ACTUELLES
j'était le droit du clergé de réclamer.
On a vainement essayé de faire peser sur le clergé une grave responsabilité, en l'accusant d'avoir soulevé imprudemment des questions inutiles, irritantes, qui ne pouvaient appoiter a la religion que des dommages. Il est temps de répondre à ces accusations injustes et de rétablir la vérité des faits. On nous permettra d'exposer d'abord quelques principes généraux qui peuvent servir à dégager la question de ses nuages, et à mettre nos explications dans un jour plus éclatant.
C'est à l'occasion de la liberté d'enseignement que toutes les questions religieuses qui préoccupent aujourd'hui si vivement l'attention publique ont été soulevées.
Je ne viens pas traiter de la liberté crenseignement : ce n'est plus, ce n'est pas encore le moment. Je ne veux faire remarquer ici qu'une cliose, c'est qu'il est désormais impossible de réduire la lutte présente aux proportions étroites d'une sorte de duel entre l'Université et le clergé. Ce n'est pas ici une question de personnes, c'est une question de principes au plus haut degré.
C'est une question immense, où la liberté de conscience, la liberté de l'Église, la liberté de la famille, les libertés naturelles et civiles, les droits politiques et religieux les plus importants sont profondément engagés.
Dieu, la famille et sa foi, l'enfant et la société, l'Église et l'État : voilà simplement ce qui est au fond de tout ce débat.
Sans doute l'Université y est personnellement engagée : quant à nous, nous n'avons à y défendre que les droits de la société spirituelle et ses libertés nécessaires. C'est uniquement à ce point de vue que nous sommes placés : on a essayé de donner là-dessus le change à l'opinion publique; on n'y a pas réussi. Si on l'essayait encore, on n'y réussirait pas davantage; quoi qu'on fasse, comme j'ai eu déjà occasion de le déclarer, il nous sera toujours facile de démontrer qu'il s'agit ici des plus grands, des plus sérieux intérêts de la religion.
Il est manifeste, d'ailleurs, que ce n'est pas ici une querelle simplement politique. Non; après avoir observé, depuis quatorze années, un silence si profond et si convenable au milieu des partis, nous ne serions pas venus faire éclater tout à coup des passions politiques dans une question purement humaine; cela n'eût été ni de la prudence qu'on nous reconnaît, ni de l'habileté qu'on nous impute. On a vainement calomnié la sincérité et la modération du clergé. Outre ses principes, plus puissants encore que ses intérêts, il sait à quelle époque il a afft\ire; il donne depuis de longues années d'incontestables exemples d'abnégation, de sagesse, de patience; et l'on conviendra, en dépit de toutes les préventions, que ce n'est pas lui que l'on voit parmi nous jouer le terrible jeu des révolutions, qui retombent toujours sur sa tète de tout le poids de leurs ruines.
« On s'est trompé , Sire», disaient les archevêque et évêques de la province de Paris : « on a a mal complais les évéques, lorsqu'on a représenté « leurs réclamations et leurs doléances comme « des attaques : les évéques n'attaquent point; <( ils se défendent, ou plutôt, ils défendent les « intérêts dont ils sont chargés et qu'ils ne « peuvent mettre en oubli sans trahir leur « conscience. Dans une lutte, ce n'est pas d'orcf dinaire le premier qui se plaint qui est l'a-
agresseur, c'est le premier qui trappe: que le « roi nous permette de le dire : ainsi en est-il « des évèqiies et de l'Université.
« Sire, les évéques se seraient tus, si l'anlorité « des pères de famille et la foi des jeunes géné- « rations catholiques avaient été respectées. »
Aussi lous les hommes graves et sincères sont ddccord (jue nos éverjaes iiont pas dépassé leurs droits les plus légitimes ; et si le témoignage d'un prêtre, pénétré de vénération et d'amour pour les premiers pasteurs de l'Église de France, ne suffisait pas ici , je citerais les paroles des hommes politiques les plus éminents, et qui , pendant la discussion de la Chambre des Pairs , ont rendu un juste hommage à nos évéques.
J'insiste sur ce point, parce qu'il est décisif dans la cause que je défends : je tiens à le constater d'une manière irrécusable; il est temps que les déclamations finissent et que la vérité soit proclamée.
M. le comte Portalis répondant à ceux qui voulaient réduire cette grande et solennelle discussion aux proportions étroites et passionnées d'une querelle personnelle entre l'Université et le clergé, s'exprimait ainsi au nom de la commission de la Chambre des Pairs :
Messieurs , votre commission s'est convaincue que des inquiétudes graves s'étaient manifestées; que les consciences d'un certain nombre de pères do famille étaient alarmées....
Les sentiments des pères de famille, non-seulement se •sont manifestés par leur propre voix, mais ils ont trouvé un organe, un organe naturel, un organe respectable, dans l'épiscopat français.
On n'a pas, ce me semble, considéré à leur véritable point de vue les réclamations des évéqiies; on en a beaucoup trop parlé, comme s'il s'agissait d'une querelle entre deux corps, entre l'Université et le clergé.
Quand il s'agit pour les pères de famille, sincèrement attachés à la foi catholique, de l'intérêt le plus sacré de leurs enfants, de la conservation de leur foi religieuse, à qui s'adresseront-ils?
N'est-il pas tout simple que les évéques qui , par mission, par état , par vocation, sont chargés d'enseigner la parole sainte, interviennent en ce cas? Voilà ce que je tenais à établir : c'était le droit....
M. le Garde des sceaux a tenu le même langage : Quant à l'épiscopat, sa conduite n'a rien eu de si extraordinaire qu'elle doive exciter la sollicitude, je dirai même l'inquiétude de la Chambre....
Il me semble que dans un temps comme le nôtre il ne faut pas se méprendre sur la portée de ces actes, qu'on généralise beaucoup trop ; il ne faut pas attacher une importance exagérée à la publicité , à la vivacité de quelques réclamations. Nous vivons sous un gouvernement libre ; les évoques sont des citoyens. Lorsqu'il s'agit, non plus d'une question de convenance sur laquelle je me suis déjà prononcé, mais de l'exercice d'un droit constitutionnel, il faut bien reconnaître que nous devons subir les conséquences de notre organisation.
Répondant aussi à cette accusation absurde que les évècjues de France sont sons la terrible
influence des jésuites, M. le Garde des sceaux disait encore :
Je proteste contre cette assertion. Noti , les congrégations religieuses ne dominent pas les évèques; les évêques tiennent leur pouvoir du roi et de l'autorité spirituelle; ils ne subissent le joug de personne; ils n'obéissent qu'aux inspirations de leur conscience.
Le ministre ne pouvait enfin s empêcher de proclamer aussi lui-même à quelles criantes injustices nous étions en butte depuis le commencement de cette discussion :
Je ne saurais m'empècher de répéter hautement et Iranchement, dusse -je être encore attaqué par M. Cousin et par quelques autres personnes , qu'il y a là une injustice criante, et que sous un autre rapport il y a un véritable danger à venir ainsi traduire devant les grands pouvoirs de l'État des hommes qu'en vérité on provoquerait à devenir ennemis à force d'entendre dire qu'ils le sont. (Très-bien!)
