‹ De La Pacification ReligieuseChapitre 7 sur 13 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

DBS CONGREGATIONS BBLIGTEUSES .* DE LA DECLARATION. VERITABLE ETAT DE LA QUESTION.

Je ne separe point ici deux choses qiri sont au fond reellement inseparables : saris les con gregations religieuses, il n y a plus lieu a decla ration; et sans la declaration, ies congregations religieuses sont inattaquables. Ces deux choses se confondent dans tine question identique.

Or, la gravite de cette question se faitd abord sentir a 1 embarras qu elle donne aux legislateurs meme les plus hardis. Jamais, il est vrai, elle n a etc soulevee sans produire une emotion singnliere, et il est impossible de ne pas reconnaitre que 1 eclat dont elle retentit resulte manifestement d un choc violent entre deux puis sances distinctes et independantes. II y a mani festement ici uri conflit profond entre la puis sance temporelle et la liberte de conscience : il se trouve la une lutte terrible entre des preventions oppressives et des droits opprimes.

Je ne viens pas disserter savamment ici, sur

ce grave sujel; on 1 a fait assez pour s entemlre, si le bruit des passions ne couvrait trop souvent la voix de la raison et de la justice. Eloigne deja des premiers et violents debats de cette ques tion, prevoyant les orages dela nouvelle discus sion qui se prepare, je ne veux que saisir une de ces hetires de calme qui se rencontrent quelquefbis entre. deux tempetes , pour rassembler impartialement dans un expose fidele, sous un simple coup d oeii , les faces diverses d une question jugee presque toujours aux points de vue exclusifs des passions, et jamais consideree, ni de haut dans son ensemble, ni de pres dans le fond des choses.

Ce que le projet de loi sur la liberte d enseignementproposait a cet egard, M. Thiers 1 explique, le motive, lejustifie; son rapport est nonseulement une approbation complete, mais une apologie officielle; ses paroles peuvent done etre considerees aujourd hui comme le point de depart de la discussion. On trouvera done tout simple que je commence cet expose par les termes menies clu rapport, et que je fasse parler M. Thiers le premier. Apres lui, je citerai ceux qui out ete entraines a se faire les patrons de sa these et les ad versa ires de notre cause; je citerai a son appui, sans en taire une seule, leurs raisons les plus fortes : puis notre tourviendra, etjedirai les notres. Quant aux conclusions

ques , ii y a dans la conscience humatne une puissance qu ori ne pent egarer; jeles contie done avec securite a cette force da bon sens et de la bonne foi, qui fait tot on tard triompher clans Fesprit des homines Ja verite et la justice. Quant aux consequences pratiques, si importantes au bien ou au mat de ce pays, c est le secret de la Providence et de 1 avenir.

Voici les paroles de M. Thiers :

Restc une derniere condition , celle-la generale, applicable a tons.... Elle consiste a demander aux pretendants, sur leur simple parole, s ils sont ou non membres des congregations defend lies par les lois.

Cette declaration exigee sans distinction n est pas une

precaution nouvelle; elle est fort ancienne C est as-

surcment la moindre des exigences.... La question , du reste, est uniquement dans la forme de la declaration exi gee. On a dit que cette question : Etes-vous ou n etes-vous pas membre d une congregation religieuse? que cet appel a la conscience avail quelque chose de blessant pour elle. II me semble, Messieurs, que si vous demandiez aux hommes : Crovez-vous telle ou telie chose? avez-vous tellefoiou telle

autre? le reproche pourrait etre merite. Mais quand vous

vous hornez a les interroger sur un fait, quand vous leur

demandez ceci : Vous etes-vous associes a un chef etranger, contrairement a la loi franchise? quand vous leur deman dez : Vous ne contraignez en rien les consciences? vous vous contentez de la parole de celui auquel vous vous adressez :

qu y a-t-il la d offensant?

N y a-t-il pas, aucontraire, une preuve d estime, de confiance?,.

Mais il y ad autres raisons encore, etnon moins puissantes : les lois clupays....

