DEUXIÈME SÉRIE
Observation XXV.
M. ***, docteur en médecine, cinquante-neuf ans, père mélancolique mort suicidé, mère morte de phthisie pulmonaire, deux frères vivants et bien portants.
M. *** n'a jamais été malade, à de petits accidents dyspeptiques près,jusqu'à l'affection actuelle.
Dans le courant de Tannée 1871, M. ***, qui avait éprouvé de profonds chagrins, chercha dans l'étude Toubli que les distractions et les occupations multiples qui s'offraient à lui ne purent lui procurer. Non-seulement il travaillait pendant
(1) Les vingt-quatre observations de là première série ont paru dans la Gazette hebdomadaire, loc, cit., les observations de la seconde série sont inédites.
Nous avons prévenu le lecteur (voy. p. 12), que pour éviter les longueurs et les redites, nous ne donnerons in extenso qu'une seule observation (n» II), et que toutes les autres ne figureront que par un résumé aussi succinct que possible. Nous avons procédé ainsi pour toutes nos observations personnelles des deux séries et pour toutes celles de la première série qui nous ont ' été communiquées; mais dans la seconde série, quatre observations (n« XXVI, XXVII, XXXII et XXXIV), sont reproduites in extenso, selon le désir de nos confrères.
tous les moments libres de sa journée, mais il passait une partie des nuits à l'étude.
Dans les derniers jours de janvier 1872, M. *** éprouva une excitation particulière et inexplicable ; ordinairement fatigué au moral et au physique, il se sentit pendant quelques jours des impulsions toutes « juvéniles » qui retentissaient jusque sur sa démarche devenue d'une légèreté inaccoutumée.
C'est vers la même époque que M. ***, lisant un journal à haute voix devant quelques amis, remarqua lui-même qu'il bredouillait; un confrère qui était présent lui en fit également l'observation.
Dans la nuit qui suivit cet incident, M. *** fut réveillé par une douleur vive avec crampe dans la jambe gauche et rétraction involontaire du membre. M. *** put cependant se rendormir, mais le lendemain matin, il se sentit lourd, fatigué; il put toutefois faire une longue course à pied pour se rendre auprès d'un enfant malade. C'est là, qu'en baissant la tête pour l'ausculter, M. *** sentit ea figure tirée du côté gauche; sa parole s'embarrassait et il laissait involontairement couler la salive.
Il se rendit cependant dans cet état, et sans
* ressentir d'autres troubles, dans un orphelinat oh
il demanda à une infirmière s'il n'avait pas la
figure déviée; cette personne confirma ses craintes,
et M. ***, en rentrant chez lui, constata lui-même qu'il était frappé à! hémiplégie faciale.
Dans la journée, engourdissement et fourmillements dans le bras et la jambe gauche.
Ces accidents disparurent après quelques jours, mais il en survint d'autres qui devinrent stables et continus : c'étaient des insomnies prolongées ou un sommeil agité par des rêves pénibles, des réveils causés par des cauchemars avec palpitation et anxiété; dans la journée, somnolence incessante; mais lorsque le malade se laissait aller au besoin de dormir, ne fût-ce que pendant quelques instants, il se réveillait avec un sentiment d'extrême malaise qui ne le quittait plus de la journée.
En même temps vertige et perte du sentiment d'équilibre; la démarche devint incertaine, titubante et souvent même impossible. Il arrivait que M. ***, après avoir fait quelques pas, se sentait tout d'un coup arrêté sans pouvoir avancer.
Coïncidant avec l'insomnie, survint une sensation divresse qui est presque continue, des bourdonnements d'oreille (discontinus) de \n, photophobie et des mouches volantes.
H^^ palpitations très-violentes plusieurs fois dans la journée, mais sans douleur au cœur.
Toute occupation est devenue impossible dès le début de tous ces accidents; M. ***, qui a aban-
donné sa clientèle, est incapable de lire ou A* écrire; dès qu'il veut f5xer le regard sur un objet, il se produit du vertige, tout tourne autour de lui. Il y a cependant des moments de rémission relative, et M. *** peut, en obéissant à une nécessité impérieuse, tracer quelques lignes.
U hyperesthésie auditive est très-grande; M. ***, pour qui la musique avait toujours été une puissante distraction, ne peut plus la supporter; le faible son d'un piano, entendu à distance, l'exaspère.
Irritabilité excessive^ tristesse^ besoin de solitude, timidité et défiance de lui-même poussée si loin, que M. *** n'ose plus se mettre en relation avec des personnes inconnues ; il hésite quelquefois à entrer dans un magasin, de peur d^oublier tout d'un coup le motif qui l'y avait conduit.
M. *** se trouvait dans cet état depuis six mois, lorsqu'il nous consulta ; il était venu à pied, mais sa marche était toujours hésitante, ressemblant exactement à celle d'un homme pris de boisson ; il peut cependant, les yeux fermés, rester debout quelques instants.
En nous donnant le récit de sa maladie, M. *** éclate en sanglots^ il semble très-oppressé et ses phrases sont entrecoupées par de profonds soupirs ; il est souvent pris de frissons, et nous dit d'ailleurs qu'il arrive fréquemment que les acci-
dents se présentent sous forme d accès précédés de frissons et de ohdX&xiv simulant la fièvre; le pouls, qui était petit, mou et dépressible au moment où nous vîmes le malade, devient tout à fait fébrile au moment des accès.
Nous conseillâmes le régime que nous imposons à tous nos malades (Voyez traitement p. ) et Tusage des bains de TArve à Genève.
M.*** vient seulement de commencer ce traitement.
Observation XXVI.
(M. le docteur Laborde.)
M. ***, âgé d'environ quarante-huit ans, est d'une constitution robuste en apparence, de taille élevée, d'une musculation appropriée à sa première profession de boulanger, qu'il a complètement abandonnée pour vivre de ses rentes, tout en se livrant, ne fût-ce que pour se distraire, à quelques travaux d'agriculture.
Sa mère, morte depuis une dizaine d'années à la suite d'une attaque accompagnée de paralysie, était de son vivant très-nerveuse, très-irritable et sujette à des accès dont les principaux traits symptomatiques paraissent se rapporter à l'hystérie. Son père, âgé aujourd'hui de 98 ans, présente, mal-
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la forme de crises ou d'accès, caractérisés par les phéûomènes suivants :
Subitement et sans avertissements, ou bien, mais rarement, à la suite d'un malaise général indéfîni et indéfinissable, douleur précordiale cruelle, provoquant la pression involontaire d'une ou des deux mains ; sensation de F arrêt du cœur et de la resptralion; sensation de strangulation et d'une mort imminente avec A' horribles angoisses; obscurcissement Ae la vue; vertiges et impossibilité, durant l'accès, de la station debout sans chute et sans perte absolue de la conscience ; douleur de tête habituellement frontale sus-orbi taire, succédant à la douleur précordiale qui est comme faura; pâleur extrême du visage; impossibilité momentanée de laparole; durée variable de l'accès de dix à trente minutes, avec décroissance ordinairement sans reprise.
Après l'accès, grande lassitude pendant un jour ou deux, sans autres phénomènes secondaires marqués, si ce n'est une certaine persistance de sensation douloureuse vers la région de la pointe du cœur. icès sont déterminés par certaines condiïïidentelles : une émotion subite et imprécontrariété , un mouvement de l grandes fatigues corporelles et parrapprochement sexuel dont M. *** l'abuser.
A part ces grandes et principales crises, M. *** est sujet à ce qu'il est permis d'appeter de petits accès, lesquels sont constitués par un état vertigineux, rapide, instantané^ toujours avec la pointe du cœur douloureuse, mais beaucoup moins que dans les cas de grand accès ; un état lipothymique accompagné habituellement de crises incomplètes qui, chose curieuse, se produisent presque constamment au commencement d'un repas;
il y a, en ce cas, suspension de Tappétit et lorsque cet accès ante-prandium se reproduit fréquemment, il en résulte une altération des propriétés digestives et nutritives, et partant un état anémique très-favorable à la reproduction des accès et à l'aggravation de la maladie.
C'est dans de pareilles conditions que nous avons eu à donner nos soins à M. *** et à réaliser comme indication principale celle de rétablir les facultés digestives et de re^lever les forces trèsaffaiblies.
En dehors des accès, M. *** jouit d'une santé générale passable et vaque à ses occupations ordinaires d'ailleurs peu fatigantes; mais il est tourmenté d'une perpétuelle appréhension relativement à la gravité de sa situation maladive qu'il croît extrême et irrémédiable; rien, pas même une ainélioration réelle et soutenue due à une médica-
tion appropriée, ne peut arracher de son esprit inquiet la conviction qu'il est sans cesse sous le coup d'une mort subite et prochaine; il est toujours étonné de se retrouver vivant après un de ses accès, qu'il croit chaque fois être la terminaison fatale. Ce qui alimente ses sombres préoccupations, c'est la sensation précordiale jini^ à part les exacerbations dont elle est susceptible, est comtante et présente; en outre, des irradiations intercostales aux allures névralgiques.
Il y a aussi des palpitations cardiaques fréquentes et intenses. L'examen physique du cœur ne révèle pas autre chose que les signes d'une hypertrophie légère, sans bruit de souffle ou autre anomalie; le pouls en l'état habituel est normal; un léger bruit de souffle existe dans la région carotidienne surtout du côté gauche.
Nous n'avons pas eu l'occasionjd'observer M. *** pendant un de ses accès.
L'intelligence ne parait avoir'subi aucune modification appréciable; il y a^seulement chez M. *** une grande apathie morale après l'accès et un certain dégoût pour ses occupations ordinaires. Il est excessivement impressionnable, bien que nous n'ayons constaté chez lui nulle observation sensorielle. L'obnubilation visuelle , l'état vertigineux, les bourdonnements d'oreilles avec acousie mo-
^H^^UOÛà^
mentanée, la sensation d'anéantissement, de mort prochaine, Timpossibilité passagère de la station debout sans atteinte persistante générale ou partielle de mobilité, la sensation d'arrêt du cœur et de strangulation.. ^Telles sont en résumé les principales manifestations de Tétat morbide de M. ***, auxquelles il convient d'ajouter les tristes et constantes appréhensions dont nous avons parlé.
