CENT E PRET
LES INSTITUTIONS PACIFIQUES DE L'ÉGLISE ET LA NAISSANCE DU DROIT DES GENS
Ce fut au sein des conciles, — et après ce que nous venons de dire on ne s’en étonnera pas, — que se produisirent les premières protestations contre les excès intolérables des guerres privées. Dès 989, à Charroux, des anathèmes sont lancés. « anathème contre ceux qui pillent les biens des pauvres. « anathème contre ceux qui ont frappé les clercs. — Si quelqu'un « s’est emparé de la brebis, du bœuf, de l’âne des agriculteurs « ou des autres pauvres, à moins que ce ne soit pour la faute « qu'ils auront commise, s’il a négligé de réparer le dommage, « qu'il soit anathème ! » (1) Ne retrouve-t-on pas, dans ces dernières lignes, la pure doctrine de saint Augustin ?
C’est encore l'archevêque de Reims, Arnoul, qui maudit les pillards de la province de Reims : « Quel est ton dessein, « Ô toi qui ravages si cruellement le territoire de Reims ? « Ne te laisseras-tu toucher ni par les larmes des veuves et des « orphelins, ni par celles de ses défenseurs ? Que tu le veuilles « où non, le Seigneur, dont tu ne pourras éviter la justice, est « témoin de tes crimes ; il en sera le juge et le vengeur.
(1) Historiens de France, t. X, p. 536 (d).
« Considère quelles actions tu as commises sous ses yeux; tu n'as « pas eu honte d’attenter à la pudeur des vierges ; tu as « dépouillé de leurs vêtements des mères de famille, que les « barbares auraient respectées ; tu n'as épargné ni les enfants, « ni les orphelins... Tout ce que tes yeux ont vu, tu l'as désiré. « Tout ce que tes mains ont pu toucher, tu l'as pris. Sois « anathème. » (2)
& I. — La Paix de Dieu et la Trève de Dieu.
Mais Îa prédication et les exhortations, pas plus que les anathèmes des conciles, n'étaient capables d’arrêter le mal. Il fallait plus. On fit jurer sous la foi du serment un pacte de paix. C’est ainsi que vers 090, Guy d'Anjou, évêque du Puy, réunit dans un concile les prélats de Viviers, de Valence, de Clermont, de Toulouse, de Rodez, d’'Hine, de Lodève, et de Glandève, qui délibérèrent sur les moyens de faire cesser la guerre et invitèrent leurs fidèles à se réunir autour du Puy pour y jurer le pacte de paix : « Que dorénavant, disaient-ils, dans « les diocèses et dans les comtés, aucun homme ne fasse irruption « dans les églises. ; qu'on n’emmène personne pour construire « ou assiéger un château, si ce n’est ceux qui habitent sur votre « terre... Qu'on n'arrête point le paysan ou la paysanne pour « les forcer à se racheter... » Mais les chevaliers et le peuple, devant l’étrangeté de la proposition, hésitaient à jurer le pacte. Peut-être seraient-ils partis sans prêter le serment, si le prélat, dit M. Pfister, n'avait appuyé ses exhortations de la présence d’une petite armée commandée par Ses neveux Pons et Bertrand... (3).
Ia même année, une assemblée de paix se tint aussi à Narbonne ; puis le mouvement se propagea, lentement
(2) « Velis nolis, Dominus tuus ipse testis et judex et gravis ultor, cujus judicium non effugies » (Arnulfi commonitorium contra præœdones, dans MIGNE, Patrol, lat., t. CXXXIX, col. 1545-1546).
(3) Chronique du Puy, dans Histoire du Languedoc, nouv. édit., p. 15.
d'abord (4) : — à Anse, en 994 ; à Limoges, en 0998 ; à Poitiers, vers l’an 1000 : à Noyons, vers 1010. Le roi Robert, le favorise et le pape Sylvestre II (Gerbert) l’encourage. : « Nous vous avertissons, avait-il dit aux grands, nous vous « prions, nous vous supplions... de considérer que la paix de « l’Église ne peut exister sans la paix entre les princes. (5) » Les régions du Nord suivent... Warin, évêque de Beauvais, et Bérold, de Soissons, se font les propagateurs ardents de la nouvelle institution. Tous les évêques de la Province de Reims souscrivirent au pacte de paix, qui fut proclamé par toute la province. Des paix particulières sont créées un peu partout, en Bourgogne, en Aquitaine, en Roussillon, dans l’Amiénois, dans la plupart des villes du duché de France. Des multitudes innombrables répondent à l'appel de l'Église, et les foules, — quand venaient les évêques, — criaient, comme à Héry, dans le diocèse d'Auxerre : Paix! Paix! Paix!
L'accueil que les peuples faisaient aux institutions pacifiques était si enthousiaste, en effet, que le roi Robert résolut d'établir partout la paix générale et de s'entendre dans ce but avec les deux puissances qui se partageaient le monde : le Pape et l'Empereur. Tous trois rêvaient de ramener l’ordre et la discipline dans l’Église et d'établir la paix universelle. L/empereur Henri II et le roi de France décidèrent donc d’avoir une entrevue dans laquelle serait proclamée Ia paix générale et arrêtés les moyens de punir tous ceux qui la violeraient. On devait passer ensuite, sous la direction du pape, à la réforme de l’Église, dans l'esprit de Cluny. Cette initiative reçut un commencement d'exécution. En effet, le 1° mai 1023, Gérard, évêque de Cambrai, et Richard, abbé de Saïint-Vanne, arrivèrent à la cour du roi Robert à Compiègne. Ils étaient envoyés par l'empereur pour convenir avec le roi de France du jour de leur rencontre.