Vous ne vous étonnerez pas qu'ils aient été affligés , et même indignés des imputations dirigées contre eux et des pensées qui leur étaient attribuées.
M. Guizot, allant au fond des choses, avait déjà prononcé ces remarquables paroles sur les rapports actuels , sur la situation respective de l'Église et de l'État, et sur les dispositions de mutuelle bienveillance qui animent le gouvernement et le clergé :
Je suis convaincu qu'aujourd'hui, comme il y a quelques années, la majorité, la grande majorité du clergé ne songe qu'à accomplir sa tâche religieuse et morale; qu'elle ne deniaude pas mieux que de s'y dévouer eu s'y renlermaat.
Un des honorables préopinants s'est plaint de la défiance qu'on a quel((iicfois témoignée au cierge; il avait raison : il n'y a pas d'alliance sans confiance; mais je l'affirme, la confiance du gouvernement du roi dans les sentiments , dans les intentions, dans les idées de la grande majorité du clergé, est réelle et sincère.
Au fond, de quoi s'agit-il? Il s'agit pour la société nouvelle de s'accoutumer à une chose à laquelle elle est bien peu accoutumée, car elle en a été longtemps affranchie, de s'accoutumer à la liberté et à l'influence de la religion. Il faut que la société nouvelle accepte ce fait et ce spectacle; et il faut eu même temps, chose nouvelle aussi, il faut que la religion accepte les mœurs, les tendances, les libertés et les institutions de la société nouvelle. (Très-bien !)
L'orateur, il est vrai, après avoir rendu cet hommage au clergé français, après avoir proclamé le droit incontestable que le clergé avait de prendre part à cette grande discussion , semblait regretter la vivacité de nos paroles et l'ardeur de notre zèle. Mais malgré ces regrets, il ne craignait pas de dire :
Il y a dans la pensée religieuse un caractère qui , même dans ses erreurs, commande longtemps le respect. Nous supportons beaucoup d'écarts de la pensée laïque sans les poursuivre ; c'est un spectacle que vous avez tous les jours sous les yeux. Nous serons modérés et tolérants envers les écarts de la pensée religieuse.
M. Guizot, en prononçant ces paroles , était peut-être inspiré par le souvenir d'autres paroles prononcées par lui à la Chambre des Députés, et par lesquelles , longtemps à l'avance, il avait jus-
(84) tifié l'impatience de la pensée religieuse, lorsqu'il disait :
Les générations n'attendent pas : elles se succèdent sans rolàcho dans nos écoles, et de là vont, aussi sans relâche, porter dans le monde le bien qu'elles ont acquis, ou le mal qu'elles ont contracté. Tout ici est urgent, continu; il n'y a nas un moment à perdre , car chaque moment a des résultats irréparables, salutaires ou amers.
M. Guizot prononçait ces paroles en présentant à la Chambre des Députés une loi sur la liberté de l'enseignement, en i836; huit années se sont écoulées depuis, sans que la promesse de la Charte ait été accomplie. Sans doute il faut savoir attendre; mais en chose si grave on comprend que la patience ait un terme.
Déjà , bien des années auparavant, elle avait manqué à ceux qui sont aujoiu'd'hui nos adversaires les plus ardents. Le Journal des DcOdlsécrivait il y a longtemps :
Plusieurs années se sont écoulées, mais le provisoire dure encore, mais le mal qui s'opère est définitif.
On ne perd pas une minute pour organiser les contributions, les bureaux, les régiments; mais l'éducation est ajournée après les affaires sérieuses.
Les paroles de M. de Tracy à la Chambre des Députés, en 1837, me reviennent naturellement à l'esprit :
Ce n'est pas ici le cas de dire que le temps ne lait rien à l'alTaiic; car, selon moi, il y fait beaucoup, et cinq ou six ans perdus i)our améliorer l'instruction d'une grande nation,
sont quelque chose qui, dans l'esprit des hommes réfléchis , doit avoir un grand poids.
Après de telles raisons, comment reprocher à nos évéqiies d'avoir exprimé leurs vœux pour hâter l'examen d'une question si pressante? Mais enfin, dira-t-on peut-être, ils auraient mieux fait de ne pas recourir à la publicité. On le pourrait dire, si, après les avoir consultés, on avait produit leurs réponses, ou si on en avait tenu compte.
Le premier devoir de la liberté , a dit quelque part M. Guizot, est d'accepter la publicité. Si c'est son devoir, c'est aussi son droit.
Les réponses et les vœux des évéques avaient des droits si évidents à la publicité; c'étaient des documents si nécessaires pour fixer l'opinion des Chambres, que dans la discussion de iSSy, un des membres du conseil royal de l'instruction publique, M. Dubois, se plaignait qu'on ne les eût pas publiés :
Quelle a été la réponse des évéques aux questions posées par M. le Garde des sceaux, prédécesseur de M. Persil, et quels sont les vœux qu'ils ont exprimés?
Cette dernière question est très-importante. Quand il s'est agi d'organisation judiciaire, on a consulté les magistratsetles cours compétentes, et l'on a produit les réponses de ces corps, afin de fixer l'opinion de la Chambre.
Nos évéques ont été consultés, il est vrai; mais quelle étrange manière de le faire! on s'oppose à ce qu'ils se consultent eux-mêmes et s'é-
clairtMit, comme si on désirait trouver des contradictions dans leurs réponses! Ces réponses même, on se garde bien de les produire au grand jour pour fixer l'opinion des Chambres.
Et cependant les évéques avaient bien quelque droit d'être écoutés; car enfin, nous avons entendu M. Portalis déclarer qu'ils étaient l'organe naturel, l'organe respectable de la religion alarmée, et des pères de famille inquiets pour la foi de leurs enfants.
M. Guizot lui-même a rendu hommage à la sincérité de ces inquiétudes :
Il y a, dans le clergé qui a pris part au mouvement dont je parle, des hommes sincèrement convaincus , je n'hésite pas à le à\r(\,que Vvducalion laïque actuelle est dangereuse pour la religion catholique , et qu'il est de leur devoir d'y résister. C'est là l'opposition vraiment relijjicusc; nous verrons tout à l'heure si elle a raison j mais je reconnais sa sincérité.
La démonstration la plus extrême à laquelle on soit allé contre l'Université, a été la menace d*un refus de concours. Mais il faut dire d'abord que les deux vénérables évéques qui ont cru devoir faire entendre cet avertissement sévère, l'ont fait non en ce sens que les pasteurs ordinaires dussent refuser leur ministère aux élèves de l'Université qui leur seraient amenés par leurs parents ou par leurs maîtres, dans leurs paroisses; mais en ce sens seidement que des aumôniers ne seraient plus au service personnel de l'Uni-
(87) versité, et n'iraient plus, aux jours et aux lieiires fixés j3ar l'autorité universitaire, porter officieiieineut leurs instructions *et le secours de leur zèle dans les collèges.
