommes ; le sentiment de l'honneur blessé et celui du remords. Les Français et les Anglais, offensés à Sinope , vont payer aujourd'hui à la nation turque la dette de Navarin.
Dociles à l'opinion publique , qu'ils doivent di-
riger et non pas suivre, entraînés par des poètes et des archéologues, les gouvernements de 1 827 ont , par la plus déplorable inconséquence , affaibli ce qu'ils avaient intérêt à fortifier. Ils ont encouragé l'insurrection grecque , bien qu'ils fussent en paix avec la Porte ; ils ont démembré cet empire dont ils reconnaissent maintenant que l'indépendance et l'intégrité sont essentielles à l'ordre européen. Par enthousiasme pour des populations qui ont eu la peine de naître sur l'ancien territoire de Sparte et d'Athènes, ils ont, avec une impardonnable naïveté , secondé les vues de la Russie et commis tranquillement le plus grand forfait de notre siècle ; ils ont anéanti, pendant les négociations, avec des forces infiniment supérieures , par incendie , sans combat , la flotte turque et la flotte égyptienne, embossées dans la rade de Navarin. Un duc de Clarence, alors grand amiral , depuis roi d'Angleterre , avait dit à l'amiral Codrington , bien que les négociations fussent entamées : Allez toujours et tombez sur eux. Une telle parole , qui n'aurait jamais dû sortir de la bouche d'un prince civilisé, porta ses fruits.
(c Un coup de feu de hasard ou prémédité , parti on ne sait de quel bord , au milieu de cette confusion de cinq escadres dans une même rade , donne
le prétexte ou le signal de l'engagement. L'amiral anglais commande par droit de l'âge : sûr du concours de ses deux collègues , il foudroie le premier la flotte ottomane ; l'amiral de Rigny et l'amiral Heyden ouvrent leur feu sur les vaisseaux encore muets qui sont devant eux. Une explosion continue écrase et démolit un à un les bâtiments turcs sous les bordées des trois escadres. Immobiles à l'ancre, pressés les uns sur les autres , se communiquant bord à bord l'incendie dont ils sont dévorés , les Égyptiens et les Turcs répondent avec l'intrépidité du fatalisme au feu des chrétiens. Leurs batteries éteintes par les vagues où ils sombrent tirent jusqu'au dernier canon qui surnage dans leurs sabords : leurs vaisseaux en éclatant sous l'explosion des soutes couvrent le ciel de leur fumée , la rade de leurs débris ; les cordages coupés par les boulets ou brûlés par les flammes laissent dériver sur les récifs les coques fumantes de leurs navires. En deux heures, huit mille de leurs marins ont jonché les ponts ou les flots de leurs cadavres, à peine quelques centaines d'hommes blessés par les batteries des forts attestent sur les escadres européennes les convulsions de l'agonie de la flotte ottomane. La fumée en se dissipant ne découvre que les restes embrasés de quatre-vingt-dix bâtiments de guerre ,
dont les flots jettent les débris, comme une expiation, au pied des falaises de la nouvelle Grèce.
(( Telle fut, non la victoire, mais l'exécution de Navarin. Un cri d'horreur l'apprit à l'Asie, un cri de délivrance la salua en Grèce , un cri d'enthousiasme l'applaudit en Europe. Quand le sang-froid fut revenu , l'Europe hésita sur le nom à donnera cette conflagration des deux flottes : héroïque pour les uns, elle restait incendiaire pour les autres. On finit par Téteindre dans le silence , de peur d'en scruter trop avant les mystères et d'y rencontrer quelque iniquité.
« On assure que l'amiral de Rigny, enivré d'abord de la popularité que la cause grecque jeta sur sa participation à cet incendie naval de Navarin , finit par se reprocher à lui-même une gloire qui n'était pas complètement justifiée par sa conscience, et que les scrupules de Navarin troublèrent sa vie et hâtèrent sa mort prématurée ^ »
L'Autriche n'a aucune part de complicité dans ce grand désastre. Moitié par bonheur de situation, moitié par sagesse politique , elle n'a pas donné à la cause de l'insurrection grecque le même appui