‹ De la pellagre, de son origine, de ses progrès, de son existence en France, de ses causes et de son traitement curatif et préservatifChapitre 16 sur 44 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

FOLIE PELLAGREUSE.

A tous ces détails, qui font suffisamment connaître les symptômes de la pellagre, et montrent ce qu'ils ont de commun dans leur diversité, de constant dans leur marche changeante, je dois joindre des renseignements plus circonstanciés sur le phénomène, ou, si lon veut, l'accident le plus grave qui se présente chez les pellagreux dans le cours de leur maladie; je parle de la fohe pellagreuse. 4

-Cerri avait prétendu, au commencement dé ce siècle, que sur cent pellagreux on en comptait à peine un qui devint fou, et sur cent délirants un ou deux tout au plus qui cherchassent à se détruire. Mais la fausseté de cette assertion a été si bien reconnue, que j'aurais pu me dispenser de la mentionner. On admet universellement aujéurd’hui que lorsqu'une affection intercurrente ou la marche accidentellement précipitée d’une lésion viscérale ne viennent pas trancher brusquement les jours des malades, la pellagre conduit ordinairement soit à la fohe, soit à la stuprdité. ; |

La stupidité est surtout très-fréquente chez les

( 88) | pellagreux; elle a été notée dans tous les pays, mais a-t-elle été convenablement étudiée ? Peuton affirmer que ce soit toujours un état identique, résultat d’une dégradation intellectuelle lente et progressive? Ne serait-ce pas, dans certains cas, une variété du délire mélancolique se cachant sous les traits de la stupidité? Je soulève ces questions, Je ne les résous point. On sait aujourd'hui, et surtout depuis la publication de l’'intéressant mémoire ! da docteur Baillarger, que l’état désigné sous le nom de stupidité, confondu par Pinel avec l’idiotisme, et qu'Esquirol et M. Parchappe rattachent à la démence, n'est pas toujours le résultat de la suspension ou de l’affaiblissement de l'intelligence, ainsi que Georget, MM. Ferrus et Etoc le définissent, mais que très-souvent il constitue une folie véritable, une variété de la mélancolie. Chez tous les malades prétendus stupides sur lesquels M. Baillarger à fait ses curieuses remarques, le délire latent, si l’on peut dire ainsi, était de nature exclusivement triste, accompagné d'inertie, et très-souvent associé à des idées de suicide. Or, tous ces caracteres appartiennent au délire des pellagreux. Enfin, dans l’état que M. Baillarger appelle mélancolie passive, ce médecin à reconnu que le délire étaitentretenu par des illusions et des hallucinalions; et j'ajoute que ces derniers phénomenes sont plus fréquents qu’on ne le croit généralement dans le cours de la pellagre.

1‘ Ann. médico-psychol., t.T, p. 76 et 256; 1843.

: En-effet, sans parler de ce silence obstiné, de cette attitude immobile qui s’accompagnent souvent chez les pellagreux des signes de la stupidité et qu'on a vus s’amender sous l'influence d’un bon régime, ne trouve-t-on pas dans quelques perversions des sens, dans ces bruits imaginaires qu'entendent certains de ces malades, des indices non douteux d'illusions et d’hallucrinations? Il est également difficile d'expliquer d’une maniere différente l’état, dont parle Strambio”, de ces individus au regard farouche et murmurant sans cesse entre leurs dents, et de ceux quisemblent épouvantés,commes’ilsavaient des fantômes devant les yeux.

Il y a des cas cependant où les pellagreux, soit après avoir éprouvé plusieurs atteintes de manie ou même être tombés dans la démence, soit directement pour ainsi dire, et par suite d’un affaissement intellectuel survenu peu à peu, arrivent à cet état qui est la stupidité, dans le sens ordinaire de ce mot. Le second malade de M. Gibert a offert un exemple de ce genre, et les

: « Non eodem modo se gerunt delirantes ; ali enim tristes et attoniti cibum et potum recusant, ne verbum quidem interroganti respondent ; læti ali clamant et vociferant ; ali aspectu truces obmurmurant; ali tandem, quod frequentius vidi, caput huc 1lluc velociter agitantes, tintinnabuli sonitum ipsinet voce imitantur..… Delirium chronicum modo amentia, modo mentis stupiditas, modo melancholia dici potest. In primà peer ad recte ratiocinandum mepti, ommia prætermittunt, rident, lugent. In secundä, cui amnesia spectat, stupidi, obliviosi, ne objectorum quidem impressiones attendunt. Tertia tandem, quæ .est frequentior, sæpe religiosa est, atlonita, crrabunda et tristis. (Strambio.) | |

exemples analogues sont communs dans les autres pays.

