II J
Conspiration universitaire. -Progrès de la guerre contre l'Église. -Gomment les jésuites sont venus dans la question.
Il est temps maintenant de résumer tons ces faits, d'en tirer la conséquence qui en résulte manifestement, et de la proclamer. Je le répète, il n'y a rien qui jette une plus vive lumière sur toute cette controverse.
- Je ne sais ni le lieu, ni le jour., ni l'heure où les passions universitaires se sont rencontrées et concertées : mais il est impossible de comparer le projet de i836 et la discussion qui Ta suivi, avec les deux projets de 1841 et i844j sans reconnaître qu'il y a eu évidemment, dans l'intervalle, conspiration de lUniversité, pour conserver son monopole, c'est-à-dire (qu'elle se l'avoue ou ne se l'avoue pas), pour effacer la promesse de la Charte, déchirer l'art. 69, et anéantir la liberté d'enseignement. Oui, conspiration, je le redis, et conspiration flagrante : la conspiration d'un corps puissant qui ne veut pas se dessaisir, qui se déclare l'Etat, cherche à entraîner l'Etat dans sa querelle , s'aveugle sur les moyens , sacrifie tout à sa conservation, et, comme M. Thiers luimême le révèle, se défend avec ténacité , avec cohésion ; par Ui réalise exactement la pensée
(le son fonddlcur, et, selon une expression qui apparlient encore au célèbre rapporteur, ne veut pas dire (Irpoiiillé.
Une telle conspiration ne s'avoue pas au public; tout au pins s'avoue-t-elle à elle-même.
L(i priisce du fondateui., exactement réalisée j c'est, on le sait, le nionopolc absolu, exclasif.Vn tel bnt, pour être atteint, ne doit pas être proclamé : les promesses de la Charte le condamnent même à se revêtir du nom et des formes d'une liberté trompeuse; et longtemps, en effet, un art infini de tactique a été employé pour donner le change aux esprits étonnés, pour masquer l'Université, détourner l'attention, et distraire le bon sens public.
Mais la plus profonde habileté ne pouvait toujours enchaîner un tel secret. Il se révéla donc au grand jour, d'abord par de visibles alternatives de ruse et de violence, puis par des faits éclatants, simultanés; et le^ universitaires trahirent enfin leur concert manifeste de défense et d'attaque, par l'ensemble et l'éclat des hostilités. Alors parurent les apologies successives de l'Université, destinées à effacer les impressions funestes de la discussion de 1837, et à étouffer, sous le bruit d'une clameur cour certée, l'écho des voix puissantes, des voix nombreuses, et quelquefois trop vives, qui s'étaient élevées contre elle : apologies dans
les rapports présentés au Roi sur l'instruction secondaire; apologies dans l'exposé des motifs qui accompagnait les projets de loi; apologies du haut des tribunes législatives, et qui allèrent jusqu'à déclarer que l'Université était absolument irréprochable ; enfin , apologies dans les chaires de l'enseignement public.
Je n'indique ici que les apologies descendues, par les organes universitaires, des hauteurs officielles du Gouvernement. Je ne parle point des journaux, par lesquels l'Université redisait, dans un langage passionné, au public étourdi de ses cris , ce qu'elle proclamait ailleurs d'un ton plus solennel et plus grave devant le pays légal.
Puis bientôt deux mots d'une grave portée furent choisis pour exercer sur les esprits la plus étrange fascination : on mit donc en avant \ intérêt des études littéraires , et l'intérêt encore plus élevé d'une éducation nationale. Au nom du niveau des études, dont il ne fallait pas permettre l'abaissement, on inventa X accurriulation des grades : des grades furent donc exigés, si nombreux, si élevés, que tout établissement d'instruction doit tomber sous leur exigence, et que le professorat universitaire lui-même n'est plus possible.
Puis , au nom de l'éducation, nationale , le clergé fut déclaré suspect, et les congrégations religieuses hostiles. L'un, disait-on, n'inspirera
jamais pour nos institutions ([ue rindiiférence ; les autres, que la haine. Cette suspicion d'indignité, au temps où nous vivons, parut suffire contre eux.
