‹ De la peine de mortChapitre 81 sur 163 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Ton verra que dès ses plus jeunes ans , il a su se familiariser avec ridée de la mort et de Fignominie. C'est au lit du mourant que le sage se fortifie dans le bien , apprend à se détacher de la vie , et conçoit l'assurance de l'éternité ; c'est sur la place des exécutions que le méchant s'enhardit au crime et trouve la force de surmonter ses craintes. Son existence vouée à l'opprobre , à l'oisiveté et à la débauche est ti'op précaire pour qu'il n'en pressente pas le dénouement ; cette idée se présente trop souvent à son esprit , pour qu'elle ne s'y grave pas profondément .Dès-lors l'échafaud n'est plus pour lui qu'un accident inséparable du métier qu'il exerce ; ses efforts ne tendent qu'à reculer autant que possible l'instant de son arrivée , et lorsque l'heure fatale a sonné , il n'a besoin que de rassemJbler un peu de son ancienne philosophie, pour envisager sans effiroi l'instrument du suppUce.

Telle est l'influence ordinaire qu'exercent ces scènes sanglantes sur rhomme pervers ; et qui ne voit combien elle peut être plus pernicieuse encore par rapport au scélérat livré à la fougue des plus terribles passions ! Après lui avoir donné Toccasion d'apprécier l'intensité du châtiment extrême dont on le menace , après l'avoir insensiblement habitué à fixer on œil ti*anquille sur l'appareil de la destruction , comment ^'empêcher de voler à la vengeance et de sourire à la mort en foulant aux pieds le cadavre de son ennemi? — Ainsi que la vertu,le crime a aussi quelquefois son exaltation : les martyrs naissent des cendres des martyrs, les échafauds dressés pour quelques persécutés , bientôt ne suffisent plus à leur nombre ; on ^ dispute la gloire de mourir victime d'un tyran. De même, le sang versé pour satisfaire à la vengeance des lois, fait bouillonner le sang de ces êtres farouches qui jamais n'apprirent k maîtriser leurs penchans ; le bourreau a ses émules comme le iiéros. — La France en a porté le terrible témoignage ; du mo-

ment que les chefs de sa révolution commencèrent à dresser leurs listes de proscription , l'enthousiasme de la liberté se changea en licence féroce ; l'impulsion était donnée ; les massacres privés le disputèrent aux massacres publics, et lorsquil fallut expier tant de forfaits , les meurtriers présentèrent la tête à la guillotine avec le même calme , la même assiu^ance que leurs victimes.

NOTE XL

On a surtout reproché aux supplices atroces anciennement en usage de faire trop souvent frémir la nature; mais qu'on ne croie pas que les instrumens de mort qui ont remplacé la roue, l'écartèlement et les bûchers , aient mis désormais la peine capitale à l'abri de tout blâme à cet égard. La hache , le glaive et le billot fatal ne sont pas aujouixl'hui moins terribles que ne rétait jadis tout l'appareil des tortures ; ce sang qui jaillit avec force jusque sur les assistans , cette tête séparée du tronc sont tout aussi susceptibles de provoquer l'effi^oi et la répugnance , que la dislocation des membres du patient et la manière dont on le repliait sur la roue ; ce cadavre qui reste suspendu à un bout de corde , n'est pas moins hideux que celui que consumaient les flammes. — On oublie, on méconnaît, ou l'on fait semblant d'ignorer l'impression funeste que ces scènes dégoûtantes peuvent produire sur les spectateurs : presque toujours elles sont signalées par des accidens fâcheux , par dei évanouissemens , par des convulsions mortelles, par des avor temens , etc. , et l'étude des phénomènes moraux nous a révélé les maladies terribles dont elles peuvent être la source. — Malebranche parle d'un malheureux né fou que l'on voyait de sot temps à l'hospice des incurables à Paris , et dont le corps étai

(i) Recherche de la vérité, liv. 2, eh. 7.

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