ORIGINE DE LA PELLAGRE
J'ai essayé, dans la première partie de cet ouvrage, de montrer dans quelles circonstances la pellagre s’est révélée d’abord aux médecins, et de quelle manière ceux-ci sont arrivés à la reconnaître dans chacun des pays où son existence est aujourd’hui constatée. Cette exposition purement historique nousa présenté la pellagre comme
‘une maladie nouvelle, dont le développement n’est devenu manifeste que vers le milieu dusiecle dernier; mais avant de montrer combien ces données de l’histoire sont en parfaite harmonie avec les résultats des recherches étiologiques que j'ai entreprises en m appuyant sur un ensemble de faits dont la connaissance avait manqué aux auteurs qui m'ont précédé, j'ai besoin de reprendre la question de l’origine de la maladie et de l'étudiér au point de vue médical.
Le défaut d’une connaissance exacte des faits exposés dans la première partie, a fait naître sur cette question les mêmes incertitudes et les mêmes contradictions que celles qui couvrent l'origine et la première apparition de la syphilis. Tandis
que, subjugués par l'évidence, la plupart des médecins reconnaissaient la pellagre pour une maladie entièrement nouvelle, quelques-uns ont prétendu qu’elle était Gussi ancienne que le soleil, auquel ils Pattribuaient, et d’autres, s’arrétant à diverses opinions intermédiaires; ont eSSAYÉ , comme je l’ai déjà dit, de rattacher l’histoire de cette maladie, soit à celle de l’éléphantiasis des Grecs et de la lèpre du moyen âge, soit à l’histoire de la syphilis elle-même.
Frapolli et Albera furent les partisans principaux de l’ancienneté, et leur erreur tenait à ce que, préoccupés uniquement des altérations du tégument externe, ils ne firent attention qu’à l'influence de l’insolation sur ces altérations et n'étudièrent pour ainsi dire que la surface de la maladie. Ils s’embarrassaient peu du silence des anciens et des médecins des autres contrées. Frapolli prétendait d’ailleurs reconnaître des indices de la pellagre dans un passage" de Sennert où cet auteur décrit l’impetigo. J’ai lu avec soin tout ce que le célèbre médecin allemand a écrit sur l’impetigo, nom sous lequel il comprenait à la fois l'impeigo de Celse, la menlagre décrite par Pline,
‘Medicine pract.,1.V.,p.1, c. xxx. Frapolli a été peut-être entraîné par cette circonstance que Sennert place au printemps léruption principale de l'impetigo. « Idque , ditil, imprimis verno ; temporé accidit. » Le printemps est une époque de recrudescence pour la plupart des maladies de la peau. Hippocrate l’avait bien remarqué : Vere quidem, insaniæ et melancholre, etc., et lepræ. et impetigines et viuligines et pustulæ ulcerosæ, etc, (Aphor., ( 3, 20.)
(135 ) et les lichenes de plusieurs. auteurs. Or, dans le passage invoqué par Frapolli, il n’y a absolument rien, quant à la symptomatologie, qui puisse se rapporter à la pellagre; seulement on y trouve, touchant l’étiologie, quelques traits ‘ applicables à toutes les maladies de la peau quise lient à un état cachectique et paraissent, comme la pellagre, provenir d’une mauvaise alimentation. Cette idée estau reste mieux exprimée dans. un autre, ouvrage”® de Sennert que Frapolli ne cite pas, et. dont la lecture aurait pu le placer. sur une meilleure voie pour ses recherches étiologiques. | î Frapolli s’appuyait encore sur une citation qui n'est pas plus heureuse, et qui cependant a paru ébranler tous ceux qui l’ont accueillie sans l'examiner de près : afin de prouver que le nom de pellagra n’était pas plus nouveau que la maladie elle-même, l’auteur dont je parle a invoqué un
