SIÉGE ET NATURE DE LA PELLAGRE
Au point où se trouvent amenées les récherches sur la pellagre, la plüpart dés hypothèses et des théories admises sur le siége et la nature de cette maladie ne sauraient offrir qu'un intérêt de curiosité ; aussi passerai-je rapidement sur cette partie dés travaux dont la pellagre a été l’objet.
Les premiers qui observèrent la pellagre en Espagne éten Îtalié cherchaïëent à y recotinaitre une espèce particulière de scorbut, ou bien un mélange de scorbut et de lèpre. Et il est remarquable que c'était beaucoup moins l'association de la pellagre et du scorbut, observée réellement dans certains cas, qui les portait à envisager ainsi Ja maladie, que cette hypothèse. nn que alors très en faveur, à savoir, que le scor:
( 124 ) but entrait comme élément dans un grand nombre de maladies; aussi n’a-t-on pas eu de peine à réfuter ces théories. Soler et Fanzago n’ont rien laissé à faire à cet égard.
L'opinion des auteurs qui ont considéré la pellagre comme une espèce de lèpre, ou une dégénération de la lèpre, ne mérite pas davantage une réfutation sérieuse. Elle reposait sur l'ignorance des caractères propres à l’une et à l’autre des deux maladies, qui n’ont en réalité aucun point de contact, et je me félicite que M. Rochoux ait sinettement établi: les différences devant l’Académie royale de médecine, à l’occasion de l’opinion de M. Lalesque reproduite dans le rapport de M. Jolly ; il a rendu désormais la confusion impossible et la discussion inutile. Je me bornerai à rappeler que l’idée d'établir une filiation entre la lèpre et la pellagre fut développée,
«aussi ingénieusement que peut l’être un paradoxe, par Paul Dalla Bona*; acceptée de confiance par Hensler et Sprengel, elle a reparu dans les écrits de J. Franck; plusieurs médecins espagnols et français, entre autres M. Lalesque, se sont plus récemment encore laissé guider par
‘ Séance du 3 juin 1845. (A la suite de la lecture d’un rapport sur les documents relatifs à la pellagre et transmis par le conseil central de salubrité de la Gironde.)
2 JDascorso comparativo sopra la pellagra, l'elefantiasi de’ Greci, etc. Venezia, 1791.
5 D’après M. de Alfaro, plusieurs médecins espagnols, depuis Casal et Thiéry, professent l’opinion que le mal de la rosa est un mélange de lèpre et de scorbut associés de manière à constituer une affection particulière,
(135) cette hypothèse, qui aurait disparu du monde savant si les réfutations faites par Fanzago et Strambio n'étaient pas restées inconnues aux médecins.
Une opinion aussi peu fondée et plus bizarre encore est celle d’Allioni : cet auteur soutenait qu'à dater de 1766, ou même dès 1747, c’est-àdire vers l'époque où les ravages de la pellagre étaient devenus sensibles, il s’était opéré un chan-
ement considérable dans le caractère de toutes k. maladies, sous l'influence du miasme miliaire, ‘lequel s’étant répandu partout, produisait des effets variés, suivant les climats, le régime", etc. La pellagre n’était aux yeux d’Allioni qu’un résultat de ce miasme universel. Strambio et Cerri combattirent cette chimère.
Jean Widemar, et déja avant lui W.Jansen et Jacopo Penada, donnant une attention spéciale à l'abattement moral des pellagreux, à leur tristesse DEpPapenle pensèrent que la pellagre n’était qu’ une forme de l'hypocondrie, rendue pour ainsi dire endémique par la misère et la servitude sous le poids desquelles gémissait le peuple des campagnes; l’affection ‘cutanée était regardée comme un simple accident. On goûterait peu de nos jours les raisonnements ALU dont Widemar sut entourer cette opinion, et qui lui donnèrent assez de consistance pour que
* V. Conspectus presentaneæ morborum conditionis, in-8°. Turin.