Je suis aise de faire entendre sur ce point la voix indépendante de M. de Lamartine :
Et encore ici l'Eglise, consciencieuse et convaincue, a raison. Car si elle croit, elle ne peut pas jouer une coinédie sacrée en assistant l'Etat de sa 'présence dans une œuvre qu'elle dit être la perversion de la foi, ni couvrir complaisamment de son manteau les fraudes de l'enseignement philosophique qui lui dérobe ses âmes entre le pupitre et l'autel. C'est indigne d'elle! c'est se jouer des hommes , c'est trafiquer des enfants, c'est vendre Dieu! Ses ministres le sentent, et ils protestent en attendant qu'ils frappent. La politique peut s'en affliger, la foi ne peut que s'en applaudir, et la raison ne peut que s'en féliciter.
Ainsi , les autorités les plus diverses et les plus imposantes sont également d'accord que nos évéques n'ont point dépassé ici les bornes de la modération, ni celles de leurs droits ies plus légitimes.
Concluons: si le clergé a pris à cœur la question de la liberté d'enseignement, c'est qu'il croit dans son âme et conscience que cette question le regarde, qu'elle importe à la religion, qu'elle relève de son zèle et de sa mission : c'est qu'elle a pour lui toute la grandeur et toute l'importance d'une question religieuse.
Le clergé n'a (l(ffl3ii(lé que des libertés légitimes, universellement réclamées- Literté religieuse, liberté scientifique.
Et d'abord liberté religieuse :
Et ce que je dis ici a été dit et proclamé avant moi, par les hommes les plus graves, et dont l'autorité ne peut être suspecte.
Tous proclament d'abord qu'il s'agit là d'un droit sacré; conséquence essentielle et immédiate de la liberté de conscience.
La liberté religieuse et la liberté de l'enseignement sont sœurs, a dit M. Portalis. La liberté de l'enseignement est devenue im complément nécessaire de la liberté religieuse, telle que l'a proclamée la Charte.
Tous ont proclamé que le monopole blesse la liberté religieuse tout à la fois dans la conscience du père de famille, dans la conscience de son fils, et, je ne crains pas de l'ajouter, dans la conscience même des instituteurs de la jeunesse. Peut-on s'étonner que nous nous en soyons religieusemf^nt préoccupés?
Qui ne se souvient ici des expressions énergiques de M. de Lamartine :
C'est un sacrilège contre la religion, contre la raison, contre le père de famille, contre l'enfant à la fois?
Et si l'assentiment est unanime à cet égard, c'est qu'on s'accorde à reconnaître que l'enseignement, c'est l'éducalion , c'est la foi, c'est
(89) l'âme, c'est la vie tout entière; et M. de Lamartine l'a proclamé encore avec énergie:
C'est la foi du chrétien , c'est la foi du protestant, c'est la foi de la philosophie, c'est la foi de la nimillc.
N'est-il pas évident, en effet, que si un père de famille ne peut choisir pour son fils les maîtres qui partagent sa foi et qu'il croit dignes de sa confiance , s'il est condamné à le placer sous l'influence religieuse d'un juif, d'un protestant, ou d'un sceptique, il n'est pas plus libre comme croyant que comme père? il souffre également violence dans ses droits paternels et dans ses devoirs religieux ; sa conscience et sa tendresse, son autorité et sa liberté sont également blessées dans ce qu'elles ont de plus inviolable et de plus sacré.
M. le duc de Broglie, aussi bien que M. de Lamartine, a proclamé ces principes :
Là où la liberté de conscience a pris rang au nombre des principes constitutionnels, la liberté d'enseignement est de stricte justice et de sage politique.
Les orateurs du Gouvernement, comme les membres de l'opposition libérale, l'ont proclamé en iSSy à la Chambre des Députés; je ne citerai que M. de Tracy, qui a dit :
Ainsi que la liberté de conscience et la liberté de la presse, la liberté de l'enseignement est un droit primitif qui se reconnaît, qui se proclame, et qu'on ne concède pas. Voilà les vrais principes, et je ne m'en écarterai point.
Cette liberté de l'enseignement est l'objet de bien vives
aHiKiiios; il st'nil)Ic quo vous avt-z le droit d'accorder ou de ne pas accorder cette liberté ; je soutiens que vous ne pouvez pas vous y refuser: c'est une des conditions du pacte en vertu duquel tous les pouvoirs existent, vous et tous les autres.
Voilà ce que les hommes les plus éminents déclarent; et on nous reproche, à nous, de réclamer ces libertés dont ils reconnaissent si hautement la nécessité, la sagesse et la slricLe justice !
Les membres même les plus honorables de l'Université ont bien senti que le monopole de l'enseigtiement blessait la liberté religieuse jusque dans leiu" conscience. Et de là, qu'on le remarque bien, une grande partie des embarras actuels, et une des causes les plus actives, les plus invincibles, les plus irritantes, des querelles dont on se plaint.
J'ai besoin de m'expliquer ici :
On l'a dit avec vérité, il n'y a pas de situation morale plus triste que celle d'un professeur universitaire qui a le malheur de n'être pas catholique, et qui est condamné en présence des enfants qu'd instruit, ou à des protestations hypocrites, ou à un silence sans dignité. Il y a là une situation telle, j'ose le dire, que nulle considération au monde n'en devrait faire accepter l'humiliation à un homme de conscience et d'honneur.
Les professeurs universitaires l'ont bien senti,
(9> ) et je n'ai pas le courage de leur en faire un reproche. îMais aussi de là, il le faut dire, toutes les difOcullés de la situation et tous les embarras du corps auquel ils appartiennent.
C'est ici le lien de rappeler l'article important du décret qui le constitue.
Toutes les écoles de l'Université impériale prendront pour bases de leur enseignement les préceptes de la religion catholique.
Mais, dit M. Portails,
Sous le régime de la Charte de i83o, bien qu'elle déclare que la religion catholique est celle de Ut majorité des Français, l'instruction publique n'est placée sous l'invocation des préceptes ou des dogmes d'aucune religion déterminée.
Et les professeurs de l'Université ont proclamé que, non-seulement comme hommes privés, mais encore comme hommes publics, ils étaient en matière de croyances religieuses dans une pleine et entière indépendance.
Cela est manifeste, et résulte clairement tant de leurs tléclarations solennelles et bien connues que de notre droit public.
Cela résulte encore de leurs leçons, de leurs ouviages, de leur conduite, et de tout ce qu'ils ont avancé sur Dieu, sur la création, sur la nature, sur l'homme, sur l'âme, son immortalité, sa liberté, sa spiritualité; sur le protestantisme, sur l'Eglise, sur l'incarnation et la rédemption, sur Jésus-Christ, et sur tous les dogmes chrétiens. Et encore une fois, au point de vue légal et lo-
( 9^ ) giqiie, j(* coïK'ois qu'un homme d'État ne puisse pas It'iir eu faire un crime.