L'usage du bromure de potassium à haute dose associé à un régime diététique et hygiénique approprié, ont amené dans Tétat de M. *** une amélioration marquée : les grands accès ont complètement disparu, après une atténuation progressive; les petits ne se montrent qu'à de longs intervalles et sous la provocation d'influences occasionnelles. Mais le bromure de potassium ne peut être longtemps délaissé, sans que les accidents menacent de se reproduire avec leur ancienne intensité.
Cette observation emprunte et donne à la fois un intérêt particulier à la suivante qui concerne la fille de M. ***.
Observation XXVII.
Mademoiselle ***, fille du précédent malade, très-délicate de constitution, et d'un tempérament essentiellement nerveux, a difficilement traversé
la première enfance; elle est âgée aujourd'hui de dix-neuf ans. Douée d'une vive intelligence, elle s'est adonnée avec passion aux études littéraires nécessitées par le désir de se livrer à l'enseignement, et a conquis, à ce sujet, tous ses grades, travail qui n'a pas peu contribué à l'ébranlement d'une santé fort délicate et entachée de certaines prédispositions. Déjà, vers l'époque de sa menstruation, qui s'est établie à quatorze ans avec difficulté, elle avait éprouvé quelques symptômes d'une affection nerveuse paraissant appartenir, autant qu'il est permis d'en juger par les commémoratifs, au genre hystérie. Elle ne s'était jamais complètement remise depuis , et elle avait particulièment conservé un état d'impressionnabilité excessive, une grande tendance aux palpitations cardiaques, au vertige, aux névralgies, aux douleurs d'estomac et aux difficultés de digestion, lorsque à cet état habituel vinrent s'ajouter presque subitement, il y a trois ans, des accidents plus douloureux et plus graves.
Un jour, au moment oh. elle se mettait à table et où elle se disposait à prendre la première bouchée, mademoiselle *** fut prise instantanément d'une douleur atroce au niveau de la première molaire gauche : partant de ce point, la douleur se porta, comme un éclair, à la tête du même côté et au
cœur; un nuage couvrit ses yeux^ la respiration s'arrêta ; telle fut du moins la sensation éprouvée par la malade, qui, devenue extrêmement pâle et couverte d'une sueur froide, crut qu'elle allait mourir; ce fut aussi l'impression des assistants. Cependant, elle reprit bientôt ses sens que, d'ailleurs, elle n'avait point totalement perdus, car elle garda la conscience et le souvenir de tout ce qui lui était arrivé.
Une grande faiblesse générale succéda à celte sorte d'accès ; la douleur précordiale s'atténua sans cesser de suite complètement mais la douleur dentaire et la céphalalgie persistèrent avec une certaine violence, s'exaspérant toutes les fois que mademoiselle *** essayait d'introduire dans sa bouche un aliment ou même une boisson quelconque, et l'accès menaçait alors de se reproduire dans toute son intensité.
Un véritable supplice commença pour mademoiselle***; il fallait manger, et elle en éprouvait d'autant plus le besoin, qu'elle était doublement affaiblie, et par la souffrance et par la privation d'aliments; or, -à peine ceux-ci étaient-ils mis en sa présence, que l'accès se préparait avec son prélude douloureux dentaire, et si, surmontant de cruelles appréhensions et faisant un effort surhumain pour obéir à l'inévitable besoin de se nourrir,
elle insistait et introduisait Taliment dans sa bouche, celle-ci n'était pas plutôt touchée, que les irradiations douloureuses à la tête, à la région précordiale, se produisaient instantanément et que Taccès complet avait lieu avec son accompagnement lipothymique; mais de plus, si la déglutition s'était effectuée, et si Testomac avait reçu les aliments, fussent-ils en très-minime quantité^ cet organe se mettait aussitôt et pour ainsi dire de la partie; il était saisi à son tour d'une horrible douleur, que suivait presque aussitôt lé vomissement des matières ingurgitées. L'intolérance de l'estomac et son refus d'accepter tout aliment, ne tardèrent pas à se manifester même à vide, c'est-à-dire, alors que se produisait seulement l'intention de manger, sans réalisation de cette intention. Il en résulta que non-seulement mademoiselle *** ne mangea plus, mais qu'elle n'osait plus même avoir le désir de manger; quelques liquides pouvaient à peine être avalés, aux prix de cruelles souffrances, quand ils n'étaient pas immédiatement rejetés.
L'on devine facilement à quel état de maigreur, et d'émaciation dut bientôt être réduite mademoiselle *** dans ces conditions de complet autophagisme et d'inanition. Lorsque nous la vîmes pour la première fois, il y a deux ans, elle nous apparut comme un squelette vivant; elle en était à son
dernier souffle; Tidée seule, à fortiori la vue des aliments, produisait chez elle le même effet, quant à la production des accidents auxquels elle était sujette, que la vue des liquides ou d*un objet brillant sur un hydrophobe ; nous avons pu assister à un commencement d'accès, ne. voulant pas le provoquer complètement, tellement nous appréhendions de voir finir une si fragile existence.
L'examen le plus attentif ne nous révéla aucun signe morbide appréciable d'un état organique, cœur, cerveau, estomac, dont Tatteinte fonctionnelle constituait comme une trilogie morbide dans le cas dont il s'agit. La dent qui était le point de départ de l'accès douloureux, ne paraissait avoir aucune altération.
A part les manifestations qui se rapportaient proprement aux accès, tous les troubles constatables relevaient plus ou moins du profond état d'anémie dans lequel était plongée mademoiselle *** : palpitations cardiaques fréquentes et intenses, bruit de souffle carotîdien, tiiitement d'oreilles et hypercousie, vertiges fréquents constituant comme de petits accès, hyperesthésie générale , impressionnabilité excessive^ dégoût de la vie^ conviction arrêtée d une mort fatale, sans remède possible, etc. ; ce n'est que par un dernier acquit de conscience, et pour i obéir à ses parents, qu'elle voulut bien essayer du
traitement que nous lui proposions, et qui visait avant tout Tindication essentielle et de plus pressante : la possibilité d'alimentation. Celle-ci fut prescrite expressément et exclusivement liquide; elle devait être prise en très-petite quantité et fréquemment, du moins les tentatives devaient être faites autant que possible dans ce sens : le lait, les potages, le jus de viande, la viande crue finement râpée, etc., étaient particulièrement désignés pour cette alimentation ; comme adjuvant principal de la digestion devait intervenir la pepsine et enfin le bromure de potassium, à une dose suffisamment élevée, celle de 4 grammes par jour en moyenne. Avec une patience et une persévérance sans exem- ,ple, mademoiselle *** s'efforça de se soumettre aces instructions thérapeutiques ; elle parvint à prendre etàgarder quelques aliments, reprit quelque force, vit s'atténuer ses accès dans leur intensité et leur quantité, puis cesser complètement; finalement, elle a repris au bout d'un an une santé suffisamment bonne et suffisamment affermie pour pouvoir contracter mariage.
Son rétablissement est aujourd'hui complet et se maintient.
Observation XXVIII.
(M. le docteur Lediberder aîné, de Lorient.) (Extrait d'une lettre du 8 juin 1872.)
M. ***, trente-cinq ans, marié depuis six ans, ex-magistrat, de forte constitution, et d'une santé précédemment très-robuste, a abusé des alcools pendant dix ans, de môme du coït, sans avoir contracté d'affection syphilitique. En février 1871, névralgie faciale très-accentuée; la quinine fut insuffisante ; le bromure de potassium termine la crise qui ne s'est pas reproduite ; mais à partir de ce moment, le malade, sans souffrir, éprouvait constamment une faiblesse générale.
Trois mois après, la faiblesse s'accentue à un tel . point que la démarche perd de sa solidité et devient chancelante; en même temps la vue perd de sa netteté. Le pouls devient accéléré, petit, des palpitations se produisent sous la moindre influence.
L'hydrothérapie, faite pendant quelques jours, fut abandonnée aussitôt, les réactions ne pouvant pas se produire.
Quatre mois se passèrent ainsi, lorsque éclata une crise : à la faiblesse s'ajouta un état syncopal constant, mais sans perte de connaissance, et des nausées provoquées par le plus léger effort, surtout par la parole.
L'anxiété, la faiblesse et la crainte de syncope déterminèrent le malade à garder le lit pendant près d'un mois; les battements du cœur étaient faibles, mais les deux bruits étaient bien normaux, sans souffle.
Les extrémités, surtout les pieds, toujours froides; nécessité de faire constamment usage d'une boule à eau chaude.
Le mieux se fît lentement; le malade put quitter le lit, mais sa marche resta constamment hésitante. Des recrudescences survinrent, et Tétat syncopal se présenta souvent ; il en était de même des nausées (sans vomissements). Obligation incessante de s'arrêter ou de s'asseoir.
Les choses se passèrent ainsi pendant plusieurs mois, lorsque dans la dernière quinzaine de mars de cette année, une amélioration marquée paraissait s'établir, mais vers le 15 avril, sans cause appréciable, une notable recrudescence reparut.
L'intelligence du malade est restée intacte, et son sommeil bon.
État actuel : embonpoint prononcé, sommeil et appétit bons, digestion normale, ventre libre, point de gêne dans l'émission des fèces ou des urines. Tendance aux syncopes^ mais moins marquée qu'au début; nausées faciles sous l'influence de la moindre impression , rarement des vomissements ;
pouls petit, mais moins qu'au début (nombre varie de 70 à 100). Battements du cœur normaux, mais moins vigoureux que ne le comporte le bon état général du malade; pâleur du visage alternant avec bon teint, extrémités inférieures toujours froides, nécessité d'une application chaude permanente, sentiment d'a/m^/^, d! angoisses^ dont le malade porte le siège en haut de la région sternaie; la crainte des syncopes Toblige à garder la chambre et le plus souvent le lit.
Le traitement a consisté, en dehors de la quinine, du bromure de potassium et de Thydrothérapie déjà mentionnée, dans lusage de Tiodure de potassium, des ferrugineux et des amers à petites doses. La strychnine essayée n'a fait qu'augmenter les nausées.