Strambio, Fanzago et la Faculté de médecine de Pavie’ elle-même, jugeassent nécessaire de la réfuter avec soin. |
Les doctrines humorales qui dominaient encore la pathologie à la fin du siècle dernier fournirent un ample contingent d’ hypothèses pour l'explication de la pellagre. Frapolli en usa le premier ; appuyé sur l autorité de Gorter, qui Juimême n'avait fait qu ‘emprunter les idées de Sanctorius, il fit dériver tous les accidents pellagreux d’une répercussion de l’'humeurinsens sible de la tr anspiration. Il admit deux espèces d'acrimonie de cette humeur répercutée : l'une chaude, active, survenant dans Ja belle Saison | par l'effet de la chaleur extérieure, et se traduisant par une intolérable sensation de chaleur i interne, des douleurs et des éruptions érysipélateuses. La deuxième, qui s’observait surtout chez les femmes, les Aus tres-faibles ou affaiblis, était l'acrimonte froide de Gorter, produisant des symptômes semblables à ceux du scorbut, donnant lieu à la tristesse, à la crainte, au ptyalisme, à la diarrhée, etc.
Zanetti, de son côlé, Add « qu'une acrimonie acide, amassée pendant l hiver, était mise en mouvement par la chaleur du printemps. La partie la plus subtile portée sur la peau se fixait sur les points qui fatiguent le plus ou qui sont le plus souvent exposés au soleil. » Rémar-
1 Dans la rApenEE aux questions adr essées 8 BR le gouvernement. (V. plus haut.)
quons cependant sous ce langage, devenu barbare pour nous, une observation assez juste du développement des symptômes pellagreux.
Quelques auteurs crurent se rendre mieux compte de ces symptômes en admeltant une ‘acrimonie d’abord acide et qui dégénérait en maère alcaline par les progrès du mal; d’autres adoptèrent de préférence une acrimome murialique; enfin, ét comme pour épuiser tout un ordre de possibilités, d'autres reconnurent dans les.
symptômes de la pellagre les effets d'une acrimome neutre, ou neutro-ammoniacale. Ces acrimonies étaient attribuées tantôt à l’altération de la lymphe ou de l’humeur de la transpiration, tantôt à une alimentation vicieuse.
Mais bientôt les médecins italiens, comme les médecins français, se dégoütérent " l’humorisme, et dès lors ste eurent horr« eur de toutes ces acrimonies et de ces sucs altérés qui fournissaient naguère des explications commodes. On ne chercha lus désormais la pellagre que dans les solides : Fanzago. offre lui-même un exemple curieux de ce revirement; en 1798; il avait soutenu vivement l hYpothése d’une acrimonie pellagreuse ; en 1807, il l’abandonna pour une atonte de l'estomac et du tube intestinal : cette atonie se communiquait aux viscères abdominaux, et il en résultait une grave perturbation des forces : épigastriques : de ce cenire partaient les irradiations qui allaient retentir dans le sensortum commune, donnaient lieu aux désordres nerveux, ver-
tiges, tournoiement et pesanteur de tête, confusion des idées, et enfin aux diverses espèces de délire, La faiblesse générale et les altérations cutanées étaient encore des effets du consensus.
Après l’humorisme, la chimie nouvelle voulut aussi donner son mot, et la pellagre fut attribuée à une suroxygénation du sang.
Mais bientôt ceux qui trouvaient également insoutenables les hypothèses du solidisme, de l’humorisme et de la chimiatrie, Sirambio à leur tête, se retranchèrent dans un virus sui generis, un virus pellagreux, quia satisfait un assezgrand nombre d’esprits, sans être en réalité ni plus satisfaisant, ni mieux prouvé que les autres hypothèses.
Cependant la réaction du solidisme s’était organisée puissamment au delà comme en decà des Alpes. Elle avait fait naïître deux systèmes, le controstimulisme et la médecine physiologique, qui asservissaient tout dans le domaine médical; la pellagre n’échappa point à leur joug. Borda en fit une maladie tantôt hypersthénique, tantôt hyposthénique; Facheris y vit tous les symptomes d’une diathèse asthénique, provenant du défaut d’une alimentation convenable, et entrainant l'épuisement de l’excitabilité. En France, dès 1819, M. Jourdan‘. envisageait la pellaore comme n'étant que le résultat d’une #nflammation sympathique entretenue par l’état des premières votes. Mais la réforme de Broussais trouva
i Dict. des sc. méd., art. Pellagre:
bientôt un plus ardent défenseur dans la patrie méme de Rasori, ce fut le fils de Strambio. Nous l'avons vu déjà, dans l’élan de son prosélytisme, accuser son père d’avoir négligé d'examiner la muqueuse gastro-Intestinale des pellagreux; il alla jusqu’à faire honte ! à la médecine italienne de n'avoir pas reconnu plus tôt que la pellagre n’était qu’une phlegmasie. Pour lui, il la fit consister dans une irritation des filaments spinaux, qui donnait naissance à une phlogose abdominale,
àla gastro-entérite chronique ou aiguë, jointe quelquefois à la péritonite, avec phlogose lente du névrilème des nerfs spinaux et des membranes de la moelle épinière. Ce fut d’après des idées analogues que les docteurs Liberali et Carraro , dont il a déjà été question, admirent un premier degré de la maladie, produit par une mauvaise alimentation et consistant dans une gastro-entérite lente, et un deuxième degré, cause surtout par les chagrins et consistant dans une gastroméningite.