.: le Caussa est serosus, tenuis et acris succus, cum crassiore humore mixtus. Generatur autém hic humor vel à pravà victüs ratione et salsis vel acribus cibis aut etiam ab aeris ambientis calore, qui postea ad ambitum corporis protrusus, eum exasperat et superficialiter quasi exulcerat. (Medic. pract.,l. V, part. 1, C'XXX. ) | l 1 # « Gachexiæ proxima caussa est vitiosum et erudumn corporis alimentum , quæ principium quoddam hydropis est... Cum 1taque vitiosum. alimentum præcipue cachexiæ et pravæ nutritio- .nis canssa sit, ortum habebit a vitio hepatis et ventriculi, quæ metwbra elaborationi alimentorum dicata sunt. Si enim in ventriculo non generetur bonus chylus, ex eo non potest bonus sanguis generäri,;.atque primæ coctionis villum non emendatur in secundà, multo, minus in teruà coctione, etc. (Znstitut. medicæ, L If, part. TE, sect. 11, p. 400.) ns didreboe
passage ‘ des règlements sur l'admission dans le grand hôpital de Milan. Dans ce règlement, qui porte la date du 6 mars 1578, il est fait mention de malades affectés de pellarella. Or, suivant Frapolli, cette dénomination ne sauraït convenir qu'aux pellagreux; mais si lon ne passe pas aussi rapidement que ce médecin sur les difficultés, on s'assure que le mot pellarella, connu en effet depuis longtemps des médecins de tous les pays, servait à désigner des éruptions cutanées syphilitiques *, de même que les mots pillarella et pellada. On est peu surpris de voir un agronome éminent, M. Bonafous, qui n’a pas fait sans doute d’études médicales bien suivies, se prévaloir d'une pareille méprise; mais on n’aurait pas dû s'attendre à la voir reproduite, il ya peu de temps,
‘ Voici le texte du paragraphe :
Cap. v. « Che quelli che saranno infermi di pellarella,
croste, gomme, € piaghe siano accettati, avendo perd 1l mandato sottoscrito ul supra. »
2? Voir Astruc, t. I, 1. TV. — En parlant des phénomènes syphilitiques secondaires ( De lue venere4 confirmatä), Astruc dit : « Finditur (cutis) im volis manuum, plantisque pedum , scissuris, seu ragadis duris, callosis, prurientibus, ichore tenui manantibus, et hinc suffossa cuticula soluto nexu mutuo a subjectà cute lacmiatius secedit instar exuviæ, unde la pellarelle. Et plus loin : « Glabrescit (cutis) defluvio tum capillorum... tum etiam pilorum fere omnium..…. unde la pellade. » Je cite ce dernier passage à cause de la ressemblance des mots et parce que Jansen, d’après Hafenreffer, pense que pellade est le même mot que pillarella, et que le mot pellarella, cité dans les règlements de Milan , doit se rapporter à ce dernier plutôt qu'à la pellagre : « In lue vencreä, ditl, quando non solum superciliorum sed barbæ et capitis partes pilis denudantur, pelladam sive pillarellam vulgus vocat. » (V.-Hafenreffer in’ nosodochio cutis, p. 68. ) M3
par un médecin distingué, M. Calderini, qui l’a trouvée, il est vrai, conforme à sa théorie particulière, d’après laquelle la pellagre ne serait qu’une dégénérescence de la syphilis'.
L’appui des textes manque donc complétement à l'opinion qui fait de la pellagre une maladie anciennement connue; Strambio, Titius, Widemar, etc., le reconnaissaient, quoiqu’ils répugnassent à y Voir une maladie tout à fait nouvelle, et c’est pourquoi ils inclinaient à penser que la
‘ Je n’aurais point parlé de cette théorie de M. Calderini, ou plutôt de cette hypothèse ( car il faut rendre cette justice à l’auteur qu'il a reconnu n'avoir fait qu’user du droit qu'a tout homme ne créer une hypothèse suivant son bon plais”), si M. Casenave, dans les Annales des Maladies de la peau, n'avait semblé accorder quelque consistance à cette opinion, qui à aucun point de vue ne peut supporter l’examen: Il suffira à mes lecteurs de voir comment M. Calderini lui-même a présenté la théorie dont :l s’agit dans le N° d'avril 1844 des 4nnali universali de Milan (p. 59 et suiv.), pour comprendre que je me sois abstenu d’une réfutation.
