LA CONTRACTILITÉ
Lorsqu'on embrasse d'un coup d'œil général l'ensemble des phénomènes dont nous nous occupons, on est frappé de l'analogie qu'ils offrent avec ceux d'un individu ayant éprouvé une émotion d'une extrême violence, à cela près que ceux-ci sont fugitifs. Une impression vive fait pâlir ou rougir les individus dits nerveux, sans que nous puissions déterminer en vertu de quelle raison les uns pâlissent et les autres rougissent, mais il s'agit certainement chaque fois de contraction ou de paralysie des vaisseaux de la face; or, ce qui se passe pour la circulation périphérique de la face a incontestablement lieu aussi pour les centres nerveux, et ces mêmes individus pâlissent ou rougissent de leur cerveau et de leur moelle. Il est d'exemple vulgaire qu'une frayeur vive produit instantanément tous les troubles de l'intelligence et de la locomotion qui caractérisent soit l'hypérémie, soit l'anémie des centres nerveux. Qui ne
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reconnaîtra au récit suivant, que j'emprunte à un acteur, un état passager que Ton rencontre très-fréquemment et qui n'est autre chose qu'un état démotion dont les effets se localisent dans les centres nerveux? a Lorsque, dit cet artiste, j'entrai pour la première fois en scène, je fus pris de palpitations avec sensation de strangulation et tendance à la défaillance. J'eus en même temps des bourdonnements d'oreille, des lueurs devant les yeux et tout tournait autour de moi. Je pus cependant prononcer quelques phrases, mais ma voixme paraissait toute changée; il me semblait que ce n'était pas moi-même qui parlais, et la voix des autres acteurs sur la scène m'étourdissait à un tel point que je ne pus comprendre ce qu'ils disaient. N'ayant que quelques phrases à prononcer, je me retirai; mais j'étais comme ivre pendant un certain temps encore. Une faiblesse excessive s'était emparée de moi et je me sentais littéralement anéanti. Tous ces symptômes disparurent dans le cours de la soirée et ne se reproduisirent plus. » Comment ne pas reconnaître dans ce récit l'état d'émotion ou, comme on l'a appelé, Vétonnement (apoplexie nerveuse de quelques auteurs) qui se produit très-souvent sur des individus impressionnables et que tout le monde a observé un certain nombre de fois sur soi-même ou sur autrui ? Or,
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il me semble impossible de ne pas admettre que ce qui se passe à ce moment est dû à un resserrement vasculaire considérable dans les centres nerveux, resserrement à la suite duquel l'individu ému a pâli de l'encéphale et de la moelle, comme il a pâli du visage. Il est alors atteint d'une ischémie active ou fonctionnelle des centres nerveux, très-fugitive, il est vrai, mais qui n'en provoque pas moins, pendant les quelques instants de sa durée, les symptômes d'une anémie poussée à son extrême limite. Qu'on veuille bien maintenant comparer cet état passager à celui de notre malade (obs. I) de la forme aiguë, et l'on ne pourra méconnaître que chez les deux individus il n'y a qu'une différence de durée dans les accidents ; or, la durée des phénomènes nerveux dus à l'excitation est un élément des plus importants, car sous son influence naissent des symptômes nouveaux qui ne sont cependant que la résultante des premiers apparus. Lorsque aux premiers phénomènes morbides s'ajoute l'insomnie prolongée, dont la sensation de rêve et d'ivresse, l'irritabilité générale, rhyperesthésie et les perturbations persistantes de tous les sens, et tant d'autres troubles que j'ai signalés, sont les expressions les plus immédiates, le malade est conduit vers la forme chronique et grave de la maladie.
Il me semble donc incontestable que les symptômes si multiples qu'offrent en plus nos malades de la forme grave, se rattachent surtout, sinon exclusivement, à la durée et aussi à l'intensité des accidents les premiers apparus.
Quant aux troubles du sommeil examinés isolément, je ne pourrais pas les rattacher au fait même de l'anémie cérébrale; je serai même porté à admettre que la déplétion du cerveau devrait plutôt produire de la somnolence, et cette somnolence existe, en effet, je l'ai dit, à une certaine période de la maladie ; mais pendant la plus grande durée de la névrose c'est à l'excitation directe de la cellule cérébrale que j'attribue l'insomnie et la vivacité des rêves qui amènent des réveils incessants avec palpitations, etc.
