CHAPITRE Vlîl
» pre, et on ne vous y met pas seulement des boutons 1 » ( faisant allusion à leui*s habits de toile.)
«c Tout à coup la première bande , sur l'invitation de Boucher, ancien cocher de fiacre, condamné à perpétuité , se prépare à une promenade ; au signal donné parce chef, tous soulèvent péniblement leur chaîne. Le poids que chacun doit supporter est de douze livres, à l'exception de Boucher et de Girard, son compagnon, qui tousdeux sont chargés de vingtquati^e livres au moins. On a pris envers eux cette précaution, parce qu'ils se sont plusieurs fois évadés de leurs prisons. Un vieillard était lent à se lever : «t Allons, en avant, marche , s'écrie un jeune homme de dix-huit ans environ, placé à ses côtés ; tu dors déjà , mon vieux , tu n'es pas au bout. )» La première colonne se met en marche, et faitle tour de la cour ; elle est bientôt suivie de la seconde, puis de la troisième, qui obéit à regret aux invitations des deux autres.
(( Asseyons-nous, dit Boucher, » et aussitôt tous s'asseyent en rond autour du coffi^e placé au milieu de la cour. Là, il était question de jouera la sui^atte, lorsqu'un vieux militaire arrive à la hâte , et agitant sa canne , fait lever la troupe. Étonné de cette mesure , je lui en demandai la cause ; le capitaine me répondit : u II y a trente-deux ans que je surveille » cette canaille, j'en ai conduit aux bagnes plus de 3o,ooo, et » on n'attrape pas un vieux lapin comme moi. Ils s'étaient N groupés là , voyez-vous bien , pour enlever les durs qui » sont dans la caisse. Avec cela ils auraient cette nuit trai^aillé » leurs fers.... Mais voilà mon juge de paix (en montrant son M bâton) \ si on bouge il y mettra bon ordre. )>
Les forçats se mirent alors à chanter. Un d'eux improvisa une complainte , finissant par ces mots :
Pérignon , Pérignon (e^est le nom d*un des forçats.) Aura la déportation.
» D autres répétaient ce refrain :
La chaîne , C'est la grêle; M^i$ c'eçt égal , Ça ne fait pas de itaai.
I» Quand ils furçnt las de crier et de se promener, ils vinrent se rasseoir sur leurs bancs , et plusieurs s'endormirent. Vers cinq heures , je vis arriver un p^*être âgé , accompagné de deux jeunes gens : ils venaient apporter quelques secours à ceux que leur famille a abandonnés. Tous écoutèrent attentivement les avis pleins d'onction du vieillard. Ce vénérable ecclésiastique s'entretint long-temps avec le nommé Dutrec. C'est un jeune homme de vingt-deux ans ; sa mère était dans la plus profonde misère ; il a volé , m'a-t-on dit , pour lui apporter du pain. Cet infortuné fondait en larmes. Il proféra avec peine ces motis entrecoupés de sanglots : « J'étais » à l'infirmerie : je ne devais point partir.... Pour raôi ce n n'est rien.... Mais ma pauvre mère! elle mourra. » J'étais ému jusqu'aux larmes. Le bon prêtre me dit: « Cet enfanta n fait sans doute une grande faute , puisqu'il a été puni. Il est » cruel de songer que bientôt peut-être il sera aussi corrompu n que les malheureux au inilieu desquels il va se trouver. » J'avais cri| que Bpucher et Girard ne répondraient que par des sarcasmes s^ux exhortations de Thomme de Dieu. Je fiw étonné de l'espèce de recueillement qui les saisit à son approche. Le premier , après avoir écouté attentivement ses paroles de consolation , répondit naïvement : u Sans doute , n M*^. l'abbé , je sais bien que j'ai manqué, puisque me voilà î> ici ; mais si je puis, je tâcherai.... là.... de... ce qu'ilya,c'est 5» que c'est pour toute ma vie » . Nous nous retirâmes. J'ai su que les forçats avaient passé la nuit sur la paille , dans de vastes corridors.