Me fondant sur les signes observés, j'avais pensé à une modification des cellules de la moelle qui donne naissance aux racines du pneumogastrique, sans pouvoir préciser la modification que subissait ce point de la moelle allongée.
J'ai donc cherché à modifier les points centraux qui me paraissaient lésés.
Nous répondîmes à notre honorable confrère que nous considérons son malade comme devant rentrer dans le cadre de l'afiTection que nous avons
décrite. Nous rapportons comme îui aux centres nerveux la cause des accidents , mais il ne s'agit pour nous que de troubles de circulation, localisés dans les centres nerveux, et non d'une lésion des cellules médullaires elles-mêmes. Nous conseillâmes : rhydrothérapie sous forme de drap mouillé, respiration d'oxygène, 2 grammes d'extrait de valériane par jour, abstention de substances excitantes, médicamenteuses telles que quinine, strychnine, belladone, et alimentaires, telles que café, thé, liqueurs ; prohibition du tabac ; en un mot nos régime et traitement ordinaires (v. traitement p. 00).
Nous priâmes en même temps M. le docteur Lediberder de nous donner quelques? autres détails et il nous fut répondu qu'il existe des vertiges et des étourdissernents ^ mais seulement lorsque le malade baisse la tête. L'état syncopal et nauséeux obligeant au repos, il est difficile aujourd'hui d'apprécier avec précision l'état de la locomotion. Sommeil normal. Tristesse et démoralisation trèsgrandes, mais jamais d'idée de suicide.
Nous eûmes fréquemment des nouvelles au sujet de ce malade dont l'état s'améliora rapidement et, au moment de mettre sous presse, une lettre de M. le docteur Lediberder, datée du 5 septembre, nous apprend que tous les symptômes se sont notablement amendés et qu'en résumé un mieux graduel
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et de bon aloi s'affirme de plus en plus. Le traitement est continué encore et le régime rigoureusement observé.
Observation XXIX.
(M. le docteur Potain, médecin de l'hôpital Necker.)
Mademoiselle***, quarante-huit ans, appartient à une famille dans laquelle les "affections nerveuses paraissent être fréquentes. Dans sa jeunesse, habitant un pays marécageux, elle fut atteinte de fièvres intermittentes qui cédèrent à la médication quinique. A la même époque elle eut, pendant plusieurs années, des accès hystériques qui disparurent ensuite peu à peu. Vers Tâge de vingt-huit ans, une péritonite périutérine laisse à sa suite une tumeur persistante et un rétrécissement du rectum qui rend désormais la défécation extrêmement pénible. Depuis cette époque, surtout en hiver, il survint de temps en temps des accès qui forcent mademoiselle *** à garder presque constamment le lit, et qui se passent de la façon suivante : la région iliaque gauche se tuméfie, devient douloureuse à l'excès, tout en restant sonore, les selles sont plus difficiles que jamais, et la malade perd Tappétit; il survient quelquefois un léger mouvement fébrile vers le soir. Les accidents s'apaisent ordinairement avec la belle saison ; mademoiselle *** peut alors prendre
un peu d'exercice et vivre à peu près de la vie commune. Mais les accès reparaissant toujours, bientôt d'autres accidents s^y ajoutèrent.
Insomnie intense et prolongée ; besoin inassouvi de sommeil; céphalalgies gravatives extrêmement intenses ; élancements se faisant sentir au centre même du crâne, souvent avec une si terrible violence qu'ils arrachent des cris à la malade. Toute occupation^ toute conversation de\ieïïnent impossibles ; f affaiblissement devient tel que mademoiselle *** ne peut pas se retourner dans son lit, et qu'elle est à peine capable de soulever les bras; anxiété précordiale, palpitations, tendance aux syncopes telle qu'on ne peut asseoir la malade sans craindre de les provoquer.
Les choses se sont passées de la sorte avec des rémissions relatives pendant bien des années. Cette année-ci les douleurs, de tête sont devenues plus intenses que jamais, de même que les palpitations, auxquelles se sont ajoutés des accès ayant toute l'apparence de F angine de poitrine et une sensation d'étouffement telle que la malade croyait mourir au plus fort de chaque accès. Ces accès revinrent tous les jours, durant de six à huit heures avec de légères interruptions. L'insomnie, plus absolue que jamais, s'est montrée; mais la malade exagère, probablement à son insu, lorsqu'elle assure n^avoir
point dormi pendant trois mois. Quoi qu'il en soit, les accidents finirent par s'apaiser au point que mademoiselle *** put quitter le lit, mais non traverser la chambre sans crainte de tomber. L'appétit est un peu revenu ; mais il est survenu de la dysphagie^ et, dans les derniers temps, des pkosphènes dans l'œil gauche; parfois de légers vertiges.
La médication employée a été jusqu'ici aussi variée qu'impuissante. Les toniques, les antipériodiques, les narcotiques, les antispasmodiques, Tarsenic, l'électricité, l'acupuncture furent employés tour à tour sans résultat appréciable. Une fois la ventouse Junod fit cesser la céphalalgie, mais en provoquant une syncope prolongée et alarmante •
La malade est toujours profondément anémique, d'une maigreur et d'une pâleur extrêmes , même dans l'intervalle des accès.
Observation XXX.
(Malade vue à rétablissement hydrothérapique de BeUevue, avec M. le docteur Leroy-Dupré.)
Madame ***, âgée de trente-six ans, a eu une enfance chétive, sans maladie grave. Mariée à dixhuit ans, elle eut cinq enfants, les nourrit ellemême quoiqu'elle eût eu constamment beaucoup de difficulté à se xemettre d'une couche à l'autre. Elle eut souvent des douleurs de reins^ une sciatique
unilatérale et une faiblesse constante au point que la marche devînt quelquefois difficile. Vue trouble et bourdonnement doreilles. A la quatrième couche, qui fut particulièrement laborieuse, le lait se tarit spontanément après dix jours; Tenfant, qui avait été mis en nourrice, mourut de tétanos spontané. Seize jours après son accouchement, madame *** fut prise de fièvre qui reparut tous les jours à la même heure, mais qui céda facilement à la seconde dose d'une petite quantité de sulfate de quinine.
C'est sur ces entrefaites qu'elle fut frappée subitement, sans aucun autre signe précurseur de paraplégie avec douleurs violentes dans les jambes et notamment dans les pieds; il y eut en même temps des tremblements dans tout le corps et notamment dans les membres inférieurs qui, pendant plusieurs semaines, étaient rétractés^ les genoux touchant presque le menton lorsque madame *** était couchée. Lorsqu'on essaya de mettre la malade debout, la rétraction cessa, mais les jambes furent prises de mouvements choréiformes. Au début de cet état, anorexie et diarrhée qui cédèrent cependant après quelques semaines.
Il n'y eut guère d'autres accidents ; après quelques mois, la malade recouvrait un peu l'usage de
ses jambes, put marcher d'abord avec des béquil-
les et sans aucun appui, quelques mois plus tard.
Survint une cinquième grossesse moins pénible que la précédente, mais la faiblesse dans les jambes qui avait persisté, augmentait plutôt; les accès de tremblement diminuaient au contraire à mesure que la grossesse avançait. Accouchement le 1" juillet 1871 ; la malade est prise deux fois après sa délivrance de crise nerveuse au sujet de laquelle elle ne peut pas donner de renseignements précis, elle sentait des douleurs vives , des spasmes et de la strangulation au point de ne pouvoir proférer un son. La paraplégie reparut.
Voyage à Aix-les-Bains, légère amélioration après le traitement des douches chaudes et froides, mais la malade était si faible qu'elle ne pouvait pas rester assise plus d'une demi-heure.
C'est dans cet état de choses que survinrent, au mois de décembre de la même année, des accidents multiples : ce sont des troubles visuels trèsprononcés consistant en photophobie ^ affaiblissement notable de la vue^ phosphènes^ diplopie, brouillard devant les yeux^ bourdonnements d'oreille presque continus et sifflements de temps en temps; en même temps, hyperesthésie auditive si grande que le plus léger bruit ne peut être perçu sans retentir douloureusement dans la tête. Dès ce moment, impossibilité absolue de lire ou à! écrire^ de faire un
travail de broderie ou de couture; hyperesthésie de la peau^ névralgies multiples^ mais surtout dans la tête ; quant aux jambes^ qui restent dans la résolution complète^ elles sont plus douloureuses que jamais. Sensation de vide^ de vague et divresse dans la tête, tristesse profonde, besoin constant de solitude^ par moment, idée de suicide : une fois, la tendance de se détruire devint si irrésistible qu'elle eut peur d'elle-même et appela au secours.
Dès le début de ces accidents multiples, palpita- /i?o/?5 violentes, mais ne se produisant que par accès, sensation de défaillance presque constante, douleur au cceur^ affectant complètement la forme de Tangine de poitrine, qui survenait surtout après les repas. La malade est alors dans un état d anxiété extrême avec anéantissement^ dyspnée et douleur dans tous les membres; lorsque Taccès est trèsprononcé, elle croit mourir sur place; ces accès d angine de poitrine se présentent aussi en dehors des moments de repas.
Le sommeil s'est troublé dès le début de tous ces accidents : réveils ivhs-fréquents et rêves pénibles^ mais pas d'insomnies prolongées.
C'est dans ces conditions que madame *** vint à l'établissement hydrothérapique de Bellevue, où nous la vîmes avec M. le docteur Leroy-Dupré, médecin de cet établissement.
Lorsque nous arrivâmes auprès d'elle, elle venait d'avoir un formidable accès d'angine de poitrine auquel notre honorable confrère venait d'assister, et qui nous fut décrit en détail. Mais madame *** était déjà dans son état habituel à notre arrivée et elle put nous donner des renseignements très-circonstanciés que nous complétâmes à une seconde entrevue , et que nous venons de résumer.
Etat actuel. — Madame ***, de stature moyenne, est maigre, mais a les joues colorées. Elle est dans l'impossibilité de se servir de ses jambes sans béquilles, mais avec celles-ci elle peut faire quelques pas. Lorsqu'on essaie de maintenir la malade debout en la soutenant vigoureusement sous l'aisselle, il survient dans les jambes des mouvements très-insolites : elles sont soulevées et replacées à terre avec une précipitation étonnante, exactement comme si elles étaient mues par un ressort, et elles ne peuvent pas un instant soutenir le poids du corps qui repose complètement par les aisselles sur l'appui prêté ; c'est plutôt une espèce de ballottement en sens vertical qu'un mouvement de marche.
