LES ORIGINES DU MOUVEMENT PACIFIQUE DU XF SIÈCLE
Tous les historiens sont d'accord pour attester la multiplicité des guerres à la fin du x° siècle, c’est-à-dire aux approches de l’an mille. Les hommes, comme nous avons eu l’occasion de le faire remarquer ailleurs (1), bien loin de s’anéantir dans une sorte de terreur hébétée, se livraient généralement à leurs occupations habituelles. Ni le travail, ni la guerre ne chômèrent.
Or, la guerre par suite de l’affaiblissement du pouvoir royal et du morcellement de la souveraineté, était devenue extrêmement fréquente. Appuyés sur l’ancien droit germanique, les Seigneurs, au lieu de recourir à une justice éloignée et incertaine, réglaient leurs différends à coups d’épées, entraînant derrière eux les hommes libres qui demeuraient sur leurs terres, les hommes d'armes qui vivaient du produit de leurs soldes, les aventuriers et les pillards qui tuaient et rapinaient.
« Un mauvais esprit, écrit alors saint Pierre Damien dans « une lettre quil faudrait citer toute entière, précipite avec « fureur le génie humain dans un abîme de forfaits. Les « guerres, les armées, les irruptions d'ennemis se multiplient à tel « point que l'épée fait périr un plus grand nombre d'hommes que « les maladies et les infirmités. Le monde entier est comme une
(1) Frédéric DUVAL, Les Terrewrs de l'an mille, Paris, Bloud, 1908.
« mer agitée par la tempête » (2). Dans une autre lettre, Pierre Damien disait encore : « Ils se pillent les uns les autres et « vont incendier les chaumières des pauvres villageois. Un « brave et honorable guerrier n’attaque pas un homme désarmé, « il se contente de repousser celui qui l’attaque ; maïs ceux-ci « prennent les armes contre des hommes sans défense et frappent « les innocents des coups dont ils ne peuvent accabler leurs « ennemis (3) ». |
S'il convient, comme le fait remarquer avec raison M. Pfister (4), de ne pas généraliser à l’excès les plaintes des moines qui souffraient des déprédations des seigneurs, s'il est sage de ne point nous {laisser entraîner, à notre tour, à exagérer notre pensée, s’il faut, enfin, se rappeler qu'il existait encore un « principe d'ordre, et que ce principe était représenté pat le roi » (5), il faut reconnaître cependant que, si la conflagration n'était pas générale, elle était permanente, tantôt ici, et tantôt là. |
Or, comme aucune puissance humaine n’était capable de mettre un frein aux instincts belliqueux des seigneurs, ni d'arrêter leurs exactions et leurs brigandages, la guerre était dure aux petits et dure à l'Église. Bien plus, elle était, le plus souvent, injuste dans ses causes, injuste dans sa conduite, injuste dans ses effets. Le droit des gens n'existait plus. Le pouvoir du glaive était sans limite.
Où donc était le droit ? Le Droit ? Il reposait alors au fond des cloîtres et des évêchés, dans les bibliothèques des moines et dans les bibliothèques épiscopales, dans les œuvres de saint Ambroise et de saint Augustin. que les gens d'Église
(2) « Malignus plane spiritus humanum genus nunc solito vehementius per omnia vitiorum abrupta præcipitat, truculentius tamen odiorum ac simultatum omnes livore perturbat. Tot enim quotidie bella desæviunt, armatæ acies proruunt, hostiles impetus inhorrescunt ut de militaribus quidem viris plures gladius videatur absumere quam in grabitulis quiescentes corporeæ conditionis ægritudo finire ut prope modum maris more geratur hic mundus » (Pierre DAMIEN, Æpistola ad Oldericum episcopum Firmanum, dans MIGNE, Patrologie latine, t. CXLIV, col. 313).
(3) « Et fortis ac ingenuus quisque bellator vitat inermem, impetit adversum se tela vibrantem... Sæculares enim quilibet ecclesiastica jura corradunt, salaria subtrahunt, possessiones invadunt, et sic stipendia pauperum velut hostium se reportare manubias gloriantur » (Pierre DAMIEN, Epistola ad Alexandrum, romanum pontificem, dans MIGNE, Patrologie latine, t. CXLIV, col. 228).
(4) PFISTER, Études sur le règne de Robert le Pieux (996-1031), p. 161.
