PHÉNOMÈNES CONVULSIFS
Affaiblissement de l'intelligence ; monomanie des richesses; actes désordonnés; premiers symptômes de p&ralysie générale qui se manifestent vers la langue. Plus tard , augmentation de la paralysie, accidents comateux, mouvements cloniques; mort. — Sérosité purulente dans la cavité de l'arachnoïde ; œdème des méninges ', injection de leurs vaisseaux; adhérence du cerveau avec la pie-mcre ; défaut de consistance de la pulpe ; coloration violacée de la substance grise ; couleur foncée dans la substance blanche ; sérosité trouble dans les ventricules (i).
S*** (Philippe), âgé de quarante ans, d'une
(i) Service de M. Royer-CoJlaid.
force moyenne, n'ayant point d'infirmités, d'une constitution éminemment nerveuse, doit le jour à un père dont l'intelligence est faible ; son aïeul maternel, et sa mère elle-même, sont morts dans des maisons d'aliénés. Étant jeune , il a abusé du coït , a contracté un grand nombre de fois la syphilis , et a pris considérablement de mercure. Plus tard il s'est adonné à la boisson , et affectionnait surtout le café et les liqueurs fortes; son caractère était doux, mais léger et indifférent.
Vers sa trente-huitième année , son intelligence a subi un changement alarmant; cet homme abandonnait les travaux d'un atelier qui ne pouvait se passer de surveillance et allait se promener dans les rues , sans aucun but. Il formait mille projets ridicules et n'observait plus aucune convenance; il se livrait horriblement à V onanisme , vivait dans de mauvais lieux , achetait des objets qu'il ne pouvaitpayer, attendu qu'on ne lui laissait plus d'argent, et donnait l'adresse de son épouse qu'il disait millionnaire ! Tout le monde le jugeait aliéné; cependant, comme il n'était point agité, on le laissait libre : il perdit près de 80,000 francs dans des affaires qui ne furent connues que plus tard ! Au milieu de tant d'écarts il contracta une nouvelle maladie vénérienne 5 prit encore du mercure, et acheva de tomber dans la démence.
Depuis deux ans les parents le gardaient dans ce pénible état; l'agitation qui, à une époque peu
éloignée du début, s'était déjà manifestée, mais s'était éclipsée aussitôt, devint tout-à-coup très étendue, et il fallut provoquer Visolement : l'aliéné fut conduit à Charenton.
Sa gaieté n'avait point de bornes ; le jour, il était propre, ne faisait rien qui nécessitât la répression, causait volontiers , et prétendait posséder des richesses immenses. L'intelligence était très bornée, et le malade trouvait difficilement des idées pour s'exprimer. La mémoire était presque abolie ; il lui arrivait de parler seul , de s'amuser avec de petites picires . des morceaux de bois, etc.: la nuit il lâchait ses urines involontairement. La santé physique ne paraissait pas altérée, toutes les fonctions s'exécutaient librement ; la progression même semblait facile et pleine d'assurance; cependant l'individu bégayait en parlant, se reprenait plusieurs fois avant de prononcer les finales des mots. (Saignées locales au cou , tisanes délayantes; plus tard, exutoire à la nuque.)
Au bout de deux mois, le désordre d'action augmente ; l'aliéné ne se soigne plus, se couche où cela arrive, prend ses aliments avec ses doigts de la manière la plus dégoûtante, et erre tout le jour dans le promenoir , parlant seul à demi-voix. Quand on lui adresse la parole , il se met à rire à la manière des sujets en démence, et prétend que ce n'est pas lui qui a sali son pantalon et ses habits: sa femaie lui apporte des fruits; il les mange
avec avidité, et il paraît tout-à-fait insensible aux larmes qu'elle répand. 11 se sert de ses bras; il marche avec vitesse et sans incertitude apparente; les organes du goût, de la vue , de l'ouïe, ne sont pas aiïcctés ; il se plaint cpiand on lui fait flairer de l'ammoniaque : la santé physique est bonne, la paralysie de la langue fait des progrès.
Cet état persiste Ciicore pendant cinq mois, mais la malpropreté oblige de recourir à l'usage de la blouse; le nialade n'a presq-ic plus d'idées suivies, il ne sait plus ce qu'il fait , et chancelle à chaque pas; quelquefois il /<ym//c tout-à-coup ; l'embonpoint n'est pas diminué; il. n'existe point de fièvre, point de ciialcur à la peau ; nuls symptômes généraux. ( On annonce aux parents que la paralysie générale ne tardera pas à s'élever au plus haut degré. ) \]a événement imprévu précipite la fin du malade.
