‹ De la paralysie considérée chez les aliénésChapitre 48 sur 63 · EXAMEN DE LA PARALYSIE GENERALE AU DÉBUT · texte numérisé non relu

EXAMEN DE LA PARALYSIE GENERALE AU DÉBUT

Sentir, se mouvoir et penser constituent trois sortes d'opérations entièrement différentes et infiniment compliquées, dont l'exercice paraît confié à un centre unique, que protègent les os du crâne , et qu'on désigne sous le nom d'encéphale. Depuis long-temps on sait que l'une des fonctions cérébrales, la sensibilité par exemple, peut être lésée sans que les autres le soient; ce qui, d'une part, suppose un état maladif de Vinstrument , et de l'autre , un état sain , deux choses qui s'excluent. Ces considérations, et beaucoup d'autres dont nous ne pouvons nous occuper ici , ont fait croire à plusieurs physiologistes qu'il y avait dans la masse encéphalique des points chargés de présider aux actes de la locomotion , d'autres chargés de présider à la manifestation de la pensée, d'autres enfin chargés de présider aux phénomènes de la sensibilité. En raisonnant dans le sens de cette hypothèse, qui paraît très vraisemblable, et en l'appliquant aux sujets qui font l'objet de nos recherches , on devrait conclure à l'existence d'un triple désordre dans le cerveau de chacun d'eux , parceque presque toujours leurs trois sortes de fonctions

cérébrales sont simultanément dérangées. Mais en admettant , comme une chose démontrée , la présence d'un triple désordre , il se présente encore une question. Les altérations qui existent dans le crâne ont-elles débuté toutes à la fois , ou bien la maladie s'est-elle d'abord manifestée dans un point ( dans celui qui préside à la locomotion , parexemple) d'où elle se serait ensuite propagée aux autres avec plus ou moins de rapidité? Comme de semblables problèmes ne peuvent être résolus à priori , attendu que nous ne voyons pas ce qui se passe dans les organes, tant qu'ils sont vivants, nous nous contenterons d'examinerla manière dont les symptômes se présentent , en remontant au début, et chacun tirera ses conclusions à sa manière.

Il résulte d'abord du rapprochement d'un grand nombre de notes prises à dessein sur la paralysie générale , que tantôt elle débute après l'aliénation mentale, et tantôt en même temps qu'elle; rarement elle la précède.

A. On voit dans les hospices des aliénés dont la maladie est passée à l'état chronique, et dure depuis quinze à vingt ans , sans qu'on ait jamais remarqué la moindre faiblesse dans les membres abdominaux , ou le moindre embarras dans la prononciation : il arrive quelquefois que ces malades présentent plus tard tous les signes propres à la paralysie générale. L'intelligence s'efface, la progression devient incertaine , le langage n'est

plus intelligible ; ces symptômes s'aggravent , et l'instant de la mort, qui, avant la manifestation delà paralysie, paraissait devoir être très éloigné , arrive de la manière la plus rapide. Ce ne fut qu'après treize années d'isolement qu'on aperçut chez le malade cité n" LIV un commencement de tremblement musculaire , qui fut bientôt suivi d'une paralysie plus complète et d'une série d'accidents que nous avons décrits ailleurs avec détail. Il peut se faire que les cas analogues ne soient pas rares ; cependant j'en ai peu rencontré jusqu'ici ; et si l'on veut consulter les observations n" XX , VI , XXI , XXVI , XXVII , etc. , on s'assurera par soi-même qu'à Charenton la paralysie s'est presque toujours manifestée peu de temps après l'aliénation mentale.