Mais qu'ils me permettent de le leur dire: ils avaient plus et mieux à faire encore. L'honneur et la conscience ne sont pas pleinement satisfaits.
Ils ont secoué le joug de l'art. 38 du décret de 1808, -mais le décret de 1808 lui-même et son monopole absolu pèsent encore sur les pères de famille et sur les enfants de l'Église catholique.
Les professeurs de l'Université ont été émancipés, sans que les pères de famille catholiques l'aient été avec eux.
Les professeurs de l'Université ont profité seuls de la liberté de conscience proclamée plus haut que jamais par la Charte de i83o.
Ils ont cru qu'ils pouvaient tout oser dans leur enseignement; et néanmoins on a laissé toujours peser sur les pères catholiques l'obligation de livrer leurs fils à cet enseignement.
On est resté lié à des hommes qui ne l'étaient plus; en un mot, il y a eu liberté pour enseigner l'erreur, il n'y en a point eu pour l'éviter: et on veut que cette situation intolérable n'ait pas profondément blessé! on veut que nous n'en ayons pas souffert , quand il n'y a pas un professeur de l'Université, véritablement lioiniéte, à qui, je le sais, le monopole universitaire ne pèse autant qu'à nous qui ne le trouve aussi odieux
( 93 ) que nous, et qui chaque jour, lorsque ce monopole vient traîner devant lui de malheureux enfants dont il ne sait ni la foi , ni la langue, et qu'il doit élever cependant, ne s'estime ou le plus malheureux ou le plus humilié des hommes !
Ceux qui subissent la tyrannie et la servitude sont abaissés sans doute; mais ceux qui la font subir, surtout à des enfants, le sont plus encore.
On connaît sur tout ceci les plaintes douloureuses de M. de Lamartine :
La jeunesse recevant un double enseignement contradictoire, et tiraillée en sens contraire par la philosophie et par la foi, huit par tomber entre-deux dans le scepticisme, la mort de l'âme
Quand on réfléchit que cet abus est à la fois l'oppression de la conscience, le mensonge de l'enseignement, l'avilissement de l'État, l'abdication de la raison, la cause du scepticisme qui saisit l'homme au passage de l'enfance à la jeunesse, la confusion de la foi, la perle des âmes et l'extinction de la morale parmi de nombreuses générations; et quand on est convamcu eu même temps que Dieu est le fond de toute chose, et que les sociétés humaines n'ont d'autre but sérieux que d'arriver à Dieu par la lumière et par la vertu, cela fait frémir sur le sort de l'espèce humaine: mais, surtout mal pour l'eufant. Que voulez-vous, en effet, que devienne l'homme moral et intellectuel dans un état d'enseignement et de société où l'enfant est jeté tour à tour, ou tout à la fois, dans l'esprit du siècle et dans l'esprit du sanctuaire, dans l'incrédulité et dans la foi? Il sort de la maison d'un père peut-être croyant, peut-être sceptique; il a vu sa mère aflirmer et son père nierj il entre dans un collège divisé d'esprit et de tendance.
L'enseignement du profosscur n'y concorde en rien avec renseignement du s;iccrdo(;c.
Il lui faudrait deux âmes, et il n'en a qu'une! on la tiraille et on la déchire en sens contraire. Les deux enseignements se la disputent; le trouble et le d<!'Sordre se mettent dans ses idées. Il en reste quelcjues lambeaux à la foi, (piehjues lambeaux à la raison. Il s'étonne de cette contradiction entre ce qu'on lui disait dans sa famille, ce qu'on lui enseignait dans son collège, ce qu'on lui démontre dans ses cours. // commence a se douter qu'on lui joue une grande comédie, que la société ne croit pas un mot de ce qu'elle enseigne.
Il pense en secret (pi'il faut que tout cela ne soit pas bien important pour que la société et l'État s'en jouent avec cette légèreté et avec ce mépris. Sa foi s'éteint; sa raison, sans ardeur, se refroidit; son âme se sèche, son enthousiasme se change en indifférence et en découragement. Il ne lui reste d'une pareille éducation que juste assez des deux principes opposes dans l'âme, pour que cette âme soit une guerre intestine de pens-'cs contraires, et pour qu'il ne puisse pas même vivre en paix avec lui-même dans une vie qui a commencé par l'inconséquence et qui se prolonge dans la contradiction.
Certes, après ces belles et fortes paroles nous sommes justifiés. Il est manifeste que si nous nous sommes émus à l'occasion de la liberté d'enseignement, ce n'était pas dans les vues étroites d'un intérêt personnel. D'autres intérêts nous avaient touchés : il s'agissait ici d'une question religieuse et sociale, la plus importante qui fut jamais au bonheur de la famille, à la sécurité de la patrie, à la foi de TÉglise. Et c'était abuser
(95) trop étrangement l'opinion publique, que de vouloir en faire une question de personnes entre l'Université et nous.
J'ai dit aussi liberté scientifique :
En effet, quand la liberté d'enseignement ne serait pas luie question éminemment religieuse, sommes-nous donc les premiers, sommes-nous les seuls qui ayons réclamé cette liberté comme un droit de l'esprit bumain?
Qu'on se rappelle l'opinion émise à cet égard par M. Saint-Marc Girardin , rapporteur de la commission cbargée d'examiner le projet de loi sur l'instruction secondaire en 1 837 : Nous osonsdire y Messieurs , qa avant la Charte elle-même, l'expérience et l'intérêt des études a\>aient réclamé la liberté de l'enseifinement.
Autrefois la concurrence était entre l'Université de Paris et les diverses congrégations qui s'étaient consacrées à l'instruction de la jeunesse. Émanées de principes différents, animées d'un esprit différent, l'Université de Paris et les congrégations luttaient Tune contre l'autre, et celte lutte tournait au profit des études. Aussi quand, en 1763, les jésuites furent dispersés, un homme qu'on n'accusera pas de préjugés de dévotion, Voltaire, avec son bon sens et sa sagacité ordinaire , regrettait l'utile concurrence qu'ils fai- •aient à l'Université. « Ils élevaient, dit-il, la jeunesse en concurrence avec l'Université, et l'émulation est une belle chose. »
M. Saint-Marc Girardin disait encore :
On discute beaucoup en ce moment sur les diverses méthodes d'enseigaemeat. On dit beaucoup qu'il faut réformer les études.
Selon nous, la grande réforme que le projet de loi fait dans les études, c'est de proclamer la liberté d'enseignement. Car, grâce à cette liberté , toutes les réformes sont possibles.
M. (le ïracy partageait sur ce point l'opinion de M. Saint-Marc.
Il déclarait :
....Que la liberté de l'enseignement est aussi utile, aussi nécessaire pour le Gouvernement que pour la société, et que, sans la liberté de l'enseignement, l'instruction est nécessairement stationnaire, c'est-à-dire, rétrograde.
