PBEMIÈRE ORIGINE DES QUERELLES ACTUELLES
Je conjure les hommes graves qui voiulront bien me lire de méditer tous les faits que je vais exposer, et de suivre attentivement toutes les vicissitudes véritablement étranges que la question religieuse a subies depuis quelques années parmi nous. II en résultera pour eux, je n'en doute pas , des éclaircissements de la plus haute importance, sans lesquels je crois absolument impossible de juger la situation actuelle.
La liberté d'enseignement peut avec raison être regardée comme le premier anneau de toutes les libertés religieuses : aussi s'est-elle présentée la première dans les questions agitées. Je le constate, ici surtout, comme un fait qui m'oblige à ouvrir cette discussion même par l'histoire de la lutte engagée sur ce grand principe.
Trois fois, h trois époques diverses, la grande question de la lil)(Mté d'enseignement a été soumise à la discussion des pouvoirs législatifs; et par une fatalité vraiment étrange, les projets de loi successivement présentés sont devenus d'autant moins favorables à la liberté qu'on s'éloignait davantage de i83o, comme si le temps pouvait diminuer le poids d'un serment juré à la face delà Fiance, et la vertu d'une promesse solennellement inscrite au pacte fondamental d'une grande nation.
M. Guizol -Projet de loi de 1836. -Discussion de 1837 à la Chambre des Députés,- Silence de l'épiscopal
Je me hâte de le déclarer, et c'est un hommage que je suis heureux de rendre tout d'abord au projet de loi de i836 et au ministre qui le présenta : M. Guizot , en homme d'Etat , en homme d'honneur, chercha sincèrement à remplir les promesses de la Charte, et à répondre eu quelque chose aux vœux de la liberté.
Et cependant alors on était déjà loin de i83o : les idées d'ordre avaient repris assez d'empire, l'autorité publique était assez affermie pour qu'on ne soupçonnât pas le ministre qui offrait une telle loi de céder à des penchants
OU à des exigences révolutionnaires : les condescendances de ce genre, les sacrifices aux passions du moment n'ont guère jamais été reprochés à M. Guizot, et sont, il le faut dire, assez incompatibles avec la hauteur de son esprit et la trempe de son caractère.
La loi de M. Guizot n'exigeait :
1° Ni déclaration religieuse,
1° Ni certificat d'études,
3° Ni grades pour les professeurs,
4° Ni grades pour les surveillants et maîtres d'études.
5° L'Université n'avait en aucun cas le droit de prononcer contre un chef d'établissement privé la peine de la suspension.
6° L'obligation de suivre les cours universitaires était abolie.
Certes tout cela était important ; et il y avait là, nous avons eu raison de le dire, un effort véritable pour affranchir l'enseignement et réaliser la promesse de la Charte.
1° Ni déclaration religieuse. M. Guizot qui avait présenté la loi , M. Saint-Marc Girardin. M. Dubois ( de la Loire-Inférieure ), tous deux membres du Conseil royal de l'instruction pubhque . et organes de l'Université dans la discussion de 1837, pensaient qu'une loi de liberté ne devait créer ni jjrii^ilége, ni incapacité.
Nous ne considérons que les individus, disaient-ils nous
n'avons point affaire aux associations; nous ne recherchons ni les consciences , ni les opinions : nous déclarons un droit.
a" A7 certificat (Cctudcs. Depuis longtemps on ne les exigeait plus : aussi , ils ne furent pas même admis à l'honneur de la discussion :
Je désirerais savoir si l'on continue encore aujourd'hui d'exiger celte condition ? demanda l'honorable M. Delcspaul. — Cela est tombé en désuétude, répondit M. Saint- Marc Girardin.
3" \i i^nides pour les professeurs. IM. Amilhau .•ip])uyait en ces termes le projet de INI. Guizot :
La (Commission a pensé qu'on devait rechercher d'autres g. nanties. BJle a trouvé, dans l'intérêt des chefs d'établisments, une garantie meilleure. Peut-il entrer dans l'esprit d'auciui de nous qu'un chef d'établissement veuille prendre pour enseigner le latin quelqu'un qui ne le saura pas? L'intérêt du chef d'établissement est la meilleure , la plus sûre des garanties que vous puissiez désirer.
l\ Ni if rades pour les surveillants et maîtres d'études. Je n'ai ici aucune citation à faire : cette incroyable exigence n'était venue dans la pensée de personne , ni du ministre, ni de la Commission, ni de la Chambre; et si quelqu'un eût osé en faire la proposition , je ne doute pas qu'elle n'eut été accueillie par inie réprobation universelle.
Du reste, M. Guizot, en présentant une telle loi, avait donné la clef delà question :
Le principe de la liberté appliqué à l'enseignement est
une des conséquences promises parla Charte. Nous voulons dans leur plénitude et leur sincérité, les conséquences raisonnables de notre révolution.
Il ajoutait avec une noble franchise :
Aux maximes du monopole, nous substituons celles de la concurrence.
Les établissements privés, les institutions et pensions subsistent au soin de l'Université; ils en sont les auxiliaires, les succursales. Désormais, ils seront les libres émules des établissements publics, collèges royaux et communaux. L'État accepte la nécessité, le devoir de soutenir avec succès , avec éclat, une concurrence infatigable. La prééminence des éludes publiques doit remplacer le monopole.
En un mot, ce n'est plus en auxiliaire, mais en rivale, que l'industrie privée peut donner l'instruction secondaire.
C'était là un noble langage : la sincérité des intentions égalait la hauteur de l'intelligence.
Toutefois en présentant une loi libérale, sincère , déjà digne des promesses de la Charte, M. Guizot sentait dans sa conscience, que s'il faisait tout ce qui était possible alors , il ne faisait pas cependant tout ce qui était désirable , tout ce qu'il y avait à faire. Il ajoutait avec autant de bonne foi que de sagesse :
Le temps nous révélera sans doute d'autres questions à résoudre , d'autres réformes à opérer : elles prendront place à leur tour.
C'était probablement pour n'avoir pas accepté ces dernières paroles de M. Guizot, et compris comme lui que le temps seul pouvait donner à la liberté d'instruction tous ses développements
légitimes et la mettre en harmonie avec toutes nos autres libertés, que, malgré la libéralité sincère de cette loi, ini grand nombre d'honorables députés s'en montrèrent peu satisfaits.
Les chefs de l'opposition parlèrent avec force contre le projet du ministre, et les conservateurs eux-mêmes tinrent un sévère langage.
M, de Tracy, incorruptible défenseur de la liberté d'enseignement, on le sait, déclara:
Que le sujet n'avait pas même été indiqué dans la loi.
