N° XI. -— PARALYSIE GÉNÉRALE SIMPLE AU PREMIER DEGRÉ
Babil exubérant ; idées de luxe et de grandeur; paralÿsie incomplète de la langue ; difficulté extrême dans la progression ; hématémèse ; mort presque subite ; sérosité dans la grande cavité de l’arachnoïde ; infiltration séreuse de la pie-mère ; système cérébro-spinal sain , à part la décoloration (1).
M. P*** est âgé de cinquante-six ans; il a servi
en qualité d'officier il y a vingt-cinq ans et n’a
pas été blessé. Il est d’un naturel actif, d’une constitution vigoureuse, et sa taille a près de six
pieds. Ses cavités ont de vastes dimensions; il réunit les attributs complets de la force physique. Il n’a pas de parents aliénés ; il a eu des maladies vénériennes, a pris du mercure, a abusé du vin,
du café, des liqueurs fortes et des femmes.
Il est arrivé jusqu’à sa cinquante-cinquième année sans donner de marques d’aliénation mentale. k Dans le cours de janvier 1824, ayant fait au jeu ” des pertes considérables, il se livre au désespoir et
perd la raison. À partir de ce jour, l'agitation est grande ; P** délire généralement sur toute sorte
. de sujets, et présente l'ensemble des signes pro-
pres à la manie. On réitère les applications de
sangsues , on insiste sur l'emploi des bains, on
conseille les pédiluves sinapisés : le calme est ré- tabli au bout de vingt-neuf jours, et le malade, … qui avait perdu une place assez importante, en ob-
. (1) Service de M. Royer-Collard.
or. DE LA PARALYSIE,
tient une nouvelle, beaucoup moins honorable, 1
la remplit d’abord avec résignation , mais bientôt
l’'amour-propre humilié se réveille, et cet homme
tombe dans une profonde tristesse,
Au bout de cinq mois , la raison se dérange t une
seconde fois. Les symptômes se présentent sous un aspect beaucoup plus désavantageux. Le sujet, quoique gêné dans ses affaires, prodigue le peu d'argent qui Mi reste : il court du matin au soir en cabriolet, ne paie point les cochers , et s’imagine les satisfaire en leur promettant de l’or et des perles ! La joie est peinte sur sa figure ; il entretient tout le monde de sa fortune nouvelle , et étonne ses amis par des discours où règnent les idées du luxe le plus extravagant. C’est alors qu’on remarque un timbre de voix tout particulier; les mouvements de la langue manquent de prestesse; les paroles sont peu distinctes , les finales des mots mal articulées.
L'aliéné marche, mais il chancelle à chaque pas et”
menace de tomber ; les bras jouissent de toutel’étendue de leurs mouvements ; l’œil voit, le goût
n’est pas aboli ; l’odorat et l'ouïe paraissent à l’état
naturel ; les sphincters n’éprouvent aucun relâchement; la face est pâle, mais le sujet ne manque pas d'embonpoint et n’accuse aucune douleur.
Au premier examen du malade, deux mois après l'invasion des accidents : affaiblissement complet des fonctions intellectuelles, peu de désordre d’action, peu d’agitation , babil exubérant, où il n’est
CONSIDÉRÉE CHEZ LES ALIÉNÉS. à RR
question que de dignités, de diamants, d'or, de châteaux, etc. : paralysie générale incomplète, n’af- . fectant encore que la langue et les extrémités infé- | rieures, mais devenant très sensible quand le ma- » lade veut exécuter quelques pas de danse. Les pieds s’embarrassent ; pour éviter une chute, M: P“* se cramponnait au lit voisin. La chaleur est la même dans toutes les régions du corps; la sensibilité n’était éteinte nulle part; le pouls battait régulièrement ; à part un peu de pâleur,; la santé paraissait bonne.
M. P**, dans les réponses qu'il fitaux questions qu'on lui adressa, prétendit avoir vomt la veille . près de dix pintes de sang. Les parents n’avaient point fait mention d’hémorrhagie: V’aliéné ne disait rien de vrai; la manière même dont il parlait de son vomissement semblait faire croire que c'était. un rêve de l'imagination ; d’ailleurs , les fonctions des organes thorachiques et abdominaux paraissaient s’exécuter librement. On n’attacha aucune importance à son rapport. (Trois potages pour régime , tisane mucilagineuse. }
Quatre jours s’écoulent sans accident; le soir du quatrième , l’infirmier s'aperçoit qu'une grande quantité de sang noirâtre colore les selles ; au
* même instant le malade, après quelques efforts
douloureux, rejette par le vomissement une cu-° vette entière de caillots durs, nageant dans un liquide rosé. Un examen attentif fait reconnaître
LR 1 NDE, LA PARALYSIE,
que cesang n'est point artériel, et qu'il sort de l'es tomac. Tous ces accidents s'accompagnaient de faiblesse momentanée, mais il n’y avait pas de fréquence dans le pouls, ni de symptômes alarmants. (L'individu se couche, on lui fait avaler. peu à peu quelques verres d’une boisson mucilagineuse, diète.) Au matin du cinquième jour il n'existait plus de signes d’hématémèse , et les personnes qui n'avaient pas été témoins de ce qui s’était passé la veille avaient peine à se figurer tout le danger que le malade avait couru. On veut explorer la région épigastrique : cette exploration est douloureuse , elle est ajournée au lendemain. (Potages au lait, boisson mucilagineuse. )
Cinq jours se passent encore; l’aliéné se trouvait bien portant, se promenait gaiement dans la cour de l’infirmerie, et ne pensait plus à l’'hémorrhagie dont nous avons fait mention : les vomissements reviennent d’une maniére“subite; dans l’espace de dix minutes le malade inondé de sang et de caillots tout ce qui l’avoisine, et tombe pâle et sans connaissance sur le carreau. Le médecin appelé exerce des frictions sur les membres, applique dé l’eau bouillante sur les cuisses et enlève l'épiderme; tout est inutile, la chaleur diminue graduellement; la mort arrive avant qu'on ait le temps de ranimer la circulation.
