CHAPITRE II
Des Peines temporaires.
Quelques personnes voudraient qu'on abolît la peine de mort, mais qu'on lui substituât d'autres genres de peine : or, c'est en vain qu'on abolirait cette peine si horriblement atroce, si on laissait subsister le système dont elle fait partie ; car ce système la ramènerait infailliblement , comme il Ta ramenée dans les pays d'où l'on a essayé de la bannir. Les raisons qui militent contre la peine de mort militent également contre les autres genres de peine; c'est, comme nous l'avons dit, l'esprit de pénalité qu'il faut détruire, comme essentiellement contraire à l'esprit de la société, (i)
On croit que les peines temporaires peuvent porter ceux auxquels on les inflige à se
( =7 ) corriger, à s'amender, à prendre d'autres habitudes; c'est une erreur, l'expérience prouve précisément le contraire.
Il n'y a pas long-temps encore que l'éducation avait son Code pénal, ses moyens répressifs et comminatoires. Les moindres fautes de la part des enfans ou des élèves étaient punies avec la plus grande sévérité; on leur infligeait des peines corporelles pour les rendre, disait-on, plus sages et plus studieux; mais à la fin on a remarqué que , quoique journellement châtiés, ils n'en devenaient ni plus studieux ni plus sages, et ce régime, généralement adopté dans les familles, dans les écoles et dans tous les établissemens d'éducation, n'est d'usage maintenant que dans les dernières classes de la société ou chez les Frères de la doctrine chrétienne , vulgairement appelés Frères ignorantins.
L'abandon de ce régime, sans lequel on aurait cru n'avoir que des enfans mal élevés, ou, comme on le disait, des vauriens , de mauvais sujets; cet abandon, disons-» nous, a-t-il produit l'effet qu'on supposait
qu'il devait produire ? Ne voit - on pas , au contraire , la jeunesse actuelle moins dissipée, plus docile aux leçons de ses instituteurs , plus avide d'instruction ? Ne doit-on pas en conclure que le régime pénal ou châtimentaire n'est point approprié à la nature humaine? Si cette vérité, long-temps méconnue relativement aux enfans , est maintenant avouée de tous les gens éclairés; si cette vérité, devenue pratique dans l'éducation, loin d'avoir les conséquences qu'on en redoutait, n'a que des effets salutaires, pourquoi n'en serait -il pas de même de l'abolition du système pénal pour les enfans devenus hommes? N'est-ce pas la conséquence qu'on doit tirer du changement qui s'est opéré dans l'éducation?
Un autre exemple va nous prouver qu'il n'est pas plus expédient de punir ou de châtier les hommes pour leur apprendre à vivre, ou pour les rendre honnêtes gens, qu'il ne l'est de châtier les enfans pour les rendre studieux et sages.
On sait qu'autrefois les maîtres châtiaient
(*9) rudement leurs domestiques ; nos anciennes comédies sont pleines de passages et de situations qui attestent ce fait , connu de tout le monde; mais voit-on que cet usage, longtemps maintenu , ait produit quelque amélioration dans la conduite morale de ceux qui en étaient l'objet? Leur penchant au mensonge , à l'ivrognerie , à la friponnerie , n'était-il pas passé en proverbe , malgré les châtimens qu'on leur infligeait pour le réprimer ?
Des changemens survenus dans nos opinions et dans nos habitudes ayant fait abandonner cet usage , a-t-on remarqué qu'il en soit résulté plus de désordre et plus d'irrégularité dans la conduite des individus voués à la domesticité , qu'ils en aient été plus adonnés aux vices qu'on leur reprochait ? Ne pourrait-on pas dire, au contraire, qu'il y a généralement aujourd'hui parmi eux plus de décence et plus de retenue qu'il n'y en avait autrefois; qu'ils ont cessé d'être proverbe , et que les très-mauvais sujets dans cette classe sont maintenant l'excep-
( 3o ) tion, au lieu d'être la règle , comme ils l'étaient auparavant?
Ceux qui font du système pénal une condition nécessaire de la société , qui veulent que sans la crainte des peines il n'y eût ni respect des personnes ni respect des propriétés, ne ressemblent-ils pas à ces anciens pédagogues qui auraient cru la jeunesse perdue s'ils avaient cessé de porter à leur ceinture les instrumens des châtimens qu'ils lui infligeaient ? Que résultait-il de cette précaution comminatoire? Que c'était toujours la même indiscipline dans leurs élèves, le même dégoût de l'instruction , la même disposition à ne pas faire ce qu'on leur ordonnait.
N'en est-il pas de même dans le régime politique de la société ? En punissant , n'at-on pas toujours à punir? La société ne semble-t-elle pas tourner dans un cercle vicieux de désordres et de châtimens , de châtimens et de désordres ?
Si la longue expérience de l'inefficacité du système pénal a déterminé les maîtres et les
( 5. ) instituteurs à s'en départir, et s'ils ont obtenu de la liberté laissée à leurs élèves et à leurs serviteurs ce qu'ils n'avaient pu obtenir de l'emploi des menaces et des chàtimeiis afflictifs , n'est-il pas à croire que l'abolition du système pénal, opérée avec la sagesse et le discernement convenables dans le régime des sociétés, aurait le même résultat, et qu'on obtiendrait de la liberté cet ordre, cette paix, cette sûreté, qu'on a vainement fait dépendre jusqu'ici des mesures les plus rigoureuses de la contrainte et de la pénalité ?
Telles sont les réflexions que nous soumettons aux méditations des amis éclairés de l'humanité, qui, s'élevant au - dessus des préventions et des préjugés de leur siècle , s'occupent consciencieusement de la recherche de la vérité. Il nous semble que les deux exemples que nous venons de citer prouvent évidemment que les peines ne sont pas correctionnelles ; c'est-à-dire qu'elles n'ont pas le pouvoir qu'on leur attribue de chan-
ger les dispositions vicieuses de ceux auxquels on les inflige.
Ce prétendu système correctionnel, qu'on caractériserait bien mieux en l'appelant, d'après l'expérience de tous les temps et de tous les pays, un système d'incorrigibilité, avilit et dégrade l'homme en le soumettant au régime de la brute , et par conséquent ne peut avoir que des effets directement contraires à ceux pour lesquels l'ignorance et la barbarie ont cru nécessaire de l'établir.
On dira peut-être qu'à la vérité la crainte des peines ne prévient pas tous les désordres, tous les crimes, tous les attentats; mais qu'ils seraient bien plus multipliés si ceux qui les commettent n'avaient pas à craindre d'en être punis. Dans ce cas, nous demanderons pourquoi la jeunesse actuelle n'est pas plus indisciplinée, plus réfractaire aux leçons de ses instituteurs, plus portée à troubler l'ordre qu'elle ne l'était dans le temps où elle était soumise au régime de la pénalité ? Pourquoi les domestiques ne sont
(33 ) pas plus ivrognes , plus menteurs , plus fripons, depuis que leurs maîtres se sont interdit de les en punir et de les châtier comme ils le faisaient anciennement?
Si l'on s'aperçoit , au contraire , d'une amélioration sensible dans la conduite de ces individus depuis qu'on a cessé de la faire dépendre de la crainte des peines, n'est-il pas naturel d'en conclure que l'abolition du système pénal est une condition nécessaire pour que les sociétés politiques sortent du cercle vicieux dont nous avons déjà parlé , c'est-à-dire une condition nécessaire aux progrès de la civilisation morale ?