Il trouva :
Que le projet était mesquin et portail l'empreinte d'un
cachet spécial et étroit que les dispositions relatives à la
liberté d'enseignement étaient en grande partie destructives de cette liberté.
Que c'était tout simplement l'état actuel , c'est-à-dire , le monopole qu'on proposait de conserver.
Il ajoutait enfin :
Je vois avec découragement accumuler un système inouï de précautions , de pénalités, de restrictions et de préventions.
M. Merlin (de rAveyron),en rendant hommage aux dispositions générales du projet de loi , déclarait :
Que le nouveau plan proposé à la Chambre était bien loin de répondre aux progrès du siècle , de remplir les promesses de la Charte, de satisfaire au vœu général de la France.
M. de Sade, dans un discours qui fut inter-
rompu plusieurs fois par les applaudissements unanimes de la Chambre, prononça ces remarquables paroles :
La liberté d'enseignement avait été heureusement stipulée dans les articles que nous ajoutâmes à la Ch;irte , sous l'influence des événements de Juillet: car au train dont vont aujourd'hui les choses, si nous ne l'avions pas obtenue alors, nous pourrions en désespérer en ce moment.
En achevant ce discours, M. de Sade déclara toutefois qu'il voterait pour le projet de loi , parce qu'il promettait au moins la liberté de l'enseignement.
M. de Sade avait compris et accepté la sagesse et la bonne foi des dernières paroles de M. Guizot.
M. Salverte se montra bien plus sévère à l'égard du projet ;
En examinant avec attention le projet de loi, vous voyez qu'il tend surtout, après avoir proclamé le principe de la liberté d'enseignement, à en restreindre singulièrement l'application , et à serrer plus fortement les nœuds qui lient à rUniversité tous les hommes qui veulent se livrer à l'enseignement.
Il ajoutait :
Dans le projet de loi qui vous est soumis , la liberté de l'enseignement est proclamée ; mais observez-le : tous les articles de ce projet, ainsi que je l'ai dit , tendent à soumettre cette liberté à la volonté, à l'opinion de l'Université.
M. de Lamartine se montra mécontent de la loi, déclarant toutefois qu'il voterait pour elle,
et il expliqua cette contradiction apparente dans un magnifique discours :
Il n'y a ni système, ni organisation, ni ensemble , non, il n'y a pas de loi
Et comme ces dures paroles excitaient quelques mouvements au centre de l'assemblée , il ajouta éloquemment :
Mais il Y a plus qu'une loi, il y a un principe jiroclamé par la l(-i,'lslation : il y a ce i,'rancl , ce saint principe de la liberté d'enseignement qui contient toutes les autres : la liberté religieuse d'abord , la liberté politique ensuite ; il y a la propriété d'elle-même restituée à la famille , car la famille ne se possède réellement elle-même que si vous lui reconnaissez le droit de se transmettre , de se perpétuer elle-même dans ses enfants , avec ses mœurs , sa religion , sa foi , ses opinions. (Très- bien ! Très-bien !)
Voilà ce qu'il y a dans ces articles , c'est plus qu'une loi ! (Adhésion.)
Quoi! après sept ans d'attente, après une révolution faite pour obtenir cette liberté d'onscij^ncment , nous irions la rejeter au ministre sincère et courageux qui nous l'offre , et faire penser ainsi à la France et à l'Europe que la sphère de la liberté n'est pas assez large pour nous contenir tous, et que nous ne voulons de liberté que pour nous! Non, Messieurs, ce n'est ]):is possible! Hâtons-nous, malgré ce serment impolilique , malgré ces restrictions plus ou moins gênantes, hâtons-nous de voter la loi. C'est un gage de liberté que tous les partis se donnent involontairement entre vos mains, contre l'intolérance religieuse ou la tyrannie athée , et que plus tard on ne pourra plus nous arracher. (Très-bien! Très-bien!)
M. Charles Dupin disait à son tour :
Ce queje repousse, c'rst le pouvoir absolu de l'Université, c'est celle préroj^ative clespoticpie de rédiger à son yré les piogramnu's et de les ini|)()ser par force aux localités.
Je pourrais iioimiier encore MM. Draut, Arago , Odilon Barrot , Charamaule , Delespaul, Dubois, Dufaure, Delessert, qui tous combattirent plus ou moins eu faveur de la liberté d'enseignement. J'aurai occasion dans le cours de cet écrit de citei- leurs paroles.
Voilà ce que les chefs du libéralisme, ce que des hommes pris dans les divers côtés de la Chambre, mais voulant tous sincèrement la liberté , pensaient et disaient d'un projet de loi incomparablement plus libéral, incomjDarablement plus fidèle à l'esprit de la Charte qu'aucun de ceux dont nous avons depuis entendu parler.
Qu'ont-ils dû dire et penser de cet autre projet de loi, qui, après sept années, vient exiger la déclaration religieuse, le certificat d'études, les grades pour les professeurs , les grades pour les surveillants : d'un projet qui rétablit ia distinction abolie entre les chefs d'institution et les maîtres de pension, qui n'accorde le libre exercice qu'à un petit nombre d'établissements seuls capables de satisfaire aux conditions onéreuses qu'on leur impose : d'un projet où le principe de la liberté d'enseignement n'est proclamé qu'avec regret, qu'avec défiance, comme un principe dangereux , n'est appliqué qu'avec les restrictions et les entraves les plus exorbi-
( 3o) tantes de l'ancien monopole : de ce projet enfin, cent fois plus hostile à la liberté que celui de 1837, tel qu'il fut présenté par le ministre, et tel même (ju'il sortit amendé de la discussion de la Chambre des Députés ?
Je reconnais bien que, pendant le cours de cette grave discussion, plusieurs efforts furent faits par les partisans du monopole universitaire pour ruiner de fond en comble les dispositions libérales de la loi, et tromper ainsi la promesse de la Charte. Mais je sais aussi qu'il y eut des efforts constants faits en sens contraire et presque toujours victorieux;la Chambre s'associa presque toujours par son vote aux généreux défenseurs d'une liberté sage et sincère; et parmi eux, qu'on le remarque bien, ces noms ont ici une grande importance, ce furent toujours M. Guizot, M. Saint-Marc Girardin, M. Dubois (de la Loire-Inférieure), qui se signalèrent par les discours les plus indépendants et les plus forts.
M. Saint-Marc Girardin, s'adressant aux adversaires du projet de loi, les avertissait de prendre garde,
Qiio le principe tic la liberté d'enseignement passant ainsi à travers diverses phases, n'arrivât à la lin de sa carrière singulièrement réduit et amoindri.
M. le Ministre de l'instruction publique , défendant avec force l'esprit libéral de la loi, montrait en même temps qu'il avait donné à l'autorité toutes les garanties désirables.