Tel était le plan stratégique de l'Université; plan , nous l'avons dit, d'abord timide et mitigé, quand elle engagea la campagne, mais qui s'étendit, se féconda au delà même de ses vues, à mesure que s'échauffait son ardeur. J.e temps des apologies dura peu ; il embarrassait l'Université. Elle prit l'offensive. 11 lui tardait de quitter le terrain apologétique, où elle se sentait mal à l'aise, et de se jeter résolument dans le camp ennemi pour transporter là les désastres de la guerre.
C'était une résolution désespérée , mais hardie ; aussi l'irritation fut-elle vive, et les attaques simultanées sur toute la ligne.
Tous les journaux universitaires éclatèrent le même jour : je ne dirai pas ici leurs noms divers, ils sont connus. Il y a longtemps déjà que M. de Cormenin en a fait la remarque : ce sont les professeurs y les lettrés, les savdiits , qui ont la rédaction des journaux, des manifestes, des notes secrètes y des pamphlets
Le signal fut donné en plein collège de France, par deux professeurs devenus célèbres, MM. Quinet et Michelet; un troisième , M. Libri, les appuya de toute la violence d'une attaque directe contre le clergé.
On attaqua directement aussi les petits séminaires, afin d'obliger le clergé à se replier sur ce point, et à battre en retraite. Sous le prétexte faux de la faiblesse de leurs études, on parla de soumettre les petits séminaires aux grades universitaires; on chercha à avilir leur professorat, et à décrier des hommes aussi capables que dévoués : calomnieuses erreurs, réfutées par les faits, et dont il n'est pas même resté la calomnie.
Des petits séminaires , on passa aux grands ; et on peut se rappeler ici, en nous épargnant la peine de le redire, cpiel bourbier on fit de l'enseignement théologique : l'amphithéàlre de la morale soi-disant ecclésiastique fut ouvert aux yeux d'un public stupéfait ; notre rôle y présentait toutes les extrémités de l'infamie ; le faux et l'absuide n'y étaient surpassés que par la hideuse énoimité du scandale.
Il faut le dire à l'honneur de notre siècle, le scandale qu'on cherchait n'a point été obtenu : c'était trop fort, l.a conscience publique a fait justice de cette lâcheté impie, de cette incroyable bassesse, cpii, spéculant sur ce qu'il y a de plus ignoble dans la curiosité humaine, prétendait défendre l'Université par de pareils moyens.
Les choses arrivées à ce point, on démasqua une dernière batterie, le Voltairianisme ! Ce mort célèbre ressuscita ! M. Cousin le premier
l'invoque à l'Académie; M. ïliiers le prophétise; le Journal des Débats le proclame ; M. Miclielet le j)(MSoniiifie. Avec cet esprit fin et sagace qui le caractérise, M. Tliiers avait dit (dans un des bureaux de la Chambre) : S'il vient un noui'eau Voltaire , je souhaite (ju'il ait autant de bon sens que le premier.
Voltaire l s'écrie le Journal des Débats^ désormais c'est notre épée , c'est notre bouclier \ Et, se prêtant à ce double personnage de génie et de héros, répondant à la fois à M. Thiers et au Journal des Débats, M. Miclielet paraît sur la scène !
Mais ce n'est pas tout : quoique considérable, tout cela ne suffisait pas à l'Université; il fallait quelque chose de plus décisif encore; il fallait un signe de ralliement; il fallait un cri de guerre; il fallait un mot qui eût la puissance mystérieuse de remplacer, aux yeux des indifférents et des tièdes , la liberté et la justice; aux yeux tle la multitude, la vérité et le bon sens : ce mot fut trouvé.
Qu'on y prenne garde : je signale ici un fait dont la gravité n'est pas médiocre, quoique je ne puisse dire encore quelles en seront les dernières conséquences : il importe que l'histoire sache et atteste quels sont les hommes qui, les premiers, contrairement à un serment solennel, essayèrent de violer les promesses d'une
(67) Charte, favoriseront la conspiration d'un corps puissant contre la liberté, et relevant parmi nous un stupide épouvantail , en jetèrent l'odieux mensonge dans cette discussion , au mépris du bon sens, au mépris d'une nation raisonnable, qui n'a rien fait, que je sache, jusqu'à ce jour, pour qu'on se moque d'elle à ce degré.