Cette entrevue eut lieu au mois d'août, sur les bords de la
(4) Voir sur l’histoire du mouvement pacifiste du xI° au xrr° siècle : SEMICHON, La paix et la trêve de Dieu, 2° édition, Paris, 1869, 2° vol. in-12 (cf. critique de Sémichon dans la Revue Historique, t. XVIII, p. 90); — PFISTER, Robert le Pieux, dbid., p. 161-176; — LAVISSE, Histoire de France, t. II, 2° P., P. 133-139; — HUBERTI (L), Gottes-frieden und Landfrieden, t. I : Die, Friedeusordnungen in Frankreich, 1892.
(5) Historiens de France, t, X, p. 405, a.
Meuse. Henri II campait sur la rive droite à Ivoi, Robert sur la rive gauche à Mouzon. Une suite nombreuse « de ducs et satrapes de toutes nations, d’évêques et d’abbés illustres » accompagnait les souverains, et les rives du fleuve étaient encombrées d’une foule immense. Dès le 6 août, les deux monarques se trouvèrent en présence. Le 10 août, l’empereur. le premier, se rendit, en compagnie de quelques seigneurs, dans le camp du roi de France. Une messe solennelle y fut dite, puis le roi et l’empereur dinèrent ensemble, et Henri offrit à Robert de riches cadeaux : cent chevaux richement caparaçonnés, avec une armure pour chacun. Le roi de France refusa et n'accepta qu'un évangéliaire enrichi d’or, de pierreries, et de quelques reliques. Le lendemain, Robert, entouré de ses évêques, se rendit à son tour dans le camp d'Henri, où les mêmes cérémonies se renouvelèrent. Les deux rois se jurèrent amitié, et proclamèrent un pacte « de paix et de justice » Enfin, ül fut décidé qu'un concile œcuménique se réunirait à Pavie, sous la présidence de Benoît VIII, et qu’on y convoquerait tous les prélats de France et d'Allemagne, pour y travailler à la réforme générale de l’Église... Mais l’année suivante le pape mourait (II juin 1024), puis l’empereur (13 juillet 1024). C’en était fait de la paix générale que le roi, l’empereur, et le pape avaient rêvé d'imposer à la chrétienté (0). |
En 1031, le roi Robert le Pieux mourut à son tour ; mais sa disparition n’arrêta pas le mouvement, qui reposait principa lement sur l’Église. En effet, l’année même de la mort du roi, dans un concile assemblé à Limoges, l’évêque Jordan, devant une grande multitude accourue à son appel, s’écria : « C’est pour « que la paix vous soit donnée, mes chers amis, que sont venus « chez nous les pasteurs des Églises voisines, ces évêques, nos « saints frères. Pour alléger mon fardeau, pour vous sauver, « pour vous pacifier, ils ont daigné se rassembler dans cette « ville, suivant l’exemple de Notre Seigneur Jésus-Christ qui est « venu chercher et sauver celui qui périssait. Aussi je vous prie, « au nom de Jésus, de ne pas leur désobéir et de ne pas quitter « cette assemblée, mais que tous les seigneurs et tous les chefs « du peuple se réunissent avec nous demain et dans les trois « jours pour proclamer Îa paix. Que personne de ceux qui sont
6) Cf. PFISTER, 0. cit., P. 371,
« ainsi venus au concile n'ose nuire à son voisin ; qu'il res- « pecte ses biens, sa maison, tant qu'il sera ici et les sept jours « qui suivront son retour. Qu'on ne livre pas combat, même « pour une cause juste ; qu’on n’entreprenne aucune expédition « guerrière, mais qu'on ne recherche que la paix. » Puis des malédictions s’abattirent sur ceux qui refusaient de prêter le serment ; les cierges allumés que les évêques et les prêtres tenaient furent renversés et s’éteignirent, et le peuple, dans une grande clameur, s’écria : « Que Dieu éteigne ainsi la joie « de ceux qui ne veulent embrasser ni la paix ni la justice. » — Quelque temps après, le concile de Narbonne déclarait « que le chrétien qui tuait un autre chrétien répandait le sang « du Christ », et de tous côtés montaient vers le ciel des supplications pour la paix : « Seigneur, donne Îa paix à nos jours... « Que la paix du ciel descende sur nous ! » (7).
À partir de ce moment, dit M. Pfister (8) « presque aucune assemblée de grands ou d’évêques ne se tint sans qu'on y proclamât la paix. Les brigandages et les guerres privées devinrent plus rares ; une ère nouvelle s’ouvrit pour les faibles et pour les paysans », soutenus par l'Église et par la papauté dans leurs luttes contre les Féodaux. L'institution se précisait à mesure qu'elle s’étendait et qu'elle grandissait. Aux exhortations des prédicateurs, aux anathèmes des conciles, avaient succédé les assemblées de paix. Le lien s'était resserré par le serment. Enfin, comme nous le verrons plus loin, on avait armé les pacraires, et des milices régulières s'étaient organisées pour faire respecter, même par la force, les décisions des associations de paix.
La paix de Dieu qui garantissait une paix perpétuelle aux faibles et aux clercs, ne pouvait pourtant empêcher la guerre juste. C’est pourquoi l’Église résolut d'intervenir encore et d’en diminuer les maux en la réglementant : elle le fit par la Tréve de Dieu, qui interdisait rigoureusement la guerre à certains jours de Îa semaïne. C’est au concile d’Hine, en 1027, que l’idée semble apparaître pour la première fois : « Dans tout le comté ou évêché d’'Hlne, il est interdit à tout habitant
(7) Acta concilli Lemovicensis, dans MIGNE, Patrologie latine, t. CXLIT, col. 1378; traduit par PFISTER, Robert le Pieux, p. 175.
(8) PFISTER, Zbid., p. 175, 176.