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LES INSTITUTIONS -DE :GUERRE CONFORMES À! L'ESPRIT DE LÉGEISE

L'Église avait pu faire cesser les guerres privées. Elle voulut faire davantage encore. Ies associations qu'elle avait créées ne pouvaient être un obstacle aux expéditions guerrières

des grands feudataires et des États, et — par ailleurs — les excommunications laissaient indiflérents les brigands de grand chemin, les routiers, et — naturellement — tous les ennemis

du nom chrétien.

Ne pouvant empêcher les grandes guerres, l’Église résolut, par la chevalerie, d’adoucir la rigueur des combats en transformant les mœurs des gens de guerre, — par les ordres militaires, de créer une armée permanente internationale, étrangère aux discordes des peuples, et capable de défendre la chrétienté contre les païens, — par les croisades et toutes les guerres saintes, d'imposer la paix aux nations chrétiennes et d'offrir aux seigneurs et à tous les aventuriers l’occasion de donner de grands coups d'épée dans des « guerres justes ». En étudiant brièvement ces divers points, nous constaterons une fois de plus que l’Église ne cessait de se préoccuper de la justice et de désirer la paix.

$ I. — La Chevalerie.

En essayant de transformer, par la vertu de l'Évangile, les mœurs dures des gens de guerre, l’Église s’attaquait à la racine du mal ; mais l’œuvre qu'elle entreprenait était délicate et longue. Ce fut sa gloire de l’avoir menée à bonne fin en disciplinant la turbulente aristocratie que Îa crainte de châtiments célestes ne suffisait pas à contenir. Le chevalier laïque « apparaissait trop souvent comme un brutal, incapable « d’abnégation, irrespectueux des femmes, des enfants, et des « moines. Les documents historiques et les chansons de geste « offrent à l’envi des hommes de cette trempe : bons soldats, bons vassaux, mais féroces et brûlant les abbayes aussi bien que les donjons... » (1).

Si l’Église avait créé la chevalerie, sa tâche eût été plus aisée ; mais elle se trouva en présence d’une institution toute pénétrée de la brutalité des coutumes germaniques. Elle sut s'approprier cette institution, et la transformer si radicalement que la chevalerie devint, grâce à elle, une sorte de milice sacrée, au service de l’Église, du Droit, et du Faible (2). Le chevalier ne doit se battre que dans l'intérêt de la cause chrétienne. Les veuves, les orphelins, les marchands, les pèlerins sont les protégés du chevalier.

C’est pourquoi Léon: Gautier, qui a le mieux étudié et connu la chevalerie, a pu en composant, après coup, le Code du chevalier, y introduire ces « commandements » : « Tu auras le « respect de toutes les faiblesses, et t’en constitueras le défenseur ; « tu seras partout et toujours le champion du Droit et du Bien « contre l’Injustice et le Mal » (3). C’est pourquoi, dit l’Ordène de

(x) LAVISSE, Hist. de France, t. II, 2° partie, p. 142.

(2) Sur la chevalerie, voyez Léon GAUTIER, La Chevalerle, Paris, 1884, in-4° ; — FLACH, Origines de l’ancienne France.

(3) GAUTIER (Léon), La Chevalerie d’après les textes poétiques au Moyen Age, dans Revue des questions historiques, 1867, t. II, p. 345.

la chevalerie, l'épée qu'on remet au chevalier est à deux tranchants, « parcequ’avec l’un, il doit frapper le riche qui opprime « le pauvre, et avec l’autre, le fort qui persécute le faible » (4).

Les trouvères et les troubadours se sont faits, dans leurs chansons, l'écho de ces doctrines nouvelles : « Aimez les pauvres», dit la Chanson d’'Aspremont (5) ; « Défendez les enfants et les veuves », lisons-nous dans l’Entrée en Espagne (6); « Descends jusqu'aux pauvres ; tu leur dois aide et conseil », a déclaré un troisième (7) ; enfin, il est écrit dans Girard de Viane : « On doit partout venir en aide à son seigneur, parce qu’on « tient de lui sa terre et son fief, à moins que ce ne soït pour « détruire les monastères et pour piller et tuer les pauvres « gens. » (8) Et l’Ordène de chevalerie dit encore : « Le chevalier doit soutenir les faibles... » (9).

