LES GUERRES JUSTES ET LES GUERRES"INJER RES
Les Ordres militaires, institués pour la défense de la chrétienté, nous amènent naturellement à parler des croisades, c’est-à-dire des guerres suscitées et encouragées par l’Église. Les croisades furent plus nombreuses qu’on ne le croit généralement : croisade en Espagne contre les Maures, croisade en Allemagne contre Frédéric II, croisade dans le Nord contre les Lithuaniens, croisade en Angleterre contre Jean sans Terre, etc. Ne pouvant les étudier toutes, nous nous bornerons à dire quelques mots des plus célèbres, c’est-à-dire des croisades pour la délivrance des Lieux saints, de la croisade contre les Normands d'Italie, de la croisade contre les Aïlbigeoïis, de Îa croisade contre les Hussites, et des croisades contre les Turcs, croisades qui furent toutes dans leur principe des guerres justes, comme nous allons le démontrer, et non, comme on l’a prétendu, des manifestations formidables du fanatisme religieux, du goût des aventures, et de l'amour immodéré des richesses.
$ I. — Les Croisades en Terre Sainte.
51 les premières croisades n'avaient eu pour cause que le désir des papes d'intervenir dans les querelles des princes et de « canaliser » l'humeur bataïilleuse des chevaliers en leur offrant l'Orient pour champ de combat, et de restaurer, par ce moyen, la paix dans la chrétienté, la justice, certes, aurait été
lésée ; mais tel n’était point le cas : « Bien que les croisades aient eu d'abord, dit M. Bréhier, l'apparence d’une offensive hardie, elles furent en réalité, dès le début, des guerres de défense (1) », c'est-à-dire des guerres justes, et cela pour trois raisons 10 parce que l'Église avait à venger les mauvais traitements dont étaient victimes les pèlerins qui se rendaient au tombeau du Christ ; 20 parce que les princes chrétiens avaient le devoir de répondre à l'appel des chrétiens d'Orient menacés par les Turcs ; 3° parce qu'il importait de défendre la chrétienté, c'est-à-dire la civilisation, contre la barbarie qui menaçait de submerger l’Europe. Reprenons brièvement chacun de ces points pour en démontrer l'exactitude.
La tranquillité dont les chrétiens et les pèlerins jouissaient en Terre Sainte, et qui était due à la toute puissance de Charlemagne et à ses relations amicales avec Haroun-al-Raschid, durait encore, quand au commencement du x® siècle le khalife Hakem fit raser le Saint Sépulchre et opprima les chrétiens. La persécution dura dix ans, et Bysance, qui sur ces entrefaites s'était substituée au protectorat franc, était impuissante à assurer la sécurité des pèlerins. Le danger était tel que les chrétiens étaient obligés de former des bandes armées, composées de plusieurs centaines d'individus ; telle l'expédition de l’évêque Günther (1027), qui comptait plus de dix mille hommes, de l’abbé de Saint-Vannes (1027), de Guillaume, comte d'Angoulême, et de Foulques Nerra, comte d'Anjou (1028), de Robert le Diable, duc de Normandie (1035). Ce fut bien pis, quand se produisit l'invasion des Turcs. En 1078, Jérusalem tombe en leur pouvoir. En 1092, ils sont à Smytne, Clazomène, Chio, Lesbos, Samos, Rhodes. Les Églises d'Asie Mineure sont détruites ; le Saint Sépulchre est menacé, et les chrétiens, de nouveau, sont persécutés (2).
Alors, devant le danger, Constantinople appelle au secours. Dès 1073, Michel VII écrivit à Grégoire VII pour lui demander
(1) BRÉHIER, Dictionnaire d'abologétique, v9 Croisade.
