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CHAPITRE III

Théorie de frerichs.

La théorie, qui attribue à l'accumulation de l'urée dans le sang les phénomènes nerveux de l'urémie n'est donc pas d'accord avec l'ohservalion attentive des faits. On a cherché à lui en subslituer une autre plus conforme à la vérité. De toutes celles que l'on a proposées dans ce but, il n'en est pas qui ait été tout d'abord mieux accueillie que celle que Frerichs fit connaître en i 851 dans les Archives de Vierordl (2).

D'après cette théorie, l'urée n'agit comme substance toxique à l'intérieur du corps, que quand à la suite d'une fermentation effectuée au sein de l'économie animale, elle s'est transformée en carbonate d'ammoniaqe. Die Erscheinungen der urâmische Intoxication entstehen lediglich dadurch, das der im Blute

(1) Unlcrsuchungen ùber den urdmischen Proccss und die Function der Nicre/i. Tùbingcn, 186S.

(2) Uebcr die Erscheinungen und das Wcscn der Urdmie, dans Vierordl's Arch. f. phys. Ueilk., 1851, t. X, p. 599-451.

On a attribué à Ilcnle l'honneur d'avoir le premier indiqué la transformation de l'urée dans le sang en carbonate d'ammoniaque, comme étant la cause des troubles uremiques. C'est une erreur; car Ilcnle avoue lui-même dans la troisième édition de son Manuel de pathologie rationnelle que c'est à Frerichs que l'on doit celte idée, à savoir : . . . . dass der Harnstoff, an sich unschddlich, dureh Umsetzung in kohlensaurcs Ammoniak va cincm Gifle wird, und dass dièse Umsetzung im Blut des lebenden Kôrpcrs dureh cin cigcnthûmliches Ferment cingeleilel wird, welches in cincm Fallc rorhanden ist , in cincm anderen fchll (IJandbuch der ration. Pathologie, 1884 j t. II. p. 521).

angesammelte Harnstoff innerhalb des Gcfâssyslems skh unler Einwirkumj eines geeigneten Fermentkôrpers in kohlcnsuures Aimnoniak umwandelt (1).

Deux éléments interviennent donc clans la production de l'urémie :

1° L'accumulation d'urée dans le sang.

2° La présence d'un ferment qui opère la transformation de l'urée.

Si ce dernier facteur fait défaut, quelle que soit la quantité d'urée que contienne le sang, il n'en résultera pas d'effets pathologiques (2). C'est ce que nous avons établi dans le chapitre précédent.

Dans l'édification de cette théorie si ingénieuse, le professeur de clinique de Berlin s'appuie sur les trois propositions suivantes:

i° L'urée possède la propriété de se transformer facilement en carbonate d'ammoniaque, sous l'influence de conditions favorables.

2° L'analyse chimique démontre la présence du carbonate d'ammoniaque dans le sang de tous les urémiques.

5° L'injection du carbonate d'ammoniaque dans les veines d'un animal détermine tous les symptômes de l'urémie.

Voyons jusqu'à quel point ces trois propositions fondamentales expriment là Vérité.

§ 1. — Première proposition.

L'urée possède-t-clle la propriété de se transformer aisément en carbonate d'ammoniaque dans l'économie animale?

Celte première proposition, résolue affirmativement par Frerichs en 1851, et admise par WÔhler, a été contestée peu après avoir été produite. Dès 1852, Schottin (5), qui avait eu l'occasion de retrouver l'urée dans la sueur de malades atteints d'affections urémiques, doutait de la possibilité pour l'urée de se transformer en carbonate d'ammoniaque au sein de l'économie, et il reproduisit encore cette opinion plus tard dans un travail qu'il publia en 18G2 (4).

Hammond, de son côté, rejette formellement la transformation de l'urée en carbonate d'ammoniaque dans le torrent de la circulation.