Le vertige ne se présente plus spontanément, mais il survient dès que la malade veut appliquer la vue ; les bourdonnements d'oreille ont presque complètement cessé, l'hyperesthésie auditive per-
siste ; la photophobie est peu prononcée, mais la vue est toujours trouble, un voile enveloppe tous les objets; la diplopie a cessé.
L'hyperesthésie cutanée est très-grande par moments, et surtout pendant les accès d'angine de poitrine et même longtemps après , la malade n'ose pas faire un mouvement, tellement le simple frottement de ses vêtements lui est pénible. C'est à ces mêmes moments que les lipothymies existent encore, mais elles ne se présentent plus loin des accès ; ceux-ci surviennent surtout après chaque repas; ils sont toujours accompagnés de palpitations, et même l'accès passé, le pouls reste au-dessus de 90 pendant plus d'une heure, il descend ensuite au-dessous de 70, qui est la normale.
Les digestions sont bonnes, l'appétit très-suffisant.
Le traitement consiste en draps mouillés et douches en colonne avec sudations préalables. Nous priâmes M. Leroy-Dupré d'ajouter à ce traitement l'usage des antispasmodiques (valériane en infusion) et de faire observer à la malade notre régime (Voy. p. ).
Trois mois après ce traitement se produisit une amélioration marquée, mais la malade est encore loin de la guérison.
Observation XXXI.
M. ***, quarante-cinq ans, capitaine des sapeurspompiers, sans antécédents névropathiques, a eu, étant enfant, des migraines, mais il a joui d'une bonne santé d'ailleurs, jusqu'à il y a environ 5 ans. Il a été pris alors de névralgies multiples , notamment dans les pieds et les jambes sans que les articulations fussent douloureuses.
En même temps survinrent du vertige et une sensation particulière dans la tête, comme s'il recevait un coup sur le crâne. M. *** attribua ce trouble aux fatigues matérielles et aux émotions multiples inhérentes à sa profession : ayant été fréquemment réveillé la nuit, il vivait constamment, suivant sa propre expression, sur le qui-vive.
Bientôt survinrent des bourdonnements d oreille^ de la photopsie et des troubles visuels qui lui rendirent la lecture et t écriture très-difficiles, et parfois même impossibles. A peine fixait-il le regard sur un objet, que paraissait le vertige qui l'obligeait à fermer les yeux. Photophobie (le malade porte des lunettes très-foncées); hyperesthésie auditive^ le bruit devient intolérable, toute impression vive, lumineuse ou acoustique provoque des étourdissements et des vertiges.
M. ***, qui aimait la musique et y trouvait une
CÉRÉBRO-GARDl AQUE. 1 19
grande distraction, ne peut plus la supporter et révite soigneusement. ,
Névralgies multiples, mais atteignant toujours le plus vivement les pieds et les jambes; cette fois, et d'une façon persistante, s'y ajoutent des arthr algies.
Le sommeil se trouble à son tour; il ne survient pas d'insomnie absolue, mais le malade ne dort jamais plus de trois ou quatre heures par nuit pendant lesquelles il est, en outre, réveillé trèsfréquemment par l'extrême vivacité de ses rêves qui sont toujours pénibles.
Irritabilité très-grande, antipathie y\o\QXiiQ einonmotivée^ colère^ envie constante de pleurer^ tristesse^ besoin de solitude et en même temps peur d'être seul.
Le vertige qui survient par accès, devient presque continu, il s'y ajoute la sensation divresse; la marche devient titubante, incertaine, mais aux moments d'apaisement relatif l'équilibre est stable; M. *** n'est du reste jamais tombé, les troubles de la locomotion sont liés au vertige et l'un diminue et augmente avec l'autre ; il n'y a de paralysie à aucun degré.
Il semble au malade que sa tête n'est pas à lui ou qu'il doit perdre la raison ; dans la conversation, il s'arrête parfois tout d'un coup au milieu d'une phrase, sa tête alors devient comme vide^ il
120 NÉVROPATHIB
n'a aucune pensée, aucune idée, un vague particulier s'empare de lui, il est étonné et se sent complètement incapable. Cet état ne survient que par accès, mais M. *** est constamment craintif et timide, il se défie de lui-même, et c'est ainsi que toute occupation est devenue par moment impossible; elle est toujours difficile.
Dès le début survinrent des palpitations^ mais elles ont toujours été peu prononcées; par contre, c'est la douleur du cœur qui se présente avec violence; il n'y a pas d'irradiation dans les épaules et dans les bras, ni de sensation de strangulation; la douleur est exactement limitée au cœur, mais elle se présente par accès très-prolongés et devient un tourment presque continuel ; une fois en désespoir de cause, M. *** avala un grand verre à boire de cognac, qui lui procura l'insensibilité presque complète, mais peu durable.
Aux moments de la douleur cardiaque surtout, mais aussi en dehors d'elle , il y a eu des lipothymies^ cependant jamais de syncope; apaisement relatif ensuite. Les lipothymies cessèrent presque complètement après la première année.
Quant aux autres accidents, ils se présentaient avec des recrudescences relatives, s'apaisaient aussi par moment, mais restaient en somme toujours au même point.
Nous ajouterons encore que l'appétit et les digestions du malade ne s'étaient jamais troublés.
C'est dans ces conditions , et cinq ans après le début des accidents que nous fûmes consulté. Le malade a l'apparence de la plus complète santé, il est de taille moyenne, d'un embonpoint considérable, et a les joues colorées.
Le pouls est petit et lent.
M. *** put nous faire, dès la première entrevue, le récit complet de son affection et nous donner des détails circonstanciés sur ses sensations subjectives.
Quant à la marche, tout incertaine et hésitante qu'elle était, elle nous a semblé moins troublée qu'elle n'avait été, à en juger sur le récit du malade, avant que nous l'ayons vu.
Nous ordonnâmes à M. *** de la valériane en saccharure à doses successivement accrues, des bains froids et des promenades fréquentes en voiture; mais nous insistâmes très-particulièrement sur la nécessité d'observer nos règles hygiéniques habituelles.
L'état de M. ***, déjà après quatre mois de traitement, est notablement amélioré ; il reste en observation.
Observation XXXII.
(M. le docteur Leroy-Dupré.)
Mademoiselle de *** est âgée de trente-huit ans, mais elle est loin de paraître son âge. Sa mère est très- nerveuse; son père jouit d'une excellenta santé. Il y a eu dix enfants dans la famille ; il en reste sept d'une santé délicate. Le père et la mère de mademoiselle de *** sont cousins germains, et dans cette famille deux alliances semblables ont eu lieu; dans Tune il y a un enfant idiot sur six, les cinq autres ont une faible santé; dans l'autre, il y a également six enfants dont l'aîné a vingt ans; aucun n'est infirme, tous sont extrêmement intelligents, mais ce sont des nains.
Mademoiselle de *** a eu la rougeole, la variole, deux fois la coqueluche. Son sommeil a toujours été léger, interrompu et court. Elle a été réglée à Tâge de quatorze ans, d'une façon parfaite jusqu'à ce jour, mais, depuis 5 ans, les menstrues s'accompagnent parfois d'excessives douleurs.
A seize, dix-sept, dix-huit ans, elle a eu des fièvres intermittentes, irrégulières, allant parfois jusqu'au délire, et qui n'ont cédé qu'à de fortes doses de sulfate de quinine.
De vingt à trente ans : arthralgie des deux genoux, sans gonflement ni rougeur; fourmillements
dans les mains et les pieds. Il faut également mentionner des migraines très- violentes presque chaque jour, avec vomissements fréquents, survenant au moindre motif: visite inattendue, repas retardé, réunion un peu nombreuse, promenade un peu longue, à pied ou en voiture. Dans cette période de dix années, mademoiselle de *** a également souffert violemment, mais à des intervalles plus éloi-
gnés, de tumeurs hémorroïdales qui existent encore aujourd'hui.
Des aphthes, des stomatites simples qui ont persisté jusqu'à présent, une chaleur du méat urinaire et un besoin fréquent d'uriner, ainsi que des pertes blanches, datent également de cette époque.
A vingt-quatre ans, acné rosacea fixé aux pommettes, et traité sans succès. Cet acné à persisté plusieurs années avec des intermittences.
C'est alors que se manifesta une constipation opiniâtre qui a duré pendant des années, et qui revient encore de temps en temps.
Mademoiselle de *** était en outre tourmentée par des névralgies dentaires et des douleurs lombaires.
Vers l'âge de vingt-neuf ans, à la suite de chagrins, la malade fut prise de « crampes d'estomac ))(!),
(i)Ces soi-disant crampes d^estomac nous semblent être des accès d'angine de poitrine de moyenne intensité ; la suite du récit le prouve suffisamment. E.
124 NÉVBOPATHIE
quotidiennes à deux heures de Taprès-midi, pendant le cours de la digestion ; elles ont persisté jusqu'aujourd'hui. Ces crampes d'estomac étaient de tous les instants, et provoquaient des gémissements nocturnes, de r agitation^ des cauchemars avec cris très-aigus, et une sensation d'écœurement et d angoisse. Le sentiment de la souffrance était tel, qu'il semblait à la malade qu'elle allait mourir^ un tel état étant incompatible avec la vie.
Dans 1 hiver de 1870, elle ressentit à la base des deux gros orteils (surtout du côté droit) des douleurs avec gonflement et rougeur, ayant le caractère de la goutte. Ces douleurs reviennent encore de temps en temps.
C'est de cette époque 1870, que datent les accidents morbides actuels, dont le débuta été lent et progressif.
État actuel. — (1" juin 1872).
La malade est brune, bien constituée, bien musclée. Elle se plaint de douleurs frontales^ avec chaleur à la tête et à la face, de sensation de vide^ et alternativement de trop plein dans le cerveau.
