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LE ROLE PACIFICATEUR DE LA PAPERS INTERVENTIONS D’AUTORITÉ

Commençons par les interventions d'autorité. Nous appelons interventions d'autorité celles où les papes, sans y être invités par les parties, mais en vertu de leur puissance spirituelle s’érigent en juges des belligérants, proclament le droit, condamnent J'injustice, exigent la soumission des coupables et, en cas de résistance et s’ils le jugent à propos, les frappent d'excommunication, jettent l’interdit sur leur royaume, et délient leurs sujets du serment de fidélité. Nous considérerons aussi comme interventions d'autorité celles par lesquelles les papes imposent la paix aux combattants. Nous avons déjà eu, plus haut, l’occasion de mentionner quelques-unes de ces interventions, en ce qui concernent la condamnation par les papes des guerres 2njustes ; nous les avons citées pour mieux illustrer la doctrine de l’Église sur la guerre juste. Nous les rappellerons, pour mémoire, au cours du présent chapitre.

S I. — Inlerventions aux XF ef XII srècles.

Un des premiers exemples qui s'offrent à nous nous est fourni par l’histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands. On sait que dans la querelle qui divisa Harold, roi d'Angleterre, et Guillaume le Conquérant, duc de Normandie, le pape

Alexandre II fut choisi comme arbitre par le duc de Normandie, et que, conseillé par Hildebrand, le pape appuya Guillaume de tout son pouvoir, et qu’il en proclama, un peu hâtivement sans doute, le bon droit contre le roi parjure. Des ambassadeurs furent envoyés à cet effet par le pape à l’empereur d'Allemagne, au roi de Danemark, et sans doute aussi au roi de France. Plus tard, devenu pape sous le nom de Grégoire VII, Hildebrand, en 1080, rappelait en ces termes à Guillaume l'appui qu'il lui avait donné : « Tu n'as pas oublié que, avant « de parvenir au pontificat suprême, j'ai fait preuve à ton « égard d’une affection sincère. Tu te souviens combien je me « suis employé pour toi, quelle peine j’ai prise pour t'aider à « conquérir ta couronne. Ces efforts me firent mal voir de « quelques-uns de mes frères (les cardinaux) ; ils me repro- « chaient de favoriser une expédition qui allait entraîner la « mort de tant de personnes. » Et il ajoutait que s’il l'avait fait, c'était avec l'intention droite, et aussi avec la conviction que Guillaume se montrerait serviteur dévoué de l'Église. Alexandre II excommunia Harold ; il envoya au duc normand un étendard sacré et une relique de saint Pierre. (1) De plus, en 1071, après la victoire de Guillaume, il envoya en Angleterre trois légats qui placèrent sur sa tête la couronne du roi parjure (2).

Hildebrand, devenu pape, continua la même politique. Lorsque, en Allemagne, une compétition s’éleva pour la couronne impériale entre Rodolphe de Souabe et Henri IV, Grégoire VII s'institua l'arbitre du différend. Comme Henri prétendait ne point reconnaître la validité de l'élection de son concurrent, il

(x) « Notum esse tibi credo, excellentissime fili, priusquam ad pontificale culmen ascenderem, quanto semper te sinceræ dilectionis affectu amavi, qualem etiam me tuis negotiis et quam efficacem exhibui; insuper ut ad regale fastigium cresceres quanto studio laboravi. Qua pro re a quibusdam fratribus magnam pene infamiam pertuli, submurmurantibus quod ad tanta homicidia perpetranda tanto favore meam impendissem. Deus vero in mea conscientia testis erat quam recto id animo feceram, sperans per gratiam Dei et non inaniter confidens de virtutibus bonis quæ in te erant, quia quanto ad sublimiora proficeres, tanto te apud Deum et sanctam Ecclesiam (sicut et nunc, Deo gratias, res est) ex bono meliorem exhiberes. » (Epist. S. Gregorii VII ad Guillelmum regem Anglorum, dans MIGNE, Pat. latine, t. CXI,VIII, col. 565.)