Le docteur Slokvis, d'Amsterdam, qui s'est beaucoup occupé de l'étude des questions se rattachant à la pathologie des voies urinaircs, a fait quelques expériences pour rechercher jusqu'à quel point est réelle la facilité avec laquelle l'urée se transformerait en carbonate d'ammoniaque dans l'intérieur du système circulatoire. Voici les résultats auxquels il est arrivé (5):

(1) Frerichs, Die liriijht'sclic Nicrenkrunkhcil und deren Bchundluncj. Braunschwcig, 18!il, p, 107.

(2) Frerichs, ibid, p. 107.

(3) Vicrordl's Arch. f.pfnjs. Ilr.ilk., 1852, I. XI, p. 88.

(4) Zur Lehre von der (Jrûmie, Vircliow's Àrchiv., 1802, t. V, p. 91.

(5) Ned. Tijdsehr. voor Genccsk., 18G0, t. IV, p. S17.

I. Chienne pesant B kil. 850 gr. — Régime : 1/2 livre de viande par jour.— On recueille l'urine par le Calhétérisme.

Quantité d'urine. Quantité d'urée.

2 mai 210 c. c. 20.18 gr.

^ — lîil c. c. 15 15

i — ; \ 132 c. c. 14.gg

5 — (après injection de 5 grammes

d'urée dissous dans 25 c.c. d'eau) . . 210 c. c. 22.21

6 mai 188 c. c. 18.68

Moyenne de quatre jours . . '. . 17.70 gr.

Après l'injection de 5 gr. d'urée . . 22.21

II. Chienne. — Régime : 1/2 livre de viande. — On recueille l'urine par le calhétérisme.

Quantité d'urine. Quantité d'urée.

12 mai. Injection de 6gr. d'urée dans le sang, et de 8 gr. d'urée dans l'estomac. 522 c. c. 27.55 gr.

lô mai 70 c. c. 10.56

On voit par ces expériences que la quantité d'urée injectée dans le sang se retrouve toujours dans l'urine rendue peu de temps après celle injection. Les observations de Slokvis ne viennent donc pas confirmer l'idée de Frerichs sur la tendance qu'aurait l'urée à se transformer facilement en carbonate d'ammoniaque dans l'intérieur du torrent circulatoire.

M. Gallois est arrivé à une conclusion identique à celle de M. Slokvis; il a observé que l'urée, injectée dans l'estomac des lapins passe intacte dans leur urine et en proportion notable (1). Il a observé, en outre, que l'élimination de l'urée est déjà notable après 50 à 40 minutes, et qu'elle cesse au bout de (iO a 70 heures, quelle que soit, du reste, la proportion d'urée injectée (2).

Ce premier point de la théorie de Frerichs est donc basé sur des vues théoriques, que l'expérience n'est pas venue confirmer. Sans le rejeter d'une manière absolue, nous pensons donc que dans l'état aeluel de la science, il ne peut pas entrer en ligne de compte dans l'appréciation des phénomènes ohservés.

Et, du reste, le fait fût-il exact, on ne serait pas encore autorisé à conclure de la possibilité de cette transformation à sa réalisation dans le torrent circulatoire.

§ 2. — Deuxième proposition.

L'analyse chimique démonlre-t-eKe la présence du carhonate d'ammoniaque dans le sang de tous les urémiques?

C'est là une question d'une importance capitale; car c'est de la solution que les recherches scientifiques permettent de lui donner que dépend le mérite de la théorie de Frerichs.

(1) Gaz. medic, 1857, p. 258.

(2) Ibid.

Il ne suffisait pas pour établir celle-ci, de 'démontrer que l'urée se transforme facilement en carbonate d'ammoniaque et que l'introduction de ce dernier agent dans l'économie détermine une série de symptômes analogues à ceux de l'urémie. On était en droit de douter de la réalité d'un empoisonnement ammoniacal dans l'urémie, tant que l'on n'aurait pas démontré que le sang renferme dans cette maladie une certaine quantité de sel ammoniacal. II fallait en outre rechercher si le sang ne renferme pas normalement du carbonate ammoniacal ; c'est une question que M. Richardson a résolue par l'affirmative, et dans le cas où sa manière de voir était exacte, il fallait déterminer la quantité de sel trouvé dans les deux cas avant de pouvoir conclure.