(2) HAGENMEYER, Chronologle de la première croisade, Paris, 1902; — Revue de l'Orient Latin, t. VI et suiv. ; — BRÉHIER, L'Église et l'Orient au Moyen Age : Les Croisades, op. cit.
son aide. Le Pape l'écoute favorablement (3). Déjà l’idée de
l'expédition prend corps. La lettre du souverain Pontife à Guillaume, comte de Bourgogne (2 février 1074) (4), son encyclique du 1° mars 1091 dans laquelle il déclarait qu'il ne « suffisait pas de se lamenter, mais qu'il fallait chercher à délivrer nos frères » (5), sa lettre au comte de Poitiers (6), et surtout celle qu'il écrivit à Henri, roi des Romaïns (7), prouvent manifestement qu'il avait la vision très nette des malheurs qui menaçaient la chrétienté, et qu'il était résolu à se porter au secours de l'empire d'Orient et du Tombeau du Christ. Enfin, au concile de Plaisance, en 1095, les ambassadeurs d’Alexis Comnène supplient le pape Urbain II « de leur accorder quelque secours contre les païens pour la défense de la sainte Église » (8).
(3) HÉFÉLÉ, Histoire des conciles (édition LECLERCQ), 1bid., t. V, p. 411; et MIGNE, Patrologie latine,t. CXI,VIII, col. 309 : Gregorii pape VII opera : ad Michaelem imperatorem.
(4) « Hanc autem militum multitudinem non ideo coacervare curamus ut ad « effusionem sanguinis christianorum intendamus, sed ut ipsi videntes expeditionem « dum confligere timuerint, facilius subdantur justiciæ... » (MIGNE, Patrol. latine, t. CXI,VIIIL, col. 326 : Gregorit VIT papa opera : ad Guilielmum comitem Burgundice.
(5) MIGNE, Patrologie latine, t. CXLVIIL, col. 329 : Ad omnes christianos (1074). 11 disait encore : « Cognovimus gentem paganorum contra christianorum fortiter invaluisse imperium et miseranda crudelitate jam fere usque ad muros Constantinopolitanæ civitatis omnia devastasse et tyrannica violentia occupasse et multa millia christianorum quasi pecudes occidisse.. » Je pape parle, comme on le voit, de l’Empire chrétien (Constantinople) et non de la chrétienté comme l’affirme HÉFÉLÉ, Histoire des conciles, éd. Leclercq, t. V, p. 418.
(6) MIGNE, tbid., t. CXIVIII, col. 360 : Ad Guilielmum pictavensem comitem.
(7) MIGNE, tbid., t. CXIVIII, col. 360 : Ad Henricum regem romanorum : « Preterea indico tuæ magnitudini quia christiani, ex partibus ultramarinis, quorum maxima pars a paganis inaudita clade destruitur et more pecudum quotidie occiditur, ad me humiliter miserunt nimia compulsi miseria implorantes ut modis quibus possem eisdem fratribus nostris succurrerem, ne christiana religio nostris temporibus, quod absit omnino, deperiret. »
(8) D’après BERNOLD, dans Mon. germ. hist., scribtores, t. V, p. 450. — Voyez encore sur ce sujet : BRÉHIER, L'Église et l'Oriènt au Moyen Age, Les Croisades, tbid., p. 61 ; — HÉFÉLÉ, Histoire des conciles (édition LECLERCO), ibid, t. V, p. 470. Cette Epistola, selon M. Chalandon, aurait été fabriquée vers 1098-1099, pour servir d’excitatorium, à l’aide d’une véritable lettre d’Alexis au comte de Flandre, des plaintes des chrétiens de Syrie, et d’un catalogue de reliques. L'auteur a voulu faire croire que la lettre datait de 1091. — M. Chalandon admet comme faite, d’après une source authentique, la 2° partie de la lettre, relative aux plaintes des chrétiens de Syrie, à la situation difficile de l’Empire grec pris entre deux envahisseuts, les Turcs et les Petchenègues, et aux conquêtes des Turcs en Asie-Mineure. Cf. CHALANDON FERD, Alexis Comnène, Paris, 1900, Picard, p. 328. — Sur une demande de secours au comte de Flandre, voyez BREHIER, ébid., p. 57.