ne
CONSIDÉRÉE CHEZ LES ALIÉNÉS. 13 Autopsie du cadavre.
. Crâne. Les OS ai crâne sont sains, ils sont dé- | colorés à l'intérieur: la dure-mèére est d'un blanc éclatant, et ses vaisseaux sont vides.
La grande cavité de l’arachnoïde contient de la
® sérosité en quantité médiocre.
La pie-mère est infiltrée de sérosité ; le liquide existe en abondance dans l'intervalle qui la sépare du feuillet cérébral de l’arachnoïde, ce qui donne à la circonférence du cerveau un aspect particulier : on dirait que les anfractuosités sont couvertes d’une humeur gélatineuse , RE trans- parente. L'illusion cesse aussitôt qu'on déchire le feuillet membraneux, et la sérosité en s ’écoulant fait voir que l'épaisseur des membranes est moins considérable qu’on l'aurait cru d’abord; cependant cette épaisseur reste évidente pour tous les
assistants. Les vaisseaux sont exsangues.
L'arachnoïde n’adhère pas aux circonvolutions cérébrales ; elle s'enlève partout avec facilité , et le cerveau, dépouillé de ses enveloppes, présente le poli le plus parfait et la blancheur la plus nette. On entame la substance corticale avec le bistouri;
elle est ferme, sans être trop dure, et au lieu
d’être foncée en couleur, on pourrait la confon-
dre avec la substance blanche, qui elle-même à Ja transparence la plus pure. Îl en est ainsi pOur
toutes les parties du cerveau.
b4 DE LA PARALYSIE, | à
Le corps calleux, la cloison transparente, la voûte à trois piliers, les pédoncules du cerveau, les pédoncules du ceérvelet, les couches optiques, les corps striés , la masse: cérébelleuse, le pont de Varole, la moelle Hope et ses éminences offrent une consistance normale, mais participent à à la décoloration générale.
Le rachis est ouvert; le canal arachnoiïdien contient à peine quelques cuillerées de sérosité ; les membranes sont jugées saines. La moelle ne laisse rien à désirer sous le rapport de la consistance: elle est plus blanche que de coutume.
Poitrine. Les poumons crépitent parfaitement ; le cœur est d’un volume PEOROTHQUNER à la stature du sujet; les plèvres sont à l’état physiologique.
Abdomen. L’estomac occupe dans l'abdomen un espace considérable : on l’ouvre; il se trouve distendu par une énorme quantité de caillots de sang, nageant au milieu d’un liquide sanguinolent. On éponge avec précaution, on lave à grande eau: on
ne fait pas disparaître des plaques d’un violet vif, distribuées çà et là sur différents points de la membrane muqueuse, comme si elle avait été peinte par places. J’ignore quelle était la nature de ces taches; Mais NOUS arrivons à une altération beaucoup plus curieuse.
Sur le trajet de la grande courbure (toujours à : l'intérieur), on aperçoit une dépression, un enfoncement d'un pouce de diamètre ; la membrane
Ta k
CONSIDÉRÉE CHEZ LES ALTÉNÉS. 45 villeuse est détruite, comme s'il s'agissait d’un + commencement de perforation. En chérchant à constater | état du péritoine , on trouve le pancréas . soudé à la grande courbure de l'estomac; en les | séparant par la dissection , on rencontre une foule de vaisseaux , d’un calibre considérable , à parois cartilagineuses ; nous les suivons dans leur trajet, ils se rendent au grand cul-de-sac de l'estomac, et s'ouvrent vis-à-vis la dépression signalée plus haut. Le tissu du viscèré a subi une dégénéres- | cence toute particulière: il a acquis une épaisseur de neuf à dix lignes; il se coupe par tranches homogènes , comme du lard; dans l’épaisseur de chaque tranche, on aperçoit des sections de vaisseaux ; NN dés aux tubes cartilagineux indiqués tout à l’heure. Il n’a pas été possible de s'assurer si ces tubes s’ouvraient dans l’estomac même , et si l’hémorrhagie s'était faite par leurs orifices, mis à nu par la destruction commençcante du squirrhe : nous penchons vers cette dernière Opinion.
PL
Tout le reste du canal alimentaire à paru sain; il était rempli de grumeaux d’un sang noir, qui se détachait difficilement de la membrane mu- queuse. |
Le foie n’a rien offert de particulier ; la rate était volumineuse ; le pancréas participait un peu au désordre des tuniques de l'estomac.
. Les voies urinaires sont à l'état normal.