Il achevait en demandant à la (Chambre de « se garder, par ses amendements, de porter at- « teinte an principe de la loi et au but qu'elle « se propose- »
M. Saint-Marc Girardin disait :
Il est des esprits (jui s'inquiètent quand ils voient qu'on veut maicher sans lisières. Quant à nous, nous n'avons pas eu peur : nous avons voulu que la liberté d'enseignement eut de l'avenir: aurait-elle de l'avenir, si elle était restée emprisonnée? Non! nous avons voulu qu'elle fût libre.
Il y avait bien une certaine brusquerie de naïveté dans cette dernière expression : on s'en étonna alors. Mais on la comprend mieux aujourd'hui, où manifestement on ne veut plus que la liberté soit libre.
M. Saint-Marc Girardin disait encore en combattant un amendement présenté par M. Laurence :
Je vous exhorte, Messieurs, à ne pas adopter ce malheureux amendement; malheureux, parce qu'il détruit l'économie de la loi, son principe, et qu'en vérité, enfuit de liberté d'enseignement, il n'en existe plus.
Enfin le même orateur s'écriait :
Vous croyez que c'est là de la liberté d'enseignement ! En vérité, j'aime beaucoup mieux l'autorisation. Je dirai avec tous les chefs d'établissement, avec toute l'Université: Ramenez-nous aux carrières.
Ou je me trompe, ou il était impossible de s'exprimer en des termes plus précis et plus forts. Quand on étudie attentivement la discus-
( 3u ) sion (le 1837, on est étonné de voir le zèle unanime de l'assemblée pour donner à la France une loi sincère, et au vœu delà Charte un loyal accomplissement. Il n'y avait alors qu'une crainte, celle de manquer de franchise, celle de ne pas faire assez pour la libeité, et de paraître favoriser un monopole que l'honneur et la vérité ne permettaient plus de défendre. On est surtout frappé des avertissements sévères, des graves reproches que les hommes des opinions les plus diverses, que ses amis même adressaient à l'Université. Tous indistinctement s'attachaient à l'aire ressortir les vices de son monopole et les avantai^es de la libre concurrence. Non-seulement l'Université était indirectement et profondément attaquée, par la suppression des grades et des certificats d'études, par la faculté donnée à tous de ne plus suivre les cours de ses collèges, mais les attaques les plus directes ne lui étaient même pas épargnées.
Je n'en citerai que quelques traits :
Un des députés les plus dévoués à la politique conservatrice du ministère, M. Merlin (de l'Aveyron) n hésitait pas à dire :
On ne peut se dissimuler que l'opinion générale des
hommes capables d'apprécier un bon système d'éducation et d'instruction supérieure, n'n pas vu sans regret que l'Université n'ait pas été soumise à une loi régénératrice pour réformer des abus qui ont excité tant de plaintes contre cette grande institution.
Il ajoulait encore ;
Que les hommes cclalrés el désireux d'un bon système d'instruction pt:bli(]ue en France, ont toujours blâmé l'établissement colossal d'iiiie seule université; que tous ont proclamé l'inutilité des directions académiques, de l'unité du concours qui a lien de force dans la capitale pour les agrégations universitaires; que tous ont désiré, en maintenant la centralité régulatrice du Gouvernement, la création de plusieurs universités indépendantes les unes des autres, ayant chacune son chef, son administration.
M. Eiisèbe Salverte s'exprimait avec plus de force encore :
Je dirai tout de suite de l'Université que c'est un ensemble mauvais à mon gré, composé de parties excellentes; et je n'ai pas à craindre qu'on m'accuse de me permettre des personnalités qui sont bien loin de moi : c'est l'institution seule que j'attaque. \\ y A, iX]o\\\A\\.-\\ , dans l'Université, force, puissance, lumières, moyens d'agir et énergie. Pour peu fju'une corporation possède ces moyens, soyez-en sûrs, elle ne se départira jamais de ce qu'elle considère comme ses droits. Toujours l'Université voudra étendre son pouvoir et son influence, et par conséquent c//<? sera de moins en moins compatible avec l'existence d'un gouvernement consti~ tutionnel.
M. (le Sade entrait dans la pensée de M. Eusèbe Salverte :
Si ce corps a été, dès son début, exposé à une défaveur générale, il le doit au triste monopole dont l'avait doté son fondateur. Ce monopole était destiné par l'homme extraordinaire qui a créé l'Université, à façonner les esprits à sa volonté, à les courber sous son joug : l'Université était par lui destinée à être un instrument de domination et de puissance.
( 34 ) M. Saint-Marc Girardin , avec les ménagements que lui commandait sa |)Osition, révélait néanmoins le fond de sa pensée , lorsqu'il disait :
L'instruction n'est rien sans l'éducation : quand les professeurs n'ont aucuns liens que ceux de la science avec leurs élèves , ils viennent devant eux débiter leurs leçons : ils paradent acadéniiquenienl : il n'y a là aucune action puissante, eflicace; il faut, à côte delà leçon de la science, la pensée éducatrice, le lien de la (liscii)liiie morale.
Ce n'était pas seulement le monopole concédé à l'Université, et les vices de sa constitution, et tous les défauts de l'éducation universitaire, qui étaient attaqués, on faisait le procès même à ses études.
M. de Tracy disait, sans qu'il s'élevât contre ses paroles une seule réclamation :
Il est certain que les études en France sont très-faibles : j'ai déjà dit ce que j'en pensais, il y a quelques années; la formule «tiiit peut-être un peu sévère: j'ai dit que l'instruction des colléL^es en France était celle-ci : un peu de grec, un peu de latin et pas de français. Je ne dis pas qu'il n'y ait point quelques exceptions, mais je soutiens qu'en général c'est à peu près cela.
M. Guizol, sans se départir de la réserve habituelle de son langage , faisait ressortir le danger moral et social des études universi" taires,
Lorsqu'elles impriment à un trop grand nombre déjeunes gens une tendance factice vers les professions littéraires, et les détournent des professions moins ambitieuses qu'ils eni-
brasseraient naturellement et avec fruit pour la société et pour eux-niènies.
J'éprouve quelque embarras à répéter ce que le grave orateur n'a pas craint de dire :
De ces établissements informes et subalternes qui comptent à peine deux ou (rois régents, confondent toutes les classes, enseignent très-imparfaiteinent les langues anciennes et les éléments des sciences, et ne semhleni retenir le nom de collèges que pour tromper sur la nature et la valeur de leurs études. Je n'ai pas besoin de faire ressortir les vices d'un pareil état de choses : les illusions qu'il entretient dans les familles, la fausse direction (ju'il imprime à l'éducation d'une foule de jeunes gens, et les fâcheux effets (jui en résultent pour notre système général d'instruction secondaire, qui n'apparaît dans un grand nombre de ces établissements, qu'incertain, mutile, mensonger, sans caractère pratique et sans but déterminé.