Donc la « République chrétienne », — et qu’on se garde bien de voir là une image vaine, — était en péril. La chrétienté n'était point le produit de spéculations juridiques ou théologiques, mais une réalité puissante. La « loi du Christ » était la loi publique (9) ; 1’ « Église Romaine » était l’universalité du monde chrétien (9 bis) : et le pape, qui était le chef de l’Église, avait en même temps le droit absolu et le devoir de défendre toute la civilisation et tous les intérêts dont il était le suprême gardien. « À une époque, dit Bréhier, où il n’y avait pas encore d’État « organisé en Europe, où, au milieu de l'anarchie féodale, le « pape avait seul gardé le sens des intérêts chrétiens (10), ïl « apparaissait comme le véritable chef de la chrétienté et son « seul défenseur contre les progrès de l'Islam » (11). Et tel
“fut le rôle que ses contemporains lui attribuèrent (12).
I1 semble bien d’ailleurs que le pape Urbaïn II, dans son discours de Clermont, ait eu la préoccupation de montrer la légitimité de la croisade en rappelant les faits que nous venons d’énumérer : « Français aimés et élus de Dieu, c'est à vous « que je m'adresse... De Jérusalem à Constantinople sont « arrivées de mauvaises nouvelles, portant que le peuple du « royaume des Perses, peuple maudit et impie, a envahi les « terres des chrétiens, les a dévastées par le fer, le vol, et le « feu ; en a massacré ou réduit à l'esclavage les habitants, « détruit les églises de Dieu, ou les a appropriées à ses rites. « Ils profanent et brisent les autels.. Ils se sont déjà emparés « d’une partie de l’Empire grec, si grande qu'il faudrait plus de
(9) Cfr Lettre de Grégoire VIT au roi des Romains, déjà citée : Le pape veut «ad hoc impellere, ut appetant defendendo legem Christi, animam suam pro fratribus parere »,
(gbis) Lettre au duc de Bourgogne, également citée : « Unde... nobilitates vestræ fidei rogamus et admonemus strenuitatis vestræ prudentiam quatenus preparetis vestræ militiæ fortitudinem ad succurrendum Romanæ Ecclesiæ » (MIGNE, Patr. Lat., t. CXI,VIIL, col. 326).
(10) BRÉHIER (I,.), Diction. d’apologétique, v° Croisades.
(11) BRÉHIER, L'Église et l'Orient au Moyen Age : Les Croisades, p. 65.
(12) FOUCHER DE CHARTRES : « A la vue des dommages énormes que tous, clercs ou peuples, causaient à la foi chrétienne, et des guerres incessantes qui séparaient les princes de la terre, à la nouvelle que ces provinces de la Romanie (Empire byzantin) avaient été conquises par les Turcs sur les chrétiens et réduites brutalement en servitude, touché de compassion et poussé par l’amour de Dieu, il franchit les montagnes et descendit en Gaule » (dans Hvst. occid. Crois., III, 321).
« deux mois pour la visiter. Qui vengera celte injure ? Qui leur « enlèvera ces conquêtes ? À vous incombe ce devoir, vous que « Dieu a élevés par dessus tous les peuples par la bravoure, « l’activité, et la force contre l'ennemi... »
À ces causes déjà suffisantes, le pontife en ajoutait une autre qui devait donner à la croisade son caractère surnaturel : « Ce qui doit surtout vous émouvoir : c'est le tombeau du « Christ, et ce sont ces saints lieux maintenant profanés et « souillés par la présence des peuples impies. Braves soldats, « à descendants de ceux qui ne furent jamais vaincus, tracez- « vous un chemin jusqu'au Saint Sépulchre.. (13) » — « Guerriers « qui m'écoutez, aurait-il dit encore, vous qui cherchez sans « cesse de vains prétextes de guerre, réjouissez-vous, car voici « une guette légitime (14) ».
D'ailleurs, au siècle suivant, le pape Adrien IV assignait à la croisade un triple but, et chacun de ses buts, étant donnée la situation critique de la chrétienté, aurait suffi à légitimer ces guerres : « Il faut, déclarait le pape, dégager les frontières « du peuple chrétien, réprimer la barbarie des païens, replacer « les nations apostates sous le joug des chrétiens (15). » C’étaient certainement des guerres justes que ces guerres qui refoulaient la barbarie et préparaient le triomphe de la civilisation sur le. monde (16).
(13) Historia Hierosolymitana. Sur cette source et sur toutes celles qui ont trait au discours du pape, voyez HÉFÉLÉ, Histoire des conciles (édition LECLERCQ), t. V, PP. 420-422.
