Lamartine, Histoire de la Restauration
— Toque la France, l'Angleterre et la Russie. Elle n'est donc point tenue des mêmes réparations.
Etrangère à révénement de Navarin , elle n'est point atteinte par celui de Sinope. Cette circonstance est si importante et si peu remarquée qu'il faut entrer ici dans quelques développements.
La Porte et la Russie étaient en guerre ouverte sur le Danube et dans TEuxin. Les puissances conféraient à Vienne. Les escadres anglaise et française mouillaient provisoirement à Béïcos. La flotte russe, en vertu du droit strict de îa guerre, détruit la flottille turque, qui portait ou ne portait pas des munitions sur le territoire russe , mais qui était turque, et cela suffit. La France et l'Angleterre se trouvent offensées parce que leur intervention diplomatique en faveur de la Turquie devait momentanément interdire à la Russie un fait de guerre aussi considérable. Elles prennent alors une attitude militaire plus imposante, passent les détroits, et déclarent implicitement la guerre à la Russie, en lui signifiant que d'une part les vaisseaux russes seront consignés dans leurs ports , et que d'autre part les vaisseaux turcs seront protégés dans leurs opérations de ravitaillements et autres. Il est bien vrai que, par un dernier effort de modération, les cabinets de Paris et de Saint- James ,
— Tien agissant militairement dans l'Euxin d'une manière aussi décidée , déclaraient ne vouloir point abandonner le terrain des négociations. Mais cette situation mixte, étant contraire à la nature des choses , ne put être maintenue. Les négociations furent rompues , Talliance militaire de la Turquie avec les puissances occidentales nettement posée , l'ultimatum de l'évacuation envoyé à Pétersbourg et la guerre enfin allumée. Voilà les faits, je crois, dans toute leur exactitude. 11 en résulte clairement que Vultimatwn, tout en ayant pour objet l'occupation et l'évacuation des principautés , a eu pour cause déterminante l'incendie de la flottille turque à Sinope , et l'atteinte portée à l'honneur militaire des puissances occidentales.
Voici un passage de la lettre de Sa Majesté l'empereur Napoléon au tzar Nicolas, qui marque la transition de l'état de paix à l'état de guerre :
c( La France et l'Angleterre n'avaient pas cru utile d'envoyer des troupes de débarquement au secours de la Turquie. Leur drapeau n'était donc pas engagé dans les conflits qui avaient lieu sur terre. Mais sur mer, c'était bien différent. 11 y avait à l'entrée du Bosphore trois mille bouches à feu dont la présence disait assez haut à la Turquie que les deux premières puissances maritimes ne per-
mettraient pas de l'attaquer sur mer. L'événement de Sinope fut pour nous aussi blessant qu'inattendu; car peu importe que les Turcs aient voulu ou non faire passer des munitions de guerre sur le territoire russe. En fait, des vaisseaux russes sont venus attaquer des bâtiments turcs dans les eaux de la Turquie et mouillés tranquillement dans un port turc ; ils les ont détruits , malgré l'assurance de ne pas faire une guerre agressive, malgré le voisinage de nos escadres. Ce n'était plus notre politique qui recevait là un échec y c'était notre honneur militaire,
« Les coups de canon de Sinope ont retenti douloureusement dans le cœur de tous ceux qui, en Angleterre et en France, ont un vif sentiment de la dignité nationale. On s'est écrié d'un commun accord : Partout oii nos canons peuvent atteindre, nos alliés doivent être respectés. De là l'ordre donné à nos escadres d'entrer dans la mer Noire, et d'empêcher par la force , s'il le fallait , le retour d'un semblable événement. »
Ces nobles paroles éclairent à la fois d'un jour lumineux la position de la France et celle de l'Autriche dans la guerre actuelle. Pourquoi voudrait-on que cette dernière puissance s'engageât immédiatement dans une mierre résultant de faits
qui lui sont étrangers? C'est l'honneur militaire de la France et de l'Angleterre qui est engagé. Ce n'est pas le sien \
La guerre a aussi un caractère européen ; cela est vrai. L'Autriche ne l'oublie point. Mais aujourd'hui , dans les circonstances particulières qui lui donnent naissance, la suerre est momentanément occidentale. C'est dans son but final qu'elle est , et dans ses conséquences qu'elle sera européenne. Quand la France et l'Angleterre auront convenablement répondu à la provocation de Sinope, alors l'Autriche , sans avoir cessé de prêter son concours diplomatique à la Turquie et de considérer comme inadmissibles les exigences de la Russie, pourra offrir de nouveau sa médiation , et si les intérêts de l'Europe ou les siens l'exigent , mettre l'épée à la mam. Jusque-là , elle reste simple spectatrice d'un conflit où elle n'a point à venger son honneur offensé et conserve légitimement à ses peuples les bienfaits de la paix par la neutralité.
1. Voyez d'ailleurs les lettres de M. le ministre des affaires étrangères au général Castelbajac, en date du 13 décembre, et au général Baraguey, en date du 29 décembre 1853.
Armée, finances et bon ordre en Autriche.
De tous les États de l'Europe, c'est T Autriche qui a le plus souffert en 1848. Elle est sortie de cette crise plus forte qu'auparavant. Mais cela n'empêche pas qu'elle ne soit encore très-faible. Elle a cette fiévreuse vitalité d'un convalescent qui n'évite les rechutes qu'à condition d'éviter les sensations fortes. Le maintien de la paix, qui eût été si avantageux pour tout le monde, lui est donc essentiel, et ce besoin indique très-clairem.ent le rôle qu'elle doit jouer dans la situation présente des choses en Europe. Dès aujourd'hui, sans doute, elle serait en état de prendre militairement une part considérable aux événements ; mais entre une guerre qui offre la perspective mêlée des succès et des revers, et une neutralité avantageuse sous tous les rapports , non-seulement pour elle , mais pour l'Europe entière, c'est ce dernier parti que la prudence conseille.
L'Autriche a une armée de plus de cinq cent mille hommes, brave, disciplinée, pas lourde du
tout, ne demandant qu a marcher sous les ordres d'un empereur de vingt-quatre ans, qui a fait, il y a longtemps déjà, la guerre comme colonel , avec une bravoure si compromettante , que le maréchal Radetzki a dû le mettre aux arrêts. Cette armée, quoiqu'elle soit restée étrangère à plusieurs progrès dans l'instruction et l'armement , a reçu en plusieurs points des réformes avantageuses. J'en citerai seulement une, mais considérable, l'unité de commandement substituée à ces conseils qui délibèrent toujours quand il faut agir, et qui ont si bien servi par leurs interminables lenteurs le génie prompt et soudain du général Bonaparte. L'armée autrichienne est donc très-propre à lutter contre d'autres ennemis que des insurgés. Mais elle a un défaut que le temps et la paix peuvent seuls faire disparaître. Elle est trop jeune. Les guerres d'Italie et de Hongrie, les pertes nombreuses, l'augmentation instantanée de l'effectif, ont nécessité des levées en masse et obligé le gouvernement à ne pas se montrer difficile sur la qualité des hommes. 7/ y a dans ses rangs, dit en 1853, un observateur fort compétent et très-bienveillant \ un grand nombre
1. Forces militaires de l'Autriche ^ par M. le colonel Carrière, chez Dumaine.
d'hommes encore non formés; et il ajoute : Dans peu d'années ce défaut aura disparu. Sans doute , mais c'est à la condition qu'on ne retombera point de sitôt dans les mêmes inconvénients , et qu'on évitera, tant que cela sera possible, la guerre qui consomme vite les jeunes soldats qu'il faut remplacer par des recrues plus jeunes encore.
Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble qu'il y a là une considération très-forte en faveur de la neutralité. Elle seule, dans le moment présent, permettra de mener à bonne fin la restauration commencée des forces , non pas numériques , mais vraiment militaires de l'armée autrichienne. 11 faut que ses bataillons aient pris de l'aplomb avant d'entrer en ligne contre les vieilles bandes de la Russie. Et pour que la monarchie acquière d'ici à quelque temps cette armée solide , sur laquelle repose son avenir , il est indispensable de ne point forcer le recrutement.
Cette armée d'ailleurs a une autre mission pénible, laborieuse, délicate, à laquelle elle suffit, mais à peine. Elle maintient l'ordre dans un empire si malencontreusement constitué que les parties les plus malades sont précisément les plus éloignées du centre et les plus exposées aux influences hostiles du dehors. Tandis que la Vendée
était isolée des ennemis de la république française, l'Italie et la Hongrie sont pour ainsi dire plus près des ennemis de l'Autriche que de l'Autriche ellemême. 11 en résulte que les mouvements de troupes, quelque rapidement qu'on les exécute , présentent toujours beaucoup de dangers.
Or, je prie que l'on veuille bien remarquer que si l'Autriche s'engageait dès aujourd'hui dans la guerre contre la Russie , elle deviendrait indubitablement, par le double fait de sa récente intimité et de sa contiguïté géographique, le principal ennemi du tzar. A elle incomberait aussi, par la force des choses, le premier rôle dans l'action commune. Elle aurait à descendre immédiatement la vallée du Danube et à aller livrer bataille dans les plaines de la Bulgarie aux cent mille hommes que la Russie retient encore dans les principautés aujourd'hui , mais qu'elle va jeter incessamment de l'autre côté du Danube. Il faudrait encore que l'Autriche allât couvrir la lionne des Balkans, occuper la Bosnie et la Servie pour y prévenir les troubles dont elle redoute le voisinage. 11 lui faudrait enfin se garder en GaUicie contre l'armée de Pologne, qui ne manquerait pas de se mettre en mouvement.
Ainsi, obhgée d'accumuler toutes ses forces au
nord et à Test de son empire, d'aller livrer bataille sur le Danube et de l'attendre en Gallicie, de garder les Balkans , surveiller la Bosnie, contenir la Hongrie, l'Autriche passerait instantanément , de l'état de sécurité et de paix, à l'état de guerre le plus critique et le plus compliqué. Elle serait même exposée à voir son territoire devenir le théâtre delà lutte. Bamassant ses troupes au nord et à l'est de son empire, elle dégarnirait inévitablement, quelque forte résolution qu'elle puisse prendre à cet égard, FltaUe et ses provinces intérieures. Or, de l'aveu de tous les hommes au courant des affaires dltaUe, si l'Autriche diminue d'un seul homme ses garnisons de Lombardie , elle s'expose à des mouvements que la concentration de ses forces n'a point prévenus , en pleine paix, il y a un an, et qui n'attendent qu'un signal pour se reproduire. Et qu'on n'objecte pas que les Italiens se tiendront en repos, parce qu'il s'agit de faire la guerre à un tyran. Cette considération les touche fort peu, et les beaux raisonnements , tout à fait nouveaux , que pourront leur faire à ce sujet les journalistes et ministres de la Grande-Bretagne, ne les convaincront point. Les Italiens , comme les Grecs , voient l'intérêt particulier avant l'intérêt général. Croit-on qu'ils aient dans la tête un critérium de
gouvernement et des principes philosophiques de libérahsme? Point. Ce qu'ils veulent, c'est leur indépendance. Ils ne connaissent qu'un tyran , celui qui les gouverne : les Grecs , le sultan ; les Lombards , l'empereur d'Autriche. Tandis que les uns et les autres ont tout à perdre par des insurrections et tout à gagner par la voie des négociations, ils poursuivent aveuglément leur but per fas et ne fas.
Qu'en résultera-t-il ? La France sera-t-elle obligée d'aller faire, pour un établissement nouveau, né de ses revers, ce qu'elle a fait et non sans peine, à Rome pour une autorité séculaire , sacrée , vénérable à tous les titres? Le pourrait-elle d'ailleurs. L'Angleterre , postée à Malte et à Corfou, sera plus près que la France, et l'Autriche se verrait peutêtre dans la singulière nécessité de recevoir en Italie le secours de l'Angleterre. Et qui peut assurer que le mouvement insurrectionnel hellénique ne s'étendra pas aux îles Ioniennes, où la reconstitution politique de la nationalité grecque est souhaitée , préparée dans les esprits autant qu'à Athènes même*? que l'Angleterre ne sera point
\. On sait que le sénat des îles Ioniennes a été prorogé cette année par le commissaire de la Grande-Bretagne. Le Moniteur universel a publié, dans son numéro du 42 avril , la lettre par la-
retenue dans ses possessions, pour y protéger ses propres intérêts? que le mouvement insurrectionnel grec se reliant au mouvement italien , le tzar protecteur des Grecs, ne deviendra pas le protecteur de la nationalité italienne ; qu'il ne rallumera point sous des auspices nouveaux l'insurrection hongroise; qu'il ne cherchera point à opérer à son profit cette reconstitution d'une Pologne dont on parle, il est vrai, dans un autre sens , et que touchant TAutriche par trois points vulnérables , la Pologne, la Hongrie et l'Italie , il ne lui ferait pas courir des dangers plus graves encore que ceux dont il l'a tirée en 1 848 ?
