‹ De la pellagre, de son origine, de ses progrès, de son existence en France, de ses causes et de son traitement curatif et préservatifChapitre 19 sur 44 · RÉSUMÉ ANALYTIQUE DES PHÉNOMÈNES DE LA PELLAGRE · texte numérisé non relu

RÉSUMÉ ANALYTIQUE DES PHÉNOMÈNES DE LA PELLAGRE

Plusieurs auteurs, trompés par les apparences et préoccupés des symptômes cutanés, ont fait de la pellagre une maladie périodique ; mais la périodicité, qui n'appartient qu'aux maladies essentiellement nerveuses, implique un silence complet de tous les symptômes dans l’intervalle des accés; or, ce silence n’est qu’apparent dans la pellagre, qui n’a rien de commun avec les maladies vraiment périodiques. Ces variations et ces recrudescences réglées sur le retour des saisons, qu’elle offre dans son cours, avaient été notées par les anciens dans un grand nombre d’affections chroniques, dont ils avaient dépeint la marche en quelque sorte scandée. Dumas, de Montpellier, a particulièrement remis en lumière cette disposition des affections dont je parle à prendre le masque de la périodicité, et 1l a montré que les phénomènes qui se surajoutent au moment des attaques sont ordinairement secondaires, et bien distincts des phénomènes propres à . l'affection élémentaire qui persiste toujours.

Ainsi, la marche et l'enchaîinement des symptômes font de la pellagre une maladie chroni-

que, de même que l’ensemble de ces fyropiômes la place parmi les affections générales. Il est évident, malgré l'insuffisance At données anatomiques, que l’économie tout entière est promptementenvahie; et cela devait être, puisque les deux systèmes qui reçoivent les premières atteintes sont précisément ceux qui exercent sur tous les autres une influence directe et Souxgraine

Il nous reste à la vérité cette question à à résoudre : Quel est le système organique primitivement affecté dans la pellagre ? est-ce le tube digestif? est-ce le système nerveux? On trouve des orties et des autorités en faveur des deux manières de voir; mais je crois ne pas devoir me prononcer à cet égard, persuadé que l’on ne pourra le faire avec assurance que lorsque des observations plus complètes auront mieux dessiné les débuts de la maladie.

Au reste (et ce sera peut-être là toujours une source de difficultés), le passage de la santé à la maladie est le plus souvent-insensible dans la pellagre. C’est ici qu’il importe de se souvenir que ce quel’ on nomme Ja santé n est pas un état absolu ni indivisible; que la plupart des hommes, dans des limites d'autant moins restreintes qu’ils s’observent moins eux-mêmes, donnent le nom de santé à un état qui n ’est en réalité qu une transition ménagée de la santé véritable à la maladie. Boerhaave ' a très-bien appliqué les idées d° Hip-

1 V. Aphor., Ÿ 1051.

pocrate et de Galien sur ce point, aux maladies qui dépendent de la dégénération graduelle (sensim subrepens) des humeurs, et après lui, Van Swieten a particulièrement montré cette genèse occulte et lente des effets morbides dans les affections qui proviennent des aliments.

Si la filiation première des phénomènes pathologiques offre encore de l'obscurité, leur coordination devient facile dans la pellagre confirmée. Bien qu'il n’y ait pas alors, comme on a pu le voir, un seul système qui ne témoigne de sa participation à la souffrance générale, on reconnaît trois groupes bien distincts de symptômes pellagreux, ainsi que les écrits des meilleurs observateurs en font foi.

Peut-être devrais-je reprendre en détail chacun de ces groupes, et montrer qu’on a rarement apporté dans leur examen un esprit rivoureux d'analyse; mais je craindrais, en m’engageant dans cette révision, d'entreprendre une tâche qui, pour être convenablement remplie, doit reposer sur les nouvelles études dont le champ s'ouvre aujourd’hui devant nous. Je me bornerai donc à quelques remarques.

