DES RUPTURES VASCULAIRES DUES A UNE EXAGÉRATION DE LA TENSION DU SANG
La cause que je vais étudier intervient dans la plupart des cas d’hémorrhagie ; elle est l’occasion la plus fréquente de la rupture des vaisseaux préalablement malades. Ici nous allons l’étudier en elle-même, à l’état d’isolement, supposant sain e vaisseau qui va se rompre par l’accroissement exagéré de l’effort latéral du sang qu’il renferme. Quelle que soit l’intégrité d’un vaisseau, il peut arriver un moment où la pression intérieure augmentant atteindra la limite de sa résistance, et cela, quoique le vaisseau soit extensible, ou plutôt, à cause de cette extensibilité qui amincit sa paroi et augmente sa surface ; quoique le vaisseau soit contractile, car le muscle constricteur dont la résistance est vaincue reste pendant un temps plus ou moins long frappé d’atonie.
Cœur et gros vaisseaux. — Il existe des ruptures du cœur; mais, en dehors du traumatisme, elles sont toujours liées à une altération de texture. Le cœur n’étant soumis qu’à la pression qu’il fait subir lui-même au sang, ne cédera à l’effort de ce sang que si quelque point de sa paroi a cessé d’être contractile et est devenu friable. Les artères, au contraire,
subissant une impulsion qu’elles n’engendrent pas, sont exposés à la rupture si la tension du liquide intérieur dépasse les limites de leur résistance. Mais pour des artères saines, pareille crainte serait chimérique. Wintringham (1), ne nous a-t-il pas appris depuis longtemps que pour rompre les artères il est besoin d’une force supérieure à quatre atmosphères; et ne savons-nous pas, d’après les recherches de Volkmann (2) et de M. Cl. Bernard (3), que la tension dans ces vaisseaux atteint rarement un quart d’atmosphère.
Pour les veines, il n’en est pas de même, leur plus grande délicatesse les rendrait vulnérables aux efforts que supportent facilement les artères. A la vérité, on a peine à comprendre qu’un acte physiologique puisse imprimer au sang une impulsion capable de les rompre (4) ; et, si l’on élimine les cas de rupture spontanée des veines déjà malades, il faudrait remonter dans la légende, jusqu’au chevalier Roland, pour trouver un cas d’éclatement veineux sous l’effort du sang mis en mouvement par les seules forces naturelles. Chez le cheval, il n’en serait pas ainsi, et la compression des veines jugulaires pendant la mastication suffirait pour amener des ruptures veineuses s’expliquant par la dilatation des capillaires qui laissent l’impulsion artérielle se propager jusqu’aux veines, et par l’expulsion brusque dans les canaux superficiels du sang venu des muscles qui se contractent (5).
(1) An experimental Inquiry on some Parts of lhe animal Structure. 1740, p. 49.
(2) Die Haemodynamik.
(3) Des liquides de l'organisme. 1859.
(4) La tension des veines est très-variable, ainsi que les rapports de cette tension avec celle des artères correspondantes. Pour une tension de 165,55 millimètres de mercure dans la carotide, M. Volkmann a trouvé 27,5 dans la veine jugulaire. Chez le dindon, M. Cl. Bernard a trouvé 137 à 1 50 millimètres dans la carotide et 1 7 à 1 8 dans la jugulaire.
(o) M. Cl. Bernard a vu la mastication faire monter la tension de la veine jugulaire, chez le cheval, de 35 millimètres à 130.
Mais, quand dos agents extérieurs interviennent et, comprimant violemment une région, obligent le sang à remonter contre son courant normal, ces ruptures deviennent possibles même chez l’homme, et c’est ainsi qu’on peut expliquer ces cas de déchirures des sinus de la dure-mère chez le nouveau-né, à la suite de contractions utérines violentes qui expriment du corps et chassent vers la tête, déjà en partie dégagée, une masse considérable du sang de l’enfant. C’est par un semblable procédé que s’opèrent ces éclatements veineux du cou et de la face qu’on a rencontrés à l’autopsie d’individus dont la poitrine avait été brusquement écrasée.
Petits vaisseaux. — Ces énormes pressions ne sont plus nécessaires quand il s’agit des petits yaisseaux, je ne parle pas seulement des capillaires, mais aussi des artérioles et des veinules ; cet ensemble de vaisseaux nous intéresse plus particulièrement au point de vue de la pathologie médicale. C’est par cette partie de l’arbre circulatoire que s’opèrent presque exclusivement les hémorrhagies spontanées, et je crois devoir entrer dans quelques détails sur les modifications que peut subir la tension du sang dans leur intérieur.