Si la Hongrie a été démocratique en 1848 , c'a été par accident. Ce pays est aristocratique, et les éléments qui y dominent aujourd'hui se sont déjà trouvés en contact avec le tzar. D'ailleurs, serait-ce pour la première fois qu'un prince offensé relèverait d'une main ce qu'il a renversé de l'autre ? On raconte que dans une des nombreuses entrevues de Varsovie, le jeune empereur d'Autriche , en montrant au tzar la statue de Sobieski, dit ce mot gracieux : « Voilà le premier sauveur de l'Autriche; » et que, dans une autre occasion, le tzar
quelle lord H. G. Ward notifie sa décision au président de cette assemblée. C'est un document fort instructif.
en face de cette même statue, aurait dit : « Voilà la première dupe. » Ahîsi Tavenir rappelait cette malheureuse parole , croyons-le bien , il faudrait que l'Autriche se considérât comme l'ennemie principale de l'empereur Nicolas; tout le poids de la guerre retomberait sur la puissance qui , tout en ne pouvant être indifférente aux résultats , y est pourtant moins intéressée que la France et l'Angleterre. 11 y a là une anomalie, une contradiction, un renversement de rôles que les puissances occidentales elles-mêmes ne peuvent admettre et qui s'opérerait malgré elles , par la force des choses , si l'Autriche sortait de sa neutralité. Le cabinet de Vienne, si circonspect et si prudent, risquera-t-il sans une absolue nécessité les conséquences d'un changement aussi radical dans sa situation en Europe et dans l'assiette de sa politique? Il y aurait vraiment bien de la légèreté à le croire.
Ainsi, la neutralité armée de l'Autriche dérive de la situation militaire et politique de son empire, et l'Europe est intéressée à ce que cette puissance, en gardant ses positions et en maintenant l'ordre dans ses vastes États, empêche que les complications révolutionnaires ne viennent se mêler fâcheusement à celles de la guerre.
L'état administratif et financier de l'Autriche ne
lui commande pas moins de réserve dans son attitude.
On plaisante volontiers de la bureaucratie en Europe. Cela paraît de bon goût. On oublie que si c'est le glaive qui fonde les empires , c'est par la bureaucratie qu'ils vivent et se sauvent à l'heure des grandes crises. Sans la bureaucratie tout est éphémère. Elle seule rend les succès durables , parce qu'elle s'incruste. Si l'empire romain avait eu un organe administratif comme celui de la rue de Rivoli , qui certainement n'a point son pareil en Europe, les impôts auraient été recouvrés autrement que par ces pauvres curiales^ dont la situation était si pénible qu'ils en étaient réduits à implorer Finvasion des barbares, comme un remède à leurs maux. Sans M. de Louvois, Louis XIV n'eût pas été Louis le Grand. La Convention a décrété la victoire, mais c'est dans les bureaux de la guerre qu'on l'a rendue possible. C'est encore la bureaucratie qui a sauvé l'Autriche en 1 848 , en faisant arriver au pouvoir central toutes les ressources nécessaires en hommes, argent, transports, etc. L'Autriche a donc eu peu de chose à faire dans le sens purement administratif depuis 1848.
Ce qui était malade à cette époque , c'était la monarchie elle-même, si vivante et si forte sous les
rois Marie-Thérèse et Joseph II. Elle se mourait de langueur , manquait à tous ses devoirs, et pour ainsi dire oubliait ses peuples. Elle avait bien encore la force de promettre , mais non celle de tenir. Les justes réclamations des Italiens, elle ne les entendait pas; elle sommeillait \ L'insurrection éclata , le réveil fut terrible , et l'on trouva pour toute ressource des hommes énergiques et cette bureaucratie qui manœuvra aussi bien que les armées : hors cela, tout était à refaire. Il fallait infuser un sang nouveau à la monarchie , ouvrir les yeux et les oreilles , resserrer les liens de l'autorité centrale, créer, non pas une unité chimérique, mais rétablir partout le mouvement et l'har-
1. En relisant ce passage, j'éprouve le besoin de faire une réserve et de corriger ce qu'il peut avoir de trop absolu. Particulièrement en ce qui concerne l'Italie, l'Autriche n'oubliait pas tout à fait ses promesses. Elle était seulement très-longue à les mettre à exécution et fut surprise par les événements. C'eslce que confirme le passage suivant d'une dépêche de M. le comte de Ficquelmont, ministre des affaires étrangères, en date du 5 avril 1848, à M. de Dietrichstein, ambassadeur d'Autriche à Londres : « Les événements arrivent quelquefois comme marqués du sceau d'une fatalité hostile. L'insurrection du royaume Lombard-Vénitien a éclaté au moment même où l'empereur Ferdinand avait pris la résolution d'accorder à son peuple tout ce qu'on lui avait montré être son universel désir. Le peuple italien, qui aurait trouvé dans l'ordonnance impériale plus même qu'il n'avait demandé, n'a pu être instruit de ce qui se faisait, par suite de l'appel aux armes qui l'a empêché d'entendre la voix de son souverain. « 2* éd.
monie. C'est dans ce sens qu'il faut entendre ces paroles mémorables de l'empereur à son avènement :
« L'édifice nouveau que nous allons reconstruire, sera comme une grande tente, où sous le sceptre héréditaire de nos aïeux , les diverses races de l'empire s'abriteront plus libres et plus unies que jamais. »
Ce travail s'opère aujourd'hui , mais est-il achevé ? Non sans doute. La première condition d'une forte existence chez les sociétés modernes, et on pourrait dire leur sang, c'est le crédit qui circule dans toutes les parties, porte la vie dans tous les organes, et les relie par des liens invisibles mais aussi puissants que ceux des armées. Or, les sources du crédit ne sont point largement ouvertes en Autriche comme en d'autres Etats. La dette s'accroît, une guerre l'augmenterait encore. L'expérience récente a prouvé que les grandes mesures financières ne s'opèrent point avec facilité. Les germes d'un avenir meilleur ont été semés , mais ils ne se développeront que par la tranquillité intérieure. On ne remue pas le sol quand le blé commence à pousser. Pour récolter, l'Autriche doit rester en repos.
Esprit traditionnel du gouvernement autrichien. Lenteur de ses évolutions.
Si la Lombardie n'était point une terre de bénédiction que se disputent , se concèdent et s'arrachent tour à tour les deux grandes monarchies issues de l'empire de Charlemagne, l'Autriche et la France vivraient sans doute dans les liens d'une alliance intime et durable. Entre elles, en effet, point de frontières litigieuses; des intérêts qui ne s'excluent pas , des besoins communs ; dans le peuple , une même religion ; le même esprit de tolérance sur le trône. La politique seule a pu désunir, pendant des siècles, ce que la nature a si bien fait pour s'entendre.
Une fois pourtant, à une époque bien mémorable, en 1809, Tesprit de rivalité fit place à de meilleurs conseils. L'Italie, alors heureuse, semblait définitivement hors de contestation. La France , après avoir frappé le grand coup de \Vagram, occupait Vienne , et tenait enfin dans ses
mains victorieuses les destinées de sa rivale. L'Autriche, sans capitale et sans armée, privée de cet énergique sentiment de nationalité qui soulevait l'Espagne, F Autriche, réduite à merci, pouvait être supprimée d'un trait de plume. Elle fut épargnée, et c'est ce moment-là que Napoléon choisit pour jeter entre les deux États les bases d'une alliance que les hommes et les événements devaient rompre sitôt.
L'empereur François conserva sa couronne impériale et donna en mariage à Napoléon Tarchiduchesse sa fille.