(2) Cf. ORDERIC VITAL, Hist. eccles., 1. IV : « Cardinales romanæ Ecclesiæ coronam ei solemniter imposuerunt. »

s’adressa au pape : « C’est alors, dit Grégoire VII, qu'Henri « commença à me supplier de lui donner mon appui contre « Rodolphe. Je lui répondis que je le ferais volontiers, mais « après avoir pesé les raisons de chacun, pour savoir lequel « avait pour lui la justice. (3) » Mais Henri, non seulement refusa d'accéder à cette sage demande, mais encore s’opposa par la violence à la réunion du « colloque » convoqué par le pape, « pour faire la paix ou pour savoir lequel avait pour lui la justice ». Grégoire VII prit, dès lors, parti pour Rodolphe de Souabe et excommunia son compétiteur. Pourtant Grégoire VII témoigna son désir de terminer ce conflit en envoyant en Allemagne des légats chargés de faire appel au concours des « évêques, des religieux, et des laïques amis de la paix et de la justice » pour apaiser le conflit (4).

La querelle des Investitures est trop complexe pour que nous puissions l’étudier ici. Disons pourtant que dans cette lutte fameuse pour la sauvegarde de l'indépendance spirituelle, même temporelle, de l’Église, les papes, malgré la solidité de leur droit, — car il importait « que l’Église fût libre et que les évêques ne fussent point les créatures des princes », — les papes n'oublièrent point qu'ils étaient les représentants d’une puissance de justice et de paix : « Il n’est point douteux, « disait le pape Alexandre III à la Ligue Lombarde, que c’est

(3) « Interea Henricus cæœpit me precari ut illum contra prædictum Rodulphum adjuvatem; cur respondi me libenter facere, audita utriusque partis ratione, ut scirem cui justitia magis faveret. Ille vero putans suis viribus eum posse devincere, meam contempsit responsionem... Tandem, aspirante Deo, sicutcredo, statui in eadem synodo in partibus ultramontanis fieri colloquium, ut illic aut pax statueretut, aut cui amplius justitia faveret cognosceretur. Ego enim, sicut vos mihi testes estis, pätres et Domini, usque hodie nullam partem disposui adjuvare, nisi eam cui plus justitia faveret.. Prædictus autem Henricus cum suis fautoribus, non timens periculum inobedientiæ, colloquium impediendo excommunicationem incurrit ; etc. Henricus pro sua superbia, inobedientia, et falsitate a regni dignitate juste abjicitur, ità Rodulpho pro sua humilitate, obedientia, et veritate, potestas et dignitas regni conceditur. » (MANSI, Concihia, t. XX, col. 535). Sur cette affaire, voir HAUCK (Alb.), Kirchengeschichte deutschlands, Leipzig, 1898, t. III, p. 1, pp. 752 et suiv.; — et ZELLER, Histoire des empereurs d'Allemagne.

(4) «. idonei nuntii.… ad partes vestras mitterentur, qui religiosos episcopos, laïcos etiam pacis et justitiæ amatotes, in partibus vestris commorantes, ad hoc opus idoneos congregarent, qui Domini gratia præeunte, die et loco ab illis statuto, tam ipsi quam quos ipsis adjungere adhuc debemus, aut pacem componant, aut veritate præcognita super, illos, qui sunt sancti, dissidii causa, canonicam censuram exerceant. » (MANSI, Concilia, t. XX, col. 538.)

« par l'effet d’une inspiration divine, en vue de défendre la « liberté de l’Église de Dieu et la vôtre contre Frédéric, qu’on « appelle empereur, que vous avez conclu ce pacte de paix et « concorde, et que vous vous êtes unis de façon à secouer « visiblement le joug de la servitude. »

Et la Ligue Lombarde, de son côté, déclarait : « Pour « nous, nous désirons la paix avec l’empereur, pourvu que « l'honneur de l'Italie soit sauf et que notre liberté soit « intacte. » Puis, quand Frédéric Barberousse s’avoua vaincu, il affirma solennellement qu’il avait mal agi et qu'il était sorti « de la voie de la justice ». Alexandre III fit alors tous ses efforts pour consolider la paix (1177) ; il menaça même de l’excommunication tous ceux qui auraient l’audace de Îa rompre (5).

SIT. — Interventions d'Innocent IIT en France.