On voit déjà que Frerichs a mal posé la question, en se bornant à rechercher la présence du carbonate d'ammoniaque dans le sang des sujets urémiques. Il aurait dû aller plus loin; il aurait dû préciser la quantité de sel qu'il découvrait dans le sang; et ce premier point établi, rechercher jusqu'à quel point le carbonate d'ammoniaque à cette dose pouvait exercer sur l'économie une action toxique. C'est un point qu'il a complètement laissé dans l'ombre; et cette négligence nous paraît de nature à diminuer singulièrement l'importance des résultats qu'il a pu constater.

Quoi qu'il en soit, voyons jusqu'à quel point il est exact de dire que l'analyse chimique dénote la présence du carbonate d'ammoniaque dans le sang de tous les urémiques.

Voici ce que Frerichs nous apprend à cet égard : « Dans tous les cas où les » symptômes urémiques sesont manifestés, le sang contient du carbonate d'am- » moniaque et de l'urée non encore décomposée. La quantité de carbonate

> d'ammoniaque que l'on rencontre ici, est très-variable; elle est si considé- » rable dans certains cas, que son odeur seule suffit pour dénoter sa présence ; » le sang conserve toute sa fluidité dans ces cas et il s'en dégage des vapeurs » blanchâtres (de chlorhydrate d'ammoniaque), quand on en approche un tube

> en verre humecté d'acide chlorhydrique ; le plus souvent cependant, la

> quantité de carbonate d'ammoniaque est moins élevée ; mais la présence de » ce sel est toujours facile à démontrer par l'action du chloride hydrique, par » la distillation du sang, etc. (1). »

Quelque catégorique que soit l'affirmation de Frerichs, on est loin d'être, d'accord sur le point qui en est l'objet. Dès 1833, le docteur Gobée, dans une communication insérée dans le JYederlandsch wcekblad voor Gcnecskunde (2), publia la relation d'un cas, qui était en opposition avec les résultats obtenus par Frerichs. Le sujet de cette observation était un malade, âgé de 20 ans, qui offrait tous les signes caractéristiques de l'urémie; Gobée ne put découvrir de

(1) Die Brighl'iche Nicrcnkr., p. lOi.

(2) Sfed. Lancct, t. III. p. 748.

carbonate d'ammoniaque ni dans l'air expiré par ce malade, ni dans son sang, ni dans les divers produits de sécrétion.

Oppler ne fut pas plus heureux dans les expériences qu'il entreprit dans le laboratoire de chimie de l'Institut, sous la surveillance du professeur Hoppe. Dans aucun des cas qu'il eut l'occasion d'observer, il ne parvint à découvrir la moindre trace de carbonate d'ammoniaque dans le sang; et ses observations portent sur douze expériences, parmi lesquelles il y avait six néphrotomies.

W. Kuhne et Strauch (I) se sont livrés de leur côté à des recherches trèsminutieuses, pour s'assurer jusqu'à quel point l'assertion de Frerichs, sur laquelle repose toute la théorie du clinicien de Berlin, répond à la vérité. Leurs expériences, au nombre de sept, ont été faites sur des chiens et se subdivisent en deux catégories : quatre cas de ligature des uretères, trois cas de néphrotomie. Ils se sont servis, pour dénoter la présence de l'ammoniaque, du réactif le plus sensible que l'on connaisse aujourd'hui ; c'est le réactif dit de Nessler et dont voici la formule : 2 grammes d'iodure de potassium dissous d'ans 5 centimètres cubes d'eau; saturez celle solution avec de l'iodurede mercure et ajoutez 20 centimètres cubes de solution concentrée de potasse. D'après les recherches qu'ils avaient faites antérieurèmenl, le précipité jaune ou brun d'iodure de mercure ammoniacal, qui se forme par l'action de ce réactif sur la solution alcaline, permet de dénoter jusqu'à un millionnième de carbonate d'ammoniaque dans le sang (2).

En soumettant à l'action de ce réactif les gaz que dégageait le sang chauffé à une température de 40° C. et traversé par un courant d'hydrogène, ils n'ont pas observé la moindre trace de carbonate d'ammoniaque dans le sang qu'ils analysaient, même en recueillant ce sang sur des animaux urémiques à l'agonie. Ils admettent donc que si le sang contient de l'ammoniaque, ce dernier y existe dans une combinaison qui n'est ni décomposable ni volatile à une température inférieure à 40° C. (3).