Enfin on disputait à l'Université jusqu'à la légitimité et la convenance de son nom :
J'ai toujours regretté, disait M. de Sade, que le corps enseignant se soit obstiné à conserver le titre d'Univei-sité : ce titre est absolument faux.
Et M. de Sade d'ailleurs ne faisait là qu'exprimer une pensée déjà émise par M. Cousin.
Ces témoignages et tant d'autres que je pourrais rappeler, démontrent quelle était l'opinion de la Chambre en 1837, et la pensée publique à l'égard de l'Université.
11 faut avouer que l'étude approfondie de cette importante discussion jette un grand jour
( 36; sur la controverse actiitHe, et sur les irritations qu'elle a fait naître.
11 est impossible de l'étiidior à fond sans y découviir une lumière inattendue, sans arriver à une coucliision étrange, il est vrai, mais certaine.
Certes, le projet de iS'U), et la discussion à laquelle il donna lieu en 1 83'j, n Curent rien d'iiostile à la liberté ; le principe de la liberté était sincèrement proclamé, sincèrement appliqué eu plusieurs tas, et ïoii promettait mieux encore pour Vuveiur.
Aussi , parmi les réclamations que suscita contre lui ce projet , aucune ne sortit des rangs an clergé : pas une voix ne s'éleva parmi nous ; le clergé se tut profondément : je me trompe, il ressentit, il exprima une juste reconnaissance, et c'est à dater de cette épocpie qu'il se fit entre l'Eglise de France et le Gouvernement un rapprochement depuis longtemps désiré et qui fut solennellement proclamé.
Dans les plus hautes régions de la société, dans les premières assemblées littéraires de la nation, comme dans les chambres législatives, on entendit les hommes les plus éminents féliciter, à la face de la France, le clergé de sa forte et pacifique attitude, et de sou heureuse influence sur les mœurs publiques.
De toutes parts on invoquait son autorité salutaire pour l'éduciJtion de la jeunesse, pour
( ^7 ^ l'amélioration morale dos classes inférieures, et pour la guérison de toutes les plaies de l'ordre social.
M. le comte Mole, dans une de ces hautes et calmes appréciations qui le caractérisent, disait avec éloquence, aux applaudissements de l'Académie et de l'élite de la société française :
Le clergé sera le suhlime conservateur de l'ordre public en préparant les générations nonvelles à la pratique de tontes les vertus : car il y a moins loin qu'on ne pense des vertus privées au\ vertus publiques, et le parfait chrétien devient aisément un grand citoyen !
M. Guizot disait à la Chambre des Députés :
L'autorité publique veut sincèrement et loyalement la durée, la dignité, l'extension du pouvoir moral et social de la religion et de ses dépositaires.
Mais rien n'égala sur ce point , je l'avoue , la dignité et la lumière d'une discussion qui eut lien à la Chambre des Députés, le 1 5 février iSS^. On me saura gré d'en rappeler ici quelque chose,
M. Bartlie disait: .... « Je crois que, politi- « quement parlant , vous y perdriez plus que « vous n'y gagneriez ; par la persuasion, on est ft arrivé, on peut le dire, au but que vous vous « proposez. ...»
Autrement : .... Vous vous feriez nue guerre imprudente avec le clergé.
« .... Messieurs, sovez prudents, et ne vous « créez pas des affaires dont la conclusion vous (f serait difficile. »
M. Saint-Mnrc Girardin , entrant avec une rnro perspicacité dans le fond de la situation polilicpie et religieuse du pays, disait :
« Messieurs , que vous le vouliez ou non , depuis a six uns le sentiment religieux (i repris un uS' « cendant que nous n'attendions pas. Et niainte- « nnnt , comment s'est Jaite cette résurrection ? « FJIe s'est faite sans l'aide du pouvoir ^ elle s'est ^i faite par la liberté. Et voilii l'avenir que j'appelle « avec plaisir , celui oii nous verrons la religion « réconciliée avec la liberté. Fous voulez réconci- (c lier la religion avec le pouvoir^ soit ; mais ré- « conciliez-la aussi avec la liberté.
« On parle de la séparation de l'Église et de « l'Etat; mais je pourrais à plus juste titre parler « des embarras singuliers qui naîtront si vous « mêlez trop les affaires de l'Église et de l'État. « Voyez l'expérience des six dernières années ; « écoutez les paroles de M. le Garde des sceaux , «qui disait au commencement de la séance : V. Les ordonnances (de 1828) ne peuvent pas « toujours être exécutées. »
« Et pourquoi? Parce qu elles ne sont pas exé- « cutables, parce que vous avez ii lutter contre un V. pouvoir plus fort que vous. » (Exclamations.)
« M. Luneau : Vous ne devez pas dire cela à la « tribune
« M. Saint-Marc Girardin : Si l'on
ic veut, je ne parlerai pas au nom de la commis- « sion , mais en mon nom.
« /]/. Dubois [de la Loire-Inférieure) : Non , non^ « la commission ne récuse pas vos paroles.
« M. Saint-Marc Girardin, continuant : Je le « dis avec regret, ce n'est pas avec vos ordon- « nances et vos règlements que vous pouvez « lutter contre l'Eglise, lutter avec l'espérance de « réussir toujours , et de l'emporter définitivece ment; il y a là un pouvoir tellement constitué, «tellement durable, tellement séculaire, que « lorsqu'il se trouve face à face avec vous , il y a f( un contraste entre l'immutabilité de l'Eglise « d'une part, et la perpétuelle mobilité de l'ad- « ministration de l'autre , qui doit assurer la suce périorité à l'Eglise. » (Vives réclamations. Parlez ! parlez !)
M. Saint-Marc Girardin, soutenu parles voix nombreuses qui lui crient : Parlez! parlez! continue son discours :
« Est-ce ma faute , à moi , si le pouvoir est si « mobile et si vacillant? Est-ce un fait, oui ou « non? Eh bien, j'invoque un remède contre le a mal. Effrayé de la mobilité de l'administration « qui veut se charger de lutter seule contre i'K- « glise , et qui ne le pourra pas , parce que les « administrations passent et que l'Eglise demeure, ce je me réfugie dans un principe que je crois plus
« fort et plus puissant, dans le priucipe de la « liberté et du droit commun.