Les guerres de Philippe-Auguste avec les rois d'Angleterre offrirent ensuite aux souverains pontifes plusieurs occasions d'intervenir. Déjà, en 1188, Clément III avait essayé sans succès de réconcilier le roi de France et le roi d'Angleterre Henri II, pour rendre possible leur concours commun à la troisième croisade. Dix ans plus tard, Innocent III intervient pour le même motif entre Philippe-Auguste et Richard Cœur de Lion (1199). Il parvint, en menaçant les deux rois de l’interdit et de l’excommunication, à leur faire conclure, en présence de ses légats, une trêve de cinq ans (13 janvier 1199). Quelques mois après, le roi Richard vint à mourir. Le roi de France, sous prétexte qu'il se trouvait délié de son serment, reprit les armes contre l'Angleterre. Cette nouvelle guerre était très préjudiciable à la chrétienté, qui se proposait de partir pour une nouvelle croisade, dont le succès se trouvait ainsi très compromis. Pour cette raison et aussi pour éviter les conséquences toujours fâcheuses de la guerre, Innocent III, à la

(5) Cf. BAYET, dans l'Histoire générale de Lavisse et Rambaud, tome II, p. 150.

prière de Jean sans Terre, qui lui demandait de faire respecter la trêve jurée avec son frère Richard, intervint de nouveau, et par ses légats fit signifier à Philippe-Auguste et à Jean sans Terre de cesser les hostilités, pour s’en remettre au jugement d’une assemblée d'évêques et de grands du royaume qu'il leur enjoignait de convoquer afin de rétablir la paix. Mais, sans écouter ces suggestions, le roi de France poursuivait sa campagne et était partout victorieux (oct. 1203). Innocent IIT essaya alors de lui « faire lâcher prise » en écrivant, le 7 des kalendes de juin, au roi de France, au roi d'Angleterre, et au clergé de France, des lettres conçues dans des termes à peu près identiques

« Nous sommes obligé, déclare-t-il, non seulement de « prêcher la paix aux fils de la paix, sur qui, comme le dit « l'Évangile, repose notre paix ; nous sommes encore obligé « de rechercher la paix et de faire régner la paix » (6). « Considère donc, écrit-il à Philippe-Auguste, comme tu as pu « le lire chaque jour dans le livre de l’expérience, que de maux, « cause de vos péchés, sont venus de la querelle que tu as « avec notre cher fils dans le Christ, l’illustre roi d'Angleterre. « Et ces calamités débordent vos royaumes et se répandent « sur toute la chrétienté. Voici en effet que, par suite de votre « guerre, les églises sont détruites, les riches ruinés, et les pauvres « opprimés. Pour que le sang de tant de peuples ne retombe « pas sur nous, et pour qu’on ne nous rende point responsable . « de tant de morts, si nous nous taisions dans une si grande « nécessité du peuple chrétien, et si nous étions comme des « chiens muets qui ne peuvent plus aboyer, nous avons «envoyé vers toi l'abbé Casemarius,.… pour qu'il puisse en « toute liberté et sécurité restaurer la paix entre vous, tout « en sauvegardant de part et d’autre la justice (7) ».

Mais comme le roi de France avait manifesté au légat du pape son mécontentement de l'intervention pontificale,

(6) «Nos. qui sumus secundum apostolum hæredes Deicohæredes autem Christi…. pacem evangelizare tenemur, filiis pacis præsertim, ut super eos pax nostra secundum verbum evangelicum requiescat, cum et secundum prophetam, inquirere pacem etiam persequi teneamur » etc (Znnocentii III regestorum sive epistolarum, lib. VI, epist, 151, dans MIGNE, Patrologie latine, t. CCXV, col. 65).

(7) « Ut interim de pace inter vos perpetuo reformanda, salva justitia utriusque, licentius possit et securius pertractare » (Zbid., dans MIGNE, ibid., col, 66).