Après avoir 2. lhypothèse de Dalla Bona et de J. Frank, le docteur Calderini s'exprime ainsi : « Si pour expliquer Vorigine et la nature de la pellagre, il est nécessaire de se lancer dans le champ des hypothèses, il me sera permis, en prenant ce chemin , au lieu de faire un appel aux maladies qui, depuis bien des siècles, ont disparu de notre sol, de me tourner vers cette syphilis, s protéiforme; en faisant cela, je répète et Je déclare n'avoir pas d'autre prétention que d’émettre une conjecture, me flattant de pouvoir, avec le temps et avec une étude plus avancée, donner un corps à ce qui, pour le moment, n’est qu’une ombre. » Le docteur Calderini Énde son hypothèse sur l’opinion de ceux qui regardent la syphilis comme l’origine de la scrofule, du spina bifida, de l’'induration du tissu cellulaire, de. l’ophthalmie des nouveau-nés, de la phthisie tuberculeuse ,. du rachitisme, de la teigne, de beaucoup d’affections impéligineuses, de la goutte, etc. Quand M. Calderim aura donné en effet un corps à cette ombre de théorie, nous serons auto risé à aborder une discussion sérieuse. AE
pellagre était sans doute ancienne, mais qu’à une époque récente ses caractères s'étaient, tout à coup prononcés davantage”, et qu’elle était devenue tout à la fois plus fréquente et plus grave.
Fanzago, après avoir longtemps hésité, reconnut aussi la faiblesse des arguments allégués en faveur de l'ancienneté, et voici.en quels termes il s'exprimait : « Tout ce que l’on peut admettre avec certitude, c’est que, depuis un petit nombre d'années seulement, la pellagre s’est rendue sensible et a fait un notable ravage en attaquant un grand nombre d'individus. Peut-être y a-t-il eu dans le temps passé quelques individus atteints çà et là de ce mal, mais nous manquons d'observations qui le prouvent. »
Certes, il serait inexact de prétendre que la
1 Strambio s'exprimait ainsi sur ce point :
« C’est une question encore indécise que celle de savoir si la pellagre est une maladie nouvelle. Si lon peut apporter beaucoup d'arguments en faveur de sa nouveauté , on peut en ‘alléguer aussi en faveur de son ancienneté. Ceux qui la prétendent nouvelle disent : 1° qu’on n’en trouve pas la description dans les anciens auteurs; 2 que les écrivains lombards n’en ont pas fait mention ; 3° que l’opimion commune des médecms modernes de Lombardie est qu'elle est nouvelle. Mais il est possible 1° que le développement soit pris pour l’apparition premiere, et que l’on ne croie la pellagre nouvelle que parce’ qu’elle a pris une extension plus grande que parle passé ; 2° la pellagre peut être un degré plas ou moins prononcé qu’autrefois d’une maladie ancienne ; 3° elle peut être une forme particulière et nouvelle d’une maladie déjà connue. Quant à l’opinion de nos contemporains, bien que tous reconnaissent que cette maladie s’est graduellement multiphiée , je n’ai trouvé personne qui ait osé fixer l’épores de sa première apparition. Cette maladie, que nous appeons maintenant pellagre, s'appelait autrefois mal rouge (mal rosso). » xé 1 she ct varpouts
(139) pellagre soit une maladie tout à fait sans précédents et sans analogues dans l’histoire de la médecine. L'erreur de Frapolli, comme l'incertitude de Strambio, ont tenu précisément à ce que des analogies existent. Il est hors de doute que de tout temps, parmi les classes malheureuses qui ont fait abus de la nourriture végétale, on a compté des victimes de cet abus, et'que les désordres observés dans ces circonstances ‘ont offert des caractères qui les rapprochent des accidents pellagreux; mais ce qui n’est pas moins incontestable aujourd’hui, c'est que la pellagre proprement dite, telle qu’elle se présente à notre obsérvation, tant en Espagne qu’en France et en Italie, a un cachet spécial qu'on ne retrouve . nulle part, et des caractères qui n’ont pas été, qui né pouvaient pas être signalés par les anciens auteurs, puisque, ainsi que je le démontrerai, la cause éfficienté de la pellagre est la suite d’une révolution récente dans le régime alimentaire dés peuples dés campagnes, Gris les pars où s ob: servent les pellagreux. : |