ISn matin qu'on venait de le lever, et qu'il se promenait suivant sa coutume, après avoir parcouru un esp icc de quelques toises il est renversé sur le dos ; on le place sur son lit et on m'appelle aussitôt. Je le trouve dans l'état suivant: connaissance nulic, respiration slertoreuse, pupilles dilatées, visage immobile , rouge , tuméfié ; cariis que rien ne fait cesser; les quatre membres sont dans la résolution ; la sensibilité est très affaiblie ; les bras ne se meuvent que légèrement et long-tcnjps après qu'on les a pinces. (Saignée du bras, quatre palettes; cata-
CONSinÉBÉE CHEZ LES ALIENES. OOl
plasmes sinapisés autour des geijoux , lavement avec huile de ricin 3 jj.) Au bout de deux heures, même état, avec cette différence que le côlé droit tout entier est le siège an secousses involontaires ou contractions cloniques , dont le sujet n'a nullement conscience. (Abondante saignée de la jugulaire.) Les accidents persistent , et l'ah'éné e>pire après une agonie de trois heures.
Autopsie du cadavre.
Crâne. Rien de remarquable dans la consistance des os, que la dure-mère abandonne facilement.
Nous incisons cette membrane et nous pénétrons dans la grande cavité de l'arachnoïde; il s'écoiile une quantité moyenne de sérosité trouble et comme purulente , qui est en contact avec la surface extérieure de l'encéphaie.
JNous examinons le cerveau avant d'enlever les membranes qui le recouvrent , il a un aspect gélatineux et op;ilin qui est dû à l'infiltration de la pie-mére et à l'accumul.ition d'une certnine quantité de hauide au-dessous du feuillet cérébral de l'arachnoïtle dont les vaisseaux se trouvent fortement injectes. Les méuinges présentent une épaisseur qui n'est pas ordinaire.
A la base du cerveau : la subslance grise superficielle est soudée avec la pie-mère et s'enlève a\ec elle ; cette subslance est rougeâtre, très injectée, et semble ramollie.
302 DK LA. PABALYSIE,
Les ventricules latéraux sont distendus par un liquide séro-purulent . qui paraît être de même nature que celui qui a été trouvé dans la grande cavité de l'arachnoïde.
On abandonne la base du cerveau, et on ren- Yerse cet organe pour examiner les hémisphères; dans une infinité d'endroits , la substance corticale se détache des circonvolutions et forme sur la piemère, à mesure qu'on l'enlève, des \)\^quesrougeâtres ou plutôt violettes ^ comme si on eût appliqué à sa surface un enduit mou et coloré.
On pénètre avec le bistouri dans l'épaisseur de l'organe et l'on examine d'abord ia substance grise ; on estime qu'elle est généralement dépourvue de consistance et beaucoup plus rouge que dans l'état ordinaire.
La substance blanche est mollasse, injectée dans ses petits vaisseaux et dans l'épaisseur même de son tissu. Le reste du cerveau n'a rien offert de notable.
La substance grise du cervelet et celle du prolongement rachidien présentent une coloration semblable à celle qui a été décrite à l'occasion de la substance corticale du cerveau.
Poitrine. Cœur sain ; des tubercules dans les deux poumons.
Abdomen. De la rougeur dans presque toute l'étendue de la membrane interne du canal alimentaire.
CONSIDEREE CHEZ LES ALIÈNES. Oo3
N" LVIII. — PAtlALYSIE GÉNÉRALE AU TROISIEME DEGRÉ , PHÉNOMÈNES COAVDLSIFS.
Délire vague poussé jusqu'à la fureur; faiblesse, d'abord peu marquée dans tout le côté droit, et qui bientôt augmente; le côté gauche est affecté à son tour, et plus forteoaent encore ; la paralysie de la langue reste douteuse; attaques d'épilepsie; paralysie incomplète des deux bras et des deux jambes; convulsions pendant cinq jours; mort. — Trois onces de sérosité dans la cavilé de l'arachnoïde; œdème léger et partiel de la méningine et de la méningette; adhérences partielles de la pie-mère; enlèvement de la substance grise; légèie coloration de son tissu: tout le reste du système cérébrospinal paraît sain (i).