Comme conclusion de leurs recherches, MM. Kuhne et Strauch en sont arrivés à ne pas admettre la présence du carbonate d'ammoniaque dans le sang des urémiques. Unbedenklich konnen wir schliesslich die Frage ob das Blut in der Uràmie kohlensaures Ammoniak cnlhalte mit Nein bcatilworten (4).

(1) Ccntralblatt fiir die med. Wissensch., 18(54, n08 50 et 57.

(2) Dr W. Kùlinc, Lehrbuch der physiol. Chemie, p. 250.

(3) Durcit die vorstchetiden Versuchc ist... erwiesen, dass normales Blut zwar Ammoniak cnlhâlt, aber jcdcnfalls nicht in cincr tinter 40° C. zcrscUichcn oder flûchtigeh Verbindung {Loc. cit.).

Comme on pourra s'en assurer plus loin dans la partie que nous consacrons à l'expose de nos propres recherches, le sang normal ne renferme pas toujours de préparalions ammoniacales en quantité appréciable à des moyens qui dénotent des quantités très-minimes de cet agent.

(4) Cenlr. /'. <l. mcd. Wiss., loc. cit.

On voit que les recherches chimiques entreprises de divers côtés sont loin ge \ 1 1 1 i r confirmer l'exactitude de la deuxième proposition sur laquelle Frerichs base sa théorie. Ce n'est pas à dire, cependant, qu'elle ne soit soutenue que par le professeur de l'Université de Berlin. Parmi ceux qui sont arrivés par leurs recherches à des résultats analogues à ceux de Frerichs, nous citerons MM. Petroff et Zalesky.

Dans un travail publié en 1802 (1), Petroff, de Kazan, fit connaître le résultat îles recherches qu'il avait entreprises pour élucider celle question. Il avait dans ce but extirpé les reins à trois chats, soumis à l'influence du chloroforme. En examinant le sang de ces animaux (dans deux cas après vingt-quatre heures, dans un troisième cas après quarante-huit heures), il trouva chez ses trois sujets une quantité notable de carbonate d'ammoniaque dénoté par le chlorure de platine ; pas de traces d'urée. Il a représenté dans le tableau suivant les proportions d'ammoniaque qu'il a trouvées dans le sang, la bile et les liquides de l'estomac chez les animaux sur lesquels il a opéré.

24 heures après l'opération, t 1000 parties de sang con- <

Expériences.

Ammoniaque libre.

Ammoniaque combinée.

Total.

Moyenne.

48 heures après l'opération. ( 1000 parties de sang con- <

Moyenne.

1000 parties de hile j contiennent. j

Moyenne.

1000 parties du contenu de j l'estomac renferment, j

Moyenne.

Zalesky, qui est parvenu à constater la présence du carbonate d'ammoniaque dans le sang des urémiques, n'altache pas une grande importance a ce fait; car il a trouvé également une quantité assez notable de ce sel dans le sang des sujets sains. Plus précis que Richardson, il a indiqué la quantité d'ammoniaque qui se trouve normalement dans le sang des animaux; et prenant pour point de départ la moyenne des résultais de celle catégorie, il a mis en regard de ce. chiffre celui qui indique la quantité de carbonate d'ammoniaque, qu'il a trouvé dans le sang des sujets auxquels il avait enlevé les reins ou pratiqué la ligature

(I) Zur Lehrc von der Urdmie, Virchow's Arcli. , 1862, p. 06.

des uretères. Le tableau suivant permet d'embrasser d'un coup d'œil les résultats auxquels il est arrivé :

Carbonate d'ammoniaque. Santé. ± ,APrès . AP,CS ''Bature

1 neplirotonuc. des uretères.