Lorsque les néllagsbo sont. atteints de folie proprement dite, et que cette folie s'exprime franchement, elle peut présenter des formes assez diverses. Toutefois, si l’on examine les faits avec plus d'attention, on reconnaît que ces variétés tiennent plutôt à des conditions accidentelles qu'elles ne sont inhérentes à la maladie elle-même, et qu'il n'y à qu'une forme de délire qui soit, à vrai dire, propre à la rellogres le délire mélancolique ou la lypémanie.

C’est ainsi que presque tous les cas de manie furieuse dont j'ai trouvé des observations un peu détaillées se trouvent sous la dépendance d’une méningite intercurrente développée sous linfluence des fortes chaleurs de Pété ; et plusieurs fois ce délire aigu, avec agitation et fureur, était venu interrompre le cours d’un délire mélancolique. C’est précisément à celte catégorie qu'appartiennent les faiis rapportés dans les lettres de Liberali à Brera, et dans le Mémoire de Carraro. Le premier de ces auteurs s’en est servi pour prouver la condition phlogistique, ou (pour parler francais) la nature inflammatoire de la folie pellagreuse; il s'appuie sur les symptômes, tels que la chaleur du front, la rougeur de la face, lagitation et surtout l'injection de l'angle interne de l'œil, qu'il regarde comme un signe de méningite. Les autres RES sont tirés des lésions anatomiques, qui sont celles de l’arachnitis, et

dés suécès qu’il a obtenus des moyens dépri- Mmants, c'est-à-dire des vomitifs et des purgatifs, associés 4ux émissions sanguines:

Liberali avait bien observé, il finit pay mal conclure. Dans sa premiere lettre, subjugué par la puissance des faits, il avait reconnu l’importance d’une distinction, et il admettait que l’hyposthénie est la condition générale des pellagreux, à laquelle se rattache le délire habituel accompagné de tristesse et de mélancolie, 11 soutenait seulement qu'à cette condition générale hypoôsthénique pouvait s'ajouter une condition locale d’hypersthénie, produite par linsolation et caractérisée par l’inflammation des enveloppes cérébrales, Malheureusement dans les lettres suivantes, comme dans le travail de Carraro, il n'est plus question que dé ce fait secondaire, devénu le fait principal, afin de prouver que la pellagre et la manie pellagreuse proviennent d'une maladie d’excitement, d’une maladie phlogistique, d’une gastro-méningite. C’est là le sort de tous ceux qui subissent. aveuglément le. joug d’une théorie.

Je passe à un autré ordre de faits qui me paraissent encore aujourd'hui mal appréciés. Les Italiens ont mentionné assez fréquemment la monomante religieuse dans le cours de la pellagre; Strambio* en parle, et M. Brière de Boismont a pensé que c'était la forme d'aliénation mentale

* « Etenim nonnulli, judicia De iathitess diem et noctem preces fundunt. » (Ibid: )

qui s'observait le plus fréquemment chez les pellagreux. Cette assertion, füt-elle vraie pour les pellagreux italiens, ne le serait point pour la pellagre; il est certain que la folie, quelle qu’en soit la cause, prend souvent en Italie la forme religieuse, et ce fait s’explique par l’éducation, les habitudes, les idées du peuple italien. Mais la folie pellagreuse n'offre rien de spécial à cet égard; la plupart des médecins italiens en sont aujourd’hui convaincus, et j’ajouterai que le délire religieux n’a pas été noté, que je sache, dans les autres pays, tandis que la folie pellasreuse s'y est présentée avec la forme que je resarde comme lui étant propre, la mélancolie.

Strambio et Casal ont noté dans la folie des pellagreux cette variété du délire mélancolique qu’on a nommée lycanthropie (melancholia errabunda), et qui pousse ses victimes à fuir la société des hommes, et à rechercher les solitudes les plus sauvages; en outre, ces deux auteursont noté ! que cette variété de mélancolie s’associait ordinairement à la monomanie suicide.

La monomanie suicide formé en effet comme le cachet fatal de la lypémanñie pellagreuse. « Les pellagreux, a dit Strambio, se suicident sans donner des signes de fureur et sans menacer per-

1. Plurimi, hominum frequentiam fugientes, quo vadant nesciunt ; nec desunt qui eo deveniunt, ut vitæ pertæsi, se lagueo suspendant, ant præcipites in puteum descendant. Hæc in aquâ se præcipitandi effrenis cupiditas {quæ hydromania dici potest), etiam in 1llis aliquando observatur, qui, animi compotes, facinus hujusmodi probe noscunt ac fugiunt. » (Strambio, +bid.)

(95 ) sonne. » Les uns s’étranglent où se précipitent d’un lieu élevé, d’autres cherchent à se mutiler. Joseph Frank cite un pellagreux qu'il observa au mois d’août (1792), et qui s’amputa les parties génitales avec un couteau. Soler parle d’un ma- Jade qui se jeta dans les flammes.