D'une imagination très-active, fantasque et mélancolique, apercevant avec facilité le côté triste des choses de la vie, mademoiselle de *** a aujourd'hui en plus la sensation intense de pensées s'imposant par masses confuses, comme des nuages,
et opprimant son cerveau. La malade se compare, dans ces circonstances, à un homme ivre; il y a des moments où elle ne sait si elle « marche sur la tète ou sur les pieds. )> Elle a également la sensation d'être entraînée sous terre.
Elle a -d'ailleurs des troubles de perception qui lui font dire qu'il lui semble qu'elle est « deux moi. » Il faut peu de chose pour déterminer cette incohérence de la conscience. Cependant elle a toujours été maîtresse d'elle-même. Les larmes viennent généralement mettre un terme momentané à ce pénible état.
Le travail intellectuel^ après avoir été très-facile, est devenu à peu près impossible. Mademoiselle de*** pouvait autrefois composer cinquante vers sans abandonner la plume; elle ne peut plus aujourd'hui écrire une simple lettre sans la plus grande difficulté, et sa correspondance a la forme et le laconisme d'un télégramme. Et puis, certains moments arrivent oîi il lui est impossible de formuler ses idées par la parole, et où sa mémoire lui fait complètement défaut. Enfin elle est dévorée par un incessant besoin d'activité morale et physique, et tout à la fois par un besoin extrême de repos.
Il y a chez cette malade une hyperesthésie du sens de la vue: le sens de Fouie est atteint d'une perturbation plus grande encore. Après avoir eu,
il y a quelques années, une délicatesse et une netteté excessive de ce sens, elle éprouve aujourd'hui de Tacousie et des bourdonnements d oreille^ et elle ne possède plus entièrement la notion de la provenance des sons. Ainsi elle ne peut se rendre compte du bruit d'une voiture, et il faut que la vue arrive au secours de Touïe; cette acousie relative est accompagnée d'hypercousie très-marquée : une montre que l'on est en train de remonter, met la malade dans un tel état d'agacement et d'exaspération, qu'il lui faut toute son énergie morale pour ne pas briser rinstrument, et frapper la personne qui le fait mouvoir. Le plus petit bruit, la moindre conversation entre plusieurs personnes, produisent les mêmes résultats, avec une sensation d'épuisement et de délabrement de tout l'organisme. Parfois mademoiselle de *** est obligée de quitter une réunion, pourtant peu bruyante, parce que sa tête lui semble devenue vide^ et s'être remplie de bruits. Si elle ne peut s'en aller, elle est prise d'attaque de nerfs.
Les odeurs^ surtout les bonnes, agissent de la même manière. L'odeur des fraises, dans un dîner, produit un état d'angoisse insupportable et quelquefois des crises nerveuses, avec cris, éblouissements, bourdonnements, frémissements de la tête aux pieds.
Il n'y a rien à noter au sujet du goût, si ce n'est qu'elle a horreur du pain , et que cet aliment lui semble avoir une saveur aigre.
Il n''y a ni anesthésie, ni hyperesthésie de la peau, mais elle est très-sensible à la chaleur et au froid.
Le pouls est faible à 84 ; il est régulier. La malade a des battements de coeur fréquents , le jour et la nuit, avant et surtout pendant et après les repas, dès qu'elle marche ou qu'elle monte un escalier. Elle a des battements violents à la région épigastrique qui descendent quelquefois vers l'ombilic. Elle éprouve aussi des battements aux régions temporales. A T auscultation, soit de la région du cœur, soit du cou, on n'entend aucun bruit anormal.
En tout temps les mains et les pieds sont trèsfroids.
Mademoiselle de *** n'a jamais soif, même à table. Elle a des régurgitations incomplètes, accompagnées de gaz qui commencent avec la première bouchée alimentaire, pour continuer pendant toute la durée de la digestion avec gonflement de la région épigastrique. La digestion n'est jamais bonne ; un repas chassant l'autre, selon l'expression de la malade. Il n'y a que fort rarement des vomissements, et ils ont lieu pendant le cours d'une migraine.
La moindre émotion , la fatigue la plus minime
détermine des « crampes d'estomac » d'une violence excessive; ces crampes durent presque toujours 48 heures et se terminent par une attaque de nerfs, par des larmes ou par des urines abondantes. Lorsque les douleurs n'atteignent pas ce degré d'acuité, elles sont plus longues ; ce qui fait dire à la malade qu'elle a une crampe en permanence dans l'estomac.
Les règles ont lieu chaque mois, avec une avance de quelques jours, durent pendant près d'une semaine, et sont fort abondantes surtout la nuit et aussi pendant le jour, lorsque la malade ne prend pas d'exercice. La promenade ne manque jamais de suspendre l'écoulement des menstrues.
La malade a perdu une grande partie de ses forces musculaires. Une promenade d'une demiheure lui cause une extrême fatigue. Elle fournit 14 kilogrammes au dynamomètre. Température sous la langue : 38 degrés.
Nous ne faisons qu'indiquer très-sommairement les différents traitements que la malade a suivis, parce qu'ils ont tous été infructueux.
En 1859, les eaux de Vichy (source ferrugineuse de Mesdames) ont été prises sous la direction du docteur Alquié. D'autres médecins ont prescrit le quinquina et le fer qui ont causé des maux de tête et d'estomac ; les grands bains de tilleul , le lau-
danum, la pepsine, le bromure de potassium , la morphine, les bains de mer, le charbon de Belloc, Teau de Vais, de Fougues, etc.
Quelle médication la malade aurait-elle dû suivre depuis longtemps? Ai-je besoin de dire que c'est l'hydrothérapie. Ce traitement vient d'être institué et on soumet la malade au régime qui exclue rigoureusement tous les excitants. Après quelques semaines de traitement, il y eut déjà une légère amélioration.
Observation XXXIIl.
M. ***, architecte, âgé de trente-huit ans. Père et mère bien portants, vivant encore. Frères et sœurs morts tout jeunes de convulsions, ou de « fièvre cérébrale » . N'a eu pendant son enfance que des maladies éruptives ordinaires.
D'une constitution robuste, quoique maigre et pâle, M. *** fut pris subitement^ à Tâge de vingt-huit ans, de vertiges^ à' étourdissements et de battements de cœur si violents qu'il crut mourir à chaque accès.
Des bains de pieds, des purgatifs drastiques, des sangsues à l'anus, furent les moyens employés pour combattre les accidents, mais ils ne firent que les augmenter.
On essaya d'autres remèdes que le malade ne
peut signaler, pour calmer les palpitations, mais aucun n*a amené de bons résultats.
Depuis dix ans M. *** est en proie à des malaises pénibles, qui lui causent une indicible terreur; il ne consent pas à sortir seul, craignant toujours de mourir dans un de ses accès.
M. *** est devenu extrêmement 2mV«ô/^^ il a des emportements fréquents, et est d'une excessive impressionnabilité. A cet état se joint une sensation étrange dans la tête, dont M. *** ne peut déterminer la nature; c'est plutôt une gêne qu'une douleur.
II a parfois de grands moments à' exaltation auxquels succède Y anéantissement .
Au moment des accès, il éprouve de la strangulation et la sensation d'un corps étranger dans la gorge, sensation qui se dissipe avec la crise.
Le sommeil est resté généralement bon, et, la nuit, les accidents s'apaisent.
Rarement des cauchemars, plutôt des rêves confus dont le malade se souvient à peine au réveil.
L'intelligence, la mémoire sont absolument intactes.
Le malade accuse une sensation étrange et qui est des plus pénibles , c'est de se croire marchant <( dans Tair » . Ce sentiment n'est pas constant.
L'appétit capricieux, les digestions quelquefois mauvaises, surtout au moment des crises.
CÉRÉBRO-GARDUQUÈ. 131
Après les repas, quoique M. *** ne boive que de l'eau rougie, il est très-fréquemment pris d'un sentiment d ivresse.
Les remèdes employés avaient été : purgatifs, bains de pieds, sangsues à Tanus, quinquina, quinine, belladone, digitale, bromure de potassium, ferrugineux. Les ferrugineux sont les seuls qui, au dire du malade, aient semblé apporter quelque amélioration. Des douches froides avaient été conseillées, mais M. *** n'a pas voulu les continuer, ces douches amenant une telle excitation qu'il croyait devenir fou.
C'est dans ces circonstances et sur le conseil de son médecin, M. le docteur Gimbert (de Cannes), que M. *** s'est adressé à moi, il y a à peine quelques semaines.
Je prescrivis le régime que j'impose à tous mes malades atteints de cette névrose et, comme médicaments, les antispasmodiques.
Observation XXXIV.
(M. le docteur Bail, médecin des hôpitaux.)
M. ***, âgé de trente-neuf ans, est actuellement malade depuis trois ans ; son père et sa mère vivent encore; sa mère qui se porte bien, est d'un caractère très-violent, son père est goutteux. M.*** a
joui d une bonne santé qui ne s'est jamais démentie jusqu'à ces derniers temps.
Il a commis dans sa jeunesse quelques excès vénériens suivis de pertes séminales qui ont été guéries par les bains froids. Il eut un chancre, il y a douze ans, et fut soumis à un traitement mercuriel ; il ne paraît pas avoir eu d'accidents consécutifs.
Lorsqu'il était au collège, il ne travaillait pas avec beaucoup d'ardeur, mais c'est vers l'âge de vingtsix ans qu'il est entré dans une période d'activité intellectuelle excessive; il préparait les élèves à leurs examens de droit, il écrivait dans les journaux et publiait des manuels pour les examens.
Il y a trois ans, (il avait trente-six ans alors), il s'engagea dans un concours qui était destiné, s'il réussissait, à lui procurer une fort belle situation comme avocat; il travaillait nuit et jour et faisait de grands efTorts de mémoire.
Trois semaines avant l'ouverture des épreuves, s'élant levé de grand matin pour continuer ses études, il fut étonné de s'apercevoir qu'il ne comprenait absolument rien au livre qu'il était en train de lire ; après quelques heures d'un travail complètement infructueux, il ferma son livre et se rendit chez un médecin qui lui ordonna le repos, et lui fit prendre du phosphate de fer.