Si je ne me trompe, totites les raisons d Etat sur lesquelles on s appuie pour exclure les con gregations religieuses, sont la : je ne sache nen de plus fort et cle plus plausible sur ce sujet. II est vrai que, pour soutenir cette cause, il ne fallait pas des efforts moins puissants et moins habiles. Suffiront-ils ? Je ne le pense pas.

Et d abord qu il me soit pennis, avant d entrer en matiere, de simplifier la question, et d en separer tout ce qui n est 1 objet d aucune contes tation, et qui par consequent 1 embarrasse; tout ce qui, en nieiant le vrai an faux, jette sur le vrai un jour douteux dont 1 erreur se prevaut pour faire illusion aux meilleurs esprits,et souvent meme pour egarer la bonne foi.

Que la question soit done posee nettement et sim piemen ttelle qu elle est, surle point eniitige, ui plus ni moins.

Ainsi on convient unariimement qu ii ne s agit point dinterdire la vie contemplative a persoime : c est 1 expression de M. le due de Broglie, et toute la Chambre des Pairs s y est associee. M. Thiers reconnait lui- rneme que les congregations ay ant pour objet de pro curer a des dines fatiguees du mo ride le repos de la retraite religieuse, peuvent etre regardeet

comme tout a fait in he rentes a la religion catho-

e, et par consequent necessaires.

M. Portaiis ne s exprimait pas avec moins de force, lorsqu il declarait solennellement qu il ne . s agissait pas drproscrire etde bannir du sol f rancats ces institutions religieuses dont les formes peuvent varier avec ies siecles et les revolutions < des moeurs, mais que la religion catholiques est toujours glorifiee de porter ea son sein, et qui sont incontestablement conformes a son esprit ; lorsqu il declarait encore qu il ne s agissait pas de repudier le passe de notre pays, de reiiier et de maudire les fondateurs d uu grand nombre de iios villes; ceux qui rallumerent, dans les contrees desolees par i invasiori des barbares a la chute du monde romain, le flambeau de la civilisation, et constituerent la societe nouvelle a 1 aide de la discipline chretienne et catholique.

Non , Messieurs, ajoutait-il; nous sommes convaincus, comme ceux qui nous attaquent, de Timportance , de 1 utilite de ces institutions bienfaisantes qui out fait la gloire de 1 Eglise catholique.

Puis, continuant, il rendait un religieux homrnage aux congregations d hommes ou de afemmes, soit a celles qu on rencontre partout ouse trouve une douleur a soulager, une oeuvre de misericorde a accomplir, et qui

remplissent et desservent nos hopitaux, nos prisons et. nos ecoles ; soil aux filles de Saint- Vincent de Paul, assistees, dans le libre exercice de leur sainte vocation , par la congregation d hommes institute pour les seconder dans leurs angeliques travaux; soit aux confreries des ecoles chretiennes, donnant l instruction prhnaire a uii si grand nombre de jeunes enfants, et ne pouvant suffire a fournir des sujets aux villes qui eri reclament; soit, enfin, a d autres associations pretes 7 dit-il, a se former, et qui promettent aux infortunes prives de 1 exercice de leur raison ? aux condamnes qui subissent . la peine due a leurs crimes , des serviteurs dea sinteresses et cornpatissants, des gardiens pieux et consolateurs.

Enfin, bien different de ces gens dont la haine aveugle ne precede jamaisque par 1 exclusion et la violence , et ne sait invoquer coritre ceux dont le nom 1 importune que la proscription et le bannissement, M. Portalis declarait encore que, pour elre eloignes de i enseignement, ils n en pourront pas moins exercer librernent, sur la terre de France, toutes les fonctioris les plus importantes du ministere ecclesiastique ; et la protection de la loi ne cessera pas d entourer celui qui aura declare avoir contracte des engagements que la loi ne reconnait pas, metis quelle ue punit pas. )->

Voila des faits certains, des principes incontestables, des droits inviolables , de Taveu de tout ce qu il y a d esprits eclaires et honnetes. Je teriais a le constaterici expressement.

