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CHAPITRE III

ASPECT DE l'aliénation MENTALE PENDANT LE COURS DE LA PARALYSIE GÉNÉRALE.

Ce serait faire preuve d'un mauvais esprit d'observation que de vouloir assigner une forme constante au délire des aliénés paral3''tiques, et d'entreprendre de le représenter chez tous avec les mêmes couleurs. En effet , il est certain que l'aspect de la folie peut varier d'un individu à un autre , d'une période à la suivante , et qui plus est, du commencement à la fin de la même période. Cela étant , il nous semble conforme aux vues d'une saine raison d'adopter la marche analytique, si préconisée par MM. Pinel et Esquirol , et de classer, d'après leurs principes , tous les désordres intellectuels qui compliquent la paralysie générale. Mais par malheur, ici, comme dans beaucoup d'autres cas , l'aliénation mentale ne se présente pas toujours avec des caractères nets et isolés. Les signes propres à une espèce se trouvent souvent confondus avec ceux d'une autre , et du mélange il résulte un ensemble qui quelquefois ne ressemble en rien aux descriptions qui se trouvent dans les livres, et qu'on ne peut faire entrer dans aucune des divisions jusqu'ici reçues.

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1° DiMtNCE OU AFFAIBLISSEMENT DE l'iKTELLIGENCE.

Presque tous les individus qui présentent des symptômes de paralysie générale laissent voir, même au début de la maladie , un affaiblissement plus ou moins marqué des facultés intellectuelles; leur mémoire est infidèle ; ils n'ont plus l'aptitude nécessaire pour remplir les devoirs de leurs charges ou de leurs professions , ne peuvent plus s'élever aux combinaisons d'esprit les plus simples, n'attachent plus d'importance aux affaires les plus sérieuses , et sont hors d'état de comprendre une conversation un peu élevée ; leurs discours sont pleins de diffusion et d'incohérence.

Quelquefois , depuis l'origine de la première période de la paralysie jusqu'à la mort , les malades restent calmes et paisibles; l'abolition de la pensée passe par tous les degrés , arrive à son plus haut point , et le sujet succombe sans avoir été agité un seul instant. Nous avons eu occasion d'observer autrefois une femme qui avait commencé àbégayer sensiblement vers sa cinquante-quatrième année , et qui plus tard avait été condamnée à vivre sur un fauteuil qu'elle ne quittait rigoureusement que pour se coucher ; dans le principe elle mangeait encore seule , se soignait yn peu , s'occupait de ce qui se passait autour d'elle , comprenait les questions qu'on lui adressait, conservait un reste de mémoire et de gaieté; plus tard , la

figure prit une expression de stupidité qu'on ne rencontre guère que chez les idiots , maison apercevait encore quelques vestiges de passions affectives. 11 vint un temps où la malade ne distingua plus sa main droite de sa main gauche , son œil de son nez ; il fallut l'habiller, la coucher , la faire manger; elle voyait, elle sentait , elle entendait , mais elle avait absolument perdu la faculté de penser; cette espèce d'abolition de l'entendement s'opéra d'une manière lente et presque insensible ; il n'y eut pas un seul instant d'agitation. — Un militaire, recommandable par ses services, avait perdu la raison à la suite d'événements politiques , et presque immédiatement après le début de la folie , avait offert tous les signes de la paralj'sie générale. Nous l'avons suivi pendant tout le cours de sa maladie : d'abord il mangeait beaucoup et dormait on ne peut mieux. Il se promenait seul , répondait par des monosyllabes aux demandes qu'on lui faisait , et se laissait conduire avec la plus grande douceur. 11 vint une époque où il lui fut impossible de marcher. 11 se salissait avec ses déjections ; il regardait d'un œil d'envie les aliments qui passaient devant lui , mais il ne parlait plus ; les facultés morales étaient anéanties. Les trente derniers jours de son existence il fallut lui enfoncer le bouillon et les potages très avant dans la bouche. 11 ne lui restait même pas l'instinct. La démence calme et paisible, exempte d'agita-

tion , et telle que nous venons de la représenter , est rare ; presque constamment la démence se complique de symptômes qui lui sont étrangers, et qu'il faut rapporter tantôt à la monomanie, tantôt à la manie.

2° DÉMEJfCE ET MOKOMANIE RÉUNIES.