« Eh! pourquoi , jNIessieurs, jeter de gaieté de « cœur le pom'oir dans des difficultés dont vous « ne le retirerez rjue meurtri et blessé? Est-ce « moi qui ai inventé les tracasseries qui ont existé « entre l'Eglise et l'Etat? Avec vos anciens parle- « nienls , avec votre gouvernement despotique , « vous avez eu peine à lutter cotitre l'Eglise; et « maintenant que vous êtes plus faibles sous le « rapport de l'administration, vous voulez lutter « contre elle! »
Quant aux ordonnances de 1828, M. Saint- Marc Girardin ajoutait : «Eh bien , j'ai contre « elles le témoignage de M. le Garde des sceaux, « le témoignage de leur complète inexécution.
« Elles liant pus pu vicre ; elles ont passé
« jxir répreuve de deux révolutions, de deux gou- « vernenients. La Restauration les a négligées. « Connivence, dira-t-on: je le veux bien; mais « l(L révolution de juillet n a pas été de connivence ; '( cependant les ordonnances nont pas plus été « exécutées. »
Enfin, achevant son discours, M. Saint-Marc Girardin s'étonnait qu'à la place de la liberté sincère qu'il voulait pour l'Église, on substituât je ne sais quel régime emprunté du gouvernement inïpérifd ., cpii na pas su le faire exécuter ^ em-
( 4r ) prunté (le la Restauration , qui a été impuissante.
M. Guizot n'était pas demeuré nu-dessous de ces hautes pensées et de ce noble langage. Il avait même précédé M. Saint -Marc Girardin dans ces profondes considérations sur l'état réel de la société moderne civile et religieuse, tout en combattant M. Saint -Marc Girardin :
« Tout pouvoir temporel religieux a
« disparu; mais, en même temps, nous sommes « bien loin de méconnaître , et nous aurions « grand tort de le faire , et nous nous ferions à « nous-mêmes un mal immense, si nous mécon- « naissions le pouvoir moral, social, delà religion « et de ses ministres.
« Nous devons donc, dans toutes nos relations « avec l'Eglise, avoir une parfaite, une tranquille « certitude de notre indépendance , et en même « temps agir avec une profonde , une sincère « bienveillance. Il est indispensable que l'Eglise « et ses ministres soient bien convaincus, d'une « part, que l'autorité publique ne leur est en rien a soumise ; d'autre part , qu'elle leur est et leur ce sera constamment bienveillante.
« Tant que vous n'aurez pas inspiré à l'Église « et à ses ministres la parfaite conviction , le « sentiment profond, d'une part, de votre indé- « pendance dans vos rapports avec eux, et en
« même temps de votre bienveillance, de votre «bienveillance sincère, respectueuse, active, « vous n'obtiendrez point de la religion tous les « bienfaits sociaux et moraux que vous avez droit « d'en attendre, et vous durez Dutur/ur à l'un de « vos premiers devoirs comme à l'un de vos plus « pressants intérêts. »
A ces paroles de M. Guizot, M. Saint-Marc Girardin répondait :
« Messieiu's , nous voulons , comme le
« ministre, nous voulons l'accord intelligent et « libre de l'Église et de l'État; nous voulons r/ue « cesse enfin ce divorce funeste , et nous> ne croyonfi « pas que les deux pouvoirs qui soutiennent la «société, le pouvoir public et le pouvoir moral, « puissent longtemps rester dans une espèce de « lutte , sans qu'il en résulte u/r i^rand péril pour « la société. »
MM. Pasquier, de Barante , de vSalvandy et bien d'autres, qui étaient alors les représentants les plus élevés de ropinion publique, tenaient le même langage.
Cependant au milieu des oscillations de la politique ministérielle, le projet de loi de M. Guizot fut retiré.
Le clergé le regretta, mais se tut encore : le projet et la discussion lui avaient donné un juste espoir, il se confiait en la loyauté des dépositaires
du pouvoir, et attendait en silence l'accomplissement de ses vœux et la réalisation des promesses de la Charte.
M. ïillemain. -Projet de loi de 18^1. -Protestation de l'épiscopat- Projet de loi de \Ui- Discussion à la Chamire des Pairs,
Quatre années s'écoulèrent, quatre années d'attente et de réserve : enfin parut le projet de loi de 1 84 1 • Je ne crains pas de le dire : ce fut un grand événement. Et ici se révèlent des faits significatifs qu'il est de la plus haute importance d'observer de près, et d'apprécier avec justesse, pour mieux saisir les causes véritables des querelles actuelles.
La loi nouvelle renversait de fond en comble le projet de i836, et toutes les espérances qu'avaient fait concevoir la discussion et le vote de 1837. Que s'était-il donc passé dans l'intervalle des deux projets? Y avait-il eu quelque chose de changé dans les conditions de la science , dans les conditions de l'enseignement, dans les conditions de la liberté , dans celles de l'esprit humain? Le clergé avait-il fait entendre des réclamations? Les livres qui ont si profondément irrité l'Université avaient-ils paru? Non.
Absolument rien de loiit cela. Mais quoi donc? Une seule chose : l'Université avait été effrayée (lu projet de iS^G, et de la discussion qui l'avait suivi; et avec raison, nous l'avons vu : car si ce projet et cette discussion avaient quelque chose de menaçant , c'était évidemment pour elle.
Un projet pareil présenté par un homme comme M. Guizot, une pareille discussion à la Chambre des Députés étaient extraordinairement redoutables pour l'Université : elle sentit que le monopole allait lui échapper, et que son existence même était profondément ébranlée.
Elle ne crut pas devoir faire entendre ses réclamations; les événements politiques qui remplirent l'intervalle des quatre aimées de 1837 à 1841, et appelèrent l'attention publique sur des intérêts plus pressants, lui donnèrent du temps : elle en profita; elle se recueillit en elle-même, et jugea sa position. Il n'y avait plus de grades exigés, plus de certificats d'études, plus d'obligation de suivre les cours de ses collèges. Toute cette hiérarchie de pensions et d'institutions sur lesquelles s'étendait son pouvoir, était abolie; des établissements libres allaient s'élever à côté des siens : cette concurrence lui parut insoutenable. Ce n'est pas tout : ou la menaçait d'une réforme; on allait jusqu'à lui parler d'u/ie loi réi^cnératricc. C'était son existence même qu'on mettait en question : le temps était venu de la
défendre; mais c était prudemment, et de longue m.'iin cjiiil fallait préparer la résistance :
Et cependant l'Université sut échapper habilement anx divers essais de réforme partielle qui turent tentés sur elle pendantl'intervallede ces quatre années. Des hommes éminents, tout dévoués aux intérêts du corps enseignant, se succédèrent vainement au ministère de l'instruction publique. Ce que l'un avait fait, l'autre le défaisait bientôt; les changements étaient si brusques, que l'opinion publique en parut même un moment préoccupée; mais elle fut bientôt distraite par d'antres graves événements.
Le temps s'écoula de la sorte.
