PHYSIOLOGIE PATHOLOGIQUE
Il ne sera pas donné, dans ce chapitre, d'explications de la plupart des symptômes dont on vient de lire la description. Tout l'intérêt de l'affection que nous décrivons réside dans son siège. Le développement à la région cervicale d'une pachyméningite chronique nous a paru avoirune importante clinique assez grande pour justifier une monographie sur ce point. Mais si la symptomatologie se trouve modifiée, il n'en est pas de même de la phj^siologie pathologique, nous n'avons rien à ajouter à ce qui est publié relativement aux troubles trophiques des muscles, ou de la peau, ni sur la cause de la paralj^sie, etc. Toutefois, nous dési ■ rons rapprocher quelques particularités anatomiques mentionnées précédemment, et certains phénomènes que l'on peut observer chez les sujets atteints de pachyméningite hypertrophique cervicale.
Il n'est pas très-rare d'observer, au milieu du foyer de myélite, de petits îlots de substance blanche ou de substance grise, presque complètement sains et entourés de toutes parts par un tissu fortement altéré. Lorsqu'on a ce fait sous les yeux, on s'étonne de ce que l'inflammation qui a été assez vive pour détruire com plètement le tissu nerveux avoisinant, ne se soit pas également emparé de ces îlots.
Pour ce qui est de la substance grise, nous ne donnerons aucune explication et nous ne ferons aucune hypothèse. Nous dirons seulement que, sur une préparation où cette particularité existait, le petit îlot était formé exclusivement par le noyau externe des cellules nerveuses de la corne antérieure, et il était complète-
ment encadré de tissu fibroïde. D'un autre côté, on sait que, dans la paralysie infantile, la lésion a une tendance à procéder par noyaux, et sur une coupe faite à la région lombaire ou à la région cervicale, on pourra voir un noyau unique complètement sain, pendant que les deux noyaux voisins auront entièrement disparu. On est porté à croire que ces accumulations de cellules qui constituent les noyaux occupent des districts isolés jusqu'à un certain point des tissus environnants et ayant des limites capables d'opposer une certaine résistance à l'inflammation.
Dans la substance blanche, ces îlots sont également encadrés de tissu fibroïde. Ils sont constitués par des tubes nerveux sains que sépare un réticulum de tissu conjonctif épaissi. Ils ont été signalés plusieurs fois, mais on n'a pas donné d'explication jusqu'à ce jour de leur intégrité au milieu d'un tissu malade. Il est difficile d'admettre que l'inflammation qui a amené la destruction des tabès nerveux voisins, et qui a produit l'épaississement dutissu conjonctif qui sépare les tubes nerveux actuellement sains, ait respecté complètement ces derniers. Or, l'on sait que M. Michaud a démontre dans l'important travail que nous avons déjà cité plusieurs fois, que, dans la moelle, les tubes nerveux pouvaient être le siège d'une dégénération granuleuse comme les nerfs périphériques, et qu'ils pouvaient revenir ensuite à leur état normal, et qu'alors il ne restait plus d'autre altération qu'une prolifération plus ou moins prononcée du tissu conjonctif réticu- Jaire. C'est précisément dans des foyers de myélite chronique par propagation ou par compression que ce fait a été observé. Nous pensons que c'est par une
régénération analogue qu'il faut expliquer les petits îlots de tubes nerveux sains dont il est ici question, dans les points où la sclérose a été moins intense.
On a pu aussi être étonné de voir que dans l'observation de C... (obs. I), les racines nerveuses traversaient la dure-mère dans le point où elle est le plus épaissie et qu'elles étaient constituées par des tubes normaux. Il y a lieu de répéter, à propos d'elles, ce qui vient d'être dit au sujet des tubes nerveux de la moelle, ainsi qu'à propos des nerfs périphériques.
Nous avions été plusieurs fois surpris de trouver des tubes nerveux sains, dans de petits nerfs se rendant à des muscles complètement atrophiés. Mais les dernières expériences de M. Vulpian (1) sur la destruction complète et sur la régénération intégrale du contenu des gaines de SchM^ann nous ont fait penser que chez l'homme il pourrait bien se passer des phénomènes analogues à ceux observés chez les animaux.
Voilà les particularités anatomiques cjue nous voulions signaler, et voici les phénomènes cliniques qui peuvent s'y rattacher.
On a vu dans l'observation IV, chez la nommée A..., qu'en 1868 les deux membres supérieurs étaient paralysés, complètement à droite et presque complètement à gauche. Les muscles des avant-bras, et surtout des mains s'étaient atrophiés à un haut degré. La malade était depuis deux ans environ dans cet état lorsqu'à la suite de quelques douleurs et de quelques phénomènes convulsifs, la motilité reparut
(I; Vulpian. Recherches relatives à l'influence des lésions traumatiquC'S des nerfs sur les propriétés physiologiques et la structure des muscles, in Arch. de phrjsiolocjic^ 1872.
d'abord dans le bras droit, puis l'année suivante dans le bras gauche. Elle put se servir de ses deux mains pour manger, faire de la charpie, etc. En même temps, les masses musculaires qui avaient disparu se dessinaient de nouveau sous les téguments, à tel point qu'il ne peut pas être douteux qu'il se soit produit là une régénération du tissu musculaire.
Il est facile, avec les opinions que nous venons d'émettre, d'expliquer cette période d'amélioration. Lorsqu'un nerf est comprimé dans son trajet ou lorsque le noyau cellulaire c|ui lui donne naissance est fortement altéré, les tubes nerveux moteurs subissent la dégénération granuleuse, depuis le point lésé, comprimé.ou détruit, jusqu'à sa terminaison dans l'épaisseur du muscle. Au bout d'un temps variable, et suivant des circonstances multiples qui ne sont pas encore précisées, même pour les animaux, ces tubes nerveux, après avoir perdu leur myéline et leur cylindre d'axe, se régénèrent et reprennent leur apparence normale (1). Si alors le centre ganglionnaire, d'oii part le nerf moteur, a conservé son état normal anatomique et physiologique, et que la régénération se soit faite non-seulement dans le bout périphérique du nerf, mais aussi dans le point primitivement lésé, comprimé ou emflammé, on voit alors la paralysie cesser et les fibres qui persistent dans les muscles altérés nonseulement recouvrer leur motilité volontaire, mais devenir le centre d'une régénération du muscle.
C'est là l'explication que nous proposons pour les
(1) M. Vulpian a professé la même opinion à propos de la paralysie infantile dans son cours de 1870, à la Faculté, et dans une communication faite à la Société de biologie en octobre J8T1. {Gaz. méd. de Paris, n» 1, 1873).
phénomènes heureux observés chez la femme A..., et qui noiis permettent d'admettre l'existence, chez certains malades, d'une troisième période clinique, la période de réparation, différant de la période douloureuse et de la période de paralysie et d^ atrophie en ce qu'elle est loin d'être constante.
En terminant ce chapitre, nous ferons remarquer que l'attitude spéciale de la main, indiquée plus haut comme habituelle, implique d'une façon générale une paralysie des nerfs cubital et médian et l'intégrité du nerf radial. Il semble résulter delà que les nerfs cubital et médian'^prennent leur origine dans le renflement cervical, tandis qu'au contraire le nerf radial aurait son noyau en dehors de ce point et probablement un peu plus haut, c'est-à-dire dans la portion supérieure de la moelle qui n'est pas habituellement lésée dans la pachyméningite cervicale.