Dans 100 grammes de sang d'oiseaux . O.OOîiS 0.0069

— — — de chien. . 0.0029 0.0090 0.0070

En présence de ces chiffres, Zalesky croit que la théorie de Frcrichs est impuissante a rendre compte des faits, puisqu'on ne trouve pas une augmentation sensible de la quantité normale d'ammoniaque dans le sang après la néphrotomie.

Il nous est impossible d'accorder aux résultats que l'analyse chimique a fournis entre les mains de Pctroff toute l'importance que ce dernier leur reconnaît. En effet dans le procédé qu'il a suivi pour arriver à constater la présence de l'ammoniaque, Pctroff a eu recours à l'emploi de la chaleur, sans même préciser le degré de température auquel il a porté le sang. Il se borne à dire qu'il distille le sang au bain-marie, après avoir ajouté de l'acide acétique. Or, l'action que la chaleur exerce sur les substances albuminoïdes n'est pas encore bien établie, et nous ne savons pas encore aujourd'hui quelles sont les transformations que ces substances sont sujettes à subir, en passant par différents degrés de température. Il est donc difficile de faire ici la part du réactif auquel on s'adresse; dans ces conditions, il nous paraît imprudent de recourir à ces procédés pour élucider la question qui nous occupe.

Nous ferons connaître plus loin le résultat des recherches que nous avons entreprises dans le but de nous former une opinion, qui nous parût être à l'abri des objections que soulèvent dans notre esprit les travaux des partisans de Frerichs. Pour le moment, nous nous bornerons à dire que la présence de l'ammoniaque dans le sang de tous les urémiques n'est rien moins qu'établie d'une manière irréfutable et que nos recherches nous engagent même à croire que le carbonate d'ammoniaque n'existe pas dans le sang des sujets urémiques en quantité suffisante pour rendre compte des troubles observés.

§ 3. — Troisième proposition.

L'injection du carbonate d'ammoniaque dans les veines déterminc-l-elle une série de phénomènes analogues aux symptômes urémiques?

Frerichs base son opinion sur une série d'expériences qu'il a faites dans le laboratoire de physiologie et qu'il a rapportées dans son traité de la maladie de Bright (1). II injecta dans la jugulaire de cinq chiens une solution filtrée de \ à 2 grammes de carbonate d'ammoniaque. Dans les cinq cas, il observa immédiatement après l'injection une agitation très-grande, caractérisée par des mouvements désordonnés et par des convulsions; qui se succédaient rapide-

(1) Loc. cit., p. 281.

ment et étaient séparés par des moments d'assoupissement. L'assoupissement persista seul à la fin et tant qu'il dura, on put constater la présence d'ammoniaque dans l'air expiré.

D'un autre côté, les expériences d'Orfila ont prouvé que l'introduction dans le torrent circulatoire, soit par injection directe dans le sang, soit par injection d;ins l'estomac, de l'ammoniaque liquide ou du chlorhydrate d'ammoniaque, détermine la manifestation de troubles nerveux analogues à ceux de l'urémie(l).

Mais cette opinion, qui, au premier abord, ne paraît guère contestable, puisqu'elle n'a d'autre prétention que d'exprimer fidèlement le résultat d'expériences, est loin d'être universellement admise. Le docteur Siegmund Oppler(2) a institué une série d'expériences dans le but de vérifier si l'assertion de Frerichs ne reposait pas sur une exception, et il est arrive à cette conclusion que Us symptômes de l'intoxication urémique sont tout différents de ceux que l'on observe à la suite de l'injection de carbonate d'ammoniaque dans les veines.

Tout d'abord le système nerveux ne se trouve pas dans la même condition : alors que les symptômes urémiques se caractérisent par une dépression évidente et très-marquée de l'innervation, on observe, au contraire, que le carbonate d'ammoniaque, injecté dans les veines, agit comme un stimulant énergique et même comme irritant; les animaux s'agitent, sautent, ont des nausées et des vomissements; il se produit ensuite des convulsions violentes, qui cessent bientôt par la guérison ou par la mort du sujet.