La question etant ainsi restreinte , je n en affirme pas moins que 1 exclusion provoquee contre les congregations religieuses blesse :

L homme dans la liberte de sa conscience ;

Le citoyen dans 1 exercice de ses droits;

Le chretien dans la dignite de safoi;

Et j affirme de plus que c est une exclusion si illegitime dans son principe , si indigne dans ses consequences, si absurde dans ses moyens et dans ses resultats , si etrange au temps ou nous vivons, que toutes les opinions libres en out ete plus on moins revoltees, et que les legislateurs eux-memes en sont comme honteux et embar rasses.

i Elle blesse I homme dans la liberte de sa conscience.

Par quel precede legal pouvez-vous constater Vetat religieux d un citoyen ? Pas d autre que d interroger sa conscience. Mais qu est - ce que la conscience? Quels sont les droits et 1 inviolabilite de ce sanctuaire, auquel on est convenu de donner ce nom respecte? Je ne les dirai point; M. Thiers ne les conteste pas : il pretend me me leur rendre horn mage. On interroge une conscience sincere : Quya-t-il la d offensant, dit-

il ! cest une preuve d estime , de confiatice. C est stir ces paroles memes que cl abord j arrete M. Thiers : je vais droit au fait et au fond de la question. Vous interrogez une conscience sincere : mais de quel droit ? qui etes-vous pour interroger les consciences? Quoi! vous ne pouvez entrer de force dans ma conscience; votreimpuissancea cet egardest absolute, et vous vousarrogez le droit cependant de savoir ce qui s y passe, et, pour le savoir, de contraindre maconsciencea seconfesser devant vous , et a vous faire des declarations P

Eh bien , c est -cette prevention menie que la liberte de conscience repousse de toutes ses forces.

J affirme en principe que Dieu seul et 1 autorite spirituelle qui le represente sur la terre, ont le droit d interroger ma conscience. Je ne sache pas un homme qui ait le droit d interroger la conscience d uii autre homme; le droit de com mander a la conscience de son semblable, le droit d exiger de lui une reponse quelconque a une question de conscience. M. Thiers ri y a pas reflechi; i autorite paternelle ne va pas meme jusque-la: vous ne trouverez pas unmoraliste eclaire qui pense qu un fils manque essentiellement a ses devoirs en refusant de declarer a son pere des faits qui sont uniquement des fails de cons cience. Dans le cours de mon ministere, il m est arrive plusieurs fois de dire a un pere dont la

sagesse etait capable de me comprenclre : N interrogez pas votre enfant sur ce point ; il n aurait peut-etre pas le courage de vous dire la verite , et je ne crois pas que vous ayez le droit de la savoir.

Il y a plus : la puissance humaine, la puis sance temporelle, le voulut-elle, est ici reduite a neant : elle pent opprimer, persecuter ceux qu elle soupconne , mais elle ne peut les contraindre : et c est alors la persecution la plus odieuse; c est 1 oppression des ames dans ce qu elles ont de plus intirae, de plus independant, de plusinsaisissable, qui est la liberte de penser, de croire et d aimer.

Gette liberte s exerce dans le sanctuaire le plus inviolable ; elle n a pas plus besoin de votre protection au dehors qu elle ne vous doit obeissance au dedans. Vous n avez, vis-a-vis de cette liberte de Tame, iii moderation, ni rigueur, ni faveur, ni justice a exercer. Vos lois ne peuvent rien dans tout ceci : elles ignorent et se taisent. Que faites-vous done, vous , pouvoirs de la terre, vous, gouvernement politique,quand vous voulez forcer ces barrieres et entrer dans ma conscience? Ce que vous faites! Vous vous mettez en contra diction violente avec tous les principes de li berte que vous avez proclames. Ce que vous faites! Vous, qui professez; vous, qui ecrivez dans vos lois que le domicile du dernier des

citoyens est sacre; vous violez mon domicile le plus sacre , le pluscher : si bien nomme le sanetuaire de la conscience, parce que c est la demeure cle Dieu, parce que Dieu seul y commande,et encore, prenez-y garde, a tine puissance libre de lui obeir; parce que la reside sous le re gard de Dieu une puissance presque divine, qui ne releveque de Dieu seul : a savoir, cette liberte humairie, cette liberte intime, personnelle, cette liberte qui n a pas de maitre en ce monde, et qui n a de juge que dans le ciel.