Mais ces faits sont en quelque sorte accidentels et forment l'exception; le fait commun, c’est la propension effrénée, suivant l’expression de Strambio, que les malades éprouvent à se jeter dans l’eau. « On a vu plus haut que le docteur Antonio Durand avait remarqué un penchant particulier à se noyer chez les pellagreux asturiens. » Ils se notent, a dit M. Léon Marchand, en parlant des pellagreux des Landes, et M. Calès a fait la même remarque dans le Lauraguais où il a vu plusieurs pellagreux chercher la mort au fond d’un puits ou dans le canal du Midi. Ce fait est vraiment la règle; il a été observé partout et d’une manière si prononcée, que Strambio a cru devoir en faire une forme spéciale de délire sous le nom d’hydromanie. On a cherché à expliquer cette impulsion par la sensation de chaleur et les douleurs brülantes que les malades ressentent à l’intérieur, explication défectueuse, puisqu’il y a des pellagreux qui se jettent dans le feu; on a voulu de même attribuer la monomante suicide aux douleurs et surtout à la pensée de l’incurabilité du mal, comme si les actes des aliénés devaient être nécessairement le résultat de déterminations raïsonnées, et comme si ces actes

ne provenaient pas très-souvent d’un mouvyement irrésistible et d’un instinct aveugle auquel le monomaniaque obéit sans s’en rendre compte. Au reste, Strambio a fait à cet égard une remarque péremptoire. « Ce désir effréné de se noyer, dit-il, s’observe même parfois chez ceux qui, jouissant de leur raison, connaissent très-bien ce qu'il y a de criminel dans cet acte, et voudraient éviter de laccomplir, »

Enfin, M. Piantanida et M. Brière de Boismont ont observé chez un grand nombre de pellagreux fous l’idée de noyer ou d’étrangler leurs enfants.

La démence s'observe particulièrement aux périodes avancées de la maladie. « Parcourez, dit M. Brière de Boismont, les établissements consacrés au traitement de la folie, et vous verrez le plus grand nombre des malades répondre sans suite aux questions que vous leur adressez, ne pas vous comprendre, vous regarder d’un air stupide ou inattentif, etc. » Ces malades sont des pellagreux. C’est vers l'approche du terme fatal que s’observe le plus souvent la stupidité proprement dite.

Il y aurait maintenant, et dans notre pays, une curieuse et importante étude à entreprendre : elle consisterait à rechercher dans les maisons d’aliénés, particulièrement dans les provinces où la pellagre est déja reconnue et dans celles où, d’après les données que j'exposerai plus loin, il est présumable qu’elle existe, quelle est la pro-

portion des pellagreux fous, et sous quelles formes s'exprime chez eux l’aliénation mentale. Dans les maisons d’aliénés d’une partie de lItalie, le nombre des pellagreux est: véritablement effrayant. Ainsi les recherches de M. Briere de Boismont, assisté de M. Piantanida, ont confirmé l'exactitude de cette assertion de Holland, que sur environ cinq cents aliénés enfermés à l’hospice de la Sénabre, près de Milan, le nombre des pellagreux était presque constamment des deux tiers. A l’époque de mon voyage en Lombardie, en 1841, on comptait environ quatre cents aliénés à la Sénabre; la pellagre en fournissait toujours une forte proportion; mais malheureusement je n'ai pas recueilli un chiffre précis. En 1829, M. Brière de Boismont a trouvé à Brescia, sur quatre-vingts aliénés, un tiers à peu près de pellagreux; à lhôpital de Venise, sur quatre cents aliénés, même proportion de pellagreux; et chez tous ceux-ci, d’après M. Franceschini, il se manifestait un penchant au suicide. On trouve encore aujourd'hui des pellagreux dans les hôpitaux de Sant’-Orsola à Bologne, de San-Bonifazio à Florence, où M. Brière de Boismont en a observé; et j’en ai observé aussi à l’hôpital de San-Servolo à Venise, et dans le nouveau manicomio de Turin.

* Depuis 1837, cet établissement a reçu de grandes améliorations, Je tiens de M. le docteur Bonacossa, qui en est médecin, les renseignements suivants : On y reçoit les fous de tout le Piémont, excepté ceux dela province d'Alexandrie, qui sontconduits en général dans l’asile qui existe dans cette ville. En 1840, le nombre des aliénés était de plus de 400, dont un peu plus de la

Tout porte à croire que la folie se montre dans les mêmes proportions et avec des caractères semblables chez les pellagreux de France et d’Espagne; j'espère que l'autorité ne tardera pas à sentir combien il serait urgent d’avoir à cet égard des renseignements positifs.

moitié hommes. La manie et la lypémanie étaient les genres de folie les plus fréquents, On y rencontrait souvent la monomanie suicide. Les pellagreux étaient assez nombreux, 11 y avait plus de femmes que d’hommes.

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