Puis apparut le projet de iH/^i : ce fut le premier et puissant effort de l'Université pour conserver, affermir, étendre même le monopole au mépris de la Charte et de la clameur publique.
Ce qu'elle n'avait pas osé avec M. Guizot,chez qui le ministre de l'instruction publique dominait le grand maître de l'Université, et chez qui l'homme d'Etat éclairait le ministre de l'instruction publique, elle l'osa avec un autre.
L'exposé des motifs du nouveau projet de loi, malgré l'habileté du langage et l'indécision des pensées, révélait tout d'abord à l'observation des lecteurs attentifs, les desseins secrets de l'Université, et son nouveau plan de défense et d'at-
( 46 ) taque. Si elle essayait timidement encore, il est vrai, l'apologie de ces écoles de fEUil qui reçurent une on^nnisation si forte et si préeieuse <i L'unité de [esprit national y elle n'hésitait pas à attaquer la liberté jusque dans sou principe:
La liberté de l'enseignement a pu être admise en principe par la Charte y mais elle ne lui est pas essentielle, et le caractère même de la liberté politique s'est soutient marqué par l'influence exclusive et absolue de l'Etat sur l' éducation de la jeunesse.
Le projet de loi répondait à ces paroles ; l'Université redemandait hardiment :
1° Des grades pour les professeurs,
2° Des grades pour les surveillants et maîtres d'études.
3° La distinction abolie entre les chefs d'institution et les maîtres de pension était rétablie.
4^* Contrairement au vote de la Chambre des Députés, le diplôme de licencié es lettres était exigé pour les chefs d'institution.
5" Le jury d'examen pour la capacité était composé dans un sens positivement contraire au vote de la Chambre de 1837. Le brevet de capacité n'était plus qu'une déclaration d'aptitude, délivrée sous l'autorité du ministre.
6" La négligence permanente dans les études devenait, en cas de récidive, un délit sulhsant pour être traduit tour à tour devant le conseil
académique, puis devant le conseil royal, et ^tre suspendu de l'exercice de sa profession.
70 Enfin, tous les petits séminaires étaient soumis à la juridiction de l'Université, contrairement encore au vote formel de la Chambre des Députés, vote sanctionné par l'approbation la plus forte du Gouvernement, et accompli à une majorité de 60 voix. Et cependant le droit commun auquel la Chambre n'avait pas voulu soumettre les petits séminaires en 1837, était le droit commun d'une loi vraiment libérale, tandis que le droit coitinnin, s'il est permis de l'appeler ainsi, du projet de 1841 était manifestement la consécration du monopole universitaire, auquel on essayait de soumettre sans exception tous les petits séminaires.
Il y avait là un attentat manifeste, un double altientat, contre la liberté d'enseignement, et contre la liberté religieuse.
L'épiscopat, depuis onze années, avait gardé un profond silence; l'épiscopat, dont le Gouvernement et les Chambres avaient loué la modération, la force pacifique, et invoqué le pouvoir moral en plusieurs occasions solennelles; l'épiscopat, qui avait été justement reconnaissant du projet de i836 et de la discussion de 1837; 1 épiscopat se sentit attaqué au cœur; l'épiscopat tout entier réclama !
Il le (levait faire : s'il n'eût pas réclamé, nonseulement c'en était fait de la liberté d'enseignement, mais c'en était fait de tous les petits séminaires, et, par contre-coup, c'en était fait à la longue du sacerdoce en France.
Le projet de loi fut également attaqué par la Commission de la Chambre des Députés, chargée de l'examiner. M. de Salvandy était président de cette Coumiission, et M. Jouffroy en était rapporteur.
Il y eut, entre le projet universitaire et le système de la Commission, des dissentiments si profonds, que les honnnes éminents qui la composaient sentirent l'impossibilité d'arriver par un rapprochement quelconque à une transaction raisonnable.
Aussi, dès la fin d'avril, la Commission se sépara sans avoir achevé ses travaux, et résolut de ne plus se réunir pendant tout le cours de la session. Il lui parut qu'un autre projet était absolument nécessaire; et comme pour indiquer au ministère sur quelles bases ce projet nouveau devait être conçu, avant de se séparer elle décida en principe la suppression du certifient de capacité et du jurj d'ejcamei! , en se contentant, pour les chefs d'établissements , du grade de bachelier es lettres, et de celui de bachelier es sciences pour les établissetnents scientifUpies ; la suppression
du gt'ddc de hachclicr pour les i nui 1res (t études ^ les professeurs r restant seuls soumis.
{Gazette de l'Instruction publique.)
Du reste, il n'y eut pas de rapport, pas de discussion. Dans l'intervalle des deux sessions la loi fut retirée : deux aimées s'écoulèrent. Suivons cette troisième phase de la question.
En 1842, au lieu d'un projet de loi pour accomplir la promesse de la Charte en faveur de la liberté d'enseignement , apparut un grand rapport au roi, apologie officielle de l'Université et de son monopole ; et ce fondement posé , on bâtit dessus le projet de loi qui vit le jour en i844-
Le projet de loi de i84i avait été le premier effort tie l'Université pour se maintenir dans la possession exclusive de l'enseignement : celui de i844j obligé de battre en retraite sur la question des petits séminaires, fut plus hostile à la liberté sous tous les autres rapports.
Voici quelles furent en ce sens les trois différences les plus importantes :
1° Le projet de loi de 1841 supprimait, pour l'admissibilité aux épreuves du baccalauréat es lettres, toute obligation de présenter des certificats d'études universitaires ou domestiques (art.
L'art. 10 du nouveau projet maintient la nécessité du certificat : ceci était considérable.
u" Parlait. \j. (In projet clt; 1^4' i toute obligation imposée aux chefs d'institution et maîtres de pension, d'envoyer leurs élèves aux classes des collèges royaux ou communaux, était supprimée :
. L'art. 9 du nouveau projet maintient cette obligation , à moins que les chefs d'institution ou maîtres de pension ne remplissent des cori ditions qui seront le plus souvent impossibles à remplir.
3" Le projet de i84f ne demandait pas Taffirmation par écrit et signée du déclarant, de n'appartenir à aucune congrégation religieuse non légalement établie en France :
Le projet de i843 exige rigoureusement cette affirmation.
Certes, si la loi proposée en i836 était une loi en faveur de la liberté, le projet de i844 était dirigé contre elle: c'était manifestement une loi de privilège et de corporation. Il n'y était plus en rien question de constituer la liberté promise : iHi intérêt contraire, un intérêt plus puissant dominait manifestement l'esprit du ministre , malsiré lui peut-être, et le poussait à organiser plus puissamment que jamais la corporation et le monopole universitaires.
