‹ De la pellagre, de son origine, de ses progrès, de son existence en France, de ses causes et de son traitement curatif et préservatifChapitre 26 sur 44 · STI · texte numérisé non relu

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peu de sel, de lard et d’ail; les plus aisés seulenent usent de laitage, de beurre et d'œufs, le pauvre vendant généralement ces denrées pour se procurer le strict nécessaire; que si dans quelques parties des districts montueux de Bellano, Dongo, Gravedona,S. Fedele et Maccagno, la pellagre.s’observe peu comparativement au reste du territoire comasque, on en trouve la raison évidente dans les émigrations qui, pendant au moins neuf mois de l’année, entraînent hors de chez elles la plus grande partie de ces populations industrieuses, qui vont exercer ailleurs toute espèce de métiers ou d'emplois, se livrer au petit trafic et à la contrebande, et qui, pendant ce temps, ont des aliments différents de ceux des autres campagnards et beaucoup plus variés.

« Si dans la basse Lombardie les pellagreux sont en moins grand nombre que dans la partie haute, cela tient à la richesse du pays, à la fertilité du sol qui donne plus abondamment toute espèce de grains et principalement le riz, qui partage avec le pain et la polenta l'honneur de la table villageoise. ni

« Quant à ce que d’autres ont objecté, que dans les districts de Pavie et de Lodi, riverains du Pô, lorsque les campagnards se nourrissaient de pain de blé ture et de soupe de riz, ils n'étaient pas trés-sujets à la pellagre; qu’on à vu la maladie s y développer considérablement depuis les inondations de 1839, qui réduisirent ces populations à une plus grande pauvreté, et quoique

depuis lors le pain de froment ait été mis eñ usage dans ces pays; à tout cela l'observation répond que däns les districts dont il s’agit, et qui sont, pour le Pavesan, ceux de Corteolona, Bel- 910,080, Bereguardo et Landriano, et pour la province de. Lodi, ceux de Codogno, Sant’Angelo, Borghetto et Casal-Pusterlengo, le nombre des pellagreux était considérable avant lépoque des inondations; qu'on en comptait jusqu’à cent einquante dans le premier de ces districts, en 1830; cinquanñte-sept dans celui de Belgiojoso, vingtsix dans le troisième et le quatrième , et de vingttrois à soixante-dix-sept dans les quatre derniers, ainsi que le prouvent les tableaux statistiques officiels ; et si le nombre des pellagreux s’est aug: menté depuis 1839, malgré la petite quantité de pain-de froment qu’on dit avoir élé mise en usage (ce.qui. he peut guère se concilier avec Paccroissement de la pauvreté), on ne trouve pas là un argument qui infirmé notre thèse, puisque la pellagre était déjà enracinée et endémique parmi ces populations ; l’aggravalion , des misères est la cause à laquelle on doit, avec tout fondement, attribuer l’augmentation de la maladie, parce qu'elle a condamné le paysan à un régime plus économique, à un moindre usage du riz, considérablement renchéri,etqui a été remplacé par du mais, souvent de la dernière qualité; et; en effet, d’après des renseignements certains que je viéns de prendre auprès de personnes qui habitent ces pays, le grain que je viens de nommer, à cause

de son bas prix, y forme, à l'heure qu’il est, le principal. aliment du peuple; tandis que le froment, qui est bien plus cher, n’est, consommé qu’en très-faible proportion par le ‘pauyre; ou méême,ne lui est pas du tout connu.

| « Que dirons-nous des provinces vénitiennes, où l'abus du maïs n’est certes pas moindre que dans la Lombardie? Il est démontré que là l’aliment ordinaire des villageois est la polenta, souvent sans sel et faite avec de la farine de, qualité inférieure (car le grain qui leur est laissé par les maitres est le plus mauvais, souvent gâté et moisi, le meilleur étant mis en vente); les paysans mangent le plus souvent le maïs qu’on appelle quaranlain, qui mürit rarement ; ils le mêlent à quelques végétaux; ou à des haricots, à des citrouilles, et en font des pains et des gâteaux. Or, dans ces pays, la pellagre fait de tels ravages, que dans certaines communes du Bellunais, dans le district de Feltre, dans le territoire d’Arsie, lesixième de la population agricole, au dire de Zecchinelli, était pris de cette maladie.