é (5) PFISTER, ibid., p. 162
seuls, possédaient et savaient lire. Il reposait surtout dans l'Évangile. Et c’est l'Église qui, encore une fois, devant le retour offensif de la barbarie, fera rentrer le glaive dans le fourreau, rappellera aux forts les droits des faibles, prêchera la justice, et créera le droit des gens.
Si les efforts que devait faire l'Église pour arrêter les guerres et pour établir, — comme nous le verrons plus loin, — la paix de Dieu, furent couronnés d'un sérieux succès, elle le dut, certes, à la lassitude des peuples énervés par la guerre, mais elle le dut surtout, croyons-nous, à la connaissance que les évêques et les grands dignitaires ecclésiastiques avaient des lettres sacrées. Si l'Église fut unanime à promouvoir la paix, c'est qu'elle reprit conscience de sa mission, et qu'elle y vit un retour à la véritable tradition chrétienne. Ce n’est point seulement l'intérêt qui fit agir l’Église ; mais ce fut surtout sa doctrine (0).
I est loisible, en effet, de penser que la renaissance intellectuelle qui marqua le règne de Robert le Pieux, contribua puissamment à la généreuse initiative de l’Église de France, qui devait s'étendre à toute la chrétienté. L'excès des maux de la guerre dut pousser les clercs à mieux apprécier l'esprit pacifique de l'Évangile et à consulter les auteurs ecclésiastiques pour y trouver des commentaires autorisés. On sait que les écrivains des premiers siècles, comme Tertullien, Lactance, Origène, s'étaient nettement prononcés contre la guerre ; — que d’autres comme saint Irénée, saint Ambroise, saint Jean Chrysostome, saint Athanase, saint Cyprien, s'étaient également préoccupés de ce même sujet, et qu'ils savaient goûter les bienfaits de la paix (7) ; — que saint Augustin, enfin, avait à maintes reprises précisé la doctrine de l’Église sur la guerre et jeté les bases du droit des gens (8).
Or, tous ces auteurs se trouvaient dans les bibliothèques des cloîtres, dont ils constituaient le fonds principal. On lisait
(6) On trouvera cette doctrine exposée dans l’ouvrage collectif de Mgr Batiffol, et de MM. Monceaux, E. Chénon, A. Vanderpol, I, Rolland, F. Duval, et abbé Tanquerey, L'Église et le Droit de guerre, Paris, Bloud, 2° éd., 1920.
(7) Cf. dans l'ouvrage L'Église et le Droit de guerre, Paris, 2° éd, 1920, le chap. I°r : Mgr BATIFFOL, Les premiers chrétiens et la guerre.
(8) Cf. dans le même ouvrage le chapitre II : Paul MONCEAUX, Saint Augustin et la guerre.
peu les auteurs païens, mais on étudiait toujours les Pères de l'Église et saint Augustin en particulier (9). Le savant moine Rémy de Reims avait pour saint Augustin une prédilection toute particulière (10). Rathier, évêque de Veren, dont le savoir était universellement apprécié, déclare qu’il n'avait pas « d'autre croyance que saint Augustin » (11). Adson, abbé de Montier-en- Der, prend pour modèle, lorsqu'il écrit, saint Augustin, et il suit de si près son modèle qu’on a attribué à l'évêque d’'Hippone un de ses ouvrages (12). Ce fut certainement saint Augustin qui exerça le plus d'influence sur l'élite intellectuelle du x€ siècle, toute pénétrée de la doctrine des Pères de l’Église, dont Fulbert de Chartres disait « qu’il ne fallait jamais s’écarter » (13).
Enfin, l'influence des Pères fut d'autant plus sensible que Robert le Pieux se plut à choisir les évêques parmi les moïnes de Cluny (14). Aux dignitaires ecclésiastiques, plus seigneurs que pasteurs, qui occupèrent la plupart des sièges épiscopaux aux vire et ix€ siècles, succédèrent des hommes müris dans le cloître et nourris de la plus pufe doctrine chrétienne. Cluny prisait peu les auteurs païens.
