‹ De la peine de mortChapitre 73 sur 163 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Une condamnation semblable à- celle du colonel ^Dcspard eut lieu en 1820. Thistlewood fut condamné à la peine capitale avec plusieurs complices, convaincus comme lui du crime de haute-trahison. Après le verdict affirmatif du jury , le juge , en s^adressant aux accusés , poila cette sentence :

u Que chacun de vous sœt ramené dans les prisons , pour Itre de -là traîné sur une claie à la place du supplice, où vous ierez pendus par le cqu, jusqu'à ce que mort s'ensuive, et qu'ensuite votre têtç soit sépaipée de votre corps , et que votre corps soit coupé en quatre morceaux , dont il sera fait ce qu'ordonnera le roi ; et puissç Dieu , dans sa bonté infinie , faire inis^corde à vqs âmes, u

Remarquons d' abord dans \h^ sentence , cet espoir en la bonté de Dieu , sortant de la même bouche qui vient de condamner des hommes au supplice le plus barbare que l'on puisse imaginer. A peinç cette sentence fut-elle prononcée , que l'huissier, répondant aux dernières paroles du juge, cria à haute voix amen , et ce signe d'espérance fut répété avec des accents i-eligieux et pénétrés , par les nombre^x assistans qui venaient d'entendre la condamnation des coupables.

Mais le supplice même offrit une scène plus susceptible encore de prouver combien le peuple anglais est digne de meilleures lois que celles qui pèsent sur lui.

Thistlewood monte sur l'échafaud ; un individu placé sur le toit d'une maison , lui adressa ces mots d'une voix forte : K Que le Dieu tout puissant vous bénisse ! » Thistlewood répondit en Inclinant la tête , et un instant après il avait cessé de vivre. Ses quatre complices furent aussi exécutés immédiatement après. A peine le bourreau avait-il terminé son fatal ministère , qu'un homme , la tête couverte d'un voile noir, et le chapeau enfoncé jusqu'aux yeux , s'avança muni d'un couteau semblable à ceux dont les chirurgiens se servent pour les

amputations , et commença à séparer la tête du corps ; à l'ins- <^ tant un cri de rage et d'horreur s'éleva parmi les spectateurs ; ^ . le tumulte parut effrayer l'exécuteur masqué, et son couteau <, éprouva une brèche en coupant les vertèbres de Thistlewood; :: on fut obligé de lui en donner un autre. Le bourreau souleva ^ ensuite la tête , et la montra à trois reprises , en. criant : c*esi la tête du traître Arthur Thistlewood .

Cette partie de l'exécution fut la cause de l'agitation la plus violente parmi les spectateurs. Des cris d'effi*oi se fesaient entendre , d'affreuses menaces étaient adressées à celui qui coupait les têtes ; on entendit mêmes ces mots. : « Tirez un coup de fusil à cet assassin. » Sans la -présence de nombreux soldats 9 le peuple se serait porté à des violences envers les ministres d une aussi épouvantable boucherie. La fermenta* tion fut telle que l'on ne put exécuter la partie de la sentence qui ordonnait de couper en quatre les corps des condamnés.

Un peuple , ajoute M. Taillandier, à qui je viens d'emprunter cet horrible récit (i) , qui ne peut supporter le spectacle d'un supplice digne des cannibales , est assez éclairé pour pos* séder de meilleures institutions criminelles , et je ne doute pas que ses législateurs ne trouvent dans ce qui s'est passé au moment de l'exécution de Thistlewood , la preuve la plus convaincante de l'urgence qui existe de réformer de sem* blableslois pénales*

NOTE U

Plus un peuple est éclairé et moins il est sujet à eirer lorS' qu'il s'agit de ses intérêts. Barbare , il se soumet servilement aux sanctions de ses despotes ; libre au contraire , il marque lui-même la route que doivent suivre ses législateurs. Dès-iors

(i) V. Loit pénales de France et d* Angleterre, p. 71.