Ge que vous faites ! J ai honte de le dire : vous, qui, i autre jour, respectiez dans votre loi sur la cbasse , i inviolabilite du domicile materiel, a ce point de tolerer derriere les murs d un pare ce que vous interdisiez au dehors ; vous venez poursuivre la fbi et le devouement religieux jusqu au fond de mon ame ; vous renversez les murs de ce domicile inviolable et sacre qu on appelle la conscience, pour en arracher, quoi ? une declaration. Eh bien , je le declare avec toute I energie dont je suis capable, vous n en avez pas le droit.

Et que faites-vous encore? On vous Fa dit, un acte odieux de 1 inquisition la plus tyrannique ! Non-seulement vous sonclez ma vie privee, cette vie dont on a cru pouvoir dire, dans un autre ordre de pensees, qu elle doit etre muree. Vous allez plus loin : vous scrutez mes sen-

timents les plus intimes; il ne vous suffit pas de savoir par la notoriete commune ce que je suis personnellement, vous me contraignez a affirmer, par ecrit, quels sont, en religion, mes sentiments, mes vceux , mes engagements vis-a-vis de Dieu , jusqu ou ils vont, jusqu ou ils ne vont pas ; puis, selon ma reponse , je suis, par vous,. absous ou condamne.

Faut-il s etonner que des voix eloquentes se soient ecriees quune telle pretention etait aussi mons Intense qu inserts ee ; qitelle relablissait F es prit d intolerance le plus etroit qui-se soit famais vu; que lie c ho qua it les idees les plus elementaires de la justice ; que ce sont la des mesures qui ne sont pas de not re temps , quirappellent les temps de I inquisition , el qui sont un anachronisme~avec notre epoque ; et le noble due d Harcourt, en prononcant ces paroles a la tribune de la Chambre des Pairs, declarait qu il ne devait paraitre suspect a personne, puisqu ii n etait ni un cagotj ni un bigot, ni un decot. Encore est-il vrai que I inquisition n a jamais ete si loin; qu elle ne rechercha jamais que les manifesta tions exterieures contraires a la foi, mais non les sentiments intimes ; qu elle ne demarida jamais a personne, pour le punir sur sa parole : Que pensez-vous? L Eglise elle-meme ne condamne jamais la pensee d un auteur.

Et cependant, s ecrie M, Thiers, c est assure-

met it la nioindre des exigences I Qn on me permette de le dire : en chose si serieuse, cette aisance de langage a mauvaise grace. C est la moindre des exigences ! Mais si, sous la Restauration, on avail exige de vous la declaration que vous n apparteniez a aucune association politique non autorisee par les lois, auriez-vous trouve que c etait la moindre des exigences? Et ce pen dant ce n eut pas ete descendre dans le sanctuaire de la conscience religieuse.

Si aujourd hui encore on cxigeait cette decla ration de tous les redacteurs de journaux, avant de leur accorder la liberte de la presse , ou de tous les electeurs, avant de les admettre a jouir de leurs droits politiques, trouveraient-ils,trouveriez-vous que cest la moindre des exigences? M. Thiers sent bien lui-meme tout ce qu il y a ici de blessant pour la liberte de la cons cience humaine; car il epuise vainement toutes les habiletes de langage, toutes les demonstra tions de candeur et d honnetete, pour le dissimuler. On interroge une conscience sincere, sur un fait ^ dit-il. Etes-vous ou netes -vous pas membre d\me congregation, ouL on non? Ouoi

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