Pourtant, on en trouve encore un bon nombre dans les bibliothèques du temps, particulièrement dans les bibliothèques épiscopales, sensiblement plus ouvertes aux écrivains de l'antiquité. A Reims, par exemple, on étudiait ces auteurs ; et Cicéron, qui a longuement traité du droit des gens, y était particulièrement en honneur. « Que M. Tullius, écrit le fameux Gerbert, vienne nous consoler au milieu des maux qui nous assiègent » (15). — Or Gerbert, dont le savoir était grand, eut pour élèves Abbon, Fulbert, évêque de Chartres, Adalbéron, évêque de Laon, Liétry, évêque de Sens, les évêques d'Orléans, de Tours, de Liège, de Toul, etc., et le roi Robert, qu’on appelait le roi philosophe. (16). Sous son règne, partout, les
(9) Histoire littéraire, t. VI, p. 76.
(10) Histoire littéraire, t. VI, p. 101.
(1x1) Histoire littéraire, t. VI, pp. 350, 381, 382.
) Tbid., p. 492.
) Tbid., p. 350et t. VII, p. 14.
(14) PFISTER, 0D. cit., P. 305.
) Œuvres de GERBERT, lettre 163 (édition Olleris, Paris et Clermont-Ferrand, )
(16) Voyez dans PFISTER, #bid., le chapitre intitulé : l’École de Gerbert, p. 1-40.
écoles vont briller d’un vif éclat. « Le xI° siècle, dit Léon Maître, est le point de départ d’une véritable renaissance » (17), renaissance dont les meilleurs ouvriers furent des évêques, qui avaient puisé dans les saintes lettres l'amour de la justice. L'Église, appuyée sur les œuvres de ses docteurs, allait instaurer la paix.
Le mouvement pacifique, qui prit naissance à la fin du x® siècle et caractérisa les xI® et xIIe siècles, revêt, en effet, dès son origine, un caractère essentiellement ecclésiastique. C'est dire que la question de droit ou plutôt la question de justice se posa presque immédiatement. Elle n'avait, d’ailleurs, jamais été complètement oubliée. Dès le 1x° siècle, Léon IV enseignait qu'il y avait des guerres justes. Il écrivait aux Francs : « Pas de craintes, et pensez à vos pères : quel que « fût le nombre de leurs ennemis, ces vaillants furent vainqueurs. « À celui qui mourra en de telles bataïlles, Dieu ne fermera pas « les portes du ciel... Ie tout Puissant, en effet, sait bien que « si quelqu'un des vôtres meurt, ce sera pour témoigner sa foi, « pour le salut de la patrie, et pour la défense du peuple « chrétien » (18).
Aux Bulgares qui le consultaient sur la légitimité des guerres, le pape Nicolas I répondait : « La guerre est toujours satanique « en ses origines, et il faut toujours s’en abstenir ; mais si on « ne peut l’éviter, s’il s’agit de sa défense, de celle de son « pays et des lois de ses pères, il est hors de doute qu'on peut « s’y préparer, même en carême. » KHt il ajoutait à propos des non belligérants : « L'ancienne coutume de tuer ceux qui ne « sont pas tout à fait prêts pour la guerre doit être aban- « donnée » (19).
Mais c'étaient 1à des manifestations isolées qui devaient rester sans effet. La guerre, nous l'avons dit, désolait à la fin du x® siècle toute la chrétienté. Il était réservé à l’Église de
(17) MAITRE (Léon), Les Écoles épiscopales et monastiques de l'Occident depuis Charlemagne jusqu'à Philipbe-Auguste, Paris, 1866.
(18) « Novit enim Omnipotens, si quilibet vestrum morietur, quod pro veritate fidei et salvatione patriae ac defensione christianorum mortuus est; ideo àb eo pretitulatum præmium consequetur. » (LEONIS Papæ IV epistola, Ad exercitum F Francorum, dans MIGNE, Patrologie latine, t. CXV, col. 656, 657).
(19) LABBE et CossaRT, Concilia, t. VIII, p. 533.
France de proclamer, la première, l’iniquité des guerres qui ruinaient les peuples et d'imposer la paix, même par la force des armes, aux seigneurs turbulents et grossiers.
Arrêtons-nous donc un instant sur ces généreuses institutions connues dans l’histoire sous le nom de Paix de Dieu et de Tyréve de Dieu. Nous nous appliquerons, après un court exposé historique, à mettre surtout en valeur les préoccupations de justice qui animaient l’Église. En ce faisant, nous y
trouverons plus d’un enseignement insoupçonné.