L'excitation et l'ischémie des centres nerveux admises , il m'a semblé nécessaire d'essayer sur cet immense terrain des délimitations plus précises, et d'établir, d'après les symptômes observés, quelles sont les parties des centres nerveux impliquées dans la névropathie cérébro-cardiaque, et quelles sont celles qui restent indemnes. Envisagé à ce point de vue, mon sujet tendrait à me placer sur le terrain peu solide de la localisation des fonctions de l'encéphale et de la moelle, si je ne m'enfermais rigoureusement dans les limites
que m'ont tracées les faits, tels que je les ai vus et décrits. Ici , comme il y a un instant lorsque je reconnus l'existence même d'une ischémie dans les centres nerveux, je ne possède pas de preuves anatomo-pathologiques matérielles constatables et constatées à l'appui de la localisation de cette ischémie, mais j'aurai constamment soin de n'établir mes inductions que sur des données physiologiques précises et en elles-mêmes incontestables.
Ayant suffisamment insisté sur ce fait, que tous les sens sont troublés dans la névropathie cérébrocardiaque, la localisation qui consiste à rattacher ces troubles fonctionnels à la partie de l'encéphale, oh, a lieu l'élaboration des impressions sensorielles, me semble d'une logique nécessaire.
La physiologie expérimentale, muette ou à peu près sur la grande question de la production de l'intelligence, nous enseigne cependant le mécanisme de la perception des images sensorielles. Les impressions sont recueillies à la périphérie par des nerfs sensitifs d'ordres divers, ces nerfs les transmettent au mésocéphale, directement quant aux nerfs crâniens , indirectement en passant par la moelle s'il s'agit des nerfs de la sensibilité générale; c'est au niveau du mésocéphale que l'impression estsenlie^ sensation brute, non consciente,
mais qui, à son tour, va être conduite à travers les corps opto-striés (appareil de conjonction) jusqu'à la couche corticale ou substance grise des hémisphères cérébraux : c'est dans ces organes qu'a lieu la sensation consciente, Yidéation des impressions sensorielles, c'est-à-dire la conception des images. En d'autres termes, pour que l'image consciente puisse se produire, l'incitation venant du dehors traverse plusieurs départements du système nerveux : l'expansion périphérique du nerf sensoriel, organe d'impression; le nerf lui-même, organe de conduction; le mésocéphale, siège de la sensation brute; la masse opto-striée, organe de transmission; la couche corticale de l'hémisphère, organe de conception.
Dans la névropathie cérébro-cardiaque y a-t-îl un ou plusieurs de ces appareils qui sont frappés? Voilà étroitement limitée la question que nous avons à nous poser.
11 résulte pour moi de l'analyse attentive des phénomènes observés sur nos malades que les impressions sensorielles, recueillies et transmises normalement, sont toujours perverties au point d'origine des nerfs dévolus à la sensibilité générale ou spéciale. C'est au niveau du mésocéphale, siège de la perception brute, que je rapporte les troubles profonds en vertu desquels le malade
a des sensations confuses et erronées sur le monde extérieur. Ce qui prouve que Torgane de la sensation consciente n'est pas troublé, c'est que ce même individu se rend compte de la fausseté de ses sensations brutes et que sa conscience les rectifie sans cesse : ses conceptions sont restées normales. Il est vrai que dans quelques cas — les plus graves — les sensations sont si profondément perverties, si différentes de celles de la vie normale, que le malade conçoit des doutes sur la réalité des choses qui l'entourent, voire même sur l'identité de sa propre personne ; mais sa mémoire et son jugement étant restés debout, il se rappelle ses sensations exactes, les compare et comprend qu'il est en proie à des illusions multiples et incessantes : voilà ce qui différencie ce malade de l'aliéné, car chez celui-ci, que les sensations soient justes ou fausses, les conceptions sont toujours troublées. J'ai montré que les sens sont frappés : 1** d'hyperesthésie; T de perversions multiples. J'ai montré que le vertige et les étourdissements sont liés aux changements survenus dans la perception des images, et que les troubles d'équilibre sont, à leur tour, la suite immédiate de l'état vertigineux. Voilà donc un grand nombre des principaux symptômes directement liés aux troubles des sens, ces troubles eux-mêmes rapportés au siège d'origine
des nerfs sensoriels, le mésocéphale ; c'est donc à cette partie du centre nerveux que nous devons surtout rapporter et l'excitation et l'anémie qui résultent de l'excitation. Et ce qui vient à l'appui de cette localisation c'est qu'à côté des nerfs sensoriels spéciaux, les nerfs sensitifs crâniens, qui ont la même origine, sont impliqués dans les mêmes troubles : aux cinquième et neuvième paires se rapportent les troubles de la gustation, à la première des deux, les névralgies multiples de la tête, frontales, sus- et sous-orbitaires, maxillaires et auriculaires; c'est l'excitation morbide de la dixième paire qui fait ndtre l'angine de poitrine (plexus cardiaque), la sensation de strangulation (laryngé supérieur), la dyspnée et les troubles de l'estomac.
Quant aux palpitations, elles ne peuvent être dues qu^à l'excitation du grand sympathique, dont j'ai, il y a un instant, étudié longuement l'action sur la circulation, mais il est probable que le pneumogastrique a une part d'action dans les lipothymies par la tendance à la diastole que produit son excitation.