Au reste, lé plus grand nombre des auteurs, sans connaître clairement la cause de la maladie, a proclamé sa nouveauté. Strambio avouait que c'était l'opinion générale des médecins lombards, et déjà, au temps de Frapolli, Zanettis’étaitprononcé en sa faveur. Quelques années plus tard, Gherardini disait : « Après la description que j’ai donnée, quiconque est au courant de l’histoire des maladies conclura que la pellagre n’aété à’la
connaissance d'aucun auteur. Quoique je me sois imposé la tâche de compulser tous les livres anciens, il m'a été impossible de reconnaitre, dans le nombre infini d'espèces de maladies cutanées décrites par eux, uneespèce qui se rapporte à la pellagre. On ne doit pas supposer que ce soit à cause de sa rareté dans les temps anciens, ou bien à cause de l’absence d’un nom pour la désigner, que les auteurs se sont abstenus de décrire cetle maladie; car ce serait faire outrage à l’attentive et infatigable observation des anciens et à la richesse des langues grecque, arabe et Jaline, etc. Il n’est pas vraisemblable qu’une maladie de cette importance, si elle avait existé dans le passé, eüt été négligée par les observateurs, ou n’eût pas été décrite faute de nom. »
. Ce qui éloignait quelques auteurs de reconnaitre la pellagre pour une maladie nouvelle, c'était précisément la difficulté de fixer avec exactitude l’époque de sa première apparition. Pour PEspagne, en effet, ce résultat serait à peu près impossible à atteindre. Casal n'osa point se prononcer, et aucun médecin depuis n’a été dans une position aussi favorable pour éclaircir cette question; aucun, du reste, ne parait y avoir songé. M. Gonzales Crespo, dans la réponse aux questions que j'avais adressées, se borne à dire que le mal de la rosa existe depuis un lemps immémorial. Ainsi, tout ce que l’on peut admettre, c'est que la pellagre, déjà très-répandue et très-grave en 1735 dans l’Asturie d'Oviedo, avait paru dans ce pays avant
de se montrer én ftalie, où $es progrès ne devinrent très-manifestes que vingt-cinq à trente ans plus tard, ainsi que je vais maintenant le prouver. Les faits les plus modernes, ceux dont nous avons été nous-mêmes les témoins, aussi bien que les faits les plus anciens dont nous pouvons suivre la trace, prouvent qu'avant d'apparaître distincte aux yeux des médecins, de les contraindre pour ainsi dire par son évidence, la pellagre à existé peudant un temps plus ou moins long, côte à côte avec eux, obscure et rare d’abord, én imposant pour des affections scorbutiques, hypocondriaques, malignes, etc., et se prêtant tant bien que mal à la tendance des observateurs à la ranger parmi les maladies connues; mais enfin un moment est arrivé partout où il a fallu reconnaître un génie particulier, une nouvelle combinaison du scorbut et de la malignité, une nouvelle maladie enfin. C’est ce qui advint à Casal, en Espagne; # Pujati, à Frapolli, à Zanetti, à Fanzago, en Italie; à M. Hameau, à quelques autres médecins du Midi et à nous-même, en France. Les faits sont devenus tellement tranchés, que partout il a fallu leur sacrifier les idées généralement recues et les préjugés en vigueur. Mais avant l’époque où la pellagredevient pour ainsi dire officielle et frappe au grand jour, ilest possible de la suivre frappant dans l'ombre et décimant sans bruit le peuple des campagnes.