C’est surtout dans les livres liturgiques que nous trouvons, développée avec vigueur, toute la doctrine de l'Église. Ces livres ou Pontificaux nous ont conservé, en effet, le texte même des paroles prononcées par le prêtre et par le chevalier pendant la cérémonie du glaive. On ne saurait trop admirer cette « incomparable théorie » si fière et si humble, si ferme et si douce, dans laquelle l’Église a « ramassé » en quelque sorte toute sa doctrine sur la guerre.

Voici, d’après le Pontifical de Guillaume Durand, les épisodes de cette cérémonie qui nous intéressent plus particulièrement. Dans le sanctuaire, l’évêque bénit l’épée du chevalier. Et celui-ci dit : « Bénissez cette épée, afin que votre serviteur puisse être le « défenseur des Églises, des veuves, des orphelins, et de tous ceux « qui aiment Dieu contre la cruauté des hérétiques et des païens.

(4) Sur l’Ordène de Chevalerie, voyez Ion GAUTIER, ibid., p. 365. (5) « Aimes les povres », Chanson d’Aspremont, citée par Léon GAUTIER, p. 349. (6) Il faut « les orfanes et les veves maintenir, esaucer ». (Entrée en Espagne, citée 4bid.) (7) Couronnement Looys, cité 1bid.

(8) « Que son seigneur doit on partot aidier Puisque ce tient terre de lui ne fié; Mais que ne soit à destruire moustier, Ne povte gent derrober n’essilier, Vers Dame deu ne doit nus guerroier » (GIRARS DE VIANE, cité 4b4{d.) (9) Il doit sa povre gent garder Ne li riches nel puist foler Et le feble doit soustenir (Ordène de Chevalerie, cité 1bid.).

« Bénissez-la. Dieu saint, Père tout puissant, Dieu éternel, qui « seul ordonnez toutes choses et les disposez comme il convient, « c'est pour que la jus/ice ait ici-bas un appui, c’est pour que « la fureur des maudits ait un frein, c’est pour ces deux causes « seulement que, par une disposition salutaire, vous avez permis « aux hommes sur la terre l’usage de l'épée ; c’est pour la « protection du peuple que vous avez voulu l'institution de la « chevalerie... Voici votre serviteur qui a courbé tout nouvel- « lement son front sous le joug de la condition militaire ; « envoyez lui du haut du ciel les forces et l’audace dont il a « besoin pour la défense de la Foi et de la Justice... Arrangez « tout en lui comme il faut, afin qu'avec cette épée, il ne frappe « jamais personne injustement, afin qu'il défende avec elle tout « ce qui est juste, tout ce qui est droit. »

Puis, quand le nouveau chevalier et l’évêque se sont donné le baiser de paix, le pasteur, à trois reprises, dit au chevalier : « Que la Paix soit avec toi » ; et il ajoute — après lui avoir donné trois légers coups de plat d'épée : « Sois un soldat pacifique, courageux, fidèle et dévoué à Dieu. » Sur ces paroles, ajoute le Rituel, « le nouveau chevalier s’en va en paix... » (10).

Citons encore, d’après un manuscrit de la Vaticane, ces nobles paroles qu’on ne saurait lire sans émotion : « Prends « cette épée. Exerce avec elle la vigueur de la justice ; abats « avec elle la puissance de l'injustice. Défends avec elle l’Église « de Dieu et ses fidèles. Disperse avec elle les ennemis du Christ. « Ce qui est par terre, relève-le. Ce que tu auras relevé, conserve- « le. Ce qui est injuste ici-bas, abats-le. Ce qui est suivant « l’ordre, fortifie-le. C’est ainsi que glorieux et fier du triomphe « des vertus, juséiliæ cullor egregius, tu parviendras au Royaume « de là-haut où, avec le Christ, dont tu portes le type, tu « règneras éternellement. » (1x1).

« Forcée, dit Léon Gautier, de tolérer les guerres qu’elle « abhorrait, l'Église organisa contre elles à travers l'Histoire, « toute une série d'obstacles superbes et souvent victorieux.

(10) D’après le Pontifical de Guillaume DURAND (de la 2° moitié du xmI° siècle), cité par GAUTIER (Léon), La Chevalerie d’après les textes poétiques au Moyen A ge, oc. cit.

(11) Ordo de la Vaticane, mn. 4748, cité par Léon GAUTIER, La Chevalerie, p. 306,

« La Paix et la Trève de Dieu sont peut-être les plus connus, « la chevalerie est le plus beau. » (12).