M. le duc de Broglie ne parlait pas autrement:
... 11 est bon que les établissements particuliers se fondent et se multiplient; leur existence, leur nombre, leurs efforts, importent au progrès de l'instruction générale; l'énudation qui s'élève entre eux et les établissements publics, lorsqu'elle est vive et vraie, tourne à l'avantage de la science.
C'est, selon nous, disait encore M. Saint-Marc, pour avoir conçu l'éducation à la manière antique, c'est pour ne pas s'être rendu un compte assers exact de l'état de nos sociétés modernes j que nos divers gouvernements, avant i83o, s'étaient effrayés de la liberté d'enseignement, et avaient craint de l'accorder. C'est dans cet esprit qu'ils avaient tous cherché à centraliser les écoles, et à faire de l'enseignement eu France une grands institution politique et administrative.
A tous ces témoignages se joint celui de M. Guizot, alors ministre de Tinstruclion publique, qui disait :
Messieurs, avant 1789, l'instruction était confiée à un grand nombre de congrégations diverses : elle était divisée;
elle n'était pas réunie dans un seul faisceau. De là la plus utile concurrence; de là la supériorité de l'instruction et de l'éducation avant la Révolution.
On le voit, i! se l'eiicontre ici un aspect sérieux de la question, ettles considérations importantes dans l'intérêt de l'esprit hiniiain.
Les honiines les plus éclairés l'ont reconnu : on n'établira jamais la centralisation intellectuelle qu'au détriment des luinières et de la noble émulation des intelligences.
Quelques esprits positifs , mais dont le regard manque et de discernement et d'étendue, font erreur et confondent. Si la centralisation politique et administrative est bonne, la centralisation intellectuelle ne le fut jamais. La centralisation administrative vit de simplicité dans les moyens, et d'unité dans l'action. L'intelligence vit de vérités cormues, de luttes généreuses, de libre concurrence, de nobles combats entre les esprits.
Le despotisme absolu et le privilège exclusif de l'éducation n'ont jamais existé : à Sparte, peut-être, dans les temps anciens : aussi nous n'avons pas un livre, nous n'avons pas une ligne Spartiate; à Moscou, dans les temps modernes : aussi , jusqu'à présent, la littérature russe n'a pas beaticoiq) enrichi le inonde.
Ce n'est pas d'aujourd'hui seuleajent que tout le monde est d'accord à cet é-;arcl. Les plus
(9» ) grands esprits ont toujours pensé que la liberté d'enseiiinement était favoral^le à l'éniulation des lettres et des sciences, au développement des intelligences, aux progrès des lumières.
Il conven.'iit, a liit le cardinal deUichelieii, que les universités et les jésuites enseignassent à l'envi, afin que l'émulation aiguisât leur vertu, et que les sciences fussent d'autant plus assurées dans l'État, que si les uns vt-naicnt à perdre un si sacré dépôt, il se retrouvât chez les autres. (Testara. polit, du card. de Rich., i*"^ p., ch. 5, scct. lo.)
C'était aussi la pensée de M. de Talleyrand, clairement exprimée dans le célèbre rapport qu'il fit au nom du comité de constitution, les loet II septembre 1791.
Si chacun, dit-il, a le droit de recevoir les bienfaits de l'instruction , chacun a réciproquement le droit de concourir à la répandre. Car c'est du concours et de la rivalité des efforts individuels que naîtra toujours le plus grand bien. La confiance doit seule déterminer le choix, pour les fonctions instructives. Mais tous les talents sont appelés de droit à disputer le prix de l'estime publique. Tout privilège est par sa nature odieux. Un privilège enmatière d'instruction serait phâf odieux et plus absurde encore.
Enfin l'homme qui a été le moins favorable à tous les genres de liberté, l'Empereur, que la constitution de son eni[)ire et l'entraînement du pouvoir absolu portèrent plus tard à fonder le monopole universitaire, l'Empereur, au commencement du Consulat, regrettait de ne pouvoir laisser le champ libre à deux congrégations émules l'une de l'autre , et toutes deux émules
(99 ) de l'Université : les Oratoriens et les Jésuites. Il s'exprima un jour en ce sens en plein conseil d'Etat : j'en ai recueilli le témoignage de la bouche des hommes les plus graves, qui vivent encore et sont mêlés avec honneur aux affaires publiques.
Certes, après tant de témoignages, j'ai le droit de le redire : accuser le clergé d'avoir pris part à ces grandes questions, quand il n'a demandé que la réalisation sincère des pensées et des vœux des hommes les plus éminents, ce serait une étrange injustice.
Si nous avions laissé des questions de cette importance, la liberté de conscience, la liberté des familles, le progrès des lettres, l'éducation de la jeunesse, et tous les intérêts les plus sacrés, se traiter, se décider, sans y prendre une juste part, non-seulement nous aurions failli à tous nos droits, mais nous aurions trahi tous nos devoirs : l'histoire un jour nous aurait condamnés.
Le clergé n'a demandé ni liierté limitée, ni monopole, ni privilège. Il n'a reké aucune des conditions légitimes de la literté.
Au moins, nous dira-t-on, ne deviez-vous pas entrer dans cette querelle avec des prétentions si ambitieuses et vraiment insoutenables :
( ïo*^ )
Vous avoz voulu , (l'une part, uiio liberté illimitée et sans mesure, indépendante de toute surveillance, de toute autorité:
Vous n'avez, d'autre part, demandé la liberté que pour arriver au monopole, et par là même, au renversement de l'Université :
Enfin , vous avez repoussé toutes les conditions les plus raisonnables de grades, d'examens , et par là vous avez montré que vous n'étiez capables que de travailler à l'abaissement intellectuel de la France:
Voilà ce qui a profondément irrité contre vous.
Il est vrai, toutes ces choses ont été dites et répétées sans relâche par nos adversaires; et certes il était" difficile d'intervertir plus habilement les rôles : les accusés se sont faits accusateurs ; les dépositaires du monopole, qui s'obstinent à ne pas s'en dessaisir, nous accusent d'y prétendre; ceux qui ne veulent pas, malgré les promesses d'une charte, donner une ombre de liberté, accusent leurs adversaires de prétendre à une liberté illimitée; les possesseurs illégitimes repoussent, avec l'accent du propriétaire dépouillé ou menacé, la revendication solennelle et redoutable des droits les plus justes et les plus sacrés. Pour étouffer la liberté, on crie à la domination. On élève d'autant plus haut la
( lo' ) voix, qu'on veut faire taire le cri importun de la justice outragée.
La tactique est bonne, mais elle n'est pas neuve ; nos adversaires le savent bien, et on a droit de s'étonner qu'elle puisse leur servir toujours.
Certes, la réfutation de ces calomnies est facile ; on pourra les répéter encore : j'aurai fait du moins une réponse catégorique et nette.
1° Nous ne demandons en aucun genre une liberté illimitée et sans condition ; nous savons que de telles libertés mènent à l'anarchie, ne sont bientôt plus que des libertés sauvages et le droit brutal de la force.