« On peut, dire à peu près la même pute des dla rés transpadanés, où le maïs est devenu d'un usage commun, et où la pellagre se rencontre souvent; et il en est de: même maintenant dans le Tyrol italien, où le blé turc s'importe en grande quantité de Lombardie, outre celui, qui est récolté en moindre proportion dans le pays.

« Que si quelques ouvriers du pays de Trente ou de Gênes; abandonnantleurs montagnes où la

pellagre est encore inconnue, et s’établissant dans la basse Lombardie, s’y maintiennent intacts pendant des années, quoiqu'ils fassent usage de la polenta, ce fait ne semble guère pouvoir infirmer notre thèse, car il est facile de comprendre comment de pareils individus, provenant de contrées salubres, de parents sains et vigoureux, résistent pendant un temps, même assez long, à l’action d’un régime délétère, qui agit lentement, mais qui finit avec le temps, ainsi que l’expérience le démontre, par exercer sa mauvaise influence sur ces individus d’abord privilégiés et les pousse à la maladie.

« Quant au Piémont, où dans plusieurs provinces le blé turc n’est guère moins cultivé et employé comme alimentque dans la Lombardie, il est reconnu que Ja pellagre y est aussi presque également f réquente, comme tous les auteurs en font foi, et comme je l’ai vérifié moi-même ‘pendant mes voyages dans ce royaume.

« À propos de ce pays, et en réponse à ce que l’on nous a objecté que les Valdôtains, qui se nourrissent de châtaignes, sont affectés de la pellagre, et qu’au contraire les habitants de la pro: vince montueuse de Biella et ceux de la vallée d’'Ossola , dont l'aliment principal est constitué par le maïs, en sont à peu près exempts; j'ai réclamé de la courtoisie dés protomédecins de ces provinces, des renseignements positifs et officiels"

#5 « Je dois à l’extrème complaisance du conseiller du protomé-

qui me permettent d'affirmer que , quant à la vallée d'Aoste, d’après l'attestation du protomédecin, le docteur Bich, la pellagre s’y trouve endémique dans diverses communes limitrophes du, Canavesan (pays d’Ivrée), et en particulier celles de Donnas, Carema , Saint-Martin, Issogne, Bard, Verres, Champ de Praz, Montjovet et autres; que dans ces communes aussi bien que dans ‘les communes contiguës du Canavesan où la pellagre domine aussi, le paysan se nourrit presque exclusivement de farine de maïs dont il prépare le mets appelé muasse; il ne boit qu’un peu de mauvais vin, n associe presque jamais ni viande, ni aucune autre céréale à sa nourriture; les chàtaignes y sont très-rares. Le blé de Turquie, que l’on y cultive du reste avec avantage, est sujet à une maladie que l’on appelle mofflette.

« Depuis Montjovet jusqu'à Courmayeur, et en poursuivant jusqu'à la Thuille, on ne trouve plus la pellagre endémique (car elle n’a été vue que chez un ouvrier provenant du bas Val d'Aoste, et qui continuait à faire usage de la nuasse); la, les châtaignes abondent et on en consomme en quantité, principalement depuis Saint-Vincent jusqu'aux Salles; la masse y est inconnue et on mange de bon pain de seigle, de bonne polenta qui s’assaisonne presque toujours avec du

dicat de Turin, M. le docteur De Marchi, les notices officielles relatives au Piémont, que j'ai extraites des lettres originales, qu’il m'a récemment envoyées, de divers protomédecins des provinces en question. »

beurre, des oignons frits, et à laquelle on associe du fromage, de la viande, des pommes de terre et d'autres variétés de denrées, ainsi que du vin supérieur à celui des autres districts. Le protomédecin dont je parle (le docteur Bich) ajoute qu’il a souvent vu sur la rive droite de la Doire-Baltée le blé de Turquie couvert de taches d’un vert obscur, et dans le territoire voisin de Quincinetto, dans la province d’Ivrée, il a également observé que les communes qui longent la même rivière sont plus sujettes à la pellagre que les autres.