Chez un très grand nombre d'aliénés paralytiques, l'affaiblissement de l'intelligence se trouve masqué , s'il est permis de s'exprimer ainsi , par un délire exclusif inûniment remarquable , et qui mérite d'autant plus d'attention, que très souvant il a servi à diagnostiquer la paralysie générale plusieurs mois avant son apparition. Les sujets sont dominés par l'idée des grandeurs; ils s'imaginent posséder des millions, des villes, des provinces , des empires , des mondes. Enivrés de leur bonheur , ils s'abandonnent aux idées flatteuses qui les assiègent , laissent percer leur joie dans tous leurs traits , dans tous leurs mouvements , et rayonnent d'une gaieté tumultueuse d'autant plus pure , qu'ils croient que leur félicité est partagée par tous ceux qui les entourent , parcequ'ils ont soin de leur promettre des places . des bijoux , des palais, des jardins. — Un homme qui avait été employé dans une administration de jeux , me disait en balbutiant et en se tenant d'une main à une table qui était auprès de lui :« Comme le plus puissant des empereurs, en

quatre heures de temps je bâtirai un nouveau Paris ; les rues seront pavées avec de l'or ; elles viendront se rendre à une place qui occupera le milieu , elles auront sur les côtés deux rangs de galeries , comme un bazar ; partout on rencontrera des bronzes , des statues , des colonnes de pierreries. Les lits des appartements seront en bois de rose ; on remplacera les rideaux par des glaces qui seront fixées aux quatre coins sur des quenouilles de diamants. J'aurai un sérail , etc.» — Voici ce que je trouve dans une lettre indéchiffrable où tout est confondu, embrouillé et bien propre à donner idée du désordre d'esprit de celui qui l'écrivait. « Mon cher frère , j'irai à la capitale au naois de janvier prochain ; fais-moi préparer un palais dans le voisinage de l'Opéra et des boulevards Italiens ; je te prie de m 'acheter de magnifiques chevaux , des berlines , des calèches , des cabriolets à soufflet. Je voudrais une belle cravache et une superbe culotte en peau de daim. Fais chercher un cocher bien bel homme , des valets bien benux jeunes gens. Donne au cocher un fouet précieux et des habits galonnés d'or ; je suis le prince le plus riche qui existe. » — Un militaire suisse voulait qu'on l'appelât l'empereur de France ; il se tenait droit et disait : « Tout ce que je possède est en or ; depuis ce matin je fais défiler des canons d'or ; tous les chariots qui sont dans mon •amp sont en or. Jamais personne ne se fera une

Sis DE LA PARALYSIE,

idée de ma fortune; j'ai épuisé toutes les mines ; je pourrais combler la Seine avec mon argent.» — Un douanier se disait amiral de France. — Un Israélite prétendait régner sur le monde entier. — Un trompette croyait avoir obtenu le grade de colonel , mais surtout plusieurs décorations , etc. On trouvera des exemples analogues dans plusieurs des observations qui précèdent.

Il est à remarquer que la monomanie des grandeurs et du luxe persiste rarement jusqu'à la dernière période de la paralysie générale -, à cette époque il y a abolition complète de l'intelligence; les idées fixes ont été anéanties comme les autres.

Indépendamment de l'espèce de délire partiel que nous venons de signaler, et dont le cachet est si facile à retenir, on peut rencontrer des idées fixes d'une tout autre nature; déjà nous avons mentionné (n" XLVITI) l'observation d'une jeune femme qui avait attenté à ses jours , à une époque où les membres étaient libres , et qui resta encore quelque temps lypémaniaque , après être devenue paralytique. Un vieillard qui avait abusé de toutes les jouissances de la vie , était triste et porté à l'isolement; il parlait peu et paraissait préoccupé d'idées sinistres. Cependant , nous avions déjà noté chez lui tous les signes de la paralysie générale. INous citerons encore l'exemple d'un homme qui s'était signalé par les services noiR-

breux qu'il avoit rendus pendant les orages de la révolution, et qui, après avoir employé toutes ses heures de loisir à composer des élégies et des romances pleines de douceur et d'expression , avait fini par devenir mélancolique. 11 avait eu une espèce d'intervalle lucide , qu'on ne pouvait confondre avec une guérison parfaite; jusque là rien n'avait fait craindre la paralysie générale. Les symptômes de l'aliénation semblèrent se déchaîner avec une nouvelle intensité au commencement d'un hiver un peu rigoureux, mais la lypémanie se compliquait de bégaiement et d'incertitude dans les mouvements ; l'affection cérébrale eut une marche assez rapide, et le sujet fut horriblement tourmenté jusqu'à la mort. Il était poursuivi par des odeurs imaginantes j, qui émanaient de sa chemise, de ses draps, de ses couvertures; il s'était pei'suadé qu'on en voulait à ses jours, et il répétait continuellement: «Tuez-moi, tuez-moi. «Souvent il s'asseyait sur son lit, poussait des soupirs profonds et s'écriait : a Je vais mourir, je vais mourir'; mon pouls cesse de battre ; mes mains se refroidissent... Tenez, tenez, voilà que je rends le dernier souffle !... » On avait beau lui représenter qu'il n'avait aucun risque à courir au milieu de personnes qui lui étaient entièrement dévouées ; il n'était pas assez calme pour écouter les raisonnements qu'on faisait , et la nuit comme le jour il s'agitait de la manière îa'plus pénible pour les assistants.