En proclamant la liberté d'enseignement , promise par la Charte, l'Etat doit conserver son action, sa surveillance tutélaire, sa providence temporelle sur tous les établissements d'éducation, sur la moralité et la capacité de ceux qui les dirigent, sur la discipline, sur les soins physiques. C'est là son devoir. A Dieu ne plaise que rÉlat vienne jamais à l'oublier!
Nous ne disons rien ici que n'ait dit avant nous l'organe même des opinions les plus avancées contre tout monopole d'enseignement :
Nous reconnaissons également à l'État le double droit de surveillance et de répression ; de surveillance la pins absolue, la plus complète, de jour et de nuit; la surveillance par ses agents directs et responsables. La réj)ression , oui , la ré-
( loa )
pression sévère, rodou table, (raiMant ))ltis st'vère que la liberté sera plus grande; mais la répression par les at,'ents directs et ordinaires, par les tribunaux, par la magistrature, par les juges inamovibles, à qui la loi remet la garde de l'honneur et des intérêts de tous.
Ceux même qui ont demandé la liberté comme en Belgique, ont suffisamment expliqué leur pensée, et sur ce point il me suffit de ci 1er les paroles de Monseigneur l'évéque de Langres :
Il est peut-être fâcheus' , sous un rapport, que l'on ait parlé d'abord de liberté comme en Belgique. L'orgueil de la France a j)u repousser l'idée de ne devenir que la copie d'im petit peuple voisin. D'ailleurs, il y a toujours contre cette formule l'objection assez spécieuse tirée de la différence de constitution, de législation et de mœurs.
Après ces paroles, Monseigneur l'évéque de Langres se résume en ces termes :
Nous nous contenterons de demander pour l'enseignement la liberté telle qu'elle existe d'ailleurs en Fiance : c'est-àdire , une liberté vraie, une liberté sincère, la liberté pour tous.
Je ne puis m'einpècher cependant de le faire remarquer : lorsque Monseigneur le cardinal de Bonald et Monseigneur l'évéque de Langres, les seuls de Nosseigneurs les évéques qui aient demandé d'abord la liberté comme en Belgique, ont cru devoir le faire, ils eu ont donné une raison qui est loin de blesser riioiineur national. La l'ra/icc, ont-ils dit, es( aussi (ligne de cette liberté que les pays voisins. Je ferai observer d'ailleiu's
( 'oS ) que c'était demander la liberté, non-seLdement , comme en Belgique, mais aussi comme en Angleterre (i), comme aux Etats-Unis, c'est-à-dire, comme elle existe chez les plus puissantes nations, chez les peuples les plus civilisés : sans vouloir excliue assurément aucune des exifijences légitimes du caractère et de l'esprit français, aucune des conditions d'une liberté sage.
Mais s'il faut que la liberté soit modérée pour ne pas dégénérer en licence, il faut aussi qu'elle soit sincère pour être quelque chose : si elle est nécessairement soumise à l'Etat dans des conditions raisonnables , pour être légitime et se conserver, elle doit être également exempte des entraves et des exigences d'une autorité exclusive et jalouse, pour être réelle et ne pas mourir. Ici encore les opinions sont unanimes.
(i) M. Matter, insperteur i^énéral de l'Université, a écrit : La Grande-Bretagne n'a ni inspecteurs , ni conseillers officiels, ni même un ministre de l'instruction publique. Ses universités, ses collèges, ses pensions et ses écoles sont, ou de vieilles corporations qui jouissent de riches créations et de grands privilèges, ou de dotations nouvelles dues au patriotisme et au zèle des particuliers, des communautés, des cités religieuses. A l'égard de tous ces établissements, l'Etat, l'Église, la municipalité, les paroisses, ou des associations de philanthropie et decharité exercent une sorte de lutelle et de patronage qui diffère singulièrement del'action centralisante de notre administration napoléonienne.
Tous soiil iraccord ([lU', j)oiir être sincère, il faut (lo.iiicr plus (jue ce qui existe, et aljolii" tout Miouopule. Aiitreiuent la Charte n'aurait rien promis en proniellant la liberté d'enseignement. Elle n'aurait lait que proclamer une déception. Un monopole quelconque est essentiellement incompatible avec la liberté.
Jamais loi ne dut moins être faite sous la funeste influence d'un parti ou au profit d'mi corps quel qu'il soit. Jamais loi ne dut être conçue dans des \Mies plus larges et des pensées plus indépendantes des préoccupations étroites et passionnées de la politique journalière : ce n'est pas luie loi de circonstance, buiuie aujourd'hui et demain mauvaise : c'est une loi religieuse et sociale , une loi fondamentale qu'il s'agit de faire.
Qu'y a-t-il donc à reprendre dans ces pensées? Où sont ici les prétentions ambitieuses?
1° Mais, nous dit-on, vous demandez le monopole.
On le dit, on le répèle à satiété , on voudrait à tout prix le persuader à la France : on sait trop la puissance d'une pareille calomnie. Mais nous protestons contre elle de toute l'énergie de nos consciences. L'Église a poussé son respect pour la liberté des familles si loin, que, pendant les siècles même où elle a été toutepuissante, elle n'a jamais réclamé pour elle, ni
donné à un corps quelconque le monopole de l'enseignement. Et, dans le libre pays de France, rÉglise, de concert avec l'Etat, avait institué vingt et une universités laïques et ecclésiastiques , indépendantes les unes des autres, et toutes indépendantes des innombrables corporations religieuses enseignantes.
Et l'on prétendrait sérieusement nous prêter aujourd'hui la folle idée de réaliser ce que l'Eglise ne voidut en aucun temps! ce qui est plus impraticable et plus impossible que jamais, sous un gouvernement constitutionnel, au milieu d'une société essentiellement laïque, avec la liberté de la tribune, de la pensée et de la presse, en présence de répidsions toujours vives et puissantes contre l'Église et son action !
Non, non, cette pensée n'est pas la nôtre; c'est la pensée de ceux qui possèdent le monopole, et veulent à tout prix le retenir.
3° L'abolition du monopole luiivcrsitaire iicsl pasj d'ailleurs, le moins du monde , le renversement de V Université.
Il est convenable et utile que l'Etat ait le pouvoir de créer et de soutenir des établissements modèles, privilégiés, soutenus, favorisés de toutes manières; c'est non-seulement l'existence, c'est aussi le privilège, le privilège le plus élevé, mais non le monopole^ qui demeurera à l'Université.
( 'oG )
Notre pensée ne serait pas même que tous les établissements particuliers cessassent de lui appartenir. Il faudrait, sous ce rapport, laisser à chacun la plus grande liberté; et, tandis qu'au sommet de l'échelle apparaîtraient les grandes institutions universitaires dotées par l'État , au second rang il pourrait y avoir des établissements affiliés librement à l'Université , et participant à tous les avarïtages dont le Gouvernement jugerait à propos de l'enviroinier. Il y en aurait aussi de plus modestement constitués: ce seraient ceux qui s'en tiendraient au bienfait et aux légitimes conditions de la libre concurrence.