Innocent III lui écrivit de nouveau, le 2 des calendes de novembre, une longue lettre où il disait : « Le jour fixé étant arrivé, « après avoir pris l'avis des prélats des églises et des princes de « ton royaume, tu as répondu que ce qui touchait aux rapports « du fief et du vassal n’était point du ressort du Saint Siège, et « que rien de ce qui se passait entre les rois ne nous regardait. « Nous n'avons pas été peu étonné et troublé de cette déclara- « tion. Nous ne prétendons pas pourtant usurper un pouvoir « qui ne nous appartient pas, ni y ajouter quoi que ce soit qui « ne relève point de notre charge. Que conseillons-nous donc ? « Que vous suggérons-nous ? Quelque chose de malhonnête ? « Quelque chose d’injuste ? Non, mais, si nous avons bonne « mémoire, que vous fassiez la paix ou que vous concluiez des « trêves, en sauvegardant des deux côtés la justice. » (8)

Le pape ajoute qu’il charge en conséquence Casemarius et l’archevêque de Bourges de s'occuper de cette grave affaire, non en ce qui touche la souveraineté, mais à cause du péché dont, sans aucun doute, la censure lui appartient. Or il s’agit précisément de savoir si le roi de France n’a pas péché en méconnaissant les droits du roi d'Angleterre, son vassal.

Le passage est trop important pour n'être point cité en entier : « Nous avons député vers toi l’abbé Casemarius avec « des propositions de paix, dans l'espérance que ce différend se « terminerait comme celui que tu as eu avec Richard ; mais « combien nous avons été étonné de ta déclaration qui a pour « objet de restreindre la juridiction du Saint Siège. ‘Tu aurais « dû te rappeler d’ailleurs que le Saint Siège t'a donné des « conseils comme à tes prédécesseurs, pour le plus grand bien, « que les chances de la guerre sont douteuses ; que nous ne « demandons rien d’indigne, rien d’injuste. Nous serions un

(8) « Adveniente igitur die data, et tam ecclesiarum prælatis quam principibus regni tui convocatis et congregatis in unum, præhabito quorumdam consilio, respondisti quod de jure feudi et hominis tuo stare mandato sedis apostolicæ vel judicio non teneris, et quod nihil ad nos pertinet de negotio quod vertitur inter reges. Nosigitur….. miratisumus non modicumet turbati... nec hoc dicimus, tanquam nobis potestatem velimus indebitam usurpare, vel quidquam injungere quod ad officii nostri non pertineat potestatem. Quid enim monuimus, quid suggessimus ? ° Num quid inhonestum, num quid injustum? Certe, si bene recolimus, ut faceretis pacem vel treugas, salva justitia utriusque, » (MIGNE, Patrologie latine, t. CCXV, col, 177, 178).

« mercenaire, et non un bon pasteur, si nous regardions avec « indifférence les églises détruites, ete... L'Évangile ordonne de « nous entendre avec notre frère, d'écouter les témoins, ou de « s’en rapporter à la décision de l’Église. Le roi d'Angleterre, « ton frère dans la foi, se plaint que tu pèches contre lui ; «ilt’a averti, il a pris pour témoin de sa volonté à rétablir la « paix un grand nombre de seigneurs, et voyant ses démarches «inutiles, il s’est plaint à l’Église. Celle-ci a voulu employer «l'amour d’un père et non la sévérité d’un juge ; elle t'a « exhorté à conclure la paix ou du moins une trêve. Maintenant, « si tu refusais d'écouter l’Église, ne devrait-on pas te regarder « comme un païien et un publicain ? Ou bien devons-nous « garder le silence ? Non certainement. Nous t’avertissons « encore une fois ; écoute notre conseil, qui part d’un cœur « droit. Nous avons chargé l'archevêque de Bourges et l’abbé « Casemarius, non de juger des droits du suzerain (cet examen « t’'appartient), mais de prononcer sur le péché, dont la punition « est de notre ressort (9). Si la plainte de Jean était fondée, « nous serions obligé d'employer les moyens de discipline « ecclésiastique, pour te faire renoncer à la guerre. Si la douceur « maternelle était méconnue, nous aurions recours à la sévérité « paternelle. Advienne ce que pourra, nous craignons Dieu plus « que les hommes ; nous nous soumettons à toutes les persé- « cutions pour la justice ; nous ne voulons échapper à aucune « calamité aux dépens de la vérité et nous ferons exécuter par « l'abbé ce que notre devoir et notre charge nous imposent. » (10)

Innocent III écrit encore pour le même objet à l’archevêque de Sens (11), à l'abbé Casemarius « pour qu'il s’enquière de quel côté se trouve la justice » (12), à l'archevêque de Bourges (13), et au roi d'Angleterre. À ce propos, M. Lavisse fait fort justement remarquer qu'on ne peut accuser le pape de partialité contre la France ; car « il insiste plus particulièrement sur les

(9) « Ut super hoc de plano cognoscat non ratione feudi, cujus ad te spectat judicium, sed occasione peccati, cujus ad nos pertinet sine dubitatione censura. » (Ibid., epist. 103, dans MIGNE, tbid., col. 180).