Ceux qui n'ont vu dans le traité de Vienne qu'un grand acte de magnanimité , n'ont compris qu'imparfaitement le génie du vainqueur. Ceux qui n'y ont vu que la fantaisie de mettre dans son lit une fille de bonne maison , ne l'ont pas compris du tout. 11 y eut dans cette modération et dans ce mariage une grande pensée politique. Napoléon avait jugé * que l'Autriche est essentielle à l'ordre européen. Il lui laissa donc ses quatre organes constitutifs , la Hongrie , la Moravie , la Bohême et
i. L'auteur ne nie pas l'influence que le prince de Talleyrand a pu exercer sur la conduite de l'Empereur ; mais il croit devoir tout rapporter à Napoléon, puisque Napoléon jugeait tout en dernier ressort.
l'archiduché. S'il lui enleva quelques provinces excentriques, c'étaient des sûretés, indispensables dans les conjonctures où l'on se trouvait, et qui auraient sans doute fait l'objet de restitutions ultérieures à la conclusion de la paix générale. On y aurait même ajouté, suivant les plans de M. de Talleyrand , les provinces danubiennes. La possession des provinces danubiennes ^ disait ce diplomate, en ferait un contre-poids à opposer à la Russie, et r Autriche deviendrait alors une alliée de la France pour les affaires du Levant. Ainsi, dans le système que l'Empereur était à la veille de réaliser et dont cette alliance était l'élément essentiel, la paix reposait , non plus comme dans le système du bon abbé de Saint-Pierre , sur l'accord fragile des volontés, mais sur la solide base des intérêts continentaux. Après avoir oscillé de droite à gauche , toujours partagée dans son milieu et sans assiette fixe, l'Europe prenait pour ainsi dire possession d'elle-même, se resserrait dans son centre , s'appuyait sur l'Elbe et le Danube , et se trouvait en mesure d'opposer partout à Faction de ses extrémités, la masse compacte et l'imperturbable triangle de ses trois grands corps intérieurs , la France , l'Autriche et la Confédération que des annexions subséquentes devaient fortifier encore.
Les gouvernements, jusque-là préoccupés de la lutte, puisant une force particulière dans la sûreté commune , se seraient voués à l'organisation des services intérieurs et à l'application prudente de ces principes nouveaux que Tarmée française avait semés sur son passage. Des mariages faits à rimage de celui de l'Empereur, auraient peu à peu accompli, sans secousse, en Italie, en Allemagne , en Hollande , la réintégration des anciennes familles dépossédées, et mêlé le sang des aristocraties à celui des hommes nouveaux, La réconciliation sur les trônes aurait confirmé la réconciliation des peuples, et l'Europe rajeunie, placée sur ses bases naturelles , aurait goûté , pour longtemps sans doute, les bienfaits d'une paix profonde. Ces grands desseins ne se sont point réalisés.
L'absurde acharnement de quelques hommes d'État bilieux , le libéralisme ridicule des écoliers d'Allemagne, la faiblesse des cabinets plus enchaînés que coalisés; enfin, il faut le dire aussi, les entraînements d'un génie à outrance que les obstacles irritent, et qui dépasse le but pour mieux l'atteindre et le manquer : voilà les causes d'une déplorable chute qui n'a pas été seulement celle de la France , mais celle de l'Europe. Nous en res-
sentons aujourd'hui le contre-coup après trenteneuf ans d'une paix agitée, semée de révolutions, ruineuse et mensongère.
L'Autriche a repris le chemin de l'Italie. L'Allemagne défiante n'a pas encore aperçu que Napoléon voulait beaucoup plus se l'attacher que la conquérir. En France, l'instabilité du pouvoir a éloigné les gouvernements qui veulent des alliances durables et ne peuvent s'engager avec l'inconnu; la révolution de 1848 a obligé les cours de Vienne et de Berlin à resserrer avec la Russie les liens de 1815 et à reprendre la fausse voie d'où Napoléon P'" avait voulu les tirer au prix de quelques violences. Enfin, de l'œuvre napoléonienne en Allemagne il ne reste que deux choses : chez quelques hommes d'Etat le souvenir reconnaissant des progrès administratifs et industriels, et l'image de l'Empereur dans toutes les chaumières. Faut-il y voir un germe d'avenir?
Rien de pareil n'existe en Angleterre, où Napoléon n'a laissé que le souvenir d'une lutte opiniâtre et douloureuse pour tout le monde. Il n'a point mis le pied dans cette île; et qu'y aurait-il fait? Assurer son triomphe définitif? C'est une question militaire. Qu'aurait-il apporté à cette nation qui n'a jamais rien reçu de personne, et qui
se meut, politiquement et socialement, dans des conditions si hétéroclites? L'égalité? Mais on s'en passe fort bien. La liberté? Mais elle y existe , et, chose bizarre, on n'en meurt pas. Rien n'appelait Napoléon en Angleterre; rien ne l'y attirait. Il ne pouvait faire que deux, choses avec elle : la guerre, jusqu'à ce que l'union des forces continentales fût accomplie; et puis la paix. Rien de plus. N'ayant pu, ni à l'amiable, ni par violence, venir à bout de consommer cette union d'où la paix devait sortir^, Napoléon a quitté l'Europe sans lui avoir fait jeter l'ancre et sans lui avoir rendu les grands services qu'il méditait. Ainsi, après avoir été ballottés de nouveau par le flux et le reflux des événements, les États européens se trouvent aujourd'hui dans la situation la plus surprenante, la plus singulière, la plus critique qu'on puisse imaginer et peut-être la seule qu'il ait été impossible de prévoir, à quelque moment qu'on se place, depuis le commencement de ce siècle.
Les excessives complaisances de l'Angleterre pour la Russie avant et pendant sa lutte contre Napoléon \ le désordre de l'Europe centrale dans
1 . C'est l'Angleterre qui a fourni à la Russie ses premiers marins. C'est elle qui a introduit, en HTO, l'escadre russe dans la Méditerranée, et pris part à l'incendie de la belle flotte turque
ces derniers temps , ont tellement accru les forces (le la Russie que la France et l'Angleterre se trouvent jetées, à moins de quarante ans de la plus terrible lutte, dans les liens d'une alliance intime et indispensable.