(14) La même idée se retrouve plus développée dans le discouts rapporté par HARDOUIN : « Frères, écoutez-moi et soyez attentifs. Vous qui êtes ceints de ce magnifique appareil des armes, vous déchirez vos frères et vous vous égorgez les uns les autres. Non, elle n’est pas la milice du Christ, cette milice qui détruit le cercueil du Rédempteur. Non, non, en vérité, vous ne suivez pas le chemin qui vous conduira au salut et à la vie. Vous, oppresseurs des orphelins, ravisseurs de la veuve, vous, homicides, sacrilèges, vous qui pillez le bien d’autrui, vous qui, pour répandre le sang chrétien, attendez le salaire ordinairement réservé aux brigands, et qui, semblables aux vautours flairant les cadavres, cherchez en tous lieux des guerres et des batailles. si vous voulez prendre soin du salut de vos âmes, élancez-vous pour la défense de l’église d'Orient » (HARDOUIN, collectio conciliorum, t. VI, p. 1682).
(15) … « ad dilatandos terminos populi christiani, ad paganorum barbariam « debellandam, et ad gentes apostatrices et quæ catholicæ fidei refugient « nec recipiunt veritatem christianorum jugo et ditioni subdendas » (dans Historiens de France, t. XV).
(16) Dès le xvrrre siècle, Cambacérès dans sotf” Panégyrique de saint Louis (prononcé en 1768) avait fort bien montré que les croisades étaient des guerres justes :
$ II, — Les Croisades en pays chrétien.
Il y eut aussi de véritables croisades en pays chrétien. Car ce fut bien une croisade que la guerre entreprise par la papauté contre les Normands qui avaient envahi l'Italie et menaçaient la ville Eternelle. Non seulement l'Italie, mais encore le pape étaient en état de légitime défense. « La « désolation nous envahit, écrit l’anonyme de Bénévent, les « muraïlles ne suffisent plus ; un trépas misérable sera notre « sort à tous. Prenez pitié de nous, seigneur pape... (17) ». Précisément, dans la lettre que Léon IX écrivait à Constantin Monomaque, il dénonce Ia « rage et l'impiété des Normands « qui, non contents de se révolter contre l’Église de Dieu,
« assassinent les chrétiens, et les livrent à de nouveaux et « d’horribles tourments jusqu'à ce que la mort s’ensuive, « n'épargnant ni les enfants, ni les vieillards, ni les femmes, « confondant dans leur fureur le sacré et le profane, pillant, « incendiant, rasant les basiliques des saints. Maintes fois, « ajoute-t-il, j'ai dénoncé leur perversité ; je les ai priés,
« Transporter au delà des mers des vassaux rebelles et factieux, et pat là rendre le calme à l'État; tourner contre les barbares la fureur de ces lions indomptés qui déchiraient la patrie, et par là laisser reposer les peuples; occuper leurs armes contre un ennemi éloigné, et par là raffermir le trône, et par les guerres étrangères ôter les intestines : En voilà la politique. Combattre un peuple féroce qui avait pour acte de foi d’exterminer les chrétiens, qui avait porté ses ravages en Espagne, en Portugal, en Allemagne, et jusque dans la France, qui préparait des fers à toute la chrétienté, si la religion n’eût réuni les princes chrétiens contre ces rapides conquérants, et par les croisades délivré l’Asie et rassuré l’Europe : En voilà la justice... Osons donc une fois braver le préjugé,et nous représenter ces guerres saintes aussi heureuses qu'elles auraient pu l'être. L/Asie ne serait point la proie des Barbares; la loi de l'Évangile aurait fait des mœurs, des hommes là où la loi d’un imposteur n’a produit que des mœurs honteuses pour l’humanité... etc.: En voilà l'apologie. » Cité par GOSSELIN, Le pouvoir du pabe au Moyen À ge, Paris, 1839, Périsse, p. 388. — Rappelons aussi l'appréciation d’un protestant, Hurter, qui écrivait vers le milieu du siècle dernier : « On ne saurait trop apprécier les services que la papauté a rendus en réunissant les forces d'Occident contre le torrent des hordes barbares qui menaçaient d’envahir l’Europe. Qui sait si les croisades n’ont pas préservé cette partie du monde d’une corruption aussi désastreuse que le furent celles de 710 et de 1683 » — HURTER, Histoire du pape Innocent III, Paris, 1855, t. II, p. 518).