L*** 5 gendarme à cheval, marié, âgé de quarante-huit ans , très bien musclé et conservant toute la force d'un jeune homme, devint aliéné à la suite de quelques excès et fut conduit au plus prochain hôpital ; on n'a pas de moyens assez forts pour le contenir; au bout de quelques jours, on l'envoie à Charenton.
Il fait un long voyage par des chaleurs intenses, et arrive dans un véritable état de fureur; il ne veut pas qu'on l'isole; il résiste à la force qu'on lui oppose , et on a beaucoup de peine à lui appliquer une camisole. On l'enferme dans une loge à moitié pleine de paille ; on intercepte le jour de 1.1 fenêtre et on l'abandonne à lui-même; d'abord il pousse des cris, jure, menace, cherche à enfoncer la porte à coups de pied, mais bientôt il se couche dans la paille et devient moins bruyant ;
(i) Service de M, Esquirol.
5o4 DE lA PARALYSIE,
vin^'t-quatre heures plus tard, il était traitable et on put entrer dans sa loge... Il parlait continuellement; ses idées se succédaieut avec une rapidité inconcevable ; il achevait à peine les phrases qu'il avait commencées; et en quelques minutes il passait en revue une multitude de sujets différents. « Je suis pape; je suis le lils de Dieu ; halte- »là, les gendarmes ne plaisantent pas; je vous • arrête; je vous invite à dîner pour ce soir; nous «monterons en chaire; nous fabriquerons des louis i)d'or; la lune est belle, etc. » Les veines du cou étaient gonflées , les conjonctives très rouges ; la figure était animée , mais les yeux n'étaient point hagards. Il avait de l'appétit, ne souffrait nulle part et paraissait pnrfaitement bien portant. (On le laisse à demeure dans sa loge ; on pratique une forte saignée; eau d'orge, aliments légers.)
Huit jours d'isolemenJ. — Le délire maniaque persiste; le malade est facile à conduire, et une simple camisole suffit pour le contenir; il se promène et n'est aucunement dangereux. (Bains tous les jours.)
Un mois d'isolement. — Mêmes symptômes; la figure s'altère légèrement; les jambes sont très enflées le soir ; le sujet les écorche à chaque instant en les frottant l'une sur l'autre. Il penche sur le côté droit et boite un peu en marchant; la prononciation n'est cependant pas embarrassée et rien autre chose n'annonce un commencement de paralysie.
CONSIDÉRÉE CHEZ LES ALIÉNÉS. 5o5
(Il passe dans une infirmerie; repos, réginae adoucissant, aliments de facile digestion, par intervalles sangsues au cou.) Les plaies des jambes sont guéries ; l'œdème a disparu ; la progression se fait d'une manière uniforme; le malade retourne dans le quartier où il était primitivement.
Six mois d'isolement. — L*** recommence à s'écorcher les extrémités inférieures ; il est toujours agité; il a les pieds gonflés le soir; par moments il penche d'une manière évidente sur iQcôté droit. Il est encore très fort , mais il a moins de force qu'autrefois. — Les voies digestives se dérangent ; souvent il rend en vingt-quatres heures plusieurs selles liquides. (Il passe une seconde fois à l'infirmerie; on surveille son régime: repos, lavements émollients.) Sept mois d'isolement. — Le sujet a deux accès d'épilepsie dont je ne puis être témoin, mais un confrère constate la nature des convulsions; le lendemain , L**** ne se ressent de rien; il parle, chante, et délire sur une infinité de points ; il a un dévoiement chronique , dont rien ne peut diminuer l'intensité; le pronostic s'aggrave.
Huit mois d'isolement. — Cet homme marche encore, mais avec beaucoup de peine; le côté gauche , à son tour , est très faible , et contre l'habitude la faiblesse est plus intense dans le bras que dans la jambe ; le sujet a eu de nouveaux accès d'épilepsie mais en petit nombre; la prononciation est peut-être embarrassée , cependant la chose me
5o6 DE LA PARALYSIE,
paraît douteuse. La sensibilité est conservée sur tous les points du corps ; le dévoiement cesse pendant deux jours , trois jours, et recommence ensuite*
•. Neuf mois d'isolement. — Le corps est d'une excessive maigreur ; il existe plusieurs eschares au dos ; le bras et la jambe du côté gauche sont presque immobiles; la faiblesse commence à gagner les membres du côté opposé; la main sert encore à quelques uns des besoins du malade. Agitation , dévoiement sans fièvre ni chaleur à la peau.