B. Il n'est pas plus difficile de trouver des individus chez lesquels le début de la paralysie générale et celui de l'aliénation mentale ont eu lieu en même temps, qu'il l'a été d'en trouver chez lesquels le trouble de la raison a précédé celui des mouvements. Dans les observations n"" VII, XXIII s etc. , l'invasion des deux maladies date de la même époque; cependant, c'est ici le lieu de faire une remarque importante : il est beaucoup plus facile aux parents de saisir les premières nuances de la folie , si on peut s'exprimer ainsi , que les premières nuances de la paralysie générale; le moindre mot déplacé dans une conversation, est re-

marqué des assistants, le moindre écart deconduite, pouvant avoir des conséquences graves , éveille l'attention» et jette l'alarme dans la famille; une. joie folle , et non motivée, des idées de luxe et de grandeur sont aperçues par tout le monde; mais il n'en est pas de même d'un léger embarras dans la langue, d'une légère faiblesse dans les cuisses, quand du reste le malade peut marcher et même faire plusieurs lieues à pied. Il résulte de là que, si on ne pèse les choses ave-: attention, on fera remonter à une époque moins éloignée qu'il ne le faut le début de la paralysie générale (i).

C. Nous en sommes maintenant à la question de savoir si la raison peut rester intacte lorsque déjà la paralysie générale a jeté des racines assez profondes pour être aperçue? Pendant long-temps j'ai cru que la paralysie générale ne précédait jamais l'aliénation mentale : à cinq à six reprises , il est vrai, des parents d'aliénés m'avaient affirmé que les malades qu'ils conduisaient dans l'établissement avaient eu la démarche chancelante bien avant d'être fous; mais en cherchant à approfondir ce qu'ils entendaient par folie, il se trouvait qu'ils voulaient parler d'agitation et ûa fureur.

(i) Chaque jour il cnlie à Chaienlon des sujets qui présentent un tr(?s grand désordre de la locomotion , sans que ce désordre soit relaté dans le certificat du médecin qui a donné les premiers soins au malade. M. Esquirol a vu des confrères habiles lui soutenir que !a langue n'était pas paralysée, lors même que la prononciation offrait un embarras auquel ne pouvait se méprendre une oreille exercée.

Aujourd'hui , il est certain que la lésion encéphalique qui provoque ia paralysie générale peut exister avant que le moral s'affecte. ( IN" XVI. ) M. Esquirol a donné des soins à un aliéné frappé de paralysie générale, qui, pendant plusieurs mois, avait conservé toute la vigueur de son intelligence et avait continué encore i\ jouer un rôle important dans les affaires ; le délire éclata plus tard : la longue pratique de M. Esquirol lui a fourni plusieurs exem pies semblables.

D. Nous examinerons, en terminant, les phénomènes que présente la sensibilité pendant tout le cours de la paralysie générale. Elle paraît lésée beaucoup moins profondément que les deux autres fonctions , excepté dans les derniers instants de la troisième période; presque jusqu'à la fin les malades jouissent de l'usage des sens , et ce n'est qu'à la longue qu'on acquiert la certitude que les perceptions se font mal et sont incomplètes. Le paralytique distingue encore la lumière de l'obscurité, il entend un bruit violent qu'on fait à dessein à ses oreilles , il sent les odeurs fortes qu'on lui met sous le nez, etc. ; mais si on lui touche la peau avec deux corps, dont l'un est froid et l'autre chaud , il n'apprécie pas la différence : il faut le pincer trois, quatre fois avant qu'il donne un signe de douleur ; si on lui fait boire successivement du vin et de l'eau , il ne distingue pas lequel est le vin , etc.

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Voici en définitive comment traduirait tout ce qui précède un partisan de la distinction du siège des fonctions cérébrales :

i" Quand la portion de Tencéphale qui préside aux actes de la locomotijon est affectée , et quand la paralysie générale commence à se développer, le point du cerveau qui préside à la manifestation de la pensée a coutume de s'affecter aussi.

2" Dans quelques cas, l'altération de tissu commence dans la portion du système nerveux qui préside à la inanifestation de la pensée ; et ce n'est que consécutivement que celle qui préside aux mouvements devient malade.

3° Très rarement la lésion matérielle débute dans lepointde l'encéphale d'où les mouvements tirent leur origine , la partie' qui préside à la manifestation de la pensée restant saine.

4° Souvent les deux altérations débutent en même temps.

5* Le point d'origine ou les points d'origine des sensations ressentent les derniers l'influence de la maladie, et ne paraissent lésés que quand l'intelligence et les mouvements le sont depuis longtemps.

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