AU TROISIÈME DEGRÉ
Rien n'est plus déplorable que la vue d'un aliéné atteint de paralysie générale au troisième degré ; les lésions cérébrales qui entravent les opérations de l'intelligence, et qui portent le trouble dans les mouvements, touchent à leur plus haut terme ; les sujets, immobiles et tombés dans l'abrutissement, se trouvent ravalés à la condition des végétaux : c'est une espèce d'agonie lente , pendant laquelle le corps finit peu à peu , en présentant tout ce que peut avoir de hideux une véritable mort qui se fait partiellement.
La langue conserve parfois si peu de mobilité, que certains sujets n'articulent aucun mot , et ne font entendre que des sons vagues et confus. Les extrémités inférieures sont devenues tellement /«/blés, que le paralytique ne peut plus se tenir de-
bout; dès qu'il cherche à abandonner le fauteuil sur lequel il repose , les cuisses et les jambes refusent de soutenir le poids du corps , et le malade retombe pesamment sur son coussin. Un temps viendra même où , étant assis , l'aliéné ne pourra plus ni soulever ni étendre les jambes. Les bras , les mains n'ont pas perdu d'une manière aussi absolue leur liberté d'action; mais il est visible que la faiblesse générale s'y est communiquée. Souvent il ne reste aucun vestige d'intelligence , et on est obligé d'enfoncer les aliments dans la bouche ; le malade laisse aller ses excréments sans s'apercevoir qu'il se salit ; il ne s'occupe plus des objets environnants ; il n'a presque plus d'impressions. Il est vrai qu'il ewtendj ({u il voit ^ qu'il goûte, qu'il perçoit les odeurs fortes; mais on l'affecte difficilement, et on n'est même pas toujours sûr que la sensation soit réeWe. Tout ceci n'est ni général ni d'une certitude absolue; on trouvera nécessairement une foule de variétés, une foule de nuances , suivant le degré de profondeur de l'altération qui existe dans le cerveau : mais tel est habituellement l'aspect de la maladie, quand elle a fait tous ses progrès. Voici maintenant ce qui se passe dans les différentes régions de l'économie pendant les derniers temps de la vie.
Les digestions, qui, dans le principe, étaient si actives , finissent par languir; les forces diminuent, la maigreur va en se dessinant de plus en plus ; à la longue, la peau se dénude, et des eschares pro-
fondes se forment sur les points du corps les plus saillants. Les régions latérales du dos, les régions lombaires , le tissu cellulaire qui recouvre le coccyx, le sacrum, les tubérosités sciatiques, etc. , deviennent le siège de vastes foyers purulents : on ne sait plus sur quel côté coucher le malade. C'est à cette époque que se manifeste habituellement l'infiltration des bourses , celle des cuisses , des jambes , et généralement de toutes les parties déclives. Quand le mal en est là , la peau est presque toujours brûlante , la fièvre continue , la figure profondément altérée , et l'aliéné n'a plus que quelques jours à vivre.
Il est rare que la mort survienne uniquement par suite des altérations qui existent dans le cerveau ; à peu près constamment les organes abdominaux ou thorachiques s'affectent; souvent les poumons contiennent des tubercules plus ou moins suppures ; souvent la membrane interne du canal alimentaire est enflammée dans une étendue variable; quelquefois enfin les cryptes sont envahis par des ulcérations.
8o - DE LA PARALYSIE ,
N" XIX. — l'AHALYSIU GÉNÉI'.ALE XV TKOISIEME DEGKÉ.
Perte de mémoire; absences; aliénation; embarras dans la prononciation ; faiblesse des membres abdominaux ; démence : plus tard , jambes immobiles et rétractées ; bras gênés dans leurs mouvements; rectum et vessie paralysés; sensibilité obtuse; mort. — Sérosité entre les lames de l'arachnoïde; adhérences partielles entre la piemère et la substance corticale ; coloration de la pulpe adhérente ; granulations dans le quatrième ventricule (i).
L** (Victoire), née dans la Touraine , âgée de cinquante-six ans et demi , n'est plus réglée depuis sa trente-sixième année ; sa taille est petite , sa figure maigre; ses cavités sont étroites, ses membres peu développés ; le tempérament nerveux prédomine. Elle a des enfants , n'a pas eu de parents aliénés, a eu en partage une intelligence ordinaire; après avoir perdu en partie sa santé, en donnant, pendant plusieurs années consécutives, des soins à un mari phthisique, elle a eu à supporter les chagrins les plus amers, et est devenue très irascible. Déjà, depuis plus de vingt ans , elle était sujette à des tremblements périodiques , qui finissaient par des attaques de nerfs de douze à quinze heures de durée, sans perte de connaissance, mais accompagnées d'un sentiment d'anxiété dans la poitrine, et d'une extrême difficulté à respirer. Quelque violentes qu'eussent été ces attaques hystériques , elles n'avaient jamais été suivies de délire.
(i) Service de M. Royer-CollaiJ.
CONSIDÉnÉE CHEZ LES ALIÉNÉS. 6l
A cinquante-trois ans. la mémoire commence à s'affaiblir; de temps à autre L** a des absences; cependant elle s'occupe encore des soins de son ménage, et ne présente aucun signe de folie.
A cinquante-cinq ans , l'aliénation ne laisse aucun doute ; les idées sont incohérentes ; la malade parle seule, dit tout ce qui lui vient à l'esprit, ne reconnaît plus ses enfants , se livre à une foule d'actes extravagants ; on est forcé de l'isoler.