Par une remarquable coïncidence, tandis qu’on appliquait en Italie et en France les théories de Broussais à la pellagre, et qu'on faisait de cette maladie une gastro-entérite où une gastroméningite, la même transformation d'idées avait lieu en Espagne pour le mal de la rosa : « On ne
‘ Natura, sede e cagioni della Pellagra desunte dai libri di Gaetano Strambio e della dottrina Brussesiana. Milano, 1820. « Con tutto cid debbo pu dirlo à somma
vergogna della medicina italiana; nessuno di loro (des médecins italiens) ha saputo trarne profitto. » (/b.)
(60) petit révoquer en doute, dit le docteur de Alfaro, que le siége principal de la maladie ne soit dans le foie et dans les intestins, et queles symiptômesnese rapportent évidemment à la gastro-entérite chronique, modifiée par le climat, la misère, la malproprété, les affections morales et autres causes, sous l’influence desquelles se-trouvent les malades. On ne peut douter enfin que les désordres que produit cette maladie ne proviennent du dérangement des fonctions digestives. »
Enfin, comme dernier retentissement de ces.
doctrines exclusives, je vais citer l'opinion émise par M. Léon Marchand, à l’occasion de la pote ore des Landes :
« Faut-il admettre uñe cause prochaine pour la pellagre, et dire qu’elle doit être attribuée à uïe lésion particulière de lorganisme”? Nous n’osons pas nous prononcer affirmativement à cet égard; mais cependant s’il fallait opter entre les maladies que l’on désigne comme cause prochaine, nous ne répugnerions pas à la voir dans la gastro-entéro-rachialqié... A1 serait moins probable que ce fût une altération du sang, une obstruction des viscères abdominaux ; un virus contagieux ou même la lèpre, à laquelle tout le tonde l'assimile. »
Ghidella me voyait dans la pellagre qu’une inflammation chronique de la moelle.
‘Je multiplierais inutilement les citations + les Opinions si diverses que je viens d'énumérer prouvent que les idées ont subi, sur ce point par-
(151 ) ticulier de pathologie, les. vicissitudes qui ont chängé plusieurs fois la face des sciences médicales depuis près d’un siècle. Uniseul fait important ressort.à travers toutes ces opinions, comme il ressort de! toutes les observations attentivement, recueillies depuis Fanzago.et Strambio, je veux-diré que le siége primitif et principal de la maladie paraît fixé dans les voies digestives et dans le système nerveux.
Après tant d’hypothèses, dont aucune ne peut être complétement acceptée, on me saura gré de ne point proposer à mon tour une hypothèse nouvelle touchant la nature et le siége de la pellagre. Je n’ai point l’autorité nécessaire pour aborder une pareille question, et je reconnais d’ailleurs que je manque des données nécessaires pour espérer pouvoir la résoudre. Je m'arrête là où je sens le terrain scientifique manquer, et pour conclure je dis : La pellagre est une maladie produite par une alimentation défectueuse, qui affecte d’abord le tube digestif et le système nerveux, et modifie bientôt profondément l’économie tout entière’; des lésions cutanées variables, produites sous l'influence de l'insolation , sont constamment sous la dépen-
1 Strambio avait noté, dans sa défimition de la pellagre, que celle-ci est une maladie générale. On regrette qu'il ait omis d’y placer les symptômes spinaux et intestinaux : « Pellagra definiri potest, morbus chronicus totius corporis, cerebr1, nervorumque functiones potissimum lædens , ut plurimun cum desquammatione dorsi manuum et pedum, aliarumque aeri expositarum
partium. »
dance de cet état général, et n’ont d'importance que par lui. La nature intime des lésions fondamentales de la maladie nous est absolument inconnue. S'il fallait trouver à la pellagre une place dans la nosologie, j'irais la‘ chercher dans les anciens cadres nosologiques, et je la placerais, comme Sauvages, parmi les cacheæies.
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