Pendant huit jours il n'éprouva aucune amélioration ; puis il survint une diarrhée fort intense qui lui procura un grand soulagement; (le malade a constaté que, toutes les fois qu'il avait de la diarrhée, les symptômes cérébraux s'amendaient notablement) il put donc reprendre ses travaux; il termina ses épreuves avec succès et fut nommé le premier.
Après un intervalle de repos, il voulut se remettre au travail , mais il éprouvait une faiblesse de tête qui ne lui permettait pas de se livrer à des occupations sérieuses; il en était arrivé au point de ne pouvoir même pas lire les journaux.
Il chercha à se distraire par toutes sortes de dissipations; il allait aux courses, il faisait des promenades sur l'eau, le tout sans aucun résultat favorable.
A diverses reprises il essaya de se griser, mais il s'en est toujours très-mal trouvé.
Vers cette époque, il était accablé de clientèle, il faisait donc de grands efforts pour travailler, mais inutilement, il ne comprenait même pas les mémoires que lui remettaient ses clients, et après quelques heures d'occupation il éprouvait du vertige et se sentait prêt à tomber de sa chaise.
Au mois d'août de cette année, il se rendit au bord de la mer où il passa quelques semaines; en même temps, d'après l'ordonnance de son méde-
cîn, il prît de fortes doses d'oxyde de zinc. Rentré chez lui, il éprouvait une grande aggravation de tous les symptômes , et, pour la première fois , il ressentit la sensation d'un poids énorme sur la tête.
Un jour se trouvant au cercle, il éprouve un vertige intense; il n'a que le temps de se jeter dans un fauteuil où il perd connaissance pendant quelques instants. Après avoir repris ses sens, il sort précipitamment pour prendre l'air, mais arrivé dans la rue, il lui semble que les maisons se penchent sur lui et vont l'écraser; il lui est impossible de marcher droit, il est obligé de prendre une voiture pour rentrer chez lui. Après quelques heures de repos, ce trouble violent s'est dissipé graduellement.
11 continua encore à travailler pendant trois semaines, mais un soir, qu'il se promenait pour prendre l'air, il fut pris d'un nouvel étourdissement et d'une nouvelle perte de connaissance. En revenant à lui, il se trouva appuyé contre une grille dont il serrait convulsivement les barreaux; il fit quelques pas en chancelant, monta dans une voiture, et se fit immédiatement conduire chez lui.
Depuis celte époque , il a complètement cessé ses travaux, et, d'après le conseil des médecins, il s'est mis à voyager; il s'est rendu dans divers établissements hydrothérapiques où il a suivi des
traitements qui ont duré en moyenne de trois à quatre semaines. Il a toujours éprouvé, à la suite de ces traitements, une grande aggravation des symptômes, et en était arrivé à ne plus oser sortir de peur de tomber, et lorsqu'il, apercevait une voiture à distance, quelle que fût la largeur de la rue, il se cramponnait au mur avec angoisse, craignant de tomber en travers du chemin et d'être écrasé.
Vers cette époque, il signale l'apparition d'un phénomène singulier : il lui semblait qu'au côté droit de la tête toutes les parties étaient « collées ensemble » , et qu'il ne pouvait pas tourner la tête de droite à gauche sans produire un craquement général. Cette sensation pénible fut dissipée par l'application d'un vésicatoire.
Au mois de juin 1870, il partit pour Saint- Moritz, en Suisse, oîi il se baigna et prit les eaux; il y fit un séjour de cinq semaines pendant lesquelles il éprouva une grande aggravation de tous les symptômes. Il reconnut alors définitivement (ce qu'il avait déjà soupçonné) que les altitudes lui étaient défavorables (1), et que son mal empirait toutes les fois qu'il se transportait dans un endroit fort élevé au-dessus du niveau de la mer.
(l) Il est probable pour nous que Taggravation^ attribuée par
136 NÉVftOPATHlB
Dans un second voyage en Suisse, il choisit de préférence des endroits moins élevés pour y résider. Sans éprouver un aussi grand malaise qu*à Saint-Moritz, il s'y trouvait moins à Taise que dans les plaines.
11 passa rhiver de cette année à Naples, où il éprouva une légère amélioration .
Au printemps, il revint en Suisse, et séjourna pendant quinze jours à Grindelwald, à quatre mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Il y éprouva de nouveau un grand malaise et partit ensuite pour Hombourgoù il resta quelque temps; il prétend s'y être mieux porté que partout ailleurs.
Il passa rhiver de 1871 à Cannes, à Rome et à Naples; au printemps de 1872, il se rendit à Divonne où il éprouva une aggravation notable de tous les symptômes sans avoir fait d'hydrothérapie, aggravation qu'il attribua à l'altitude de Divonne; il se rendit ensuite à Vevey où il ressentit une amélioration marquée, puis il partit pour Paris où il arriva dans les premiers jours de juin.
le malade à Taltitude (Saint-Moritz est à 1,900 mètres d'altitude), était due à des causes de toute autre nature, preuve son interprétation dans le même sens au sujet de Divonne qui est à peine à 300 mètres au-dessus de la mer. K.
Etat actuel. — C'est le 20 juin 1872 que M. *** m'a consulté pour la première fois.
C'est un homme de taille moyenne, maigre, blond, à tête allongée; la figure est contractée comme par une souffrance intérieure ; les sourcils sont froncés. L'expression du malade est celle d'un homme qui aurait perpétuellement la migraine.
L'examen physique des principaux viscères ne révèle aucune lésion organique. Il n'y a point de souffle anémique au cœur ni dans les vaisseaux; point de palpitations; pouls plein, régulier, isochrone aux batteinents du cœur :.76 pulsations par minute.
Les fonctions digestives s'accomplissent régulièrement; il a bon appétit; il mange bien, mais les digestions sont Jentes; il a quelquefois des pyrosis. Il a régulièrement deux selles par jour; quelquefois, mais très-rarement, il a de la diarrhée ; il éprouve alors un soulagement marqué sous le rapport des phénomènes cérébraux.
Etat du système nerveux. — Le phénomène prédominant, celui dont le malade se plaint le plus, est une sorte d'ivresse, qui n'est pas le vertige, mais qui amène la titubation dans la marche, le défaut d'équilibre dans la station, et qui s'oppose à toute espèce de travail intellectuel. Quand le malade est resté debout pendant quelque temps, il
7ie sent plus ses jambes^ il ne sait pas où il est. Cependant, le vertige vient quelquefois compliquer cet état de choses; mais c'est/ là un phénomène intermittent, et qui se manifeste assez rarement.
Le malade n'éprouve aucun soulagement en se plaçant dans la position horizontale, ni en se mettant la tête en bas.
L'ivresse augmente quand il change de place, lorsqu'il sort de la maison pour descendre dans la rue, ou lorsqu'il quitte la rue pour rentrer à la maison. Le trouble est à son maximum le matin, au sortir du lit.
Il éprouve souvent aussi un redoublement d'ivresse à la suite de ses repas.
Il éprouve de temps en temps une sensation de poids, de pression, de constriction sur la tête : ce phénomène, qui peut coïncider avec l'ivresse, peut se manifester d'une manière indépendante. Il lui est souvent arrivé de le faire cesser, lorsqu'il était chez lui, en se couvrant la tête.
La vue est bonne ; mais depuis qu'il est malade, il ne peut pas regarder un objet rayé, quadrillé, ou marqueté, sans le voir se mettre en mouvement, surtout s'il est fortement éclairé. C'est là ce qui lui rend la lecture très-difficile.
L'ouïe n'est pas habituellement troublée, mais lorsque son malaise est plus intense qu'à l'ordi-r
naire, il lui semble qu'on lui a bouché les oreilles avec du coton.
Il est sujet, de temps à autre, à des migraines et à des névralgies occipito-frontales ; mais il distingue parfaitement ces accidents passagers de son malaise habituel.
Il éprouve, comme à Tétat normal, des désirs vénériens : il a quelquefois des érections, et, à des intervalles plus ou moins éloignés, il a des polliitions nocturnes; le malaise cérébral augmente toujours à la suite de ces accidents; mais il n*a plus de pertes séminales habituelles, comme autrefois. Dans l'espace de deux ans, il n'a eu que trois fois des rapports sexuels, qui ont toujours été suivis d'une notable aggravation des symptômes de la maladie.
Il prétend éprouver une susceptibilité excessive à regard des médicaments. Le fer, le quinquina, les bains froids^ exerceraient une trèsfâcheuse influence sur lui. L'iodure de potassium augmenterait l'ivresse, et produirait des intermittences du cœur. Le bromure de potassium lui réussit assez bien, mais à dose très-faible. Enfin, s'il fallait l'en croire, tous les médicaments à dose tant soit peu accentuée auraient pour effet d'aggraver son malaise. Toutefois, il est hors de doute qu'il apporte les préoccupations d'un hypocon-
driague dans ses appréciations sur l'effet des médicaments; c'est ce qui ressort jusqu'à l'évidence de la conversation que nous avons eue
ensemble à ce sujet. Après avoir passé en revue tout l'arsenal de la thérapeutique, arrêté à chaque pas par les refus du malade, qui disait avoir éprouvé de mauvais effets de tous les médicaments que je lui proposais, j'ai fini par lui prescrire de prendre, tous les matins, une tasse d'eau froide, dans laquelle on aurait fait macérer un gramme de quassia amara. Le lendemain, le malade est venu me trouver, pour m 'apprendre que la macération de quassia lui avait donné un vertige des plus intenses (1).
J'ai prescrit alors le bromure de potassium à faible dose; mais il ne m'a pas été possible de suivre Veffet de ce traitement, le malade étant parti brusquement pour Hombourg, sous prétexte
(l) Je n'accepte pas l'interprétation de mon savant ami, M. Bail; tout en admettant comme incontestable que ce malade se trompe en rapportant son accès de vertige au quassia, il n'en est pas moins certain, et c'est là tout ce qu'il importe, qu il est atteint de vertige et qu'il offre en outre un ensemble de symptômes analogues ou identiques à ceux des nombreux malades dont je donne ici Thistoire. Une interprétation erronée sur le mode d'action d'un médicament est chose trop fréquente dans le monde étranger à la médecine pour en inférer, pour cette seule raison, à l'hypocondrie. K.
que l'air de Paris exerçait une fâcheuse influence sur sa maladie.