Dix mois d'isolement. — Le malade est pris tout-à-coup de petites attaques convulsives, qui ont assez de ressemblance avec des vertiges épileptiques. 11 est presque sans connaissance, étendu sur le dos ; clignotement des paupières ; mouvement ondulatoire dans tous les muscles de la face ; la tète est ébranlée légèrement; une espèce de frisson parcourt les membres, et ce frisson se répète indéfiniment : on pince la peau à plusieurs reprises; l'individu sent avec peine et remue un peu les pieds ; il imprime à ses bras quelques mouvements volontaires bornés ; il avale de la tisane ; la figure est injectée ; le pouls est lent et manque de force. Quelquefois le malade ouvre les yeux , prononce quelques paroles qui annoncent qu'il est encore sous l'influence du délire, se plaint et cherche à se soulever. 11 succombe le cinquième jour: les convulsions avaient persisté jusqu'à la mort.
Autopsie du corps.
Crâne. Os épais, d'une grande consistance; injection dans leur tissu réticulaire.
Dure-mère saine ; trois onces de sérosité à peu près dans la grande cavité de l'arachnoïde.
Légère infiltration de la pie-mère et accumulation de sérosité entre la lame externe de son tissu et le feuillet cérébral de l'arachnoïde. Cette espèce d'œdème est plus sensible qu'ailleurs sur les côtés de la scissure interlobaire , à la partie moyenne des hémisphères. En déchirant les membranes, le liquide s'écoule en partie ; l'épaisseur des méninges diminue ; leurs vaisseaux capillaires paraissent rouges.
En tirant avec précaution sur la pie-roère, on l'enlève presque partout avec facilité, et les circonvolutions cérébrales n'ont point contracté d'adhérences avec sa face interne : cependant , là où l'œdème des enveloppes était le plus intense , la substance grise est intimefrent unie à la membrane et se détache avec elle ; la couche adhérente n'a pas plus d'une ligne d'épaisseur , et n'est pas notablement colorée.
En grattant, avec le bistouri, à la superficie des circonvolutions, on aperçoit une nuance rosée, très claire j, à peine notable; on pénètre plus avant, en coupant la substance grise d'une manière nette; on retrouve la même coloration. Elle ressort da-
5o8 DE LA PARALYSIE,
vantage dans l'épaisseur des corps striés et dans l'épaisseur des cornes d'Ammon ; la consistance ne laisse rien à désirer.
La substance blanche n'offre aucune particularité; en la déchirant on distingue des filets vasculairestrés fins , colorés ; mais en faisant agir le tranchant de l'instrument , ces filets ne versent pas de sang et il n'existe pas d'injection. Le mésolobe , le septum médian, le trigone cérébral , les couches optiques, les commissures , les pédoncules du cerveau, sont jugéssains.
Les cavités ventriculaires ne contiennent pas de sérosité; la membrane qui les tapisse n'est ni injectée ni couverte de villosités.
Le cervelet est un peu moins consistant qu'à l'ordinaire; la substance grise est un peu rosée.
La protubérance annulaire ne présente rien de particulier; la moelle alongée, ses éminences , la moelle épinière , n'ont donné lieu à aucune remarque importante.
Poitrine. Le poumon droit est intimement uni à la plèvre costale correspondante : une fausse membrane de peu d'épaisseur sert de moyen d'union entre les deux surfaces adhérentes. Le parenchyme pulmonaire est crépitant; rien de particulier du côté gauche de la poitrine; le péricarde contient au moins deux onces de sérosité, il n'existe cependant dans son tissu aucune trace de phlegmasie ; le cœur est sain.
CONSIDÉRÉE CHEZ LES ALIÉNÉS. Sog
Abdomen. L'estomac contient une quantité assez considérable de liquide incolore ; sa membrane interne est soigneusement lavée; on aperçoit un genre d'altération infiniment remarquable; on dirait que la membrane muqueuse a été fendue dans le sens de la longueur de l'organe avec un instrument coupant ; les solutions de continuité ont jusqu'à un pouce un pouce et demi d'étendue ; les deux lèvres des plaies commencent à se souder, et en les écartant on trouve au fond de la fissure un petit caillot de sang; il n'existe ni usure, ni érosion, ni ulcération; les bords sont coupés d'une manière franche; on ne trouve rien qui explique les particularités que nous signalons.