(10) Zbid., dans MIGNE, ibid.

(11) MIGNE, Patrologie latine, t. CCXV, col. 187, (12) MIGNE, {bid., col. 181.

(13) MICNE, {bid., col, 182.

torts du roi d'Angleterre, et parle à celui-ci sur un ton plus hautain : « Prends garde, lui dit-il, toi, qui déclare que le « roi de France t'a offensé, de ne pas l’offenser davantage « encore, et de lui refuser le respect et les honneurs qui lui sont « dûs ; car, une fois que la vérité sera connue, de même que « nous t'’avons assisté, ainsi nous serons obligé de seconder sa justice... » (14) Or, Jean sans Terre, effrayé des progrès de son adversaire, que les menaces du pape ne pouvaient arrêter, s'enfuit en Angleterre, après avoir assassiné à Rouen son neveu Arthur de Bretagne.

Dès le commencement de 1204, Innocent III, poursuivant toujours le rétablissement de la paix, écrivit encore à l’Église de France pour l’entretenir de ses démêlés avec Philippe-Auguste au sujet de son droit d’intervention. Dans sa lettre, il défend avec vigueur et éloquence les droits de la papauté ; mais comme cette discussion, si intéressante qu'elle soit, nous entraînerait un peu au delà de notre sujet, nous ne nous y arrêterons pas aussi longtemps qu'elle le mériterait. Citons-en cependant les passages les plus caractéristiques.

« Le roi d'Angleterre est prêt à prouver que le roi de France « pèche contre lui. Il a procédé selon la règle de l'Évangile en « l’avertissant ; mais cela n'ayant amené aucun résultat, il l’a « dit à l’Église. Comment nous, qui par la volonté suprême « avons été appelé au gouvernement général de l’Église, pourrons- « nous ne pas écouter l’ordre divin, et ne pas nous conformer à « la règle prescrite, à moins que le roi de France nous présente « à nous ou à notre légat des raisons contraires et suffisantes ; « car nous n'entendons pas juger de la souveraineté, ce qui le « regarde, à moins qu'il n’y ait, par un privilège spécial ou une « coutume contraire, une dérogation au droit commun, mais « nous occuper du péché, dont, sans aucun doute, la censure « nous appartient, et nous pouvons et devons l'exercer contre « tous indistinctement. La dignité royale ne doit pas considérer « comme injurieuse pour elle d'accepter le jugement du « Saint Siège apostolique... D'ailleurs, nous savons qu'il est

En

(14) « Caveas autem sollicite, ne cum injuriosum tibi asseras dictum regem, tu ei potius injuriosus existas et debitam ei reverentiam subtrahas et honorem quoniam, cognita veritate, sicut in tua tibi assistimus ratione, sic ei non possemms in sua justitia adesse, » (dans MIGNE, {bid., col, 184.)

