INTRODUCTION
Il n'y a pas longtemps que la peine de mort est discutée. Au commencement du dernier siècle, elle était admise par tous les peuples , et confusément appliquée à toute espèce de crimes rangés dans une classification pénale où les préjugés , la superstition , l'humeur farouche, la fantaisie même du législateur tenaient lieu de principes ; on la retrouvait partout avec une variété de formes effrayantes. Qui ne frémit en lisant, dans les anciens criminalistes , la nomenclature des supplices destinés a des malheureux coupables de crimes imaginaires comme aux plus grands criminels?
L'hérésie et la sorcellerie, le vol et l'assassinat sont également punis de mort : on ne les distingue que par la différence des supplices. Une fécondité merveilleuse a fait découvrir aux légistes un genre de mort particulier pour chacun de ces crimes et pour tant d'autres. Les criminalistes dissertaient là-dessus avec une tranquillité d'àme et une science de casuistique que d'autres montraient dans leurs dissertations sur le droit coutumier ou sur le droit romain. Les juges usaient scrupuleusement de toutes les rigueurs de la loi pénale ; ils se composaient , comme le bourreau , une âme impitoyable.
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Les mœurs du peuple étaient aussi barbares que les lois ; il aimait les supplices comme les fêtes publiques, et les souffrances d'un patient sous la roue ou sur le bûcher égayaient la foule autant que les grimaces d'un baladin dans un champ de foire. L'humanité s'était réfugiée dans quelques-unes de ces âmes d'élite auxquelles un sentiment exquis du bien donne dans tous les temps l'intuition des grandes vérités morales, et l'on entend de loin en loin des protestations contre les rigueurs du régime pénal, la torture , l'abus de la peine de mort. La peine de mort trouve elle-même quelques adversaires ; mais leur voix est sans écho ; les lois et les juges restent inflexibles, et la conscience publique vit en paix au milieu de cet arsenal de lois sans lesquelles on ne s'imaginait pas que la société pût exister.
Le livre immortel de Beccaria sur les délits et les peines, destiné à produire toute une révolution dans la législation pénale, ne fut accueilli par les'criminalistes qu'avec dédain, même dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, et l'un des plus érudits, Jousse , s'excuse d'en parler : « Le traité des délits et des peines, » dit-il, au lieu de répandre quelque jour sur la nature » des crimes et la manière dont ils doivent être punis, » tend , au contraire , à établir un système des plus » dangereux et des idées nouvelles qui, si elles étaient » adoptées, n'iraient à rien moins qu'à renverser les » lois reçues jusqu'ici par les nations les plus poli- » cées. »
Et cependant, quelques années plus tard, éclate dans l'Europe entière un mouvement immense, unanime,
IXTBODUCTION. III
contre l'ensemble des lois pénales et contre les institutions qu'elles protègent. On leur oppose les principes du droit naturel , on les dénonce comme la violation des lois les plus élémentaires de l'humanité; la procédure inquisitoriale, les fausses incriminations, la • torture, les mutilations; la confiscation des biens, tous les genres de supplices imaginés pour aggraver la peine de mort , sont frappés d'une réprobation universelle.
La modération dans les peines, la libre défense des accusés sont réclamées par tous les publicistes du dixhuitième siècle ; mais la peine de mort trouve grâce auprès des plus hardis partisans de la réforme pénale. Jean Jacques Rousseau, Montesquieu la défendent; Voltaire et beaucoup d'autres ne la discutent pas. Ils ont tant de réformes a poursuivre avant d'arriver à l'abolition de la peine de mortl II leur suffit qu'on la débarrasse de tous les raffinements de cruauté répudiés par les mœurs , qu'on cesse de la prodiguer pour toute espèce de crimes, et qu'en la réservant aux crimes les plus atroces, on prenne soin de n'y jamais exposer les innocents.
Beccaria va plus loin : jugeant la peine de mort avec cette étonnante sagacité qui, découvrant toutes les iniquités de l'ancienne loi pénale, trouve un remède à chacune d'elles , et trace le plan d'une réforme législative encore imparfaitement accomplie de nos jours, il condamne cette peine comme une barbarie inutile. L'idée de son abolition est jetée dans le monde ; elle va rapidement grandir. Même avant la révolution française, deux nations ont répudié cette peine : la Toscane,