S'il m'est permis de m'exprimer avec une entière franchise, plus j'étudie ce malheureux projet, plus je trouve que c'est évidemment l'œuvre d'ui! hommequin était pas suffisamment libre ni
dans sa pensée ni dans ses actes; qui était encadré dans un corps, et se trouvait condamné à en recevoir toutes les impulsions, à en suivre tous les mouvements.
Oui, je n'en ai jamais douté : si le ministre eût pu s'ouvrir et se frayer librement sa route , s'il n'eût pas été dominé par ses antécédents et par ses entours, il eût fait mieux : c'est un hommage que je lui ai toujours rendu, et que je suis heureux de proclamer encore.
Mais, dans la triste situation qui lui avait été faite, il ne voyait, il n'entendait que l'Université. Il n'était préoccupé que de ses intérêts , dirigé que par ses influences.
Qu'on regarde de près cet étrange projet de loi, et l'exposé des motifs qui le précède : l'Université est tout ; l'Université absorbe tout.
Ce n'est plus seulement l'Université agissant dans l'intérêt de l'Etat ; ce n'est plus l'Université, service public de l'État; ce n'est plus même l'Université, corporation privilégiée de l'État; c'est l'Université se substituant à l'État, se mettant à la place de l'État, et essayant de remplacer les autres services de l'État. L'Université est allée plus loin ; elle a fait d'elle et de l'État une seule et même puissance , une seule et même chose; enfin elle s'est proclamée la France; en sorte que demander sa réforme, c'était insulter la nation et faire acte de mauvais citoyen.
( 5-i ) On sait, à cet égard, le langage tenu a la Chambre des Pairs par l'iionorable M. Cousin , et comment M. Reugnot,M. deFréville,]\T. Rossi lui-même, réfutèrent de si étonnantes paroles. Et ici, comme con)pensalion de la tristesse attachée à l'analyse de cette nouvelle tentative du monopole, j'ai besoin de rappeler les brillants éclairs de justice et de raison que la force de la vérité et la puissance naUirellede la liberté firent jaillir de !.i discussion à la Chambre des Pairs.
Tous, en effet, sont d'accord que si la loi telle qu'elle sortit amendée de l'illustre assemblée n'a pas répondu entièrement à l'attente et aux vœux des amis de la liberté, la discussion de cette loi a été noble et belle.
Tous les grands j)riiicipes de la question v ont été proclamés sincèrement, et loyalement appliqués dans la plupart des conséquences où l'illustre assemblée a jugé possible et prudent de le faire.
Oui, ce fut une belle discussion , une de ces luttes élevées des intelligences qu'on est toujours heureux de voir, et qui honorejit une nation. Depuis si longtemps |>arnji nous, même dans les plus hautes régions sociales, on ne combattait plus que pour des intérêts matériels et secondaires! Cette fois , du moins, on entendit un langage véritablement grave et digne des législateurs d un grand peuple : les prin-
( 5S ) cipes supériours dominaient tous les esprits : partisans et adversaires , tous rendaient hommage aux droits sacrés de la famille, aux droits de la liberté, aux droits de la religion; les discours même les plus opposés à cette sainte cause ont paru empreints de respect pour elle : M. Cousin a été jusqu'à dire : // faudrait éteindre l'Univcrsitc , si elle voulait nuire à la religion. Jamais la grande et sainte Eglise catholique, l'épiscopat français, l'autorité pontificale, les congrégations religieuses, les jésuites eux-mêmes, n'ont été traités avec plus de gravité et de convenance.
Il le faut dire à la gloire de la France, ce grand débat et toutes les questions qu'il a soulevées y ont excité un intérêt immense. Depuis quarante ans peut-être , rien de semblable n'avait été vu. Les discussions si importantes de la Chambre des Députés elle-même paraissaient oubliées: l'attention publique était ailleurs: les lois de chemins de fer, la loi si importante des prisons la trouvaient presque indifférente. Ces grands intérêts religieux , sociaux, littéraires , occupaient tous les esprits , et les élevaient dans une région supérieure à celle où se débattent les questions ordinaires de la politique.
Dans le moment de la lutte on aurait pu croire à quelque irritation entre des adversaires si animés ; mais non : chose vraiment belle et digne
<riiiie si grave nssemblée! jusque clans la plus grande ardeur de la discussion, on savait se respecter et rendre hommage à l'élévation , à la loyauté des caractères.
Certes, M. le comte de Montalembert, M. le comte Beugnot, M. le marquis de Barthélémy, M. lemarquisdeGabriac, M. lebarondeFréville, M. le baron de Brigode, M. le duc d'Harcourt, M. le marquis deCourtarvel et d'autres dont j'aurai plus d'une fois occasion île citer les noms, se sont montrés les éloquents, les infatigables défenseurs de la liberté d'enseignement. Qui ne sait combien de fois ils ont trouvé dans la noble Chambre une juste admiration pour leur talent et les plus généreuses sympathies pour leur
courage !
Et quant à nous , spectateurs intéressés du combat , si quelquefois la vivacité des attaques et des réponses a semblé nous donner au dehors une émotion trop vive, maintenant que la lutte est finie , il n'y a plus en nous que respect pour toutes les opinions qui se sont loyalement produites. Peut- on s'étonner, d'ailleurs, que les débats de si hauts intérêts produisent de profondes émotions? Ne nous en plaignons ni les uns ni les autres : ces grandes luttes intellectuelles et morales révèlent les fortes intelligences , les nobles cœurs, les généreux caractères.
Je dois l'avouer cependant, M. Cousin seul,
( 55 ) pendant le cours de cette grave discussion, m'a laissé de profonds regrets : j'ai gémi plus d'une fois en voyant une aussi belle intelligence si mal employer sa force : qu'il me soit permis de dire ici ma pensée tout entière.
Né au dix-septième siècle, ou catholique réel au dix-neuvième, M. Cousin eût peut-être marqué sa place aux premiers rangs, parmi les hommes illustres dont la grande école de philosophie chrétienne se glorifie : chrétien éclairé et sincère, il eût peut-être fait de grandes choses ; philosophe comme tant d'autres, l'œuvre qu'il a faite est nulle.
Monseigneur l'archevêque de Paris vient de le démontrer invinciblement (i) avec la clarté et l'élévation de cette belle langue philosophique, qui ne se parle plus guère dans les écoles modernes : en dehors du christianisme, on ne peut que détruire; c'est ce que Voltaire a compris et fait autant que la Providence peut le souffrir ici-bas.
Mais édifier en dehors du christianisme, faire une école de philosophie sérieuse, au dix-neuvième siècle, en dehors de l'Evangile, c'est une oeuvre impossible : personne n'y peut croire; les hommes graves ne peuvent même s'empêcher d'en rire.
(i) Introduction philosophique h l'étude du christianisme.