3° Di-MENCC ET ÎIANIE BRUNIES (l).

Si l'on pouvait clouter un seul instant de la fréquence du délire maniaque , pendant le cours de la maladie qui nous occupe , il suffirait , pour savoir à quoi s'en tenir , de jeter un coup d'œil rapide sur les observations n°' XXI , XII, XXIV, etc. Les caractères du délire général s'y trouvent parfaitement exprimés. Souvent l'agitation et même la fureur rendent les aliénés paralytiques très difficiles à gouverner. Les yeux sont brillants , la figure est animée , les paroles se succèdent avec rapidité. Les idées ne se suivent pas ; on n'entend que cris confus, que bourdonnements, qu'éclats de voix ou de chant. En vain on menace, on ne parvient pas à fixer l'attention , et souvent l'individu , emporté par une mobilité incoercible, est déjà loin de là lorsqu'on cherche encore à le rappeler. Il porte ses bras en tous sens ; il fait des signes avec sa tête ; renverse tout ce qui lui oppose un obstacle; déchire ses habits , et ne peut être contenu qu'à l'aide des plus fortes camisoles. Dans quelques cas , le délire se prolonge très avant dans la nuit, et le sommeil ne dure que quelques heures;

(i) Je traite de la monomanie et de la manie qui accompagnent la paralysie générale, comme si elles étaient toujours compliquées de démence. Peut-être trouvera-t on des exemples de paralysies générales compliquées d'une monomanie ou d'une manie simple, sans que l'intelligence soit notablement affaiblie; mais ces cas m'ont semblé si rares que je n'ai pas cru devoir y attacher d'importance.

d'autres fois on est porté à croire que le sommeil est absolument nul ; on entend le malade s'agiter depuis le moment où on le couche jusqu'au moment où on le lève. Le colonel G. (n° XXIV) n'a jamais permis qu'on l'approchât ; il élevait la voix en blasphémant et crachait à la figure. Dans les derniers jours de sa vie , il n'était pas plus traitable ; couvert d'eschares gangreneuses, il ne voulait pas qu'on le pansât j^ et poussait les hauts cris en voyant qu'on ne lui obéissait pas. —Le malade cité dans l'observation n° X, n'a pu se passer un seul jour d'entraves et a été furieux jusqu'à la mort. Épuisé par la continuité de l'insomnie et de la diète qu'il s'était imposée , il imprimait encore des mouvements à tout son corps , et menaçait ceux qui lui prodiguaient des soins. ' — Une fille, dont la maladie paraît avoir pour cause l'abus du coït et l'abus du mercure, reste en blouse depuis le commencement jusqu'à la fin de l'année. Elle n'est pas violente, mais elle parle seule, crie, chante, fait des grimaces. Pour peu qu'on la laisse en liberté, elle' déchire son linge, ramasse des paquets d'herbes et s'en amuse comme un enfant. Elle n'a aucune idée suivie ; elle divague généralement sur tous les sujets. Sa paralysie est à la deuxième période.

Le délire maniaque débute quelquefois avec la paralysie générale, mais quelquefois il vient remplacer les idées fixes et ambitieuses dont il a été

question pag. 526. — Souvent il est intermittent , et les accès sont séparés par quinze, vingt jours de calme. Dans quelques cas , il est continu et ne s'éteint qu'avec la vie. (IN"' XXI, XXIV, etc.) Communément il perd de son acuité à mesure que la lésion des mouvements devient plus intense, et il est beaucoup plus vaste pendant les deux premières périodes que pendant la dernière.

En résumant tout ce qui concerne l'état moral , pendant que la paralysie générale parcourt ses périodes, nous voyons :

1° Que l'inteHigence s'affaiblit d'une manière constante et qu'elle finit par s'fl6o/tr, quand la maladie dure long-temps ;

2° Que l'affaiblissement moral peut s'opérer sans que l'agitation survienne aucunement ;

3" Que la lypémanie est rare, et que la plupart du temps le délire roule sur des objets qui flattent l'imagination , et plongent les individus dans une joie imaginaire des plus vives ;

4° Que souvent la monomanie des grandeurs et des richesses fait place à un délire plus ou moins vague qui appartient à la manie, et qui tantôt disparaît quand l'intelligence est abolie , tantôt persiste jusqu'à la mort ;

5° Que quelquefois le délire maniaque débute de prime abord avec la paralysie générale , et continue plus ou moins long-temps ;

CONSIDEREE CHEZ LES ALIENES. a55

6° Enfin, qu'on s'est trompé (i) en prétendant qu'il y a , pour tous les sujets , une période de monomanie , une période de manier et une période de démence. Il n'existe aucune règle fixe à cet égard.

(i) M. Bayle. Brochure citée.

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