(x7) Anonyme de Bénévent, cité pat BRUCKER, II, p. 232.
« suppliés, implorés, chaque fois qu’il a été nécessaire. Je les « ai même importunés, et les ai menacés de la terrible vindicte « de Dieu et des hommes... — Maïs tant est endurcie et obstinée « leur malice qu’elle va, chaque jour, de mal en pire. C’est « pourquoi, il m'a paru nécessaire d'appeler les hommes à « constater leur iniquité, et, s'il le faut, à réprimer leurs « crimes (I8) ».
Mais Léon IX, qui sait que la guerre juste est seule permise par Dieu, ajoute : « J'entends l’Apôtre proclamer que « les princes ne portent pas sans raison le glaive, mais qu'ils « sont les ministres de Dieu et les instruments de sa colère « pour châtier l’iniquité. Or, comme les princes ne doivent pas « être redoutés des bons, mais des méchants, et comme les « rois et les seigneurs sont envoyés par Dieu pour la punition « des malfaiteurs, j’ai fait appel à vous, etc. (19) ».
Et quand, après la défaite de Civitella (1053), Léon IX, prisonnier des Normands, écrivait au même Constantin Monomaque, il lui disait encore sa volonté de délivrer la chrétienté et de lui rendre la paix : « Quant à nous, certains comme nous « le sommes que le secours divin ne nous manquera pas et que « les secours humains ne nous feront pas défaut, nous resterons « fidèles à notre projet de délivrer la chrétienté, et nous ne
(18) « Illa ergo sollicitudine, qua omnibus Ecclesiis debeo invigilare, videns indisciplinam et alienam gentem incredibili et inaudita rabie et plusquam pagana impietate adversus Ecclesias Dei insurgere passim, christianos trucidare, et nonnullos novis horribilibusque tormentis usque ad defectionem animæ affligere, nec infanti an seni, seu feminæ fragilitati aliquo humanitatis respectu parcere, nec inter sanctum et profanum aliquam distantiam habere, sanctorum basilicas spoliare, incendere, et ad solum usque diruere ; sæpissine perversitatem ejus redargui, obsecravi, prædicavi, opportune importuneque institi, terrorem divinæ et humanæ vindictæ denuntiavi. Sed quia sapiens ait « Nemo potest corrigére quem Deus despexerit, et stultus non corrigitur (Eccles. VII) »; adeo obdurata et obstinata ejus malitia permansit ut de die in diem adderet pejora pessimis. Unde non tantum exteriora bona pro liberatione ovium Christi cupiens impendere, sed super impendi ipse peroptans, visum est mihi ad testimonium nequitiæ eorum, vel, si sit expediret ad repressionem contumaciae, humanam defensionem undecumque attrahendam fore » (MIGNE, Patrolog. latine, t. CXTIIL, col. 778 : ad Constantinum monomachum.
(19) « Audiens ab apostolo, principes non sine causa glacdium portare, sed ministros Dei esse, vindices iniram omni operanti malum, et quia principes non sunt timori boni operis, sed mali (Rom., XIII), et reges atque duces missos a Deo ad vindicta malefactorum » (dans MIGNE, Patr. latine, t. CXLIII, p. 778). :
« nous tiendrons en paix que lorsque le danger sera passé et que « la Sainte Église jouira aussi de la paix. (20) »
La croisade contre les Albigeois fut aussi — bien qu’on ait soutenu le contraire — une guerre jusie dans son principe. Ce serait en effet une grave erreur de croire que cette guerre n’a été fomentée que par des haines exclusivement religieuses et de réduire l’hérésie cathare à une pure querelle de théologiens. Elle était plus ; elle était surtout une doctrine absolument subversive de l’ordre social. La conception que les Albigeoïis avaient de Dieu et de l’univers, conception qui faisait de la vie un mal, du corps une prison, de l’âme une emmurée, postulait spéculativement et pratiquement non seulement le suicide, l'anéantissement, la continence universelle et perpétuelle, mais encore la rupture des liens familiaux, le refus du serment qui constituait un des liens les plus puissants des relations sociales, le refus de porter les armes ou la prohibition de la guerre, la restriction du droit de justice, etc., principes qui attaquaient les bases même de toute société humaine. Un historien, protestant et ennemi de l’Église, Lea, et un historien catholiques M. Guiraud, sont d'accord pour déclarer que le nihilisme des Aïlbigeois « marquait un retour à la barbarie, tandis que la « civilisation chrétienne représentait la civilisation et le « progrès (21) ».