Plusieurs auteurs ont cru voir dans l’éruption cutanée une sorte d’'écume crihique (Zanetti), et l'ont régardée comme le résultat d’un effort de l’économie pour se débarrasser d’un principe morbifique. Cette idée, que les anciens ont appliquée avec bonheur aux maladies qu'ils appelaient exanthèmes, ne convient point a la pel-

(117) lagre; c'était du moins l'opinion de Strambio lorsqu'il disait :« Le vice externe n’est pas en raison contraire de la maladie interne, comme cela a lieu pour les éruptions cutanées, qui, à cause du soulagement qu’elles apportent, ont été appelées critiques et salutaires. »

Les phénomènes qui se rapportent directement au tube digestif réclament aussi une étude nouvelle; plusieurs auteurs les ont méconnus entiérement, d’autres en ont fait des complications. Je crois avoir montré qu’ils appartiennent à la pellagre elle-même, et qu'ils ont une importance de premier ordre.

Le groupe des phénomènes nerveux, plus étudié que le précédent, n’a guëre été mieux analyse ; j'en ai donné pour preuve l’histoire de la folie pellagreuse; on en trouvera une preuve non moins frappante dans l’histoire des symptômes spinaux. On se souvient que les symptômes nerveux se partagent en deux sections : d’une part les altérations de l'intelligence et des sens spéciaux, lesquelles semblent tenir à une lésion des centres nerveux intra-crâniens; de l’autre les altérations de la sensibilité et du mouvement, qui se rapportent plus particulièrement à la moelle épinière. En d’autres termes, il y a des symptômes cérébraux et des symptômes spinaux. S'il était utile de porter l'analyse parmi les premiers, il est plus nécessaire encore d’y soumettre les seconds, car ceux-ci forment à la fois le groupe le plus considérable, le plus constant et le plus obscur. Il

n'y a pas en effet une seule observation détaillée dans laquelle on ne voie figurer une série de ces phénomènes nerveux mal définis, et qui pourtant éommencent à se classer depuis qué la pathologie de la moelle épinière fait quelques pas.

Au reste, l’importance de ces phénomènes n’avait pas échappé à Strambio: « La douleur de l’épine du dos, dit-il, est si fréquenté et si surprenante qu’elle mérite d’être discutée avec soin. Bien qu'elle suive toujours le trajet de la moelle, elle n’y à pas un siège particulier ; tantôt elle descend vers l'os sacrum, tantôt elle monte vers la tête, produisant des phénomènes étonnants et très-variés quant à leur siége : si la douleur se fixe surtout aux vertèbres cervicales ou entre les omoplates, alors elle s’étend facilement aux bras et y produit la stupeur, des crampes, des soubresauts, là formication; souvent, s'étendant vers le cou et vers la poitrine, elle y détérmine la dysphagie et la pleur odynie; si, descendant encore, elle s'arrête entre les vertèbres du dos, elle se propage au thorax; si elle descend jusqu'aux lombes, élle affecte l'abdomen, comme on le voit dans la rachialgie d’Astruc; enfin si elle parvient au sacrum, alors les membres inférieurs sont attaqués de soubresauts, de crampes, de paraplexie, dé picotements, de douleurs... alors il y a incontinencé d'urine. » Strambio parle ailleurs comme d’un symptôme fr équent des cuissons en urinant, et dans un très-grand nombre d’ observ: Vations on trouve notée là dysurie.

Parmi les phénomènes mentionnés dans le passage précédent, il en est quelques-uns dont il importe de saisir les caractèr es : telle est, au premier rang; ceite débilité : opiniâtre des membres inférieurs, qui tantôt marche tres-lentement et s'accompagne d'un sentiment de brisement, de faiblesse excessive que les malades rapportent au bas du dos; tantôt précède et domine tous les autres PROS Cette diminution dans la locomotilité s'accompagne presque toujours d’une sorte de tremblement, de mouvement désordonné des membres, qui donnent à la démarche des pellagr eux ce cachet spécial que Casal et Strambio ont décrit poétiquement. Or, en étudiant de près ces phénomènes, on y reconnait tous les caractères du tremblement choréique; cette chorée n'est pas bornée aux membres inférieurs, souvent au contraire ces mouvements incessants, ces vacillations, dont parle Casal, s’observent dans les autres parties du corps et surtout à la tête.