Et M. Flach, de son côté, déclare : « Ce respect de la loi que « la force livrée à elle-même ne pouvait que détruire, la spiri- « tualité humaine allait le faire revivre. Pendant que la société « se dissout par la force matérielle, elle se reconstitue par la « force morale. I/honneur militaire et chevaleresque crée la « soumission à la loi féodale et la protection désintéressée des « faibles. La morale évangélique éveille et développe le sentiment « du juste (13). »

& II. — Les Ordres Militaires.

Si l'Église multiplia les institutions susceptibles de rétablir la paix et de réprimer les abus de la guerre, elle sut pourtant, — quand la justice l’exigeait, — non seulement, comme nous le verrons plus loin, autoriser les guerres justes, mais les susciter et en assumer toute la responsabilité. Bien plus, elle créa des Ordres militaires, qu’elle combla de bénédictions et de privilèges.

C’est ainsi qu’à l’heure où les Fraternités de Tertiaires se multipliaient dans la chrétienté, des mesures énergiques, d’un autre ordre, étaient prises « pour défendre la dignité humaine et le droit contre la force brutale » : c'était, par exemple, l'Ordre militaire de La Foi et de la Paix, érigé en 1229 et confirmé en 1231 par Amanève, archevêque d’Auch. Sur la

(12) GAUTIER (Léon), La Chevalerie, ibid., p. 6.

(13) FLACE, Origines de l’Ancienne France, t. I, p. 472. Le savant auteur ajoute plus loin (t. II, p. 573) : «Une idée poétique se créa, et de la poésie descendit dans la réalité journalière : Idéal en rapport sans doute avec des mœurs farouches, mais en progrès aussi sur elles, assignant à la lutte de plus nobles mobiles que l'intérêt, le butin, l’assouvissement de passions sensuelles et sanguinaires. Le culte de l’honneur, la fidélité inviolable à la famille et au compagnon, au seigneur et au roi, à la patrie et à Dieu, la protection de la femme, du petit et de l’humble, la libéralité, l’exacte justice, devinrent, célébrés par les trouvères, le point de mire de tous ceux qui ambitionnaient la louange publique... L'élévation des mœurs et des sentiments par la poésie héroïque n’était toutefois qu’une ébauche, Elle ne pouvait faire de la chevalerie une institution. Il fallut plus, il fallut la grande poussée religieuse qui fit des guerriers français des chevaliers de Dieu, qui amena ou accomplit, suivant l’heureuse expression d’un brillant érudit, la formation du mode chrétien de la chevalerie. »

chape blanche des chevaliers apparaissaient brodées en laine rouge les armes de l'Ordre : une crosse croisée d’une épée. La crosse marquait leur respect et leur soumission à l'autorité spirituelle ; l'épée signifiait qu'ils devaient prendre les armes par l’ordre de l’Église, des évêques, ou pour la défense de la liberté chrétienne. Ces symboles étaient également gravés sur l’armure (14). |

Et ce qui prouve bien que l’Église n'était point tombée dans les illusions d'un « pacifisme bélant », c’est que, à l’heure même où elle multipliait ses efforts en faveur de la paix et où elle arrachait aux seigneurs les meilleurs de leurs soldats, à cette heure-là, elle créait des Ordres militaires, dont la mission était précisément de faire la guerre juste.

L'ordre du Temple, fondé en Palestine par un pauvre gentilhomme français, Hugues de Payns, n'avait, en 9 ans, recruté que 9 chevaliers. Le fondateur de cette milice étrange résolut de venir en France pour y expliquer son œuvre et pour trouver des recrues. « L'Église, dit Léon Gautier, allait-elle donc renier tout son passé... ? » Hugues de Payns s’adressa au plus grand moine de la chrétienté, à saint Bernard. Ce dernier comprit tout de suite l'utilité et la beauté de l’institution nouvelle et se chargea de la présenter au peuple chrétien. Et saint Bernard, qui aimait la paix, saint Bernard, qui dans un de ses sermons disait : « Ce sont les pacifiques que Dieu « chérit comme ses fils et dont la Sagesse se sert comme de « pierres vives pour construire son temple » (15), saint Bernard n'hésita pas à écrire pour les moines soldats un véritable plaidoyer, qui eut raison des hésitations des consciences

(14) MARTÈNE et DURAND, Voyage lilléraire de deux religieux bénédictins, Paris, 1717 et 1724, t. I, 2° partie, pp. 25 et suiv. — Les tiers-ordres et les confréries, dit Chavin de Malan, constituaient une sainte et innombrable chevalerie « qui combattait pour le droit contre le despotisme de la force »; c'était encore, dit-il « une noble croisade intérieure pour la sanctification et la pacification de l’Europe. » (CHAVIN DE MALAN, Histoire de saint François d'Assise, p. 196.)