J'examine cette femme, quatre mois après le début des accidents ; je m'aperçois qu'elle ne prononce pas exactement les finales des mots; la langue est paralysée. Mon attention se porte du côté des jambes; la malade marche, fait le tour d'une salle assez vaste ; mais il faut se tenir à ses côtés, autrement à chaque pas elle ferait des chutes que l'on prévient en la soutenant au moment où l'équilibre est sur le point de se perdre. La sensibilité est conservée, les digestions se font bien, la respiration ne présente rien de particulier, le pouls est à l'état naturel ; il n'existe en un mot aucun symptôme aigu. Les caractères de l'aliénation mentale sont "l^arfaitement tranchés ; l'intelligence est abolie ; la démence a jeté les racines les plus profondes. L** ne peut dire son nom , son âge ; elle est incapable de rendre compte de son état ; elle n'a pas deux idées suivies. Elle n'est plus agitée ; le matin , on l'habille , on la place sur un fauteuil, et elle y
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reste jusqu'à ce qu'on l'emmène pour la coucher. Elle mange elle-même , quand on lui présente des aliments, mais elle ne demande jamais à manger; elle ne s'occupe aucunement des soins de propreté et rend ses déjections dans son lit et dans ses vêtements; elle a l'air de regarder ce qui se passe autour d'elle , cependant elle garde le silence le plus absolu sur tout , exactement comme si elle avait perdu la faculté de penser. (On veille aux soins de propreté; on gouverne la malade comme un enfant; on s'attend à lavoir succomber rapidement.)
Six mois s'écoulent et la santé physique est encore passable : cependant la maladie cérébrale fait des progrès. Le rectum n'expulse plus les matières qui le distendent ; il faut avoir soin de l'en débarrasser : les urines coulent continuellement et goutte à goutte ; non seulement la progression est impossible, mais l'aliénée ne peut se tenir debout; elle se sert à peine des mains , les mouvements des bras pèchent sous le rapport de l'étendue et de la vitesse : on est obligé d'introduire les aliments dans la bouche ; l'existence est purement automatique.
Huit mois plus tard ( 18* mois à partir du début de la folie), la malade ne quitte plus le lit ; ses jambes sont immobiles et rétractées ; les mouvements des bras sont restreints; la sensibilité générale ne ressort que d'une manière incomplète; la déglutition est très difficile; la maigreur gagne
tout le corps, et le sujet s'éteint d'une manière insensible.
Ouverture du corps.
Crâne. Les os se brisent facilement ; la duremère les abandonne sans aucune peine.
La grande cavilc de l'arachnoïde contient de la sérosité ; sa quantité est évaluée à quatre onces.
J'avais noté, en examinant l'intérieur de la voûte crânienne, des enfoncements qui pénétraient jusqu'au diploé ; j'avais remarqué, en soulevant la dure- m ère , qu'elle était traversée par des végétations mamelonnées , qui s'étaient engagées dans l'interstice de ses fibres, et avaient produit par leur froissement répété la perte de substance du tissu osseux : ces végétations se voient à découvert à la partie externe et moyenne de la scissure interlobaire; elles sont nées sous l'arachnoïde cérébrale, et sont recouvertes par cette membrane; elles sont grosses comme le bout du pouce; leur surface est inégale , et on voit que chaque gros bourgeon se compose de bourgeons plus petits.
Les vaisseaux de la pie-mère , ainsi que ceux de l'arachnoïde cérébrale, sont dépourvus d'injection.
L'épaisseur des méninges n'est pas ou presque pas augmentée; les mailles de leur tissu lamelleux ne sont pas gorgées de sérosité, comme cela arrive si souvent en pareil cas.
La pie-mère se sépare sans aucune difficulté de
la pulpe cérébrale, à la partie postérieure de l'un et l'autre hémisphère; sur leurs parties latérales, à leur base même, mais en arrivant à la cannelure des olfactifs , la couche superficielle de la substance grise refuse de se séparer de la membrane , et y reste attachée par plaques; la même chose se répète tout-à-fait en devant, au fond de la scissure interlobaire, et sur les côtes, à l'origine des scissures de Sylvius ; la pulpe cérébrale adhérente à la pie-mère paraît rosée.
J'intéresse avec le bistouri les circonvolutions des hémisphères ( sur les côtés , en arrière , dans différentes places que je ne désigne pas) ; je pénètre peu profondément , attendu qu'il s'agit de juger la substance grise : cette substance est légèrement injectée, mais l'injection n'est pas également répartie partout ; aux lieux où nous avons signalé des adhérences j la substance corticale est manifestement altérée; la pulpe est boursouflée, et offre dans toute son épaisseur une coloration violette; dans les cornes d'Ammon et dans les corps striés, la substance grise est couleur lie de vin.
Les ventricules latéraux contiennent deux onces de sérosité; leur surface est légèrement rosée ; les plexus choroïdes sont d'un rouge vif.
Le quatrième ventricule est hérissé de granulations ; elles ne paraissaient pas rouges , conioie cela arrive quelquefois.
Le cervelet, la protubérance annulaire , et la
moelle alongée , n'ont offert aucune modification notable.
La moelle épinière se sépare facilement de la dure-mère et de l'arachnoïde; sa membrane propre est difficile à enlever, mais le tissu médullaire n'y reste pas attaché. On a examiné successivement les faisceaux antérieurs et les postérieurs : leur consistance ne laissait rien à désirer, la substance grise était fortement colorée ; son aspect était comparable à celui des cornes d'Ammon et des corps striés.
Poitrine. Organes de la respiration et de la circulation , à l'état sain.
Abdomen, Rien de remarquable du côté des voies digestives, si ce n'est un peu de rougeur.