écrit dans la Loi Divine : « Tu jugeras les puissants comme les petits, et tu ne tiendras aucun compte de la condition des personnes » — ce qui, comme l’affirme le bienheureux Jacob, équivaudrait à dire à celui qui est revêtu de riches habits : Toi, assieds-toi ici, tu seras bien » —, mais au pauvre : « Toi, reste-là, ou assieds-toi sur l’escabeau où reposent mes pieds ». Si donc nous avons le pouvoir d'agir de la sorte en présence de n'importe quel crime et de n'importe quel péché pour ramener le pécheur de l’erreur à la vérité et du vice à la vertu, ne devons-nous pas surtout sévir contre celui qui a péché contre la paix, qui est le lien de la charité... La sentence portée contre ceux qui ne reçoivent pas les messages de la paix ou qui refusent de les entendre doit compter parmi les plus sévères. Enfin, comme entre les dits rois (de France et d'Angleterre), les traités de paix qui ont été conclus et confirmés de part et d'autre par serment n’ont pas été observés, est-ce que nous ne pourrions pas connaître de la religion du serment, ce qui sans doute regarde l’Église, pour faire observer les traités de paix que l’on viole. Afin donc d'empêcher une si grande querelle d’éclater à Îa faveur de mauvais prétextes, pour protéger d'autre part les Églises, et pour veiller au salut du peuple chrétien, nous avons donné à l’abbé Casemarius des instructions précises qu'il devra exécuter, à moins que le dit roi de France ne refasse une paix solide avec le roi d'Angleterre, ou qu’il ne conclue avec lui des trèves suffisantes, ou tout au moins qu’il permette en toute humilité au dit abbé et à notre vénérable frère l'archevêque de Bourges d'examiner en toute indépendance si la plainte du roi d'Angleterre est fondée, ou si est légitime la fin de nonrecevoir que le dit roi de France prétend pouvoir lui

opposer. » (15) Enfin le pape envoyait de nouvelles instructions à son

légat; mais, pendant ce temps, Philippe-Auguste s’emparait de Château-Gaillard, la clef de la Normandie. Le roi de France continua sa conquête. Lorsqu'elle fut achevée, le légat convoqua un concile à Meaux (7 août 1204). Le roi d'Angleterre ne s’y fit même pas représenter, et les évêques Français en appelèrent

(15) Cf. MICNE, tbid., t. CEXV, col, 326.

du légat au pape qui en fut fort mécontent. L'affaire en resta là. Le pape, dit un historien protestant, « tenait avant « tout au maïntien de la paix entre deux monarques, dont la « puissance pouvait contribuer d’une manière efficace à la « délivrance de la Terre Sainte. Dans ses lettres, il fait ressortir « la nécessité de cette paix, son devoir d'arrêter l’effusion du « sang, et s’il donne à Philippe les plus grands torts ; si, « pour ce motif, il s'adresse à lui avec plus de sévérité, il ne « dissimule pas à Jean qu’il soutiendra les droits de son adver- « saire en temps et lieu. Étranger à l'esprit de parti, et ne « recevant l'impulsion que d’après le jour sous lequel lui « apparaissent les choses, il plane au-dessus de la haine des « rois, ne s’occupant qu'à la calmer et qu'à l’éloigner de ceux « dont elle pouvait causer la ruine (16) ». Innocent III avait fait en outre une judicieuse distinction, pour préciser ses rapports avec les princes, entre le feudum et le peccalum. Quelques années plus tard, à propos de la bulle Ausculla Fili carissime, où il semblait se dire le supérieur même temporel des rois, Boniface VIII reprenait la thèse d'Innocent III, et déclarait : « Il y a quarante ans que nous sommes initié à « la science du droit, et nous savons qu'il y a deux puissances « ordonnées de Dieu. Comment donc croire qu'une pareille « folie a pu nous entrer dans l'esprit. Nous protestons donc « que nous n'avons eu l'intention d’usurper, en aucune manière, « la juridiction du roi ; mais le roi ne peut nier, non plus « qu'aucun fidèle, qu'il ne nous soit soumis à raison du « péché (17) ».

$ III. — Interventions diverses du XIIIe au XVe siècle.

Parmi les successeurs d’Innocent III qui comme lui usèrent de l'intervention d'autorité, il faut citer d’abord Grégoire IX, qui excommunia en 1236 l’empereur Frédéric II, et qui se montra à son égard, et non sans raison, particulièrement inflexible. Il sut

(16) HURTER, Hist. d'Innocent III, t. I, p. 600.

(1x7) Cf. E. CHÉNON, Hist, des rapports de l’Église et de l'État, 2° éd., Paris, 1913, P. 110.

ÿÀ DE LA PAIX DÉ DIEU

néanmoins identifier la cause de l’Église avec celle de la justice et avec celle du peuple, en dénonçant Frédéric II « comme un persécuteur de l’Église et un oppresseur de la liberté publique ». — « La mort, déclarait-il encore, frappera quiconque « suscitera une guerre publique. » (17) La mansuétude d’Innocent IV n'aboutit pas à de meilieurs résultats ; ce pape dut traduire Frédéric II devant le concile de Lyon (1245) pour y répondre de ses fautes, et 1à l’y déposa (18).