(15) S. Bernardi Sermones, dans MIGNE, Patrol. latine, t. CLXXXIII, p. 726. — A Hugues, archevêque de Rouen, il rappelle cette phrase du psalmiste : « Cum his qui oderunt pacem, eram pacificus » (Psal. CXIK, 7). — Aüïlleurs il raconte avec complaisance les efforts de saint Malachie pour faire régner la paix (MIGNE, bid., t. CXXIX, col. 1106). Dans un autre sermon, il écrit : « Pax hominum, ordinata concordia, pax omnium rerum, tranquillitas ordinis. » (MIGNE, {brd., t. CLXXXIII, col. 740)

timorées, en montrant que la guerre juste était un devoir, et que le métier militaire était parfaitement conciliable avec la vie monastique.

« Il n’y a pas, dit saint Bernard, de loi qui défende au « chrétien de frapper du glaive. L'Évangile recommande aux « soldats la modération et la justice ; mais il ne leur dit pas : « Jetez bas vos armes et renoncez à la milice. » Ce qui est « défendu, c’est la guerre inique, c’est surtout la guerre entre « chrétiens. Tuer les païens serait même interdit si on pouvait « empêcher de quelque autre manière leurs irruptions et leur « Ôter les moyens d’opprimer les fidèles»; mais aujourd’hui il est nécessaire d'agir, « afin que leur épée ne reste pas « suspendue sur la tête des justes, et afin que les justes ne « se laissent pas séduire par l’iniquité. Disperser ces gentils « qui veulent la guerre, retrancher ces ouvriers d’iniquité qui « rêvent d'enlever au peuple chrétien les richesses renfermées « dans Jérusalem, de souiller les lieux saints, et de posséder «en héritage le sanctuaire de Dieu, quelle plus noble mission « pour ceux qui ont embrassé la profession des armes. Aflons, « que les enfants de Ia foi tirent les deux glaives contre leurs

« ennemis... » Puis, le Saint, — qui possédait parfaitement la doctrine de

saint Augustin, — précise encore quelques points, et s'élève avec force contre les guerres de conquête et les guerres d'orgueil :

« Triste combat que celui qui a pour principe un coupable « désir d’agrandissement ou un vain amour de la gloire. En « pareil cas, donner la mort ou la recevoir n'est ni sûr, ni glorieux. La gloire militaire ne se mesure pas sur la violence « des coups que l’on perte, mais sur la justice de la cause que « l’on défend. Si votre cause n’est pas juste, si votre intention « n’est pas droite, vous allez à la honte, et non pas à l’honneur. »

Enfin, saint Bernard proclame la justice des combats que livreront les nouveaux chevaliers : « Ils peuvent combattre les « combats du Seigneur ; ils le peuvent en toute sécurité, les « soldats du Christ. Qu'ils tuent l'ennemi ou meurent eux- « mêmes, ils n’ont à concevoir aucune crainte ; subir la mort « pour le Christ ou la donner, loin d’être criminel est plutôt « glorieux, Le chevalier du Christ tue en conscience et meurt

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és.

« tranquille ; en mourant, il travaille pour lui-même ; en « tuant, il travaille pour le Christ. Ce n'est pas sans raison « qu’il porte un glaive ; il est le ministre de Dieu pour le « châtiment des méchants et l’exaltation des bons. Quand ïül « tue un malfaiteur, il n’est pas homicide, mais (excusez le « mot) malicide, et il faut voir en lui le vengeur qui est au « service du Christ et le défenseur du peuple chrétien. La mort « des païens fait sa gloire, parce qu’elle est la gloire du Christ; « sa mort est triomphante à l'envi d’une victoire, parce qu’elle « l'introduit au séjour des récompenses éternelles. Si mourir en « Dieu est un heureux sort, combien n'est-il pas plus heureux « encore de mourir pour Dieu (16) ».

N'y a-t-il pas dans ces dernières lignes une réminiscence de la parole divine : « À moi seul appartient la vindicte », c’est-à-dire la vengeance ou plus exactement la punition des coupables ?

Les statuts de la nouvelle milice furent rédigés par Bernard lui-même. C'était le terme de l’évolution chrétienne de la chevalerie : « Nous n'avons encore affaire ici, dit l’abbé Vacandard, « qu'à des laïques, mais que ces laïques s’avisent un jour de « mettre leur courage et leurs exploits, leur vie tout entière, « sous la garde d’une règle monastique, et nous verrons fleurir « la chevalerie de Dieu. Tels sont les chevaliers du Temple ; « avec eux l’idée du soldat chrétien se.trouve éminemment « réalisée. L'Église ne pouvait donner un caractère plus élevé « et plus saint au terrible métier de la guerre ».