Dans certains cas les phénomènes choréiques nt moins prononcés, el l’affaiblissement des membres se rapproche davantage de la parapléoie ordinaire. Les pellagreux tratnent la jambe; ils sont en réalité sur le point de tomber à chaque pas; ils perdent leur chaussure sans s’en

1 Strambio en parle encore dans d’autres passages, entre autres dans le suivant :,« Partialis debilitas artus ut plurimum respicit inferi iores ; passim. enim pellagrosos videre ægre pedibus insisteré, et étürd difficultér traher e, ét singulis passibus nutantes huc illuc inelinare; præ summa debilitate quam circa imum dorsum referunt experir. »

apercevoir et ne sentent pas le sol sous leurs pieds. C’est sans doute en considération de ces derniers phénomènes qu’Aldalli avait donné à la pellagre le nom de paralysie scorbutique.

Je trouve aussi noté dans les observations de. Strambio un phénomène sur lequel de nos jours M. Cruveilhier a appelé l'attention comme éclairant souvent sur le siége d’une affection spinale, je parle de la sensation d’une constriction sur un point du tronc, comme si le malade était serré par une forte ceinture.

Il ne faut pas oublier ces douleurs des extrémités, qui sont un des phénomènes les plus constants et les plus insupportables pour les malades. Ce phénomène se rapproche beaucoup de celui qu'on observe dans la convulsion céréale et dans la maladie qui, en raison même de cette particularité, a recu le nom d’Acrodynie.

Plusieurs autres phénomènes, cités en passant par les auteurs, se rapportent encore évidemment à la moelle épinière; telles sont ces sensations bizarres qui parcourent le corps et ont parfois le caractère de l’étincelle électrique, et très-souvent les apparences des douleurs rhumatismales. On a déjà vu que Strambio notait la pleurodynie parmi les symptômes spinaux propres aux pellagreux; ailleurs il a dit encore que le rhumatisme est une complication fréquente de la pellagre, et ici je n'hésite point à croire que la sagacité de l'illüustre observateur milanais a été en défaut, et qu'il a pris pour des effets disue-domplilatitns

des phénomènes appartenant à la maladie ellemême. J'ai pu me convaincre, par de tres-nombreux exemples observés en 1844 dans le service de M. le professeur Cruveilhier, de la facilité avec laquelle les praticiens commettent aujourd’hui l'erreur de Strambio, en couvrant du nom de rhumatisme une foule de douleurs mal caractérisées, qui se rattachent à une affection de la moelle ‘; et ce qui révele suffisamment chez les pellagreux la nature des douleurs dont il s’agit, c’est la remarque faite par plusieurs auteurs que le rhumatisme était plus tenace chez ces malades que chez les autres individus. Ainsi Jansen a dit : « Souvent les douleurs arthritiques et rhumatismales torturent cruellement les pellagreux , et il n'est peut-être aucune maladie qui s'attache avec plus de fréquence et de ténacité à ces malheureux, que les douleurs dont je parle. »

L'anatomie pathologique elle-même ne laisse aucun doute sur l'importance des lésions de la moelle ; mais ces observations ne permettent pas encore de rechercher les rapports des symptômes aux lésions. L'histoire des paraplégies est du reste presque tout entière à faire sous ce point de vue.

‘ Je dois dire, du reste, qu'un grand nombre de maladies de la moelle sont de nature rhumatismale , ainsi que les anciens le soupçonnaient. C’est donc plutôt sur le siége de la maladie que sur sa nature et sa cause que porte ordinairement l'erreur des praticiens, dont le principal inconvénient est d’empêcher de traiter à temps et avec une énergie suffisante un mal que ses progrès rendent incurable,

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