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ce iVest plus à l'asservir , c'est à le contenter qu'il faut travailler ; il faut étudier ses besoins , il faut prêter l'oreille à sa voix, il faut tout savoir sacrifier à son bien-être, il faut même, autant que possible, s'attacher à prévoir ses décisions. Souverain quelquefois indolent , il impose par là même une tâche d'autant plus grande , une responsabilité d'autant plus sévère à ses ministres : l'opinion leur transmet ses ordres ; c'est elle qu'ils doivent consulter sans cesse, s'ils ne veulent s'exposer à trahir la plus noble des missions. Et que leur dit aujourd'hui cette opinion par rapport à la peine de mort ? Pourquoi cette aversion héréditaire pour le nom même d'un tjrran ? pourquoi ce respect, cette vénération voués à la mémoire des princes qui aboliretit les supplices sanguinaires, ou qui en restreignirent le domaine ? pourquoi les noms des philosophes amis de l'humanité sont-ils gravés dans tous les cœurs? pourquoi la peine de mort est-elle partout si vaillamment combattue et si mal défendue? pourquoi les gouvememens eux-mêmes reculentils devant la tâche de justifier ce châtiment que l'habitude et le préjugé seuls entourent d'une ombre dje protection ? Beccaria et tous ceux qui marchèrent sur ses traces seraient- ils bonorés d'éloges aussi universels , s'ils avaient écrit en faveur d'une doctrine subversive de l'intérêt social? Les Etats- Unis d'Amérique et surtout la Louisiane qui vient d'abolir le supplice capital , seraient-ils l'objet de l'admiration et de l'envie du monde entier, si l'on ne voyait dans l'adoucissement de leurs lois pénales, le gage d'une sécurité plus parfaite? Pourquoi les classes les plus éclaii^ées de la société fuient- elles la place des exécutions (i) ? Pourquoi les juges ne viennent-

(i) Plusieurs historiens rapportent que toute la haute société de Paris accourat au supplice de Ravaillac et de Damiens, que les dames du meilleur ton s*y montrèrent dans tout le luxe de la parure et ne dé-

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ils plus, comme jadis, occuper la place qui leur ett résenrée au massacre des malheureux qu*ils ont dû condamner? pourquoi le bourreau est -il un objet d*horreur pour tous les d* tojens? — Que les législateurs prononcent après cela - peaYent' ils encore douter de Tarrêt de réprobation porté par la société toute entière contre le plus inutile , le plus immoral , le phi atroce des châtimens? Peuvent-ils encore croire à la néeessili de dévouer quelques-uns de leurs concitoyens à un ministère plus horrible que la mort même ?

L'histoire des révolutions opérées dans les £Mictions de bourreau , pourrait servir à celle des révolutions WMMrale» et pohtiques qui ont bouleversé les nations : on y verrait le A» main libre condamner ses esclaves à Temploi ignominieux cpe le Romain dégénéré vit remplir volontairement par quclqua* uns de ses tyrans ; on y verrait le druide gaulms armé du couteau homicide que nos prêtres ont aujourd'hui en honéat] on y verrait Fantropophage déchirant sa victime de ses jm>pits mains sur le sol même qui devint le berceau delà civilisatioi américaine; on y verrait enfin Faversion pour les bourreaux se former et croître à mesure qne Tempire des lumières et de l'humanité s'étendit sur les peuples. — On sait que déjàdepoii plusieurs années la répugnance à verser le sang humain est si forte dans l'île d'Islande, qu'on est obligé d'envoyer enNorwége le petit nombre de criminels sur lesquels les lois appellent encore la mort. La ville de Charlestown en Amérique, protesta avec ime égale énergie contre le supplice capital : il y a quelques mois qu'un nègre y fut condamné à mort pour cnme

tournèrent pas un instant les yeux du plus atroce des spectacles

Voilà ce qui paraissait tout naturel alors, et ce qui paraîtrait intole'rable aujourd'hui ; voilà l'espace franchi par ropinion contre les châtimens sanguinaires.

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