Ce serait bien mal connaître l'Angleterre que de douter de sa sincérité. Avec elle, il n'y a point d'alliance douce. Elle est absolue dans ses amitiés comme dans ses haines. Elle en change souvent , mais elle leur donne en intensité ce qu'elle leur refuse en durée. Elle sera dans sa lutte avec la France contre la Russie , ce qu'elle a été dans sa lutte avec la Russie contre la France, c'est-à-dire tour à tour généreuse, exigeante, dévouée, toujours passionnée. Elle payerait à la France comme elle a
devant Tchesmé. L'amiral Elphinston voulait aller prendre Constantinople. Il fut arrêté par l'indécision de l'amiral russe , Alexis Orloff. En 1790, l'Angleterre réussit à engager la Russie dans son alliance contre la France , en consentant à ce qu'on omît dans le traité la clause ordinaire relative à l'intégrité de l'empire ottoman, et, par conséquent, en cessant de s'opposer aux progrès de la Russie en Orient. En 1 806 et 1 807, la flotte anglaise va exiger de la Porte le rétablissement des princes danubiens protégés par la Russie. En 1812 , lAngleterre attaque les Turcs pour empêcher qu'ils ne fassent contre les Russes une diversion utile à la France. L'Angleterre a donc presque constamment, depuis Tchesmé jusqu'à Navarin, servi la Russie dans sa marche envahissante. Il est juste qu'elle ait à faire aujourd'hui, dans la lutte qui s'engage, les plus grands sacrifices.
payé à la Russie, des subsides de guerre, si la France n'était pas assez riche pour payer sa gloire. Et pourquoi de la part de l'Angleterre ces puissantes et rapides évolutions? C'est qu'elle n'a d'autre politique que celle de ses intérêts commerciaux, et d'autre boussole que celle de ses navires marchands. Tandis que les États continentaux ont des intérêts stables et pour ainsi dire fixés au sol , les intérêts mercantiles se déplacent et circulent sans cesse. Ils sont de leur nature essentiellement mobiles , et , de nos jours , la vapeur, les migrations d'hommes, tendent à les rendre plus mobiles encore. Comme tout se lie et s'enchaîne dans une société qui n'est point le produit artificiel et hâtif d une révolution, mais le résultat du long travail des ans, l'Angleterre a une sorte de gouvernement souple et irresponsable , qui dégage de sa politique tout ce qui pourrait en contrarier la mobilité. Le pouvoir nominal de ses rois la met soigneusement à l'abri de cette honorable sentimentalité et de cette constance dans les affections, qui influe toujours , quoique secondairement , sur la conduite des maisons vraiment régnantes.
Si le gouvernement britannique s'est plié aux exigences du commerce, le commerçant à son tour s'est formé à l'image de son gouvernement. L'An-
glais poursuit à outrance, sous toutes les latitudes, son idéal mercantile, et quand il l'a trouvé, quand il a enfin réussi dans ses combinaisons , quand il a entassé les richesses de l'univers , n'ayant plus d'intérêt commercial à vivre , il se tue ou meurt d'ennui. C'est de tous les hommes celui qui mêle son intérêt à un plus grand nombre d'intérêts étrangers , sans jamais faire de confusion. Il se frotte sur toute la surface du slobe , à toutes les nations, à toutes les coutumes, et partout il reste anglais , par la langue , l'esprit, l'humeur , le costume et la désinvolture. L'Auiîlais est indélébile , comme l'encre que les Parisiens appellent de la Vetiie Vertu,
Tout est profit en ce monde à qui est aussi sûr de soi. On peut propager les révolutions sans craindre d'en être victime; accueillir d'emblée tous le gouvernements, puisqu'on les laisse tomber avec une égale indifférence; vanter sincèrement le régime des deux chambres , puisqu'il est aussi bon , après deux siècles, qu'il est périlleux à ses débuts^;
1 . Voici l'opinion d'un roi d'Angleterre : « Pour le bonheur du monde nous ne devons souhaiter à aucun peuple nos propres institutions. Ce qui est à peu près bon chez nous ne vaudrait rien chez d'autres : toute terre ne porte pas à sa surface les mêmes fruits et le même minéral dans son sein. Il en est ainsi des nations , de
prêcher le libre échange , puisqu'on fournit tout à tous et qu'on ne reçoit rien de personne ; s'engager dans de longues entreprises, où l'on sait bien qu'on ne s'oubliera jamais.
L'auteur de ce travail croit devoir protester ici qu'il n'a qu'un but en rappelant par quelques traits généraux les mœurs politiques de la Grande-Bretagne. Il veut éclairer, par l'antithèse, la thèse que voici :
L'Autriche est politiquement, socialement et historiquement dans des conditions absolument contraires à celles où se trouve l'Angleterre ; ses intérêts sont aussi stables que ceux de l'Angleterre sont mobiles , et comme il y a autant d'harmonie entre son régime monarchique et ses besoins , qu'entre le régime et les intérêts de l'Angleterre, son gouvernement doit avoir et a dans le fait, autant de lenteur dans les évolutions que le gouvernement anglais a de vivacité dans les mouvements.
De cette opposition générale dans les intérêts des deux pays et dans les procédés des deux gouverneleurs mœurs et de leurs caractères. Souvenez-vous de ceci , mon cher Marcellus, c'est ma conviction inébranlable. » [Politique de la Restauration, par M. le comte de Marcellus. 1853, p. 41 . ) Et c'est précisément sous le règne de ce roi que l'Angleterre a commencé sa propagande constitutionnelle. Rien ne fait mieux ressortir ce que c'est qu'un roi d'Angleterre.
ments, il résulte logiquement que l'Angleterre doit offrir son alliance à l'Autriche et que l'Autriche doit la refuser, du moins jusqu'à nouvel ordre. C'est, en effet, ce qui arrive et je crois qu'on trouverait difficilement, dans l'histoire des deux États, une situation qui mette plus en relief la contrariété de leur tempérament respectif.
La cour de Vienne cherche à établir le bon ordre dans son empire , sa prépondérance en Allemagne et sa domination en Italie. Dans l'accomplissement de cette triple tâche , elle a toujours été dérangée par l'Angleterre. Partout, en Hongrie, en Italie, à Constantinople , dans l'affaire des réfugiés , elle a toujours rencontré l'action, je ne dis pas hostile, mais très-peu bienveillante du gouvernement britannique. En butte à ce mauvais vouloir systématique, étant d'ailleurs moins qu'aucun autre État capable de supporter l'isolement, force a été pour elle de prendre une alliée parmi les trois autres grandes puissances .
La France n'offrait alors aucune garantie. La Prusse est une rivale. Il n'y avait, et jusqu'à ce que des transformations récentes se soient consolidées, il n'y aura que la Russie qui puisse offrir à l'Autriche cette ressource essentielle d'une alliance durable. Je signale cette cause comme une de celles
qui rendent inévitable la temporisation de l'Autriche. La crise où l'Europe se trouve aujourd'hui peut se dénouer aussi vite qu'elle a pris naissance inopinément. Il y a dix-huit mois, quand les cours du nord se concertèrent pour faire face à de chimériques éventualités, quand l'Angleterre armait ses côtes, qui eût pensé que ces armements, au lieu de servir à repousser le débarquement d'un voisin, serviraient à réprimer au loin les prétentions imprévues et insoutenables du tzar , et que l'attaque viendrait précisément de celui qui organisait de plus haut la résistance ? Ces anomalies ne sont rien encore comparées à celles dont j'ai fait entrevoir l'éventualité : le tzar protecteur de la révolution , l'Autriche partie principale dans la guerre où elle n'a que des intérêts secondaires, l'Angleterre et la France appuyant sa domination en Italie, etc.