Observation XXXV.
(Malade vu avec M. le Dr Baillarger, médecin honoraire
de la Salpétrière.)
M. ***, âgé de trente ans, m'est adressé par mon savant maître, M. Baillarger.
La mère du malade a eu une maladie nerveuse indéterminée, une sœur est atteinte de chorée.
M. *** a eu une enfance triste; il a toujours été réservé^ taciturne et trop sérieux pour son âge, mais il a été ordinairement bien portant et n'a fait de maladie grave d'aucun genre.
Il y a quelques années, il devint d'humeur plus sombre encore, fuyait ses amis et recherchait la solitude.
Il avait quelquefois des étourdissements et des troubles visuels.
Ayant fait quelques excès vénériens, il leur attribua ces légers accidents et consulta à ce sujet des livres spéciaux qui, par des tableaux exagérés, impressionnèrent très-vivement son imagination. Quelques contrariétés vinrent encore ajouter à la dépression du malade, et c'est sur ces entrefaites, il y a deux ans et demi, que les accidents prirent tout d'un coup une intensité beaucoup plus considérable.
La vue se troubla^ il survint en même temps de la diplopie; la lecture et Y écriture devinrent pénibles mais non complètement impossibles. Bourdonnements et sifflements dans les oreilles.
Il se produisit en mèxa^i^Tn^^àes perceptions perverties conscientes : il semblait au malade « qu'il n'était pas lui-même » . Il en était de même des objets environnants; le monde extérieur avait changé de forme, d'aspect et de manière d'être. M. *** avait un vague constant dans F esprit; il lui semblait rêver et il n'avait pas le sentiment de la réalité des choses qui Tentouraient.
Le vertige est devenu tel que le malade ne marche actuellement qu'en titubant et en s'appuyant à tout ce qui l'entoure ou sur le bras d'une personne qu'il n'ose quitter un instant; les objets tournent autour de lui et le sol est mouvant.
Son caractère s'est ressenti de cet état pénible ; il est extrêmement triste et enclin aux pleurs, il est irritable et conçoit des antipathies et des colèi^es sans motif.
Plusieurs fois des idées de suicide suivies d'un commencement d'exécution.
Pas d'insomnie , mais le sommeil est souvent troublé par des cauchemars ou au moins par des rêves tristes et pénibles, et alors réveils avec anxiété.
Mémoire intacte pour les événements passés,
mais il n'en est pas de même pour les faits trèsrécents ; troubles dans la notion du temps et des lieux.
Intelligence normale; M. *** s'exprime avec facilité et une suite parfaite dans les idées.
Fonctions digestives et appétit très-bons. Aspect, celui d'un homme parfaitement bien portant; mais lorsque M.*** marche, il fait exactement l'effet d'un homme ivre.
C'est là le résumé d'un long récit; il y a deux ans et demi que cet état dure sans s'être amendé.
Je viens de prescrire à M. *** ma médication ordinaire en lui enjoignant surtout d'observer le régime auquel j'attache une si grande importance.
Observation XXXVI.
(M. le docteur Duchenne, de Boulogne.)
M. ***, âgé de cinquante-cinq ans, a été toute !
sa vie nerveux et irritable; il est de haute stature, maigre, et a été d'ailleurs ordinairement ; bien portant. Occupant une position importante d'ans la politique, il mit beaucoup de passion | dans l'exercice de ses hautes fonctions; ayant dû soutenir à la Chambre une lutte incessante et \ passionnée contre l'opposition, il dut se retirer i en face d'elle et rentrer dans la vie privée. C'est
à la suite de ces circonstances qu'une névrose s'est déclarée avec les caractères suivants :
D'abord difficulté et bientôt impossibilité de se soumettre à quelque travail intellectuel que ce fût; toute pensée qui exigeait une contention d'esprit quelconque dut être écartée. S'efforçait-il de résister ou de surmonter cette fatigue intellectuelle, des douleurs vives lui survenaient dans la tête ; il était pris en même temps de vertiges au point de ne pouvoir rester debout ; quelquefois même, pendant la station ou la marche, il titubait ^i était pris d'un sentiment d'ivresse. Cet état était accompagné de grandes oppressions et de troubles cardiaques (palpitations).
A mesure que cet état s'aggrava, V irritabilité du malade devint extrême; aucun bruit ne pouvait être supporté, et c'était surtout la musique qui éveillait des sensations douloureuses dans les oreilles avec bourdonnements et exerçait une influence sur son moral au point de lui faire verser des larmes; la lumière le fatiguait également, et il recherchait constamment Y obscurité.
Tel était l'état du malade lorsqu'il vint me consulter, et. me demander si l'application de l'électricité pourrait lui apporter quelque soulagement, disant qu'il avait épuisé en vain, jusque-là, tous les moyens thérapeutiques connus; je lui ai ré-
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pondu négativement. Mais, persuadé que les circonstances politiques dans lesquelles il s'était trouvé étaient la cause principale de sa maladie, je lui conseillai de sortir de Paris, de se distraire par le voyage, et lorsque ses forces lui permettraient, de fatiguer le corps par des marches prolongées autant que possible, et de préférence dans des pays montagneux. Depuis lors je n'ai plus revu le malade, mais j*ai appris, quelques années plus tard, qu'il avait suivi mon conseil, et que sa santé habituelle lui est revenue au point de pouvoir jouer un certain rôle politique depuis les derniers événements.
Observation XXXVII.
(Recueillie à la Charité, salle Sainte-Anne, w* 25).
Madame ***, âgée de quarante ans et sans antécédents héréditaires névropathiques, mais elle était elle-même sujette à des attaques d'hystérie qui, depuis douze ans, ont complètement cessé. Madame *** a toute sa vie eu des cauchemars poussés quelquefois jusqu'au somnambulisme.
Il y a environ trois ans que la malade, qui ne buvait jamais de vin ni de liqueur, mais qui prenait du café avec excès, se sentait un jour comme en état d* ivresse ; en même temps se déclarait des ver-
tiges et de la titubation dans la marche, des palpitations extrêmement violentes, presque continues, et des ù'oubles très-marqués de la vue (brouillards blancs devant les yeux). Ces accidents, qui s'apaisèrent d'abord un peu, s'aggravèrent ensuite au siège de Strasbourg, pendant lequel la malade avait été dans cette ville ; à part les émotions subies par les événements de la guerre, Madame *** était obligée de veiller et de passer une grande partie des nuits au travail pour subvenir à son existence, son alimentation, en outre, était insuffisante, mais elle prit beaucoup de café pour surmonter le sommeil et se donner une activité factice. A ces causes de surexcitation s'ajoutait plus tard Témotion causée par la mort d'un proche parent, tué dans la guerre.
C'est à la suite de toutes ces impressions que les accidents nerveux s'accentuèrent très-considérablement.
Aux phénomènes cérébraux déjà énumérés, et qui devinrent particulièreiûent intenses, s'ajoutèrent des conceptions perverties conscientes^ et la malade qui, devenue incapable d'une occupation quelconque; a été obligée de se faire admettre à l'hôpital, nous dit qu'il s'est produit dans sa tête quelque chose de très- pénible, mais d'indéfinissable : «Quelquefois, dit-elle, il me semble n'être pas
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moî-même, ou bien je me croîs plongée dans un rêve continuel. » Hypercousie considérable; en même temps, bourdonnements d'oreille; photophobie peu prononcée.
Insomnie^ grande irritabilité^ envie de pleurer ^ tristesse constante, antipathies non motivées, idées de suicide dans l'exécution desquels la malade dit être arrêtée seulement par la peur de la souffrance.
Digestions quelquefois troublées.
La malade est pâle, très-maigre et a l'aspect d'une mélancolique; son intelligence est nette, elle répond avec la plus grande précision à toutes les questions qui lui sont adressées et, tout en étant incapable de lire ou de fixer son esprit avec quelque suite sur un sujet quelconque, il ne s'est jamais manifesté la moindre aberration intellectuelle.
Elle est en observation à la Charité depuis quelques semaines. M. Peter, chef du service, en suppléance de M. Sée, a prescrit la médication antispasmodique.
Observation XXXVIII.
M. *** appartient à une famille dans laquelle les maladies nerveuses sont fréquentes. Pendant toute son enfance, il a eu des cauchemars durant l'été ; l'anxiété causée par cet état était telle qu'il
refusait souvent de se coucher. Fièvre intermittente avec céphalalgie extrêmement intense et délire pendant Taccès, vers Tâge de dix-sept ans; guéris par les anti périodiques , les maux de tête revinrent cependant très-fréquemment d*abord, plus rarement ensuite, avec une extrême violence
et pendant toute la vie.
Vers Tâge de dix-neuf ans, le malade semblait
dépérir sans cause appréciable; un séjour en Italie^ répété les années suivantes, lui rendit la santé; à partir de ce moment, M. *** fut bien portant jusqu'à Tâge de trente-trois ans.
A la suite de travaux intellectuels extrêmement fatigants qui, pendant plusieurs mois, avaient nécessité des veilles fréquentes, M. ***, qui depuis quelque temps se plaignait de névralgies (sciatique, pleurodynie), fut pris un jour, tout d'un coup en lisant, de bourdonnements cC oreille^ de lueurs devant les yeux et de vertige. Aussitôt il dut cesser la lecture, n'en pouvant pas saisir le sens. En se mettant debout, il eut des palpitations avec anxiété précordiale j et il dut en même temps s'appuyer sur les meubles de sa chambre pour ne pas tomber; dès ce premier moment la marche était difficile par le fait du vertige, qui, permanent pendant bi^n des mois, devînt ensuite intermittent, mais ne céda complètement qu'après deux ans et demi révolus.
Les premières nuits qui suivirent la brusque invasion de la maladie, furent sans sommeil ; pendant bien des mois encore, le malade ne put dormir plus de quelques minutes de suite : à peine assoupi, il était réveillé par d'horribles cauchemars avec anxiété, palpitations (sans sueurs); la crainte de s'endormir devint même telle que le malade fit tous ses efforts pour se tenir éveillé. C'est cette vivacité des rêves pénibles qui lui fît repousser, après les premières tentatives mal réussies, la. médication narcotique.