Le duodénum contient un paquet d'ascarides lombricoïdes ; quelques unes de ses villosités , celles qui recouvrent la valvule pylorique surtout, sont noires ; sa membrane muqueuse est saine : rien d'extraordinaire dans le jéjunum , et dans l'iléon. Beaucoup de tricocéphales dans le caecum ; sa membrane muqueuse» est exempte de coloration.
Le colon contient une quantité considérable de vers de même espèce que les précédents; il est tapissé, vers la un surtout, d'une fausse membrane très épaisse , difficile à détacher; au-dessous de la fausse membrane le tissu de l'intestin est blanc et décoloré.
Foie volumineux, d'une teinte jaune à l'intérieur; vessie distendue par de l'urine, non injec--
tée. Les autres organes abdominaux sont à l'état sain.
K° LIX. — PARALYSIE GÉNÉRAtE Atl TROISIEME DEGRE, PHÉNOMÈNES CONVL'LSIFS.
Tremblement général; commencement de démence. La démence fait des progrès , la langue et les jambes se paralysent incomplètement ; les bras perdent une partie de leur force ; symptômes convulsifs; mort. — Sérosité dans la grande cavité de l'arachnoïde; infiltration des méninges ; pie-mère libre; substance grise violacée ; substance blanche injectée ; granulations dans les ventricules ; nulle altération locale (i).
G***, ancien imprimeur-libraire , demeurant à Paris, âgé de 53 ans, d'une constitution primitivement assez forte , mais qui avait été détériorée par l'abus des plaisirs de l'amour , du vin et des liqueurs fortes, par l'usage du mercure et par une maladie vénérienne tellement invétérée , que les os s'étaient couverts d'exostoses , fut conduit à Gharenton dans l'état le plus déplorable. Il ne pouvait se soutenir sur ses jambes ; en se cramponnant à une table il parvenait encore à mettre un pied devant l'autre, maison le voyait chanceler et tomber aussitôt; il bégayait et hésitait long-temps avant de prononcer les finales des mots ; cependant la paralysie n'interceptait pas sensiblement les mouvements des bras et des mains ; les organes de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, du toucher, n'étaient pas davantage affectés ; l'intelligence , au
(i) Service de M. Roycr-Collard.
CONSIDEREE CHEZ LES ALIENES. ail
contraire, avait souffert les atteintes les plus graves; le malade n'avait plus d'idées, la mémoire était affaiblie; son indifférence était extrême ; il mangeait quand on lui offrait des aliments, et pendant le reste du temps il répétait un petit nombre de mots dépourvus de suite et de rapport; il se salissait avec ses déjections la nuit, le jour, sans y attacher d'importance ; parfois il élevait la voix et passait la nuit dans de violents accès d'agitation. La santé physique était bonne , et le corps conservait un certain embonpoint. On n'observait ni fièvre, ni chaleur à la peau , ni douleurs locales ; en un mot il n'existait point de sjmptômes généraux.
Le père de cet homme était aliéné, et l'aliénation était héréditaire dans la famille. Depuis un certain nombre d'années G*** faisait de mauvaises affaires et n'attachait plus de prix à l'argent; ses enfants . ses amis, le jugeaient à moitié fou: ce qui leur causait le plus d'inquiétudes, c'était la coïncidence de cette légèreté, qui était poussée jusqu'à l'étourderie, avec un tremblement bien marqué des mains , de la tête, et des deux jambes; enfin, au moment où le sujet fut envoyé dans l'établissement, l'aliénation et la paralysie générale incomplète existaient depuis deux ans.
A la première vue du malade nous estimâmes qu'il ne vivrait pas long-tt mps ; on le couvrit d'une blouse , on le plaça dans une infirmerie , et il ne
v)12 DE LA PARALYSIE,
quitta plus son fauteuil que pendant la nuit. On jugea toute espèce de médication inutile, et on se contenta de veiller à ce que le sujet fût toujours propre , et à ce qu'il ne s'écorchât pas au dos, aux cuisses et aux fesses; il buvaii en général beaucoup , se nourrissait de potages, et semblait réduit à une existence purement végétative.
Dès le dixième jour, à partir de l'arrivée de M. G*** à Charenton , la paralysie générale fut poussée au plus haut degré. Il n'articulait plus aucun son , il imprimait encore quelques mouvements à ses jambes mais seulement lorsqu'elles reposaient sur un plan horizontal , ces mouvements étaient infiniment restreints; les bras, quoique très faibles , agissaient avec plus de facilité. Il serrait avec les mains les objets qu'on lui présentait , mais elles se ressentaient de la paralysie. Il dépérissait de plusen plus, cependantil n'existait aucun symptôme aigu.