Dans une telle incertitude de toutes choses et sur un terrain aussi mouvant que celui de l'Europe actuelle, qui ne voit que l'Autriche doit se reconnaître, attendre les événements, laisser aux prétentions diverses le temps de se poser nettement et, tout en rompant avec son ancienne alliée la Russie, ne point se retourner contre elle les armes à la main, et se ménager pour l'avenir la ressource de son alliance ? qu'elle ne doit point
briser irrévocablement avec la Russie , pour s'engager dans une entreprise dont les motifs sont justes et connus, mais dont le but et les conséquences sont loin d'être définis; que si l'Autriche est intéressée à la liberté des eaux de TEuxin, elle ne l'est pas moins à celle de la Méditerranée ; qu'elle doit prudemment éviter de contribuer à l'amoindrissement excessif d'une puissance dont elle a reçu des secours effectifs , pour fortifier d'autant, et de ses propres mains, l'autre puissance dont elle n'a point à se louer et qui , une fois le but particulier atteint, pourrait reprendre, malgré qu'on en ait, ses anciens errements. Un seul parti s'offre donc à l'Autriche : c'est de garder ses positions, de prendre quelques sûretés, comme la Bosnie ou la Servie, et ne perdant pas de vue ses trois objets, de ramasser le gros de ses forces sur elle-même, maintenir l'ordre dans ses provinces , ne point dégarnir le Milanais et soutenir son influence en Allemagne, où, comme partout, les absents pourraient avoir tort.
Forte de cette position de neutralité, tandis qu'elle serait faible dans la lutte, malgré le chiffre considérable de son armée , l'Autriche pourra proposer aux parties belligérantes quelque transac-
tion dont elle retirera profit sans avoir sacrifié un homme.
Telle est la voie prudente et sûre dans laquelle l'Autriche est engagée, et dont la nature de son génie politique l'empêchera de sortir.
Neutralité de l'Autriche dérivant de la constitution du corps germanique. Danger des coalitions.
La neutralité de l'Autriche entraîne comme conséquence celle de l'Allemagne tout entière. Cela n'est pas à démontrer. On le sait hien ; et A^oilà pourquoi on la presse si vivement de faire accession au traité d'alliance qui vient d'être conclu récemment à Constantinople, et qui reste ouvert à la signature des cabinets qu'on appelle temporisateurs. La solution de la question pendante, mais que nous croyons résolue parla force des choses, n'est donc ni à Berlin ni à Francfort : elle est à Vienne. Voilà pourquoi nous n'avons été préoccupés jusqu'ici que des intérêts particuliers à l'Autriche. Qu'il nous soit cependant per-
mis de faire un retour sur rAllemagne, et de montrer que, si son attitude dépend du parti que prendra l'Autriche , sa constitution organique et la nature du rôle général et permanent qu'elle doit jouer en Europe , influent réciproquement sur la décision de l'Autriche.
La position continentale et méditerranéenne de la confédération germanique, les intérêts multiples et contradictoires des nombreux États qui la composent, et qu'un danger bien évident peut seul réunir dans une pensée et dans une marche communes , font de ce grand corps une force presque toujours d'inertie, rarement de résistance et jamais d'agression. Le million de soldats qu'il peut mettre en ligne n'est point une de ces armées mobiles et expéditionnaires, telles que l'armée russe, anglaise ou française. C'est une armée faite surtout pour la défense du sol ; elle y tient, elle en sort, elle le couvre, elle y rentre : voilà son principe.
Or, ce qui est menacé aujourd'hui et pour le moment , ce n'est pas l'Europe en elle-même, dans son centre ni dans ses organes essentiels; c'est une extrémité, un membre malade, très-intéressant, à coup sûr, mais qui exige seulement un remède topique que les forces combinées de la France et de l'Angleterre peuvent appliquer avec succès.
On met en avant, pour obtenir le concours immédiat des puissances allemandes, une raison , ou plutôt une prévision dont il faut examiner la valeur. On dit ceci : Quand la Russie verra toute l'Europe agir militairement contre elle, son isolement l'intimidera, et sa retraite s'opérera immédiatement, diplomatiquement, par un accommodement que son génie délié lui fera découvrir et proposer. Ainsi, par une démonstration d'ensemble, l'effusion du sang et les pertes immenses que la guerre la plus courte entraîne après elle seront évitées. Tout s'arrangera, comme en 1 841 , le mieux du monde.
Je n'hésite point à le dire, si l'accession des puissances allemandes à l'alliance occidentale devait avoir ce résultat, elles seraient coupables de ne pas prendre une prompte décision pour donner, du même coup, leur concours à la Turquie et la paix à l'Europe. Mais, l'application des événements de 1 841 à la situation actuelle est, à mon sens , fort inexacte.
La France, cernée de tous les côtés, ouverte aux quatre points cardinaux et politiquement faible , ne pouvait, à cette époque, supporter un isolement qui l'eût exposée à d'incalculables revers. La Russie se trouve, en 1 854, dans des conditions géographiques, militaires et politiques tout à fait diffé-
rentes. Le pouvoir y est stable, sans aucune entrave qui puisse gêner ses mouvements, capable enfin de soutenir les plus longues entreprises. L'empire n'est militairement vulnérable que d'un seul côté, sur une ligne importante et très-étendue, sa frontière européenne. Cette ligne est difficile à défendre ; mais supposez-la rompue même d'un bout à l'autre, la Russie est toujours en mesure de se replier sur son centre où elle est inattaquable. Il en résulte que la Russie ne peut être réduite absolument ; qu'on peut lui faire un mal considérable sur ses deux mers, mais la détruire, point. Elle peut donc, ce que ne peut aucune autre puissance, même l'Angleterre depuis la vapeur, elle peut risquer Tisolement, et elle le risquerait aujourd'hui parce que son honneur y est engagé.