Lorsque, après plusieurs nuits, le sommeil devint plus durable, les apparitions n'en continuèrent pas moins et persistèrent pendant toute la durée de la maladie, même lorsque, vers le déclin, à l'insomnie succédait la somnolence.
Le symptôme dominant du début était le vertige. Le malade pendant plusieurs mois ne put marcher à pas lents, mais il put courir pendant quelques instants sous condition de s'arrêter brusquement dès qu'il arrivait au but.
Aux bourdonnements d'oreille s'ajoutait une perturbation auditive qui empêchait le malade de reconnaître la nature et la provenance des sons, sa propre voix lui semblait étrange, il en était de même de celle de ses interlocuteurs ; il y avait en même temps de Y hyperesthésie auditive qui contrai-
gnaît M. *** à se boucher les oreilles avec du coton et d'éviter soigneusement tout bruit , .dans la mesure du possible.
L'hyperesthésie s'étendit d'ailleurs à tous les sens, la photophobie était extrêmement accentuée; la sensibilité de la peav (surtout à la région épigastrique) était telle que le contact de la chemise ne put être supporté;. ï^q odeurs impressionnaient tout aussi péniblement; aucune altération du goût.
Environ 15 jours après le début des accidents, survinrent des lipothymies qui étaient constantes ; le malade croyait sans cesse perdre connaissance, et à cette sensation s^ajoutait une grande anxiété, de la douleur précordiale avec dyspnée et strangulation. Ces phénomènes qui duraient toute la journée, cessèrent pendant la nuit. Il n'en était pas de même des palpitations qui se présentaient à toute heure sans cause appréciable, mais aussi à la suite des moindres mouvements ou des impressions morales les plus insignifiantes.
Toute occupation devint impossible ; le malade ne put lire une page ni tracer quelques mots sans eflbrt suivi de lassitude. A cette impuissance intellectuelle s'ajoutait bientôt F impuissance physique : non-seulement la locomotion était gênée par le fait du vertige, mais le malade devint si faible qu'il put
à peine faire quelques pas, même lorsque le vertige était moindre.
Le soir venu, à l'affaissement de la journée succédait quelquefois l'excitation. M.***, qui s'était isolé complètement, redevenait alors sociable etcommunicatif, mais cet état n'était pas durable ; les accidents augmentant toujours d'intensité, la tristesse devint permanente, et M. ***, sauf la personne qui lui donnait des soins immédiats, ne tolérait plus qui que ce fût auprès de lui.
Les premières semaines d'insomnie furent suivies de sensation de rêve, de vide et d ivresse; « il m'a semblé, dit M. ***, dans la première partie de la journée que je rêvais constamment et j'eus de grands efforts à faire pour distinguer les apparitions de mes rêves, du monde réel. Je perdis quelquefois jusqu'à la notion de ma propre existence, je me sentais si complètement changé qu'il me semblait être devenu un autre. Cette pensée s'imposait constamment à moi sans que cependant j 'aie oublié une seule fois qu'elle était illusoire. »
« Je sentais bien que mon intelligence était in-^ tacte, que mes sens seuls étaient pervertis et me donnaient une notion fausse sur ce qui m'entourait ; c'était une lutte incessante entre les impressions involontaires et mon jugement. Vers le soir, le sentiment de rêve se transformait, j'étais litté-
m NÉVROPATHIÉ
ralement ivre et cependant je ne buvais que de Teau pure. »
« Le trouble de ma vue était plus accentué le soir à la lumière artificielle que dans la journée; il est vrai que le jour j'évitais la lumière qui m'é-^ tourdissait et augmentait mon vertige; je ne vis jamais les objets doubles, mais l'aspect du monde extérieur avait changé. Je peux, jusqu'à un certain point, trouver des comparaisons à mon trouble visuel; il me rappela l'aspect des objets vus à travers des verres à concavité très-prononcée, ou bien encore l'aspect que prennent les objets lorsque on regarde, à côté d'un poêle en fonte très-fortement chauffé, à travers la couche d'air chaud qui semble être en vibration : le trouble de ma vue se rapprocherait d'un mélange de ces deux impressions. »
« Quant aux troubles de l'ouïe, ils étaient encore plus prononcés : je ne reconnaissais pas le lieu de provenance des sons, et non-seulement la voix des interlocuteurs, mais même ma propre voix me semblait venir de très-loin : toutes mes impressions étaient si étranges que j'étais constamment étonné. Très-souvent il me semblait que ma tête n'adhérait pas au corps et il en était constamment de même pour mes jambes qui semblaient se mouvoir sans intervention de ma volonté : je reconnaissais cependant parfaitement la forme des objets au
toucher, je sentais nettement le sol en marchant. »
« Avec les bourdonnements d'oreille , qui par moments devenaient très-intenses, coïncidaient des étourdissements tels que pendant quelques instants je perdis complètement la notion du monde extérieur. »
« La mémoire des faits n'était pas affaiblie, mais il m'était très-souvent difficile, quant aux souvenirs récents, de distinguer les apparitions de mes rêves des faits réels. »
« Quant à la mémoire locale, elle était profondément affaiblie, mais je suis certain que cet état était imputable aux troubles de ma vue ; j'étais obligé de réfléchir longtemps pour reconnaître les endroits quej'ai fréquentés et, lorsqueje m'écartais de mon chemin ordinaire, il me devenait à peu près impossible de m 'orienter , à un tel point que tout ce que je voyais me semblait étrange et insolite. »
C'est, environ quatre mois après le début des accidents, que la sensation précordiale devint plus intense, et bientôt survinrent de véritables accès A' angine de poitrine ; ces accès se répétaient plusieurs fois dans la journée avec une violence excessive; ils étaient moins fréquents la nuit. La douleur était telle que le malade, qui connaissait tout le danger de cette pratique, faisait à l'approche de l'accès des inhalations de chloroforme jusqu'à
anesthésie. Soit qu'il fût couché dans son lit, soit qu'il fût debout ou en voiture, il se procura Tanesthésie jusqu'à sommeil complet. Rien ne put le dissuader de cette pratique. Le chloroforme, remplacé par l'opium pendant quelque temps, fut repris lorsque les doses très-élevées du narcotique avaient été trouvées inefficaces. Le malade avala une fois jusqu'à 5 et 6 grammes de laudanum de Rousseau sans que la douleur fût cependant notablement apaisée. Les antispasmodiques furent administrés ensuite, à de très-hautes doses, (une fois, ce malade prit d'un trait tout le contenu d'une boite, c'est-à-dire 44 grammes d'extrait de valériane pour se procurer du soulagement).
Les accès d'angine de poitrine n'étaient accompagnés que d'un faible degré de dyspnée^ la douleur était de beaucoup le symptôme dominant; elle commençait par la strangulation et s^étendait rapidement vers toute la région précordiale, mais son maximum d'intensité fut rapporté au niveau de la base du cœur. De tous les malades que nous ayons observés, c'est chez M. ***que ce symptôme fut le plus accusé : l'intensité de l'accès ne cédait en rien à celle qu'on observe dans les maladies: organiques du cœur et qui produisent la mort; et cependant, l'auscultation la plus attentive ne révélait rien. Les accès s'amendèrent un peu après
cinq mois, mais le cœur resta très-douloureux encore pendant bien longtemps. Il en était de même du bras et de la main gauches. Ce n'est qu^après deux ans révolus qu'il y eut des rémissions de plusieurs jours, mais même au déclin de la maladie , et lorsque tous les accidents avaient presque complètement disparu, la douleur du cœur se manifestait encore de temps en temps.
Pendant la plus grande intensité des accès, M. *** eut souvent des pensées de suicide, mais ces idées ne se représentèrent plus dès que Tétat s'améliora.
Coïncidant avec l'apaisement de l'angine de poitrine, apparut la sciatique dont le malade avait souffert au début et avant l'invasion de la maladie. Nous conseillâmes des bains prolongés dont M. *** se trouva si bien qu'il ne voulut plus sortir de l'eau de toute la journée. Ces bains, qui le guérirent de la sciatique, procurèrent aussi un soulagement inattendu : l'irritabilité, l'énervément du malade se trouvaient apaisés, aussi, pendant environ deux mois, il prit des bains de 15 à 18 heures par jour, et revint ensuite à cette pratique chaque fois qu'il était plus souffrant.
C'est sur ces entrefaites que M. ***, sur mon conseil, fut transporté à l'établissement de Bellevue (juin 1870) où il subit un traitement hydrothéra-
pique pendant environ trois mois avec un succès incontestable. L'amélioration n'était cependant que relative, et lorsque, obligé de quitter cet endroit par les événements de la guerre, le malade se rendit à Divonne, il eut là dans les premiers temps une rechute assez marquée à laquelle la température extrêmement basse des eaux deDivonne(6'centigp.) n'était probablement pas étrangère. Le traitement n'en fut pas moins continué avec persévérance (piscine, drap mouillé, bain de siège froid à eau courante, alimentation lactée) et l'amélioration qui se manifesta de nouveau ne se démentit plus.
En quittant l'établissement* hydrothérapique de Divonne, après sept mois de séjour, M. *** n'eut presque plus de vertige, et les accidents cardiaques avaient aussi notablement diminué; les nuits étaient encore agitées, mais les insomnies avaient cessé d'être prolongées; les névralgies avaient presque complètement disparu, l'hyperesthésie sensorielle s'était considérablement amendée, les aptitudes intellectuelles revinrent complètement, M. *** redevint sociable, et put aussi se livrer à quelques occupations intellectuelles.
C'est à ce moment qu'il rédigea lui-même, avec les détails les plus minutieux, l'histoire de sa maladie dont nous donnons ici un extrait.
Pendant dix- huit mois encore, M. *** suivit nos
prescriptions habituelles pour le régime et l'usage de médicaments, en même temps qu'il alternait l'hydrothérapie proprement dite avec l'usage des bains froids à eau courante ; il passait les saisons chaudes sur les hauteurs de la Suisse et du Tyrol, l'hiver en Italie et dans le midi de la France, et trois ans après le début des accidents, M. *** était complètement guéri.