ALTÉRATIONS CADAVÉRIQUES
Casal et Thiéry ne nous ont rien appris touchant les lésions anatomiques que le mal de la rosa entraine et laisse après lui, et M. de Alfaro écrivait, il y a peu d'années, la phrase suivante, qui prouve que, depuis ces deux observateurs, personne n’a entrepris de combler cette lacune: « Par malheur, dit-il, l’anatomie pathologique ne nous a pas encore fourni de données capables d'éclairer la nature de cette maladie, et les recherches nécroscopiques auxquelles on s’est livré dans quelques cas sont très-éloignées d’'offrir le caractère de précision et d’exactitude que la science exige aujourd'hui. »
Le foie.et le tube digestif sont les parties où l’on a trouvé les lésions les plus constantes : ces lésions ont été rapportées géuéralement à ia gastro-entérite chronique". IL est probable que lexploration n’a jamais été étendue aux centres nerveux cérébro-rachidiens.
L'histoire de la pellagre italienne est plus rt-
! Tratt. de Enferm. cut., 1. WE, 4b.
che en données d'anatomie pathologique. Strambio et Fanzago sont les premiers dont les recherches sur ce point méritent d’être rappelées ; encore faut-il reconnaître que dans les six autopsies rapportées par ce dernier, le tube digestif et surtout le cerveau n’ont été l’objet que d’un examen très-superficiel; partout les résultats sont insignifiants : un léger ramollissement de la substance cérébrale, quelques traces de congestion, l’'engorgement sanguin des sinus de la duremère, les indices d’inflammation dans le tube digestif; telles sont les altérations le plus constamment notées. Les autopsies de Strambio, celles de Ghirlanda, de Pasquali, qui se sont surtout occupés de l’état du cerveau, offrent encore peu de renseignements dignes d'intérêt : une quantité variable de sérosité limpide ou trouble dans les méninges et les ventricules; l’engorgement des vaisseaux de la pie-mère; le foie volumineux, induré ou ramolli; les intestins quelquefois distendus par des gaz, quelquefois phlogosés, quelquefois ulcérés, assez souvent le siége de rétrécissements, etc., telles sont les lésions le plus fréquemment notées : ainsi que M. Rayer l’a remarqué, les plus constantes sont celles du ventre, et parmi elles on trouve souvent, d'aprés les observations de Strambio, des traces diverses de péritonite. J'ai été frappé, en lisant ces observations, de la fréquence des lésions pulmonaires et particulièrement des tubercules. |
Le canal rachidien a été assez rarement ouvert.
( 107 ) | Strambio; Joseph Frank, Mandruzzato, etc. ',y ont trouvé une quantité considérable de sérosité, ainsi qu'à la basé du crâne.
Gemello Villa, dans une des observations qu'il adressa à J. P. Frank, et que Joseph Frank: a a publiées”, rapporte l’autopsie d’un pellagreux, chez lequel la moelle épinière et les autres centres nérveux avaient acquis une telle fermeté qu'ils offraient presque une apparence tendineuse. Le volume des masses encéphaliques était considérablement diminué. Tous les nerfs provenant de la base du cerveau étaient durs, d’un diamètre moindre qu'à l’état normal et semblables à des cordes tendineuses. On examina la première paire des nerfs spinaux, qui offrirent les mêmes caractères.
Parmi les détails nécroscopiques rapportés dans la premiere lettre” de Liberali à Brera, on trouve des altérations analogues. Le cerveau et le cervelet surtout parurent indurés. De plus, les méninges étaient injectées, ainsi que les vaisseaux propres de la substance cérébrale. Les autres lésions signalées dans cette lettre et dans les lettres suivantes du même auteur, sont celles que Bayle, Meckel et M. Lallemand attribuent à linflammation de l’arachnoïde.
Le docteur Carraro trouva” aussi chez une
* Ossérvazionti anatomico-patologiche (1814-1816), publ. in nuovi Comment. di medicinae di chirurgia. Padova, 1829.
? Pathol. méd., t. If, p. 339.