4^ Tous sont d'ailleurs d'accord qu il faut certaines écoles spéciales indépendantes du Ministère de l'instruction publique, et que la spécialité des petits séminaires n'est pas un privilège.
Voici ce que dit, à propos des séminaires et des autres écoles spéciales, M. Matter, inspecteur général de l'Université, dans un travail publié au tome XIV de l'Encyclopédie des gens du monde, sur l'instruction publique :
La plupart des écoles spéciales sont complètement étrangères au Ministère de rinstruclion publi(jue.
L'école polytechnique, l'ccolc militaire de Saint-Cyr, le collép;e militaire de la Flèche et les écoles d'artillerie r^elèvent du ministère de la guerre; — l'école navale de Brest relève du ministère de la marine; — l'école des mines, le Conservatoire des arts de Paris, les écoles des arts et métiers de Châlons et d'Antrers relèvent du ministère des tra-
vaux publii-s ; — les i,M'ands et les petits séminaires relèvent du ministère de la justice et des cultes; — Técole forestière de Nancy relève du ministère des finances.
Il aurait pu ajouter l'École d'Alfort, où se trouvent 3oo élèves, et qui relève du Ministère de l'agriculture et du commerce.
Tous reconnaissent qu'il serait injuste dédire qne ces écoles sont dans le privilège, et demeurent en dehors du droit commun, parce que^ placées d'ailleurs dans une juste dépendance de l'Etat, elles ne dépendent pas de l'Université.
IN 'est-il pas évident, puisque toutes les carrières spéciales et publiques ont leurs écoles spéciales, que la spécialité à laquelle on voudrait donner le nom odieux d'exception et de privilège, n'est plus ici que la liberté dans l'ordre, la spécialité des vocations et des fonctions diverses dans l'harmonie sociale?
Bien qu'on eût essayé de le contester, la discussion et le vote de la Chambre des Pairs ont proclamé que les petits séminaires n'étaient pas placés en dehors du droit commun, parce qu'ils ont nécessairement une spécialité aussi bien que les écoles de marine, que les écoles militaires, que les écoles industrielles et commerciales.
Comment, en effet, accuser de vouloir échapper au droit commun par le privilège, ceux qui ne réclament, au nom de la nécessité et de la spécialité de leurs écoles, que le droit commun
( 'o8 ) à toutes les écoles spéciales, de préparer leurs sujets aux carrières diverses qui les attendent?
M. le comte Portails a rendu un juste et éclatant témoignage à ces principes :
L'égalité devant la loi n'est pas le nivellement : l'égalité ne veut pas que des établissenjents placés dans des conditions diverses soient régis par une règle uni forme, mais qu'ils soient soumis indistinctement à l'autorité de la loi. Sous celle autorilé, il csl équitable que chacun ^nve selon sa conslitulion propre; ce sérail le conlraire qui blesserait l'égalité. C'est ainsi qu'il C't des privilèges apparents qui ne sont que des rappels h l'égalité proportionnelle.
Les petits séminaires doivent donc rester des écoles de clercs spécialement placés sous l'autorité et la surveillance des évéqucs.
5° Enfin , j'ai déjà eu occasion de le déclarer plusieurs fois; je le déclare de nouveau : on nous calomnie quand on affirme que nous lefusons de subir les examens des candidats aux grades. Nous ne demandons à cet égard que deux clioses: des jurys indépendants^ des examinateurs impartiaux, et les pro<j;raninies d'examen les plus sévères.
Comment poin-rions-nous repousser ces nobles conditions de la science, quand c'est à l'Eglise que le monde en a dû la première pensée, quand nous sommes les premiers qui ayons institué en Eiu'ope ces concours libres et publics, moyens si puissants de l'émulation et des progrès littéraires ?
Tout en reconnaissant qu'en fait d'éducation,
( '09 ) une grande science n'est pas le seul ni le premier intérêt, nous reconnaissons tous que les garanties scientifiques, que les grades de bachelier, de licencié, de docteur es lettres et es sciences sont d'une véritable importance.
J'ai répondu.
Est-ce assez ? Ces déclarations sont-elles péremptoires? oui. Les calomnies sont-elles réfutées ? oui. — Il se trouvera cependant encore des bouches pour les répéter , des oreilles pour les entendre , et de bons esprits pour les croire.
le ckrgé n'a point calomnié l'Université.- Il n'a fait oue répéter pour sa défense les plaintes universelles.
Mais ce n'est pas tout : «Vous avez, nous ditce on , déversé sur une grande Institution du sein « de laquelle est sortie toute la France actuelle,
« l'injure et la diffamation H y ^ quarante
« ans que l'Université existe , et il n'y a qu'un « an qu'on la dénonce avec cette véhémence (i).»
Voilà sans contredit le tort le plus grave qu'on nous impute : je vais répondre avec simplicité.
Il est vrai , nous ne croyons pas l'Université sans reproche.
Je ne sache guère que M. Cousin qui ait en-
(i) Rapport de M. Thiers.
( lio ) trepris la tâche aventureuse de louer l'Université sans réserve, et de la proclamer sous tous les rapports irrcpror/iahlc (i).
Mon dessein n'est pas de le suivre sur ce terrain : je ne veux point attaquer l'Université, dont il s'est chargé de célébrer si solennellement les louanges.
Il faut avouei- toutefois que le langage de ces intrépides apologies est si provoquant ; les éloges donnés à l'Uiiiversité renferment des insinuations si malveillantes contre nous; les affirmations vont si loin ; les faits sont si étranges , les raisons si singulières , les preuves à l'appui si inattendues, et par suite la réfutation si facile et si puissante, qu'on a quelque mérite à s'abstenir
Mais nous ne saurions enfin nous taire entièrement : on ne nous le permet pas, et l'on rend le silence impossible ici, même à la réserve la plus circonspecte. Il y a ici pour nous un droit et un devoir de légitime défense. Je dirai cependant le moins possible, et je me bornerai à démontrer, par des autorités incontestées, par des aveux sortis de toutes les bouches, c|u'il n'y a guère que M. Cousin au monde pour qui l'Université soit sans reproche.
On verra qu'elle a été attaquée par des adversaires pris dans d'autres rangs que ceux du
(i) A la Chambre des Pairs.
( m ^ clergé, et avec beaucoup plus de force que nous ne l'avons fait , que nous n'aurions jamais pu le faire : et ici , je m'engage encore à ne citer que les témoignages les plus graves, les noms les plus honorables, les grands maîtres eux-mêmes et les plus hauts dignitaires de l'Université.
Je laisserai de côté les opinions extrêmes : je n'invoquerai que le témoignage des hommes sans passion qui comptent dans les affaires, et dont la voix est uiie autorité, parce que leur modération est une force et leur parole une lumière.