M. le comte Beugnot nous a révélé ce secret :
Fous vous rappelez. Messieurs, la croisade que nous fîmes alors contre les jésuites ; je ne sais si mes souvenirs me trompent, mais Urne semble qu'en iSiS , nous pQursuh>in//s tout autre chose que les jésuites. Je rappellerai aux personnes qui étaient alors dans l'opposition , que si les jésuites nous avaient manqué, nous aurions trouvé d'autres motifs pour justifier et affermir notre opposition , parce qu'elle était en effet légitime et nationale.
Aujourd'hui que veut-on dire par jésuites? Prétend-on indiquer les 206 jésuites qui, au dire de quelques écrivains, existent en France ? Non , Messieurs : par jésuites, on entend la concurrence au monopole de l'Université. J'admire l'Université: elle a choisi le mot le plus propre à échauffer les esprits , à les irriter, à les enflammer ])our sa cause. C'est un trait d'habileté sublime. Mais enfin souvenons-nous de ce qu'il y a au fond de tout cela : c'est l'Université qui s'est fort uigénieusement rappelé 1828 en i844-
Et avant que M. Beugnot s'exprimât ainsi, déjà la voix de la vérité s'était fait entendre sur ce point, et les organes de l'opinion publique avaient proclamé que la peur des jésuites ii(wait été cjuuue comédie,
M. de Gaspariu, peu de jours auparavant disait dans la même pensée :
8i ic mot (le jisiiitc sigiiilic drs lioiniiies (luiiu-soiit |>;is disposes à accepter dans le spii iliiel le secours du lei)i|)orel , je suis jésuite.
Lorsqu'on iSSy quelques membres de la Chambre des Députés osèieiit reparler des jésuites, voici comment AI. Saint-Marc Girardin leur répondit :
Comment, Messieurs, vous avez peur de cette société! vous en avez peur, et lors(|ue je consulte notre histoire, je vois qu'en 1763 vous l'avez \aiucue. Et aujourd'hui, vous avez tout ce que vous ont donné nos pères, vous avez je ne sais combien d'éditions de Voltaire, espèce d'artillerie qui combat s.uis cesse les jésuites: vous les avez répandues partout ; vous avez plus (pu* les anciens parlements , vous avez la tribune, tous les pouvoirs i)ul)li(:s ; vous êtes vous-mêmes debout, tout préls à iritppcr avec les luis tous ceux qui voudraient attenter aux libertés publiques, ou inspirer des doctrines tunestes. Kt malyié tant de pouvoir et de puissance qui vous viennent de \ os devanciers, de vous-mêmes, de voô écrivains immortels et de vos lois, malgré tout cela, vous avez peur!
Mais que sont-ils donc, et que sommes-nous? Quel est cet aveu de peur et de déliance?
Mais je ne me mets pas si bas , je ne mets pas si bas la civilisation de 89, qu'elle ait peur des jésuites. Je crois qu'elle est capable de supporter, de combattre la concurrence. Et (luont h moi, Je tie ferai jamnis un aveu qui nous abaisserait à ce point dans l'opinion de l'Europe. (Très-bien ! très -bien !)
M. Amilliau , membre de la Commission dont M. Saint -Marc Girardin était rapporteur, se riait
(69) ainsi de ces frayeurs fantastiques dont on cherchait à frapper les imaginations faibles :
El les jésuites, dont on a tant parlé et qu'on représente à tout moment comme des fanlômcs prêts à rentrer par toutes les issues dans l'instruction publique !
M. de Lamartine, aux applaudissements de la Chambre, s'exprimait encore avecplus d'énergie :
Les uns se préoccupent de ce fantôme de jésuitisme, que l'on fait sans cesse apparaître ici, et qu'il faudrait déclarer plus puissant que jamais, s'il avait la force de nous faire reculer devant la liberté. (Bravos au centre et à gauche.)
Et après le vote de la Chambre, M. Saint-Marc Girardin se moquait encore, avec la finesse d'esprit qu'on lui connaît , de ces peurs et de ces susceptibilités (jui s'aggravent P une par V autre ; car vous scwez^ Messieurs^ que la peur se conimunirpie facilement.
Enfin, à la date du 4 janvier 1839, le Journal des Débats écrivait encore :
Est-ce bien sérieusement que l'on redoute aujourd'hui les empiétements religieux et le retour de la domination ecclésiastique? Quoi! nous sommes les disciples du siècle qui a donné Foliaire au monde , et nous craignons les jésuites !