Le seul point que les symptômes de l'urémie et de l'empoisonnement par le carbonate d'ammoniaque'ont en commun, c'est l'apparition des convulsions. M us tous les autres symptômes diffèrent; c'est un point sur l'importance duquel le docteur Oppler insiste beaucoup. Pour lui, le fait le plus remarquable et le plus constant observé pendant l'urémie, c'est une prostration ner- Mjuse considérable, caractérisée par une lenteur de tous les mouvements, une tendance au sommeil, le manque de réaction, quand on secoue le malade ou qu'on lui parle à très-haute voix. Or, ces phénomènes-là, il n'a jamais eu l'occasion de les observer à la suite de l'injection du carbonate d'ammoniaque dans les veines. Il conclut en disant que la troisième proposition, avancée par Frerichs, n'est pas confirmée par les faits, et que par suite il faut rejeter comme contraire à l'observation la théorie de Frerichs, d'après laquelle le carbonate d'ammoniaque serait le facteur principal de l'urémie.

Il y a plus : le docteur Scholtin (3) prétend que l'injection dans le système veineux du sulfate de potasse ou du sulfate de soude détermine une série de troubles du système nerveux, qui offrent la plus grande ressemblance avec ceux

(1) TV. de loxicol., t. I, p. 321, exper. I cl V; p. 331, exper. III et IV.

(2) Ueilrâije zur Le/irv der Urdmic, dans Virchow's Arch., 180 1, l. 1, p. 364.

(3) fJcifrûrjc zur Cumislik dur Urdmic, Vicrordt's Arch., 1 8Î>3, Ilcft 3.

que l'on observe à la suite de l'injection du carbonate d'ammoniaque (1). A ce point de vue, les expériences de Frerichs pécheraient par leur base, attendu que les résultats qu'il a observés ne sont pas exclusivement propres aux conditions dans lesquelles il a opéré, et qu'il a négligé de tenir compte de ce fait capital dans les conclusions qu'il a déduites de ses recherches.

Le travail publié par Schottin a engagé le docteur Petroff à instituer une série d'expériences, afin de s'assurer si les phénomènes observés à la suite de l'injection du carbonate d'ammoniaque dans les veines se reproduisent quand on se sert (^'autres substances. Il a employé dans ce but l'urée, le sulfate de soude, le carbonate de soude et le carbonate d'ammoniaque.

L'urée et le sulfate de soude, injectés dans la veine jugulaire de didérenls animaux, auxquels on n'avait pas enlevé les reins, ne déterminent presque pas d'effets. Le carbonate de soude cristallisé se trouve dans le même cas; mais il n'en est pas de même du carbonate de soude calciné. Son emploi à la dose do 4 grammes a déterminé chez un chien pesant 12 kilogr. (Expér. 12) des convulsions semblables à celles que produit l'injection du carbonate d'ammoniaque ; seulement cette dernière substance détermine ces effets à une dose beaucoup moins forte, puisque 2 grammes ont suffi pour donner des convulsions à un chien pesant 22 kilogr. (Expér. 16). L'état comateux et les vomissements ne se sont jamais produits, même après l'injection de doses très-fortes (jusqu'à 22 grammes) de carbonate de soude, alors qu'il suffit, pour déterminer l'apparition de ces symptômes, d'administrer 2 grammes de carbonate d'ammoniaque à des chiens très-forts. En résumé, le seul phénomène commun aux injections des carbonates de soude et d'ammoniaque consiste dans les convulsions.

Comme l'a fait ressortir le docteur Oppler dans le travail dont nous avons déjà parlé, les effets de l'injection du carbonate d'ammoniaque dans les veines d'un chien ne sont pas les mêmes que ceux que l'on observe dans l'urémie. Il faut distinguer dans l'urémie une double série de phénomènes : des symptômes d'excitation du système nerveux, consistant en agitation, vertiges, vomissements, frissons, spasmes et convulsions; et des symptômes de dépression du même système se traduisant par de la débilité, de l'insensibilité, du coma. La première série de ces phénomènes a pu être déterminée par tous les expérimentateurs. Quant à la seconde, nous ne constatons plus le même accord dans les résultats signalés; car, tandis qu'Oppler n'a jamais pu les observer (2) sur les animaux dont il s'est servi, nous voyons, au contraire, que Petroff a été plus heureux. Ces résultats contradictoires auraient lieu d'étonner, si on ne se rappelait pas que Petroff, avant d'injecter ses solutions dans le 'système veineux d'un chien, a soumis l'animal à la néphrolomie; ce que ne fait pas Oppler.