, En Italie, où le premier éveil n’a été donné efficacement qu’en 177r, nous voyons une foule
de médecins. déclarer qu’ils avaient observé la maladie bien avant cette époque : aux noms cités. dans la première partie de cet ouvrage, je puis joindre ceux de Gentili, Fabris, Marzari, Giusti, qui. avaient tous commencé à exercer la médecine avant 1750 dans le territoire de Trévise, et qui rapporiaiqnt à G. Marzari, qu’à partir de cette époque la pellagre s’était offerte à leur observation, et que deppis les exemples avaient été plus nombreux d'année en année;
J: Frank’ a cité un témoignage tout à fait conforme aux précédents : Antonio Terzaghi, médecin della petite ville de Sesto-Calende, auprès du lac Majeur, écrivait en 1794 à J.-P. Frank : «Depuis 1790, époque où mon père commença. à exercer la médécine à Sesto-Calende, sa patrie, il observa des pellagreux.. Son. père, médecin comme lui, en avait vu aussi JPnB GIP EN auparavant, quoiqu'en petit nombre. »
Un silence, qui serait bien surprenant si V on ne savait avec quelle peine les esprits, se portent en dehors des faits connus et sortent des voies frayées, c’est le silence du professeur Antonio Pimbiolo degli Engelfredi, Ce médecin publia à Padoue en 1783 (c'est-à-dire dix-neuf ans après les observations faites par Pujati dans un district voisin, et six ans après la publication du Mémoire d'Odoardi}, un, ouvrage” intitulé : Examen des
t J. Frank., Path. méd.,t. Il, p. 335.
% Esame intorno alla qualita del vitto dei contadini ge
territorio di Padova. Padoue, 1783,
qualités de la nourriture des paysans du territoire de Padoue: La pellagre n’y est pas mentionnée; et cependant j'ai donné des : preuves qu'elle était déjà commune depuis plusieurs années dans tout ce territoire; et que les pellagreux affluaient dans les hôpitaux de Padoue, où; six ans après, Fanzago reconnut la maladie, On se rappelle que les docteurs Amaï et Zuccolo déclaraient avoir: vu fréquemment depuis 1977; époque de leurentrée -en fonction à l'hôpital, des malades semblables à ceux que Fanzago reconnut pour des pellagreux, D’autres médecins padouans paraissent aussi avoir vu la péllagre sans la reconnaître rainsi en 1786, Pénada notait, dans un Mémoire contenant des observations météorologiques, l’arrivée à l'hôpital Saint-Antoine d’un grand nombre de malades: mélancoliques , avec des symptômes d'hypocondrie. | 4
Peut-être existe-t-1l aussi une mention de la pellagre dans un passage” du traité Du scorbut de Giovanni dalla Bona; publié en 1761; mais ces faits sont très-douteux, et je ne les ai cités que comme des indices qu'il était pérmis de rattacher aux observations non douteuses. Quoi qu’il en. soit, si l’on considere l’ensemble des faits, et surtout les observations de Pujati, qui ne peuvent laisser aucune incertitude et qui remontent, comme on sait, à 1709, l’on est conduit à ad-
*. Voici ce passage : « [nterdum sed rarius apud nos cutis finditur, aspéritudinem habet et squamas quasdam remuttit, sie ut ad eum morbun accedat quém Græct elephantiasim vocant, »
mettre qu'à partir du milieu du dix-huitième siècle la pellagre s’est montrée à un grand nombre de médecins, tant en Lombardie que dans les États de Venise, et que malgré une répugnance assez marquée à reconnaître une maladie nouvelle, les observations sont devenues de plus en plus nombreuses d'année en année. Ce n’est pas tout : non-seulement on peut affirmer que la pellagre était déjà commune vers 1750, mais il est encore possible d'en découvrir quelques traces dès les premières années de ce siècle. C’est ainsi que les documents recueillis par Gaspard Ghirlanda et le témoignage des malades soignés à Legnago et ailleurs, et qui attestaient avoir vu la même maladie chez leurs parents, ne permettent aucun doute. C’est même en s'appuyant sur ces témoignages que la plupart des médecins italiens se sont accordés pour placer vers l’année 1715 la première apparition de la maladie.
On sait que ce fut en 1701 que Ramazzini publia à Padoue son Traité des maladies des artisans. Dans le chapitre si court que cet auteur consacre aux maladies des cultivatéurs, la pellaore n’est point mentionnée nominativement, et l’on a admis généralement que Ramazzini ne l'avait pas connue. Mais en examinant de près la question, il m'a semblé que cette opinion avait été acceptée un peu légèrement, et qu'il y aurait lieu de rester au moins dans le doute. En effet, Ramazzini parle d’une maladie connue parmi les paysans de l'Italie septentrionale-sous le nom de
mal du maître’ (mal del padrone). Or, ce nom se trouve indiqué plus tard par plusieurs médecins, comme usité parmi le peuple de quelques districts pour désigner la pellagre. On n'est donc pas en droit d'affirmer que Ramazzini n’a pas connu cette maladie qui commencait sans doute à se dessiner au moment même où cet illustre médecin écrivait.