Chose remarquable! M. Cousin, malgré son rare esprit, malgré sou incontestable talent, était le seul orateur qu'à la Chambre des Pairs on semblait ne pouvoir se décider à prendre au sérieux; on souriait devant les plus belles choses, devant les plus solennelles paroles; on ne respectait même pas toujours la giavilé et l'expression de sa douleur.
C'est que M. Cousin a le malheur de n'être qu'tui philosophe, et il ne se lassait pas de le faire senlir. Tout révélait en lui le chef d'école: son geste, le ton de sa voix, toute sa manière. Aussi, malgré ses efforts, malgré ses avantages sur M. le Ministre de l'instruction publique, il a éprouvé qu'un philosophe, qui n'est que cela, et se pose au milieu d'une assemblée comme le représentant de la philosophie, ne compte plus guère : en présence d'hommes sérieux et pratiques , l'homme du monde philosophique , l'homme du monde idéal n'est plus rien ; ses plus vaillants efforts ne peuvent guère lui obtenir que la compassion de ses amis, et ne suffisent pas toujours à le préserver du ridicule.
Quoi qu'il en soit de M. Cousin et des réflexions plus ou moins justes que peut suggérer le rôle à part qu'il a cru de'voirse réserver dans cette affaire; pour moi, s'il m'est permis de dire ici mes impressions personnelles, assistant pour
( 57 ) la première fois aux délibérations d'une assemblée politique, je rappelais à mon esprit, sans le vouloir, ces belles paroles de M. Royer- Collard :
« La pairie française est l'assemblage des su- « périorités réelles de notre société. Quel pays en « Europe, sans excepter l'Angleterre et sa glorieu- « se aristocratie, présenterait une élite d'hommes « plus considérables à toutes sortes de titres , la «gloire des armes, les services politiques, l'éclat « des talents, la propriété ou la richesse à ce point a où elle est une force? J'ajoute les illustrations « de naissance; car, je veux le dire en ce jour, un « nom historique est une grandeur, et le respect « de la gloire passée prend sa source dans de no- « blés sentiments. »
Je voyais une asf^emblée d'hommes qui savaient écouter; je voyais l'ascendant et la faveur de la raison, du bon sens et de la modération ; j'étais frappé de la gravité, de l'élévation et de la convenance du langage; j'éprouvais un plaisir extrême à entendre penser, parler les premiers magistrats de mon pays, tous ces anciens ministres , tous ces administrateurs habiles, tous ces hommes qui ont tour à tour gouverné ou défendu la France, que leur science des affaires humaines , leur expérience de la vie publique, leurs talents, ont rendus nécessaires à tant d'époques diverses. J'éprouvais un plaisir
( 58) extrême à les voir traiter, approfondir, discuter, sous la haute et savante impartialité de leur président, cette grande question religieuse et sociale, cette question de justice et de liberté, cette question d'un si grand avenir.
Je me disais à moi-même : Pourquoi celte Chambre qui , selon la belle expression de M. Royer-Collard, est le rempdit de la monarchie héréditaire et de la constitation de iKtat, n'a-t-elle pas sur les affaires et sur le gouvernement du pays une influence plus forte, plus directe et plus présente? Le pays y gagnerait.
Et depuis, repassant sur mes impressions, relisant tout ce que j'avais entendu, mon admiration s'accroissait encore : un seul et profond regret m'est resté, c'est que la discussion de la Chambre des Pairs ait dû être suivie d'un vote auquel le temps n'avait pas donné sa maturité. Comme étude de la question, en effet, cette discussion a été trèsbelle ; comme décision, il est impossible de ne pas faire ses réserves; et le partage si remarquable des voix, au moment du vote définitif, justifie assez les regrets que j'exprime.
Je ne viens pas ici toutefois accuser la noble Chambre : j'ai senti ses embarras : elle a cru devoir tenir compte des difficultés de la situation qu'il s'agissait de régler. Le régime universitaire a pris parmi nous des racines si profondes ; les esprits sont si habitués à la souveraineté
( 59 ) absolue qu'il exerce depuis trente-cinq ans sur Tinstruction publique, qu'il n'a pas paru facile encore d'en affranchir l'enseignement comme il doit l'être. Je le sais, dans nos sociétés imparfaites, il faut quelquefois se contenter d'à peu près. La Chambre des Pairs se trouvait d'ailleurs en présence d'un projet déplorable; il aurait fallu le renverser complètement et en faire un autre. La noble Chambre a pu craindre que ce ne fût tout un ensemble d'institutions nouvelles à concevoir et à établir, et il n'en faut pas tant pour effrayer à notre époque le zèle le plus éclairé en matière d'organisation publique.
L'antagonisme vraiment singulier qui éclata alors entre M. Cousin et M, le Ministre de l'instruction publique pendant tout lecours de la discussion à la Chambre des Pairs, contribua de plus en plus à démontrer évidemment que ce dernier n'était pas libre dans son action , mais dominé par les intérêts d'une corporation puissante qui, se sentant profondément ébranlée, se voyant menacée par les plus grands pouvoirs de l'État, d'une réforme redoutée, tentait un effort désespéré, et allait même jusqu'à vouloir s'identifier à l'Etat, pour prévenir toute réforme et empêcher la ruine d'un monopole injuste.
Avant nous, les organes de l'opinion publique se sont exprimés sur tout cela sans détour et sans réserve. Un journal n'a pas craint de
(lire que lo projet de loi n'avait pas d'autre but que (le faire passer les établissements libres sous les jourclias caïuUncs uuu'crsitaircs.
Le I -2 février i844) 1^ (Murrier Français écfxvait :
Le vice radical de cette loi , son péché originel et indélébile, c'est qu'elle n'est pas l'œuvre de l'État , mais celle de l'I niversité; c'est qu'à chaque article l'Université s'y proclame et dit -.L'État, c'est moi! C'est un acte départi et non pas un acte de gouvernement.
INI, Villcmain est bien plutôt le grand maître de l'Universilé qu'il n'est ministre de l'instruction publique. Au lieu de se considérer comme le grand pontife de l'enseignement universel , il est resté le général du corps enseignant laïque, le supérieur du couvent universitaire. Ainsi l'ont fait ses antécédents, ses habitudes d'esprit, la situation actuelle des choses et la difficulté de s'élever à la hauteur de son personnage. Il s'est minutieusement occupé de réglementer par l'obstacle les concessions que la Charte lui enjoignait de faire....
Nous avons donc eu raison de le dire : au contraire de M. Guizot, le ministre de i844 s'est laissé dominer et absorber par l'Uni versit(^; nonseuleiTient l'hoiniTie d'État, mais le ministre de l'instruction publique lui-même a disparu , et s'est effacé complètement devant le grand maître.