VI INTRODUCTION
de l'éluder, et les citoyens s'endorment satisfaits ou fatigués d'un premier effort vers le perfectionnement.
Tel est l'état actuel de la question capitale : quelques philosophes courageux ont élevé la voix contre l'effusion du sang humain ; mais cette voix n'a pas eu d'écho , elle a expiré contre le préjugé et la prétendue autorité des usages établis : lorsqu'on a interpellé le pouvoir , lorsqu'on a osé lui demander des garanties nouvelles , il s'est retranché sur la nécessité de la prudence , sur le danger des innovations , il a déguisé son incertitude, ses craintes particulières, sous le masque de l'intérêt public ; lorsqu'on s'est adressé aux hommes du peuple , ils ont objecté leur incompétence , ils ont décliné l'honneur de résoudre un problême qu'ils croyaient sans importance pour leurs intérêts personnels , et les échafauds , dressés fréquemment sur les places publiques , continuent à rappeler à notre siècle les abus et la barbarie des siècles passés.
J'attribue en grande partie cette persévérance opiniâtre , cette insouciance extraordinaire , à l'oubli de l'importance actuelle des sanctions sanguinaires : « La peine de mort , dit-on , n'afflige que le scélérat ; » elle est expéditive j en un instant elle rassure les » esprits et n'impose aucune tâche difficile ; depuis » qu'on l'inflige, la société se maintient tranquille et )) prospère contre tous les genres d'attentats; son » abolition ne serait peut-être que l'occasion de tous a les désordres qu'elle prévient aujourd'hui. » —
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Mais cette manière de raisonner ,. si satisfaisante au premier abord , si généralement approuvée , nerépugne-t-elle pas néanmoins aux principes les plus sacrés, les plus immuables de justice et d'humanité? Rien n'est plus commode , je le sais , qu'un code pénal qui prodigue la destruction j rien n'est plus facile que de faire disparaître un homme d'un trait de plume 5 mais que deviendrait l'administration de la justice basée sur un tel système? Ne vaudrait-il pas autant remercier les juges et les remplacer par des bourreaux , multiplier les instrumens de mort et démolir les prisons? Quant à cette prudence qui se refuse au mieux, parce qu^elle croit à l'existence du bien , elle est le tombeau de toute espèce de réforme , de perfectibilité , le voile derrière lequel se réfugient et se perpétuent tous les abus , toutes les erreurs ; avec elle plus d'examen , plus de discussion j.le problême est résolu , les bourreaux deviennent indispensables. — Qu'on y réfléchisse cependant: c'est de l'existence de l'homme qu'il s'agit j cette existence est devenue précieuse ; et lorsqu'on nous prône journellement l'économie du métal, il me semble qu'on peut insister quelque peu surTéconomie du sang humain. — Il est un axiome généralement reçu et dont on ne -me contestera pas ici l'application j c'est qu'entre les moyens proposés pour parvenir à des résultats semblables, il faut choisir ceux qui peuvent s'obtenir avec le moins de frais. Tel est le creuset auquel
y,ii INTRODUCTION,
je vou(îrais voir soumettre les sanctions destinées à prévenir les oflFenses : serait-ce trop exiger que de rédaraer sous ce rapport un peu de cette sollicitude , de ces précautions que Ton prodigue lorsqu'il s'agit d'intérêts bien moins précieux ?
On est d'ailleurs dans l'erreur lorsque l'on croit la question capitale absolument isolée des problêmes qui intéressent le plus, directement la félicité des peuples. Il ne s'agit pas seulement de savoir si la peine de mort est juste et nécessaire par rapport à ceux qui seraient tentés de commettre certains crimes ; il faut encore se livrer aux mêmes recherches par rapport à la société tout entière j il ne suffit pas de maintenir l'ordre public , il faut encore maintenir l'empire de la morale j et si les lois de sang ne tendent pas à ce double but , elles doivent être ineflicaces , souvent même pernicieuses, car non seulement elles ne peuvent produire le bien, mais elles doivent encore l'empêcher , en occupant la place d'un châtiment qui réunirait les conditions essentielles de l'efficacité.
Mais quel moyen de découvrir ici la vérité , de démê- . 1er le juste de l'injuste , l'utile , l'indispensable de l'exorbitant ? Rien n'est plus facile 5 raisonner son opinion, faire abnégation de tout préjugé , de tout intérêt personnel , vouloir le bien - être général et le vouloir avec persévérance 5 voilà le secret de résoudre tous les doutes à cet égard, voilà ce que l'on aurait dû faire depuis long-temps et ce que l'on ne fera peut-
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être pas de sitôt , car il y a dans la nature humaine
des infirmités contre lesquelles la raison et la justice perdent leur puissance. — Quoi qu'il en soit , rien n'est plus faible que les élémens de la prétendue conviction des partisans du supplice capital : chez les uns , c'est une croyance sans fondement , accueillie sur la foi d'autrui ; chez les autres, c'est une opinion erronée , basée sur des faits inexacts, fortifiée par des craintes chimérique3. Interrogeons-les , demandons-leur en vertu de quel droit , de quelle nécessité les hommes continuent à égorger de sang-froid leurs semblçibles, pourquoi la peine de mort est sanctionnée comme l'extrême des châtimens , à quelles oflfenses elle peut, elle doit s'étendre ? Toutes réponses diflférentes , contradictoires , que l'on réfute en quelques mots. — Chez la plupart des législateurs, mêmes préjugés , même légèreté , même indiflférence : s'agit-il de politique , de finance ? ils ne peuvent s'entourer d'assez de lumières , ils ne peuvent assez débattre le pour et le contre ; s'agit-il de décider de la vie ou de la mort de certains coupables ? une simple proposition, un instant suffisent pour consacrer de nouveaux massacres judiciaires, pour perpétuer les échafauds : « Nous ne faisons, disent- ils, que » ce que nos prédécesseurs ont fait depuis plusieurs «siècles^ qu 'est-il besoin de discuter des principes » généralement adoptés ? » Voilà leur système de justilication , et ils le croient v ictorieux , parce que