5 Annal. univ., vol. XLIV, 1827, décembre.
4 Ossérv. sulla Plligr# (CAnnal. univ., vol. DVI, 1830, novembre et octobre.)
{ 108 ) pellagreuse àgée de vingt-six ans, qui s'était noyée la deuxième année de la maladie, des signes de méningite avec ramollissement léger 7 la substance blanche. La muqueuse gastrique offrait en outre des traces d’inflammation. |
Chez un pellagreux de soixante ans, qui s'était noyé dans un fossé, Carraro trouva une grande quantité de sérosité dans le crâne, la rate volumineuse et engorgée, etc.
M. Brière de Boismont a pratiqué en 1829, cinq autopsies de pellagreux dans le grand hôpital de Milan, et constamment il a trouvé les organes digestifs altérés : « La muqueuse de l’estomac est souvent rouge, parcourue par des vaisseaux bleuâtres ou brunâtres, molle, friable, etc. La muqueuse de l'intestin grêle et celle du gros intestin sont ordinairement colorées en rouge, d’une teinte plus ou moins foncée, quelquefois brune. On y trouve encore l’hypertrophie et le ramollissement. Les ulcérations sont communes : elles peuvent être irrégulières, arrondies, nombreuses, environnées d’un tissu enflammé ou tout à fait blanc. Le tissu cellulaire sous-jacent et la tunique musculaire ont été trouvés hypertrophiés. Dans les cinq ouvertures que nous avons faites, les intestins contenaient des vers lombrics. M. Carswel de Glascow a rencontré sur deux individus qui avaient présenté des symptômes évidents d’irritation chronique des voies digestives, une large perforation provenant du ramollhissement de ce viscére; et sur les autres points la
( 409 ) membrane muqueuse offrait des traces non équivoques d’inflammation chronique.
« Le système nerveux présente des altérations non moins évidentes, les membranes du cerveau, et surtout l’arachnoïde et la pie-mère, sont injectées, infiltrées , adhérentes, épaissies, opalines; la consistance du cerveau est quelquefois augméntée; la substance grise est plus colorée, plus pleine de sang; la substance blanche est sablée, pointillée; il n’est pas rare de rencontrer les os épaissis et une assez grande quantité de sang à la base du crâne; les lésions de la moelle sont aussi fort remarquables : les membranes, particulièrement l’arachnoïde et la pie-mèêre, sont rouges, les vaisseaux gorgés de sang. Quelquefois on a observé une sérosité spumeuse; la substance grise est presque toujours dure au toucher, injectée; la blanche, au contraire, est molle, réduite en bouillie ou en crème dans une étendue plus ou moins considérable, infiltrée de pus ; sa coloration est jaunâtre, d’un gris sale. »
Giovanni Strambio, entraîné par son enthousiasme pour la doctrine de Broussais, soupconnait son père d’avoir négligé les ouvertures du canal intestinal, où, comme tous les partisans de la même doctrine, il plaçait le point de départ ét cherchait les traces de la pellagre. Quoique 3. Frank ait voulu défendre le père des reproches du fils, il est probable qu’en effet le premier des Strambio fit peu d’attention aux altérations du tube digestif; mais si l’on en juge par les détails
mémes que nous ont donnés les disciples de l’école physiologique, il est probable que l'attention de Strambio fut précisément détournée de cet examen par l’inconstance, la diversité, l’insignifiance des résultats.