Six jours plus tard , il survint des accidents convulsifs qui persistèrent pendant vingt-quatre heures et qui se terminèrent par la mort; le malade criait continuellement ; les muscles des bras , des mains, des jambes, des cuisses, se contractaient d'une manière brusque. Les mouvements convulsifs , loin d'être vastes et étendus , comme ceux des hystériques , étaient tumultueux , et presque sans déplacement. L'œil était animé, la figure rouge, la langue sèche, la soif vive; le pouls battait près
CONSIDÉRÉE CHE'/i LES ALTÉNÉS. 5i5
de quatre-vingt fois par minute; à chaque instant l'individu rendait des déjections alvines. 11 ne paraissait pas sentir et était sans connaissance.
autopsie du corps.
Tête. Le crâne est épais et se brise difficilement ; la capacité de la boîte osseuse offre peu d'étendue et le volume du cerveau est très petit.
Aussitôt que le bistouri a pénétré dans la grande cavité de l'arachnoïde, il s'en échappe de la sérosité dont la quantité est évaluée à près de six onces; en abaissant légèrement le crâne, on voit que le liquide n'existe pas seulement au pourtour du cerveau, et il s'en écoule une once ou deux de la cavité du racliis.
Il existe une quantité notable de sérosité dans le tissu de la pie-mère et dans l'intervalle qui la sépare du feuillet cérébral de l'arachnoïde; aussi la surface du cerveau , qui est encore recouvert des méninges, offre un s^sipect gélatineux.
On commence à enlever les membranes , la sérosité s'écoule dès le moment où on rompt leur continuité; elles se trouvent moins épaisses, mais elles le sont encore d'une manière notable ; leur résistance est très grande ; elles s'enlèvent d'un trait par larges plaques, et elles n'ont contracté aucune adhérence avec le cerveau, dont la surface est polie et nullement colorée.
On attaque avec l'instrument tranchant la sub-
5l4 I>E LA PARALYSIE,
stance grise dans différents points, pour prendre une idée générale de son aspect ; elle présente une teinte violette; cependant elle ne semble pas boursouflée ; son tissu ne paraît pas altéré et son état diffère peu de l'état naturel ; elle ne manque nullement de consistance, et ne laisse voir aucune plaque ecchymosée comme cela arrive quelquefois.
La substance blanche est exempte d'altérations locales; elle est généralement ferme, et peut-être même elle l'est trop, mais cette consistance n'offre rien de bien remarquable: sa couleur n'est pas d'un blanc pur ; les petits vaisseaux versent à la surface de chaque couche qu'on met à nu une pluie de gouttelettes sanguinolentes qui suintent de toutes parts ; dès qu'on fait disparaître cette espèce de rosée , elle est aussitôt remplacée par une nouvelle couche de liquide.
Les ventricules sont d'une capacité ordinaire ; dans le quatrième ^ toute la surface de l'arachnoïde est couverte de villosités rouges, infiniment saillantes et qui lui donnent jusqu'à un certain point l'aspect de la chair de poule.
Le cervelet, la protubérance annulaire et la moelle alongée n'offrent pas d'altérations palpables. On n'a pas ouvert le canal vertébral.
Thorax. La cavité thorachique est largement ouverte, les deux poumons sont exempts d'adhérences et parfaitement crépitants ; le cœur est un peu épais
CONSIDÉRÉE CHEZ LES ALIÉNÉS. 3l5
dans sa moitié gauche, mais l'augmentatioa de volume ne va pas jusqu'à l'hypertrophie.
Abdomen. L'estomac est distendu par un liquide aqueux ; sa membrane interne est décolorée ; dans toute l'étendue du duodénum la membrane muqueuse est pâle et blafarde.
Dans les intestins grêles, on note sur différents points une coloration rouge assez vive , qui devient très intense dans le cœcum, et se propage ensuite jusqu'à la fm du rectum ; cependant la couleur n'est pas continue comme dans un lambeau de pourpre, par exemple; elle est ramifiée, et on distingue encore les capillaires.
Le foie occupe un espace considérable dans l'hypochondre droit , il est jaunâtre dans son épaisseur , et graisse les instruments qui servent à le diviser.
Les autres organes abdominaux ne présentent aucun désordre sensible.