Je commence :
M. Dubois , vice-président du Conseil royal de l'instruction publique, directeur de l'Ecole Normale, disait à la Chambre des Députés, le I 8 mai i836 :
Dans l'École Normale, tout paraît organisé à merveille pour l'instruction. En général, c'est eu France notre mérite; mais il est une autre partie des devoirs de l'enseignement sur laquelle nos écoles de tous les degrés laissent beaucoup à àéûvev. L éducation, \ixa\s, tout à fait et exclusivement religieuse, œuvre de la famille et du culte, semble aujourd'hui s'effacer devant la science. Quelques traditions vagues, souvent contradictoires, demeurent à peine dans les esprits, et nous voyons je ne sais quelle déplorable indifférence de l'avenir moral des hommes et de leur destinée se répandre là même où le soin et le souci profond de cet avenir doit être le premier et le plus saint devoir.
On sait ce que M. Dubois avait écrit déjà précédemment ;
Le principe du monopole frappé tour à tour tous les partis... Rien de stable, rien de {j;rand ne peut se tenter, disons plus, rien de moral; car aucune cnn%>iction libre ne peut vivre dans un corps comme celui de l'Université , sans cesse exposé à démentir le lendemain ce qu'elle professait la veille. Il va longtemps que, pour la première fois, et les premiers, avec suite, méthode et fidélité, nous avons réclamé contre le monopole^ destructeur de toute croyance et de toute instruction (i\
Qu'on le remarque bien : ce ne sont pas les avocats du clergé qui ont écrit ces choses, et je ne sache pas que rien de plus grave ait jamais été dit contre l'Université par ses plus ardents adversaires.
M. Dubois ajoutait, en parlant de la liberté d'enseignement :
Voilà le droit et l'état naturel de la question dans les gouvernements libres; voilà ce (jue la Charte a consacré le jour où elle a proclamé la liberté des religions, la liberté de la presse et la liberté de l'instruction ; voilà ce que l'Université contrarie et détruit, sans même être consacrée par une loi.
M. Cousin , dont le dévouement à l'Université a été poussé si loin , s'est vu condamné luimême à des aveux vraiment extraordinaires dans sa bouche : j'en ai rapporté quelques-uns dans les lettres que j'ai eu l'honneur d'adresser à M. le duc de Broglie ; il disait encore, dans son rapport sur l'état de riustruction pidjlique
(i) On remanjucra que le livre qui a excité le plus vivt;raent les récriminations universitaires, n'a pas d'autre titre ni d'autre sens que les paroles mêmes de M. Dubois.
( ii3 )
en Allemagne, en attaquant le système de l'Université française :
Si cette éducation est si bonne, on devrait en voir les fruits
C'est INI. Cousin qui nous a appris:
Que les collèges reconnus et classés comme des collèges incomplets forment plus de la moitié de nos établissements publics d'instruction secondaire. Dans quel état sont-ils? Je n 'aurais pas le courage de le dire. . .
Le mal que font ces tristes écoles est incalculable... Il est impossible ici de ne pas considérer comme la plaie de l'instruction publique ces ombres de collèges qui couvrent la France Il nya guère plus d'une vingtaine de collèges communaux qui fassent exception.
Dans un rapport officiel fait en i838, le ministre de l'instruction publique se plaignait :
Que les études ne sont plus pour les professeurs... qu'une profession; qu'elles cessent d'exister à l'état de science; qu'ils ne font point de travaux philologiques, point de recherches nouvelles; que le désir de s^ enrichir par les répétitions voue leur enseignement ci une froide routine.
M. Saint-Marc Gii^ardin est aussi membre du Conseil royal de l'instruction publique : eh bien , dans son livre sur l'instruction intermédiaire et son état dans le midi de l'Allemagne, il avoue :
Qu'en France la science de l'éducation n'est guère une science; c'est un objet d'administration plutôt qu'un objet X" d'étude.
Aussi il s'écrie avec un sentiment de profonde amertinne, qui justifie la douleur et le langage de nos évèques :
Nousne faisons pas \)\y\?,des citoyens (pic des c/eVo^idansnos
collèges! Que faisons-nous donc? Nous instruisons , nous n'élevons pas; i\oy\s cultivons et développons l'esprit, nuns non le cœur!
Je le demaiide, M. Saint-Marc Giranlin pouvait-il contredire jdIus fortement ce que M. Thiers affirme, que dcins les collèges on s adresse à l'esprit comme au cœur des enfants (i) ? et le vœu exprimé (2) dans le rapport, qu'il faut /(dre de bons chrétiens , meus aussi de bons citoyens , pouvait-il être pins mal accompli ?
C'est après ces étranges et accablants aveux qu'un député libéral, M. Corne, tirant une conclusion, que nous n'avons jamais tirée nousmêmes , s'écriait :
La conséquence immédiate, c'est qu'il faut, au plus tôt, renvoyer les vingt mille jeunes gens élevés dans les collèges de l'Université; c'est qu'il faut fermer ces pensionnats incapables de donner l'éducation.
Certes nous n'avons jamais parlé des établissements universitaires avec une pareille sévérité.
On sait l'opinion arrêtée de M. Duchâtel, aujourd'hui ministre de l'intérieur :
Donnez au Gouvernement le monopole de l'enseignement, disait-il; vous attribuerez à une partie de la société le droit de faire triompher ses opinions par la force et d'opprimer les opinions contraires...
Toute bonne loi sur l'enseignement devrait commencer par ce picmier article : L'enseignement est lihie.
Affranchir l'enseignement, c'est le seul moyen de lui rendre la vie, de le relever de l'abaissement oii l'a jeté la servitude.
(1) Page 70 de son Rapport.
(2) Pajje 74.
Voilà donc le langage de l'Université ellemême, de ses grands maîtres, de ses conseillers les plus intimes, de ses plus célèbres professeurs, de ses amis les plus dévoués.
Mais après les maîtres , écoutons les disciples : ils ne tiennent pas sur elle un langage moins sévère.
Je ne citerai pas ici l'opinion de M. le comte de Montalembert , bien que la généreuse loyauté de son caractère et la puissance de ses convictions donnent un poids irrécusable pour tous à ses souvenirs personnels.
Mais qu'on lise et qu'on médite ces paroles d'un protestant, élève aussi de l'Université, M. Agénor de Gasparin :
Le jeune homme qui arrive à Paris pour se livrer à des études sérieuses, est forcément repoussé vers le scepticisme... Dans les collèges universitaires, la religion,et surtout la nôtre, joue un si petit rôle! V instruction y est païenne, et V éducation nulle. L'éducation religieuse, elle n'existe réellement pas dans les collèges...
Certes , il y a loin de là à cette instruction religieuse que M. Cousin dit être si soigneusement donnée dans les collèges laïques soit de l'État, soit des particuliers.
M. de Gasparin ajoute :
Qui n'éprouve le besoin de rompre enfin avec ce régim» d'orgueil, de jalousie, de souffrances mauvaises et de jouissances empoisonnées, de rivalités sans compassion et de triomphes sans humilité , qui ruinent au sein de tant de jeunes âmes le peu de principes évangéliques que Tins-