Nous sommes les héritiers d'une révolution qui a brisé la domination politique et civile du clergé , et nous craignons les jésuites !
Nous vivons dans un pays où la liberté de la presse met le pouvoir ecclésiastique à la merci du premier Luther venu qui sait tenir une plume, et nous craignons les jésui" tes!
Noms vivons dans nn siècle où. rincrédulité et le scepticisme coulent à pleins hords, et noKS craignons les jésuites !
Nous sonniies calholiqiies à peine, catholiques de nom , catlioli([nes sans foi, sans pratitpicr, et l'on nous crie que nous allons tomber sous le joug des congrégations ultramontaiues !
En vérité, regardons-nous mieux nous-mêmes et sachons mieux qui nous sommes; croyons à la force, à la vertu de ces libertés dont nous sommes si fiers. Grands philosophes (jue nous sommes, croyons au moins à notre phihsnpJiie, Non , le danger n'est pas où le signalent nos imaginations jiréoccupées. Vous calomniez le siècle par vos alarmes et vos clameurs pusillanimes.
Voilà oîi l'on en élait alors : le bon sens public voyait clair sur un état de société , où certes tout n'est pas fait j)()iir réjouir un prêtre catholique, mais où du moins tout est foit pour rassurer le siècle contre les terreurs imaginaires d'un passé qui n'est plus. On avait la bonne foi d'avouer que cette peur était un piège usé, un jeu misérable, une comédie honteuse , à laquelle il fallait renoncer désormais de surprendre la loyauté française.
Que s'est-il donc passé depuis? Rien, absolument rien. — Mais quoi donc? y a-t-il eu des faits nouveaux? Qu'on les cite. Mais non; il n'y a rien de tout cela; il n'y a qu'une seule chose , encore un coup : l'Université se sent attaquée; elle ne sait comment se défendre, et, selon l'expression de M. le comte Beugnot , elle
(7' ) ^e sotment ingénieusement de 1828 en i844- Mais elle sut préparer de loin le succès de cette habileté sublime. Voici les faits :
En 1840, M. Cousin, dans le programme officiel de l'examen du baccalaïu'éat es lettres, imposé à toute la jeunesse catholique du royaume, introduit les Provinciales, condamnées par l'Eglise; il indique les deux premières, dont Fénelon disait : « Il y en a plus qu'il n'en faut pour a découvrir le venin caché dans ce livre qui a « été tant applaudi. »
La même année, M. Cousin fait proposer l'éloge de Pascal comme sujet du prix d'éloquence décerné par l'Académie.
Plus taid, M. Villemain rappelle M. Cousin dans le Conseil royal de l'instruction publique.
En 1842, l'Académie décerne le prix proposé deux ans auparavant : et M. le secrétaire perpétuel élève la voix contre celte société remuante et impérieuse que Vesprit de gouvernement et l'esprit de liberté repoussent également.
L'éloge de Pascal est bientôt suivi du discours sur Voltaire; puis viennent les bruyantes leçons du Collège de France sur l'ultramontanisme et le jésuitisme ; puis la loi et la discussion de 1844 ) 01^1 il n'est plus question que des jésuites; puis le Juif errant et les fables stupides d'un roman impie.
Puis le dernier livre de M. Michelet. — Nous
( 72 ) en sommes là en attendant mieux; et les progrès (le ces Messieurs nous laissent tout espérer.
Prenez-y garde toutefois : l'opinion a ses caprices, et malheuieusement elle est presque toujours sans respect dans ses dédains comme dans ses enthousiasmes; et en vérité, tout cela est si fort, c|u'elle pourrait bien finir par vous châtier sévèrement.
Quant à moi, si j'avais plus d'autorité pour être entendu , je dirais à tous ces vaillants adversaires des jésuites qu'on ne se joue pas ainsi deux fois d'une grande nation; je leur répéterais du moins ce que M. Saint-Marc Girardin ne craignait pas tie dire à la tribune en iSSy :
Messieurs, vous vous donnez trop beau jeu, lorsque, avec le talent que vous avez , vous aj^issez sur les imaginations en parlant toujours de cette société fameuse, dont le fantôme se montre sans cesse dans ces discussions ; sous le raj)poit dialectique, cela n'est pas loyal : vous avez déjà fait la part à la frayeur peut-être légitime (jue vous avez des jésuites, vous leur avez déjà imposé un serment : Ne venez pas sans cesse nous jeter ce spectre à la tête (i).