(1) Virchow's Arch., 18G2, p. 91.

(2) Loc. citai.

Comme on le voit par celte analyse, on n'est pas d'accord sur les effets produits sur l'économie animale par l'injection de diverses substances dans le sang; on ne l'est pas davantage sur la signification que ces faits peuvent avoir ou point de vue de la pathogénie des symptômes urémiques. Il nous suffira pour le prouver de mettre en regard des passages que nous avons consacrés plus haut à faire connaître les opinions d'Oppler et de Schollin, les paroles suivantes que nous empruntons à Stokvis : t II n'importe pas, dit le médecin » hollandais, de savoir quelles sont les substances dont l'injection dans le sang » détermine les troubles urémiques; il suffit de rechercher si le carbonate d'am- » moniaque en particulier est capable de les produire (1). »

Or, à ce point de vue, il n'y a pas le moindre doute pour le docteur Stokvis. II a refait les expériences de Frerichs et il est arrivé au même résultat que le professeur de Berlin. Son opinion repose sur quatre expériences qu'il a faites et que nous résumons ici.

Dans une première expérience, il chosit pour sujet un lapin auquel il avait fait prendre de l'urée quelques jours plus tôt sans résultat; il lui injecta o grammes de carbonate d'ammoniaque dans l'estomac L'animal commença immédiatement à s'agiler; il offrit bientôt tous les signes de l'urémie et succomba dans le coma au bout de 5 heures. On ne constata pas la présence de l'ammoniaque dans l'air qu'il expirait.

Dans la deuxième expérience, il injecta d'abord 2 grammes de carbonate d'ammoniaque dans l'estomac d'un lapin. L'animal fut très-agité et eut des nausées infructueuses. Le lendemain, il répéta l'expérience, qui fut suivie du même résultat. Le troisième jour, quand le lapin fut de nouveau remis, on lui injecta ô 1 2 grammes de sel ammoniacal. Celte fois, on observa des convulsions suivies d'un coma profond dont l'animal sortit le lendemain : on constata la présence de l'ammoniaque dans l'air expiré. Le quatrième jour, on injecta de nouveau 5 1/2 grammes; celle fois les symptômes urémiques se terminèrent par la mort.

Dans aucun de ces deux cas, l'urine ne contenait de carbonate d'ammoniaque.

Dans une troisième expérience, on injecta dans la jugulaire droite d'un chien 8 c. c. d'une solution aqueuse de carbonate d'ammoniaque au centième; soit 8 centigrammes du sel, L'animal éprouva des tremblements, des convulsions tétaniques qui ne durèrent pus longtemps cl qui se terminèrent par un élal comateux : on conslala la présence d'ammoniaque dans l'air expiré.

Dans In dernière expérience, il injecta 2 1/2 grammes de carbonate d'ammoniaque dans lit veine jugulaire gauche d'une chienne pesant li 1/2 kilogrammes ; l'effet produit fut très intense et très-rapide; les convulsions se produisirent

(1) Ned. Tyduhr., l«GO; p,

immédiatement après l'injection, et l'animal succomba au bout d'un quart d'heure.

En présence de ces résultats, qui concordent avec ceux que Frcrichs a obtenus, le docteur Stokvis se croit autorisé à conclure avec le clinicien de Berlin, que l'on observe le développement des symptômes caractéristiques de l'urémie après l'empoisonnement du sang par le carbonate d'ammoniaque, peu importe que le sel soit injecté directement dans le sang ou qu'il y soit repris après avoir été injecté dans l'estomac.

Nous avons nous-même entrepris toute une série d'expériences avec ces diverses substances ; nous les ferons connaître dans la seconde partie de ce travail, en même temps que les motifs qui ne nous permettent pas de nous rallier à la conclusion trop absolue que Frerichs déduit d'expériences dont le défaut capital consiste à reproduire un état morbide sans analogue dans l'économie vivante.

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