Mais 6n est forcé de s'arrêter à Ramazzini; au delà, on ne trouve rien dans les écrits des médecins qui puisse se rapporter à la pellagre. Quelque attention que l’on ait mise à compulser les ouvrages du seizième et du dix-septième siècles, ét particulierement ceux de Fracastor, de Mercurialis, de Fallope, de Montano, de Capivaccio, les mieux placés pour observer, on n’a pu y découvrir aucun indice de la maladie : il est également bien reconnu que Valle et Burchiellati, les plus exacts des observateurs lombards du dixseptième siècle, n’ont rien connu de semblable.
1 Voici le passage de Ramazzini : ch. xxxvir, Maladies des laboureurs.
( Ce chapitre a pour épigraphe le vers de V irgile :
O fortunatos nimium, etc.
ét Ramazzini observe que ce vers ne doit s'entendre que des laboureurs de l'antiquité ).
Après avoir peint la misère di laboureurs des pays VOISINS. du PO, l’auteur dit :
1 À ces causes se joint une nourriture très- -mauvaise, qui engendre un amas d’humeurs épaisses et glutineuses d’où dépendent tous les inaux qui les assiégent.… De la même cause naissent les coliques et l'affection hypocondriaque qu’ils appellent le mal del padrone, parce qu'il a quelques actères de la passion hystérique. » (Traduction de Fourcroy.)
1] résulte donc de P ensemble des Lémoignages el des faits que la pellagre n'a commencé à se montrer en Italie que dans les preniier es années du siècle dernier, et qu’elle n’a commencé à exercer des ravages considérables que vers le milieu de ce siècle.
Il me resterait à rechercher le moment précis où la pellagre a fait ses premières victimes en France et à suivre ses développements dans nos provinces méridionales. Malheureusement il ré gnera toujours, à cet égard, la même obscurité que celle qui couvre ls débuts du mal de la rosa dans les Asturies. De même seulement qu’il est permis d'affirmer que cette dernière maladie a paru avant la pellagre italienne, de même on est autorisé à admettre que la pellagre française est plus récente que celle d’ Espagne et d'Italie. On .ne saurait sans une excessive temérité placer son origine plus Join ae les premières années de ce siècle. Ce n’est qu'en 1823, comme on l’a vu, que M. Hameau a signalé le mal de la Teste, qu'il observait depuis 1818. Ce n'est qu’en 1842 que j'ai signalé le premier fait bien constaté de pellagre, celui qui PORTE avoir donné l'éveil aux praticiens; enfin, ce n estqu’en 1845 que nous avons été instruits de l'existence du mal dans les departements de la Haute- Garônne et de l’Aude, où MM. Calés et Roussilhe l’observent depuis vingettrois ans. Enfin je dois inentionner üne assertion tardive, mais qui émane d’un médecin trop honorable pout ne pas être accuëillie avéc
pleine -confiance. Dans la séance de l’Académie de médecine du 3 juin dernier, M. Gauthier de Claubry a assuré avoir vu la pellagre dans les Landes en 1809, lorsqu'il parcourait ce pays à la suite des armées impériales.
Sans doute, la manière dont la pellagre a été découverte en France permet de supposer qu’elle est réellement plus ancienne que ne l’indique lépoque des premières observations; mais rien n’autorise à placer son origine au delà des premières années du dix-neuvième siècle : il est probable que si elle était aussi ancienne parmi nous qu’en Éspagne et en Italie, quelque observateur en aurait saisi et esquissé les traits, comme cela a eu lieu dans ces deux pays; or, les recherches auxquelles ; je me suis livré à cet égard ne m'ont fait découvrir absolument aucun indice. La seule opinion rationnelle est donc celle qui consiste à penser que la pellagre, développée d’abord en Espagne et bientôt aprés en Italie, n'a envahi la France qu'à une époque M Che de nous. |
Il s’agit maintenant de rechercher cle est la cause commune à tous ces pays, MÉDUUL identique et d’une origine moderne, qui a fait naître
et qui tend à propager de plus en plus cette màladie.