C'est assez : nous achèverons ici cette histoire
(i) Qu'aurait dit M. Saint-Marc Girardin à ce journaliste (les Débats, dont je tairai le nom j)ar respect pour d'autres «pie pour lui, qui n'a pas craint de nous |)arler d'une odeur L\cvcit-(le-gris attachée à l'iiistoire des jésuites, et cjui, dans le trouble de sa raison, va jusqu'à s'écrier : Qu'importe qu'ils soient des saints... qu'ai-je affaire de leurs vertus^ s'ils m'apportent In peste P
(les résistances du monopole universitaire ; aussi bien il ne s'agit pas en ce moment de le comballre. Je signale seulement les causes et l'esprit de la lutte dans ceux qui se sont faits les adversaires de l'Église : on le sait, leur arme la plus puissante est la stupide frayeur qu'inspire le nom de jésuite. — Toute leur raison est là : c'est le dernier mot de leur habileté : c'est le grand effort de leur esprit. Il y a heureusement quelque chose en ce monde de plus fort à la longue que tout cela : c'est le bon sens.
Pascal , le grand adversaire des jésuites, a dit : V opinion est la reine du monde. C'est un mot vrai. L'opinion vaine et frivole règne trop souvent sur le monde, dicte ses lois, rend impérieusement ses arrêts, et contraint parfois les meilleurs esprits , les caractères les plus élevés, à pUer sous sa misérable force. Maîtresse d'erreur, ajoute Pascal , d'autant plus fourbe quelle ne l'est pas toujours. Mais l'empire de cette superbe puissance ennemie de la raison est heureusement passager. L'opinion n'est qu'une reine éphémère, et il y a un pouvoir supérieur au sien , qui brise, quand il le faut, son sceptre d'un jour, cest le bon sens., dont Bossuet, de la hauteur de son génie, disait : C'est le maître véritable de la vie humaine. Ce mot est plus grand, et heureusement pour l'humanité, plus vrai que le mot de Pascal. On l'oublie quelquefois; on se soulève contre le
(74) bon sens; mais après les plus bruyantes révoltes, il faut se soumettre enfin, et reconnaître son profond et mystérieux pouvoir.
Il y avait, parmi les anciens, un peuple dont on a dit (pie chez lui le bel esprit courait les rues, et qu'on cherchait en vain le bon sens dans ses académies savantes.
On dit que , parmi les peuples modernes , il y a une nation brillante et généreuse, ardente et fière , mais quelquefois aussi vaine, spirituelle et légère, qui estime dans le fond et dans le vrai la probité et le bon sens, et chez qui la raison vaincue reprend tôt ou tard son empire, mais qui, trop souvent, préfère l'esprit riant et moqueur, lit avec avidité les fables qu'elle méprise, se plait aux terreurs imaginaires; capable de résister à tout, excepté à un nom frauduleusement inventé pour lui faire peur en l'amusant.
Quoi qu'il en soit, il faut qu'on y prenne garde : c'est jouer contre elle un jeu toujours ignoble et quelquefois périlleux. Si elle a les défauts brillants de la jeunesse, elle en a aussi les qualités généreuses ; elle se prend quelquefois à s'irriter tout à coup contre ceux qui se moquent d'elle; elle ne les brise pas dans sa colère, mais elle a des dédains qui suffisent à sa vengeance.
Je ne crains pas de le dire, il n'y a peut-être pas une nation chez qui le bon sens ait une puis-
(75) sance plus vive, plus spontanée, et tout à coup plus irrésistible.
Chez elle, les diverses époques d'un siècle peuvent être le jouet de la violence, de la mobilité et du caprice des opinions; mais le génie national se soutient toujours , et triomphe à la longue par le bon sens : c'est sur lui que les honnêtes gens, que les hommes de bonne foi doivent compter pour accomplir le grand ouvrage de la pacification religieuse. Qu'ils comptent aussi sur la Providence.
Le bon sens est l'allié naturel de leur cause.
La Providence est la grande alliée du bon sens.