L'ordre des Templiers, qui fut approuvé par le concile de Troyes en 1128, et tous les Ordres militaires qui se créèrent sur son modèle, avaient pour but immédiat de défendre la chrétienté contre ses ennemis, Turcs, Sarrasins, Arabes ; mais — fait curieux — quelques-uns, semble-t-il, pensèrent qu'ils allaient constituer l’armée de l'Église, chargée de réprimer les brigandages des grands et de rétablir la paix. On leur offre des terres : on veut avoir une commanderie. À ce propos, la longue lettre que Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, écrit à Kbrard, grand maître de la milice du Temple, est extrêmement curieuse

(16) Cité par VACANDARD, Saint Bernard, Paris,1895,in-89, t.I,, pp. 237, 244, 245); — texte dans MIGNE, Patrologie latine, t. CLXXXIII, Col, 923, 924.

et montre bien qu'on vit dans l’ordre du Temple une sorte de milice internationale. /

Un Templier, étant venu de Palestine, s'était installé aux environs de Cluny. « Quand il nous est, écrit Pierre le Véné- « rable, récemment arrivé d'Outre-mer, ce fut avec d'immenses « transports de joie que tout le pays le reçut. Les clercs se « réjouissaient, les moines se congratulaient, les paysans « applaudissaient, et c'était, dans toutes les églises des environs, «comme un cantique nouveau qui s'élevait. Par contre les « brigands se lamentaient, les voleurs des Églises, des moines, « des pauvres, des veuves, des orphelins, tous les vils pilleurs des « petites gens impuissants à se défendre par leurs propres forces, « les oppresseurs du peuple gémissaient qu'un terme fut mis à leur « iniquité ; leurs lèvres restaient muettes ; leur cœur, pourtant, « était rempli de murmures.. Il a montré qu’on n’espérait pas « vainement en lui ; car déjà il a réduit le comte de Mâcon qui « était pour notre terre un loup de chaque soir et de chaque matin. »

Mais le bon abbé de Cluny prévoit l’objection qu’on pourra lui faire, et 11 y répond par avance : « Vous direz peut-être : « Nous avons pris les armes. contre les païens, non contre les « chrétiens. Mais qui mérite le plus d’être combattu par vous, «le païen qui ignore Dieu, ou le chrétien qui le confesse par « ses paroles et le combat par ses actions. Et n'est-ce pas « combattre Dieu que d’opprimer les Églises, de piller, frapper « et tuer le peuple racheté de son sang ? Certes vos glaives « doivent défendre les chrétiens aussi bien contre la violence « d’autres chrétiens que contre celle des païens. Accédez donc « à mes prières, et laissez-nous un homme sur qui seul repose, « ou à peu près, tout l'espoir de notre paix » (17).

Pierre le Vénérable adressa également au pape Eugène III, sur le même sujet, une très longue supplique : « Considère, et « vois, Père, s’il n’y a pas moyen, tout en sauvegardant la « justice, de laisser dans nos pays et de restituer à la paix « commune un homme si utile... » (18).

(17) Epistola Petri cluniacensis abbatis ad Ebrardum militie Templi magistrum, dass les Hist. de France, t. XV, p. 650.

(18) « Sed attende, Pater, attende et vide si quomodo, salva justitia, homo tam utilis et quantum adopera Principe digna, in partibus nostris pene, solus nobis et paci communi restitui posset. » (Epaistola Petri cluniacensis abbatis ad Eugenium II, ibid, p. 651-652.)

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Cette lettre ne montre-t-elle pas quelle espérance les peuples, qui n'avaient pas toujours trouvé dans les « milices de la paix », d’une organisation difficile, la protection cherchée, purent un instant fonder sur les Ordres militaires ? Les Ordres militaires , d’ailleurs, n’oubliaient point que la paix était le but de la guerre puisqu'ils priaient, — tels les chevaliers de l'Hôpital — pour l’Église, pour les princes chrétiens, et pour la paix : « Seignors malades, pries por la Paix! que Dieu la nous mande « de ciel en terre. » (19).

(19) LEGRAND (Léon), La prière des malades dans les hôpitaux de Saint-Jean de Jérusalem, dans Bibliothèque de P École des Chartes, t. LVII, 1896.

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