Une déception récente doit éclairer sur la valeur de ces conjectures et de ces espoirs toujours déçus. Avant l'ouverture des conférences de Vienne et pendant les négociations, on prévovait et on espérait aussi que le tzar devant l'accord diplomatique des quatre puissances, renoncerait à ses prétentions. Son Excellence M. Drouyn de Lhuys l'écrivait et le répétait souvent^ ; beaucoup de personnes
1 . Voy . la correspondance publiée par le gouvernement français.
le croyaient avec lui. Eh bien, cet accord a eu lieu, sans réserve et très-loyalement. Les quatre puissances, la Prusse et l'Autriche, aussi bien que les deux autres, aussi fermement, ont déclaré que les demandes de la Russie, telles qu'elles étaient présentées dans les notes ultimates de M. le prince Menzikof , étaient inadmissibles. Et le tzar les a maintenues. Il a persisté sur le terrain diplomatique; il persisterait de même sur le champ de bataille. Son opiniâtreté s'augmenterait de son ressentiment contre ses alliés de la veille, et l'incendie, au lieu de s'éteindre, prendrait à la fois plus d'étendue et d'intensité. La paix serait rendue j)liis difficile parce qu'il y aurait plus d'intérêts engagés dans le conflit , plus de sacrifices à faire de part et d'autre, plus de plaideurs dans le procès, et l'on aurait enlevé à l'Europe cette précieuse ressource d'une base toujours offerte aux négociations par des puissances de premier ordre, avec lesquelles il faut compter, mêmes lorsqu'elles sont au repos. Là est le grand bienfait de la neutralité. La paix en sortira beaucoup plus tôt que de la ligue qui transformerait une guerre heureusement circonscrite sur quelques points, en une guerre générale et peut-être en une déplorable lutte de l'Asie contre l'Europe.
Si je ne m'imposais, trop tard, le devoir d'être court, j'essayerais de montrer que la neutralité de l'Allemagne et, par conséquent, l'inviolabilité de son territoire, est peut-être, même au point de vue militaire, plus vraiment utile aux puissances occidentales que ne le serait le concours offensif de ses armées; que cette neutralité tend à faire conserver à la guerre un caractère maritime évidemment très-avantageux à l'Angleterre et à la France; que si la guerre, au lieu d'être portée aux extrémités, s'étendait sur toute la frontière de l'empire russe, le centre de l'Europe serait exposé aux hasards d'une de ces grandes batailles où se décide, en un jour et une nuit, le sort d'une nation; et que si, enfin, avec la coalition de toutes les forces, on peut, il est vrai, tendre à de très grands résultats, mais douteux, avec la neutralité, on est plus sûr d'en obtenir de satisfaisants.
Il faudrait appuyer ces diverses propositions par des considérations purement stratégiques qui m'entraîneraient trop hors de mon sujet. J'y reviens, pour indiquer un danger que ferait courir à l'Europe l'accession des puissances allemandes, le danger des coalitions.
Tout le monde convient que les coalitions sont détestables et funestes dans un parlement. Elles
ne le sont pas moins dans V assemblée des peuples européens. L'histoire le prouve. En admettant que, surexcitée par une ligue générale de toute l'Europe, la Russie ne trouve pas dans son énergie des moyens plus dangereux que ceux qu'elle déploiera dans une guerre locale et circonscrite ; en admettant qu'elle dût être promptement et complètement battue^ croit-on que sa ruine serait avantageuse à l'Europe? Il y a en Occident, au moment où j'écris, tant d'animosité contre le tzar et tant de fougue dans les esprits, qu'il faut du courage, en vérité, pour ne pas s'y abandonner. A entendre certains entraîneurs politiques, l'occasion seraitbonne de désinfecter l'Europe des Russes, comme on a voulu, à une autre époque, la désinfecter des Turcs, et l'Occident devrait envoyer sa majesté le tzar en Sibérie. C'est là, disons-le hardiment, une politique désastreuse, qui aurait pour conséquence, si on en adoptait le principe, de faire détruire tour à tour, par toutes les parties de l'Europe coalisée, toutes les puissances successivement menaçantes. L'Europe déchaînée hier contre la France, aujourd'hui contre la Russie, plus tard contre l'Angleterre, se mutilerait chaque membre, accumulerait ruine sur ruine, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus qu'un désert.
Un souvenir pèse depuis 1815 sur les coalitions. L'Angleterre, par sa lutte à outrance contre Napoléon, a fait tomber l'Europe dans l'excès d'une réaction. Il importe à l'Europe que chacun de ses peuples ait la plus grande puissance possible ; par exemple, il lui importe que la France soit puissante, autant qu'il lui importe qu'elle ne soit pas prépondérante. Il faut en dire autant de la Russie, qu'il est essentiel de contenir, mais qu'il serait déplorable d'amoindrir au point de la faire déchoir du rang qu'elle doit occuper dans l'ordre harmonique européen. Après la bataille de Waterloo, on a réduit la France misérablement. On a criblé ses frontières^; on a suspendu sur sa tête, à quelques lieues de sa capitale, la jonction toujours facile d'une armée d'outre-mer et d'une armée continentale, de telle façon qu'aujourd'hui les chemins de fer qui sillonnent l'Europe pourraient jeter dans ces plates provinces qu'on ap-
1. Les citadelles de Louis XIV sont fort insuffisantes. Les seules bonnes frontières, aujourd'hui, ce sont des fleuves, des montagnes ou des déserts. La France n'a au nord ni désert, ni montagne, ni fleuve. Les déboisements ont mis à découvert, et les travaux de vicinalité ont percé de part en part et dans tous les sens, les contrées qui offraient jadis quelque ressource. Je viens de visiter l'Argonne : Dumouriez ne referait pas aujourd'hui a belle campagne de 1792.
pelle la Flandre , la Champagne et la Brie , une armée qui , en trois ou quatre marches , viendrait manger sous les murs de Paris le pain cuit dans l'Ukraine. C'est Féternelle faute des coalitions d'exagérer la victoire. L'Allemagne , par une salutaire et féconde inertie, empêchera que l'Europe n'y retombe une seconde fois en moins d'un demi-siècle. Que cela soit avantageux à la Russie, j'en conviens ; mais cela est avantageux à l'Europe : il suffit.
La Russie menace notre civilisation pour l'aimer trop et la trop goûter. Que faut-il ? La tenir à distance respectueuse, mais lui permettre de puiser abondamment à nos sources pour qu'elle achève de se civiliser , pour qu'elle ajoute sa force à la force commune et porte ensuite en Asie le nom, les lumières et les armes européennes. L'y rejeter aujourd'hui, ce serait priver l'Europe d'un organe plein de vitalité et d'avenir. Je me résume :
La paix doit être faite le plus tôt et aux plus simples conditions qu'il sera possible.
Pour cela il faut que la guerre soit locale , restreinte, c'est-à-dire que l'Allemagne reste neutre et médiatrice.
C'est à l'Autriche plutôt qu'à la Prusse, que cette médiation est dévolue. Lord Clarendon écrivait à lord Westmoreland :
« L amitié personnelle qui unit les deux empereurs, les relations politiques et géographiques qui lient les deux pays, donnent à rAutriche une influence de médiation que n'a aucun autre pays. »
Il y a encore d'autres raisons dans le détail desquelles je ne puis entrer. Je me hâte d'indiquei' sur quelles bases il sera possible de faire reposer cette médiation, que la France et TAngleterre doivent préparer par d'indispensables succès militaires.
Bases d'une transaction.