C'est ensuite Boniface VIII, qui ordonna à Philippe-le-Bel de respecter la trêve conclue avec l'Angleterre (19) ; puis Jean XXII, qui prend parti pour Louis de Bavière contre Frédéric d'Autriche (20), et qui écrit à Philippe V ces lignes importantes : « À coup sûr, mon fils, si vous réfléchissez « avec attention aux événements que peut réserver l'avenir, « vous ne sauriez désapprouver ni trouver préjudiciable pour « vous-même et pour votre royaume l'exercice du droit qui « appartient au Siège apostolique d'imposer des trêves » (21). — Nicolas V, dans une bulle adressée à toute la chrétienté pour l’adjurer de se lever toute entière contre le Croissant, soutient la même thèse : « Afin, dit-il, que rien, du côté de la chrétienté, « ne mette d'embarras à la sainte entreprise, le pape veut et « ordonne, en vertu de l’autorité qu’il tient du Tout-Puissant, « que le monde chrétien soit en paix ; les prélats et dignitaires « de l’Église sont autorisés à s’entremettre pour apaiser les « querelles et faire aimer Îa paix ; ceux qui s’y refuseraient « devront tout au moins consentir à un armistice et l’observer « rigoureusement. Les contrevenants seront frappés d’excommu- « nication, si ce sont des individus, et de l’interdit, si ce sont des « communautés entières » (22).

Plus tard, Pie IT ordonne aux sujets de Ferdinand de Naples de se soumettre à leur prince, soutient Mathias Corvin contre

Frédéric III (23), déclare aux Français que « la paix est un

(17) Cf. LAVISSE et RAMBAUD, ibid. t. II, p. 151.

(18) Cf. GoSsELIN, Pouvoir temporel des papes, ibid., p. 492.

(19) HERGENROTHER, Hist. de l'Église, op. cit., t. III, p. 711.

(20) Ibid., D. 432.

(21) JEAN XXII, Lettres secrètes, publiées par COULON, Paris, 1900, n° 704. (22) Cf. PASTOR, Hist. des papes, op. cit., t, IL, p. 258.

(23) Zbtd., t. III, p. 60.

« devoir et qu'il ne saurait tolérer qu'on eût recours aux armes « pour régler la question napolitaine » ; enfin, pour mieux lutter contre les Turcs, il affirme, en 1464, que son intention est « d’ordonner à tous les chrétiens un armistice de cinq ans « sous peine d’excommunication » (24). — C'est encore Paul IT qui se voit obligé de fulminer contre le roi de Hongrie, coupable d’avoir troublé la paix en déclarant la guerre à Podiébrad, roi de Bohême, son beau-père ; et qui, d'autre part, voyant que Florence, Naples, et Milan, malgré ses efforts, ne voulaient pas cesser leurs querelles, se décide à user de son autorité, et à procéder solennellement pour frapper les esprits. Quand il eut célébré la Sainte Messe, en plein air, sur le Capitole, il lança une bulle dans laquelle, après avoir énuméré toutes les tentatives faites par lui pour rétablir la tranquillité publique, il sommait Venise, Naples, Milan, et Florence d’avoir à faire la paix dans un délai de trente jours. La paix fut proclamée le 25 avril 1470 ; de grandes réjouissances eurent lieu à Rome, et une grande procession se déroula par les rues de la ville. Le souverain pontife la suivit à pied, tandis que la foule psalmodiait des hymnes que Iéonardo Pati avait composés à cette occasion (25).

Ces sortes d'intervention, dont on pourrait multiplier les exemples et qui mettaient les papes dans la nécessité d’user de toutes les armes spirituelles dont ils pouvaient disposer, se font de plus en plus rares à mesure qu’on s'éloigne du moyen âge et que la foi devient moins vigoureuse. Elles engageaient trop la papauté, qui ne trouvait plus chez les princes et dans les peuples la docilité d’antan.

(24) Ibid, t. IV, p. 164.

(25) Zbid., t. IV, p. 141-146.

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