CHAPITRE m
Qui garantira la société contre l'évasion du détenu? Étrange question : et à quoi donc serviraient ces vastes prisons entourées de gardes , ces murs épais , ces gonds retentissans, ces cachots , ces grilles , ces chaînes et surtout ces geôliers dont Tactive vigilance ne dort jamais? Toutcela ne serait-il qu*un vain simulacre, qu'un épouvantaily objet de la dérision du méchant et terreur delà seule innocence ? Je ne le crois pas ; ces moyens sont plus efficaces qu'on ne semble le supposer : on en emploie de moins puissans contre les fous et les furieux , et cepen* danton ne craint pas leur évasion : sont-ils moins dangereux ? Non , car aucune considération ne peut retenir leur bras homicide , tandis que le malfaiteur le plus perverti ne commet jamais un crime inutile.
Il est des préjugés enracinés dans la société et qui, trop souvent, conduisent à de funestes résultats : tels sont ceux que l'on entretient contre certains coupables ; on les regarde conmie des monstres altérés de sang , et dès lors on les met à mort,comme on assomme les chiens attaqués de la rage. Mais si Ton pouvait lire dans le cœui* de ces malheureux qui, parleursfautes, ont attiré sur eux toute l'animadversion de leurs semblables et toute la rigueur des lois , on s'apercevrait peut-être qu'il n'est pas absolument corrompu ; si l'on étudiait avec soin l'action du concours fortuit des circonstances extraordinaires qui souvent les ont en quelque sorte irrésistiblement entraîné dans la carrière du crime , on gémirait peut être plus sur leur destinée , qu'on ne redouterait leurs atteintes ultérieures : un moment de délire , d'égarement peut transformer rhonnéte homme en criminel ; une seule passion fou-
gueuse peut ternir l'éclat des plus nobles vertus,et conduire à sa perte celui dont la conduite fut long-temps irréprochable. Vainement on accumulerait ici toutes les conjectures , toutes les probabilités ; la nécessité matérielle du supplice capital ne sera jamais fondée que sur une présomption aveugle, dont TefiTet tend à frapper le coupable pour un crime qu'il n*a pas commis et dont tout décèle l'incertitude , souvent même l'impossibilité.
En effet supposons toutes les chances possibles d'évasion ; que craindre encore dans ce cas , je le demande , de ce malheureux qui , provoqué par un ennemi acharné^ dans un mouvement de colère lui porta un coup mortel ? ne fuira-t-il que pour répandre indistinctement le sang de ses concitoyens ? Que craindre de cette infortunée qni crut sauver son honneur et se conserver pure aux yeux de ceux qui Tentouraient , en rejetant loin d'elle le triste fruit d'une première faute? Ne sechappera-t-elle de sa prison que pour faillir de nouveau , que pour égorger une nouvelle victime ? Que craindre de ce fils qui dans son désespoir^ son égarement dirigea un fer sacrilège contre le sein de son père ? Ne rompra-t-il ses chaînes que pour abjurer tout repentir et voler à de nouveaux meurtres ? Non , cette soif insatiable de sang , ces combinaisons atroces ne sont pas dans la nature humaine \ elles n'appartiennent pas aux passions qui font les criminels , mais bien à la frénésie qui agite les furieux.
Que l'on prenne garde d'ailleurs ; prétendre que la société n'a pas d'autre moyen que la mort pour se prémunir contre l'atteinte ultérieure d'un assassin , et baser sar cette assertion la nécessité du supplice capital , serait ëU-