M. de Talleyrand a dit :
(( Le centre de gravité du monde n'est ni sur VElhe ni sur VAdige ; il est là-bas aux frontières de l'Europe , sur le bas Danube. » Qu'ajouter à cette parole du maître ? Rien ; il n'y a qu'à en tirer les conséquences , et prendre pour point de départ de la politique européenne :
r que la Russie ne peut être à Constantinople sans danger pour l'Europe ;
2** que la Russie ne peut être sur le Danube sans danger pour l'Allemagne.
On a vu combien le traité de 1841 , excellent dans ses résultats immédiats puisqu'il rétablit le concert européen , était en réalité insuffisant et favorable à l'une des hautes parties contractantes qu'il confirmait dans la pleine possession de TEuxin et des bouches danubiennes. Tout le monde sait aussi combien le traité particulier, passé le 25 juillet 1840, entre l'Autriche et la Russie, relativement à la navigation du Danube , a été mal exécuté par la Russie , que sa situation mettait à l'abri de toute surveillance et de toute mesure coercitive. Il faut donc prendre le contre-pied du traité de 1 841 , et obtenir de la Porte l'abandon d'une règle surannée , bonne pour elle quand elle était capable de se défendre, mais qui aujourd'hui la prive en temps utile du concours de ses alliés et tend à transformer très-fâcheusement pour elle et pour l'Europe , la mer Noire en un lac russe. Le devoir d'interdire le passage aux vaisseaux de guerre pendant la paix serait remplacé par le devoir de les laisser toujours passer , et le droit d'interdiction ne serait réservé qu'en cas de guerre. Ainsi la mer Noire deviendrait une annexe de la Méditerranée , et la Méditerranée serait ce qu'elle
doit être, un lac non pas français ni anglais , mais européen.
La présence permanente des escadres occidentales dans les eaux de l'Euxin , en opposant à l'influence russe un contre-poids suffisant en Orient, permettrait de rétablir dans les principautés le stalu quo ante hélium , c'est-à-dire l'évacuation complète et le rétablissement des princes tributaires de la Porte. La substitution d'un protectorat collectif à celui de la Russie offrirait plus d'inconvénients que d'avantages.
Quant aux Grecs qui sont si embarrassants , et qui font tout pour le devenir davantage, ils ne cessent pourtant pas d'être intéressants; et puisque des droits nouveaux viennent de leur être accordés solennellement, sur la demande de la France et de l'Angleterre , il semble qu'entrées dans cette voie, les deux puissances doivent aller jusqu'au bout. De deux choses l'une : ou bien ces concessions sont faites par la Porte avec l'intention sérieuse de les maintenir ; ou bien elles ne sont qu'une satisfaction accordée momentanément à l'exigence des puissances chrétiennes occidentales. Dans le premier cas, la violation des principes anciens étant une fois consommée par la concession ellemême, et par l'intention où l'on est d'y être fidèle,
rien n'empêche d'ajouter au lien de la volonté et de la conscience, celui d'un (raité, par lequel, non-seulement la Russie, mais les quatre autres puissances européennes, auraient, pendant un laps de temps déterminé, vingt ans par exemple, le droit de voilier à l'exécution des promesses faites par le sultan. Si, au contraire, la Porte avait l'intention de s'y soustraire , il semble qu'alors , à moins de vouloir être jouées , les puissances occidentales ne peuvent pas ne pas exiger la garantie d'un traité. Que répondre à ce dilemme? Cette combinaison offrirait à la Russie une satisfaction qui serait sans doute jugée suffisante et le droit d'intervention qu'elle lui donnerait ne serait point dangereux , puisqu'il aurait pour correctif nécessaire et inévitable l'intervention des quatre autres puissances.
Ce traité aurait encore un autre avantage. Il préviendrait à Constantinople une révolution de palais. Le vieux parti turc , quelque sympathie qu'il mérite , doit être considéré comme un danger pour le gouvernement actuel. Si un traité ne confirme pas les droits octroyés aux Grecs, ce parti peut affecter le pouvoir dans le seul but de restaurer l'ancienne loi. Ses tentatives sont prévenues , et tout espoir lui est interdit par un
traité qui lierait d'avance ses mains dans celles de l'Europe entière. Ce point de vue doit, si je ne m'abuse, déterminer de la part du Divan , tel qu'il est composé aujourd'hui , l'adoption d'un acte diplomatique réglant plusieurs points d'administration intérieure. Ce traité portera sans doute quelque atteinte au principe de la souveraineté opposé naguère à M. le prince de Menzikoff; mais quand l'homme, pour sortir d'une fausse position, n'a plus qu'un moyen qui est de se contredire , il doit s'y résoudre de bonne grâce. L'indépendance du Grand Seigneur est un gros mot, très-vague, plein de mensonges, dont il serait temps que l'on voulût bien se débarrasser. Quand un Etat en est arrivé à ne pas pouvoir se défendre lui-même, il cesse d'être indépendant; et qu'importe que le mot reste quand la chose a cessé d'exister.
En résumé :
1" Le libre passage des détroits en temps de paix;
2" La formule des droits concédés aux Grecs , avec la garantie d'une surveillance collective et temporaire.
Voilà les deux bases modérées d'une transaction synallagmatique qui satisfait :
L'Europe, en contenant la Russie sans l'amoindrir;
La France et l'Angleterre , en leur ouvrant la mer Noire;
La Russie, en lui ouvrant la Méditerranée et en lui faisant atteindre , sans danger pour autrui , le but qu'elle se propose, à savoir l'amélioration du sort des populations grecques ;
La Turquie enfin , en lui assurant du moins l'existence. Ce traité lui coûtera beaucoup sans doute. Elle se sera donné des chaînes , j'en conviens ; mais avant tout , pour un gouvernement , il faut vivre, gagner du temps et le bien employer.
Conclusion.
J'ai montré, je pense, que la neutralité de l'Autriche dans la guerre d'Orient est fondée en droit vis-à-vis de la Turquie et de la Russie; qu'elle résulte logiquement des rapports qui ont uni l'Autriche et la Russie et des événements qui ont pré-
paré cette guerre, comme des circonstances qui l'ont fait éclater; qu'elle dérive en outre de la nature du corps germanique dont l'Autriche fait partie.
Envisageant ensuite celte neutralité dans ses conséquences, j'ai fait entrevoir qu'elle était conforme aux intérêts particuliers de T Au triche et aux intérêts généraux de l'Europe, parce qu'elle contient la révolution, localise la guerre et conserve un terrain toujours ouvert aux négociations. J'ai proposé les bases d'une transaction en dehors de laquelle tout semble périlleux et chimérique.
Il me resterait à prouver que la neutralité de l'Autriche est favorable à l'alliance de la France et de l'Angleterre, parce qu'il est plus facile de rester d'accord à deux qu'à trois; qu'elle est particulièrement avantageuse à la France en écartant l'éventualité du secours fâcheux que cette puissance serait peut-être obhgée de fournir à l'Autriche en Italie; pour plusieurs autres raisons encore que je dois taire.
11 y a des limites à tout et je sens trop que je les ai dépassées.
IG avril 1804.