Il est remarquable que sur un point de l'encéphale relativement aussi limité, et qui est le lieu d'origine des nerfs sensitifs, mixtes et moteurs, ces derniers ne soient jamais atteints.
Cette espèce de sélection morbide n'est étrange qu'en apparence; elle n'est en vérité ni insolite ni exceptionnelle, et elle vient au contraire confirmer une des plus belles conquêtes de la physiologie expérimentale. Car, pour que le défaut de sang puisse produire une action sur les nerfs sensitifs^ il faut qu'il se soit produit à Y extrémité centrale des nerfs; mais c'est à Y extrémité périphérique que doit se produire l'ischémie, pour que l'action ait lieu sur les nerfs moteurs^ à moins d'action réflexe. (Voy. Cours de M. Claude Bernard recueillis et résumés par Kris-*haber. In Gaz, Hebdom. 1869). C'est ainsi que je m'explique ce fait d'apparence insolite que primitivement les nerfs sensitifs sont seuls frappés dans l'afPection que je décris^ et c'est ainsi de même que je suis conduit à considérer les paralysies et les parésies qui s'y produisent comme de nature réflexe. Dans ce dernier ordre ne rentrent cependant pas les titubations dues aux vertiges et à la perturbation de la sensibilité musculaire.
Si le siège principal des troubles doit être rapporté au mésocéphale, les phénomènes d'ordre psychique, tels que la suractivité intellectuelle suivie d'apathie, la tristesse poussée parfois jusqu'aux idées de suicide^ et même les troubles du sommeil, appartiennent à l'excitation des cellules cérébrales de la substance corticale des hémisphè-
res. Je n'essayerai pas la localisation des territoires cellulaires impliqués dans ces troublés ; mais, ce qui est incontestable, c'est que certaines aptitudes isolées sont seules atteintes et que les facultés les plus élevées de l'animalité, celles de rintelligence proprement dite, restent intactes dans leur essence.
En dehors de Thyperesthésie et des névralgies crâniennes, j'ai signalé l'hyperesthésie cutanée et les névralgies des branches du plexus brachial et sacré, les myosalgies et les arthralgies multiples correspondantes. Sans soulever cette question controversée, à savoir, si la moelle est le siège de sensations complètement autonomes, il est toujours incontestable qu'elle est non-seulement con-r ductrice des impressions sensitives, mais qu'elle est certainement aussi le réceptacle de ces impressions à l'incitation desquelles elle répond indé^ pendamment. Je suis enclin à admettre que dans la névropathie cérébro-cardiaque l'excitation et J'anémie ont porté sur la moelle au même titre que sur certains départements de l'encéphale en subissant le même mécanisme dans la production des phénomènes morbides.
Voici comment je résumerai ma physiologie pathologique : excitation du systèn^e nerveux central, cérébro-spinal et vaso-moteur, d'où suractivité
morbide; les nerfs vaso-moteurs produisent la contraction des petits vaisseaux, leur rétrécissement et l'ischémie consécutive de certains départements des centres nerveux^ d'où encore nutrition insuffisante et épuisement ; mais Tanémie et l'épuisement engendrent à leur tour l'excitation : le cercle vicieux pathogénique se trouve constitué et les accidents deviennent continus^ aux oscillations près, qui sont le caractère essentiel de tout trouble fonctionnel.
Étiologie.
Vétiologie de la névropathie cérébro-cardiaque peut être exposée très-brièvement; il suffit de jeter un coup d'œil sur l'ensemble des observations pour reconnaître qu'il s'agît toujours d'individus de tempéraments dits nerveux. Un grand nombre accusent des antécédents névropathiques se rapportant à leur famille ou à eux-mêmes. Ces antécédents doivent se présenter plus souvent que je n'ai pu les indiquer dans mes observations, car personne n'ignore combien il est difficile d'obtenir des aveux d'une certaine nature.
Les causes efficientes sont presque toujours, au dire des malades, des émotions très-vives et souvent répétées, dans lesquelles les impressions tristes dominent. Dans quelques cas, ce sont des tra-
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vaux intellectuels très-fatigants et qui exigeaient une grande contention d'esprit, et des veilles prolongées imposées volontairement et obtenues artificiellement par des boissons excitantes ; d'autres fois, mais beaucoup plus rarement, les malades avouaient des excès vénériens. Je n'ai observé que rarement les excès alcooliques ; mais par contre il faut plus souvent faire entrer en ligne de compte l'abus du tabac, du café et du thé.
Assez souvent toutes ces causes déterminantes, ou la plupart d'entre elles, se sont trouvées réunies. Je reviendrai sur ce sujet en parlant du traitement.