Cependant, l'Église voulut d’abord n’employer que la persuasion. Saint Bernard, saint Dominique, et de nombreux religieux cisterciens parcouraient ces contrées pour y porter des paroles de paix. On les insulta et on les maltraita. Innocent III, sans se décourager, renouvela ses instructions pacifiques (19 nov. 1200) ; car, il voulait, dit-il, « la conversion des pécheurs, et non leur extermination. » Maïs un fait bien connu survint qui bouleversa la face des choses. Pierre de Castelnau, légat du pape, fut assassiné par un officier du comte de Toulouse. La faute était grave ; le déni de justice incontestable. Aux dangers d’une doctrine hérétique et révolutionnaire, aux attentats contre les catholiques, Îles Albigeois, dans leur aveuglement, ne craignaient pas d’ajouter
(20) CHALANDON, Hist. de la domination normande en Sicile, Paris, Picard, 1907, & I, D tax.
(21) GutraAUD, Hisioire partiale, Histotre vraie, t. I, p. 264.
le meurtre d’un ambassadeur : autant de crimes qu'il fallait, pour se conformer au droit des gens qui régissait alors le mond chrétien, punir avec sévérité. Innocent III, sans hésiter, prêcha la croisade (22). Malheureusement cette croisade devait sortir des « voies de la justice », et devenir une guerre de conquête (23). Nous verrons plus loin comment Innocent III essaya de l'arrêter sitôt qu'il s’en aperçut (24).
Ce sont aussi les violences des Hussiies qui décidèrent l’Église à entreprendre une croisade contre eux. En prenant les armes et en secourant un prince chrétien aux prises avec des révoltés, la société chrétienne, menacée par les doctrines communistes et anarchistes des Hussites, se défendait elle-même contre les ennemis de l’ordre social. I1 fallait maintenir l'unité de la nation chrétienne. C’étaient, a-t-on pu dire, « des guerres de sécession où triomphait le parti unitaire ». Il ne faudrait pas croire que cette dernière cause de guerre juste ait échappé à l'Église ; elle eut, au contraire, nettement conscience du péril que l’hérésie hussite faisait courir à la chrétienté. La suppression du droit individuel et du droit public, la conception que les Hussites se faisaient de la justice, la communauté des biens, l'instabilité du pouvoir rêvé par eux rendaient toute organisation sociale impossible (25). |
« À Rome, dit V. Bezold, on vit dans le mouvement « hussite un courant révolutionnaire, une menace pour le « principe monarchique. On lui attribuait une portée tout « autre qu'une simple hérésie. Cela nous démontre que, dès « cette époque, on a compris que cet événement intéressait « non seulement la Bohême, non seulement l’Église, mais le « monde entier, et que les questions qu'il soulevait étaient tout « autant politiques et sociales que religieuses. (26) » Le cardina]
(22) « Nous enjoignons à tous les fidèles, pout la rémission de leurs péchés, de s'opposer courageusement aux ravages des hérétiques et de défendre par les armes le peuple chrétien » (LABBÉ, Concilia, t. X, p. 1522.)
(23) Sur la croisade contre les Albigeoïis, voyez I,UCHAIRE, Innocent III : La croisade des Albigeois, Paris, 1905; — et GUIRAUD, Histoire partiale, Histoire vraie, L'AED. 204
(24) Voyez plus loin $ IV.
(25) PASTOR, Histoire des papes, op. cit., t. I, p. 285.
(26) BEZOLD, Zur Geschichte des Husitenthum, p. 117-119 (d’après JANSSEN, L'Allemagne et la Réforme, trad. E. PARIS, chez Plon, à Paris, 1892, t. III, p. 410).