Pour compléter ce tableau qui ie tant à désirer, j'emprunterai au traité des maladies de la peau de M. Rayer, la description anatomique des portions malades de la peau d’une pellagreuse, morte dans la démence et le marasme après douze ans de maladie; ceite description est due au docteur Fantonetti : « La peau du dos des mains et des pieds ressemblait à du cuir; cette altération s’étendait à toute l’épaisseur du tégument ; examinée à la loupe, elle présentait un grand nombre de crevasses irrégulières, peu distantes entre elles, se traversant à angle aigu, intéressant le derme et quelquelois même toute son épaisseur. Aux bords de quelques-unes de ces crevasses il y avait de petites croûtes jaunes et minces; entre les crevasses on voyait des lamelles furfuracées d’un blanc sale, trèes-adhérentes et de forme irrégulière. » CPE était six ou huit fois des épais qu’à l’ordinaire, brunâtre, craquant, friable, et ne pouvait être détiché facilement de la peau; les couches sous-épidermiques, confondues, présentaient un aspect bigarré, et étaient une ou deux fois plus épaisses que dans l’état naturel. La branche cutanée du nerf radial, mise à nu, parure) un peu QUE volumineuse qu’à l’ordinaire; à la coupe, il s’en écoula de la sérosité ;
sa pulpe était roussàtre et mollasse; les membranes du cerveau étaient injectées de sang noir, la dure-mére était très-adhérente au pariétal droit;
la pie-mère adhérait aux circonvolutions cérébrales, qui avaient éprouvé une légère atrophie; la substance du cerveau était, en général, un peu plus molle qu à l'ordinaire; il y avait deux onces environ de sérosité dans les ventricules; le cervelet était un peu injecté et un peu plus mou que dans l’état sain; la moelle épinière était trèsmolle et comme pultacée, ses membranes semblaient amincies et contenaient une grande quanlité de sérosité.
Je dois dire enfin que les Italiens ont noté assez souvent, lorsque la mort survient après une courte durée de la maladie, que l’on ne trouve aucune lésion notable : Joseph Frank cite', d’après Gemello Villa, l’autopsie d'une jeune fille pellagreuse , « dont le cadavre offrait cet état pour ainsi dire négatif que présenteaux yeux des anatomistes le corps des individus qui succombent à une affection nerveuse. »
L'étude de la pellagre du midi de la it est tout entière à faire au point de vue de l’anatomie pathologique. M. Léon Marchand assure qu il est très-difficile, dans les Landes, de se livrer à des investigations anatomiques, et après sept années d’ études, « pendant lesquelles, ajoutet-il, les cadavres n’ont pas manqué pour cela »,
‘ Pathol. méd. (Voir traduction dans l'Encyclopédie des se. méd., t. Il, p. 339.)
( 119 ) ilne lui «a pas été donné de pratiquer une seule nécropsie. »
M. Calès m’assure n'avoir pas été plus heureux dans le département de la Haute-Garonne. A Paris, où tout concourt à prouver que la pellagre ne peut se montrer qu'accidentellement, il n'en a pas été de même. Deux pellagreux ont succombé à lhôpital Saint-Louis ; le premier en 1842, et le second en 1843; l’autopsie a été faite dans les deux cas par M. Gibert et par moi. Je n'en rapporterai pas ici les détails, qui ont été publiés ‘ailleurs, parce qu’ils s'accordent avec les descriptions données par les auteurs, et n'y ajoutent malheureusement presque rien. L’examen de la peau malade, auquel je me suis livré avec soin, tend à confirmer les assertions du docteur Fantonetti. | |
Lorsque je comparais, en 18/42, le tableau com plexe et accentué des symptômes qui s'étaient déroulés sons mes yeux, à celui des altérations anatomiques, si vague et si insignifiant, un cri involontaire de découragement m’échappa *, et j'ai appris depuis que la plupart des médecins contemporains qui ont voulu apprendre du cadavre le siége et la nature de la pellagre, ont aussi fini par perdre courage en face de ce silence de l’anatomie pathologique.
Est-ce à dire qu'il ne faille rien espérer de re- .* Revue méd., juillet 1842 et juillet 1843. (Voir Appendice.) |
* Rev. méd., ibid.
cherches nouvelles, plus patientes et plus précises? Loin de moi une telle pensée! Si nous ne pouvons pas demander à l’anatomie lexplication des phénomènes pellagreux, je crois que des efforts constants, secondés par des moyens d’invesligation chaque jour perfectionnés, peuvent fournir des éléments importants pour la solution de ce difficile problème. C’est pourquoi il serait à désirer que les praticiens instruits, dont le midi de la France est pourvu, ne négligeassent aucune occasion de diriger leurs recherches de ce côté.