‹ De la paix de Dieu à la paix de fer 1923Chapitre 4 sur 21 · T4 DE LA PAIX DE DIEU · texte numérisé non relu

T4 DE LA PAIX DE DIEU

d’assaillir son ennemi depuis la neuvième heure du samedi jusqu’à la première heure du lundi ». Puis l’idée fait son chemin, et la trêve s’allonge. Tout chrétien doit faire abstinence de guerre depuis le soir du mercredi jusqu’ au matin du lundi, sous peine d’excommunication. — Au concile de Mosteeae (1041), on ajoute toute la période de l’Avent jusqu'à l’octave de l’Épiphanie, et depuis la Septuagésime jusqu’à l’octave de Pâques. — Quelques années plus tard, au concile de Narbonne, les évêques trouvent encore le moyen de « refouler » la guerre, qui est interdite, non seulement aux jours précédemment fixés, mais aussi pendant la semaine de la Pentecôte, pendant les fêtes de la Vierge, de saint Jean-Baptiste, de saint Pierre-aux- Liens, de saint Laurent, de saint Michel, de saint Martin, et pendant le jeûne des Quatre-Temps. Bientôt la trêve allait comprendre l’année presque entière.

D'un côté donc, la paix de Dieu qui arrachaït aux vexations des gens de guerre tous les faibles et tous les pauvres, puis, plus tard et simultanément, la Trêve de Dieu, qui à certains jours et à certaines heures, interdisait rigoureusement le métier des armes.

En résumé, le mouvement fut général ; il déborda la France; et favorisé par les papes, gagna toute la chrétienté. Pas une assemblée ecclésiastique qui ne fût une assemblée de paix.

Le peuple, enfin, respirait, et sa joie était grande. Déjà, vers l’an 1010, devantles résultats obtenus, Fulbert, enthousiasmé, écrivait cet hymme, où perce, sous le chatoiement dés mots, l'immense portée de ce magnifique mouvement : le respect des lois, c’est-à-dire de la justice, la noblesse du travail, et la haine des batailles : « O foule des pauvres, rends grâce au Dieu tout- « puissant ; honore-le de tes louanges, car Il a remis dans la « ligne droite ce siècle condamné au vice, lui qui peut renouveler « les êtres aussi bien que les créer. Il te vient en aide; Ô toi « qui devais supporter un lourd labeur, et Il t’apporte le repos « et la paix. Les grands, qui depuis longtemps étaient accoutu- « més à ne plus obéir aux lois, ont pris de bonnes résolutions « et les exécutent. Les voleurs se souviennent de la potence, « et devant le larron chante à gorge déployée le voyageur sans « armes. De nouveau, la serpe taille la vigne vagabonde, et la « terre cultivée s’amollit. La lance se change en faux, l'épée en

« soc de charrue. La paix enrichit les pauvres, et appauvrit les « orgueilleux. Salut, Père tout puissant, honore ceux qui aiment «la paix ; quant à ceux qui veulent la guerre, frappe-les de ta « main redoutable, livrant à la géhenne les fils du malin (9). »

Et vraiment, la « foule des pauvres » dont parle Fulbert pouvait glorifier l’Église ; car l’Église, pour les faire jouir des bienfaits de la paix, multipliait ses mesures de protection. Il ne lui suffisait pas de décréter la paix perpétuelle pour les faibles, et d'interdire la guerre, même juste, pendant la plus grande partie de l’année ; elle voulut encore offrir aux pauvres gens et à ses clercs des lieux d'asile. C’étaient toutes les croix qui s'élevaient le long des chemins (10), les églises, les chapelles, et toutes les maisons qui dans un rayon de trente pas se pressaient sur leurs flancs (11). C’étaient encore les monastères où priaient les moïnes, et les cimetières où dormaient les ancêtres (12). C'étaient les hameaux entiers que l’Église prenait sous sa protection et qu'on appelait alors les « sauvetés », qui se multipliaient parce que la paix de Dieu en était « la source vive » (13). C'était enfin, — admirable symbole — Ia charrue, penchée sur les fabours. « Sont en perpétuelle paix, déclare le concile de Rouen, les hommes qui se réfugient vers les charrues... » ; de même le concile de Londres : « Les charrues dans les champs et les paysans devront avoir la même paix que dans les cimetières. (14) ».

(9) Salve, summe Pater, fer et omnibus Integram salutem Quicunque pacis diligunt quietem Et qui bella volunt hos contere, Dextera potenti Tradens gehennæ filios maligni.

(S. Fulberti hymni et carmina ecclesiastica, dans M1IGNE, Patrologie latine, t. CXLII, col. 349; traduit par PrISTER, Robert le Pieux, p. 169).

(10) Concile de Clermont, dans LABBE et CossaRT, Concilia, t. X, col. 508. (11) Concile de Tuluges (an 1024), dans les Historiens de France, t. X, p. 150.

(12) Concile de Tuluges, 1b1d. Les paysans se construisent des demeures dans les cimetières; cf. LABBE et COssART, Concilia, t. X, col. 373.

(13) Cf. FLACH, Les origines de l’ancienne France (Chapitres : L’'immunité d'asile; La ville neuve et le bourg neuf; Asiles et sauvetés, t. I, p. 159 et suiv.).

(14) Concile de Rouen dans BESSIN, Concilia, p. 78 ; — et Coucile de Londres (1142), dans HOUARD, Anc, lois françaises, t. II, p. 251.

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