« Quant à la province montueuse de Biella, j'ai appris en effet du protomédecin, M. le docteur Curiotti, que les cas de pellagre sont très-rares, quoique l’on v fasse un grand usage de polenta; mais ce médecin ajoute que comme le maïs ne se cultive pas dans la province, les moins aisés eux-mêmes consomment du maïs de la meilleure qualité ;en outre, M. le professeur Sacchero m'a fait remarquer que presque tous les hommes de'ce pays émigrent pendant une grande partie dé l’année, s'emploient aux ouvrages de construction des routes , à tous les travaux publics, ou exercent hors de leur pays divers métiers, de la même manière qu'un grand nombre d'habitants des communes situées au-dessus du lac de Como, et reviennent ensuite dans leur patrie avec de bonnes épargnes, en sorte qu'ils peuvent y vivre dans l’aisance pendant le temps qu’ils y passent, et ajouter de bonne viande et des aliments variés à la polenta, toujours confectionnée avec de

la farine de maïs de la meilleure qualité; ils né mangent jamais de pain de maïs:

.« Et quant à la province de Domo d’ Duo, le protomédecin, M. F. Zanosa, qui depuis quarante ans y excerce la médecine, a déclaré qué ni lui ni ses collègues n'avaient encore vu aucun pellagreux; mais il a ajouté que les villageois de ce pays ne se nourrissent pas un quart de l'année de polenta de maïs, qu’ils neconnaïssent pas le pain jaune (pain de maïs), mais qu'ils préparent et mangent de bon pain de seigle pur, ou de seigle mélé au froment. Le protomédecin de Pallanza, le docteur Giuseppe Croppi, qui regarde aussi le pain jaune comme la véritable cause de la pellagre, attribue également labsence de cette maladie dans le val d’Ossola inférieur, à ce que les villagéois de ce pays, qui aiment assez la polenta, ne connaissent pas le pain dont il s’agit.

«JL en est de même dans la Toscane que dans l'Italie supérieure, d’après le professeur Chiarugi. Dans le Mugello et le territoire de Pistoia, les campagnards, et. principalement les fermiers et les journaliers, qui ne vivent presque que de farine de maïs, comme ceux du Milanais, el ne boivent que de l'eau, sont attaqués par la pellagre; tandis que les paysans plus aisés qui se nourrissent d’autres farines, et ceux qui se nourrissent principalement de ints en sont exemplis.

« L'observation faite par le docteur Corticelli, que l’on netrouve presque pas de pellagreux dans

le val de Chiana (partie du val d’Arno), où pendant l'hiver on fait une consommation considérable de polenta, ne prouve. pas grand’chose contre notre opinion, puisque, de l'aveu du docteur Corticelli, dans les autres saisons on abandonne entièrement cet aliment et l’on y substitue d’autres substances et du pain fait avec diverses céréales. Ce changement complet de régime empêche les funestes effets de l'usage habituel du mais. |

« Dans le littoral de Gênes, on ne connait presque pas la pellagre, quoique les affections de la peau (et même, dit-on, la lèpre) n’y soient pas rares. La polenta et le pain jaune y sont presque inusités, et l'on mange en place du pain de froment ou de seigle, des légumes et des poissons abondamment fournis par la mer. Dans Pile de Sardaigne, d’après le professeur Sacchero, qui y a séjourné plusieurs années, et dans la Sicile, d’après le professeur Raphael Sava, la pellagre est inconnue; or, dans ces grandes îles italiennes le maïs ne sert pas d’aliment habituel.

« Et quant aux autres parties de l'Italie centrale et méridionale (je ne parle pas de la campagne romaine que je n’ai pas visitée, et qui ne m'est connue par les écrits d'aucun médecin ayant traité le sujet en question), j’observerai que, dans le royaume de Naples, en deçà du Fare, on a observé quelques cas de pellagre, d’apres le docteur Nardi; et le docteur Semmola m'a rapporté qu'ilavait vu Jui-même la vraie

pellagre dans les hôpitaux de la métropole, chez un individu provenant de la campagne. Ces cas rares, toutefois, ne paraissent certainement pas en proportion avec la quantité de blé turc qui se consomme et qui est l’objet. d’une culture étendue dans plusieurs provinces; c'est pourquoi il faut considérer que ce grain, loin de constituer la nourriture presque exclusive de populations entieres comme dans la Lombardie et ailleurs, est employé alternativement et concurremment avec d’autres substances alimentaires, avec du pain blanc surtout et des pâtes de la meilleure qualité, des volailles, des viandes et des vins excellents qui abondent dans cette heureuse contrée. Ajoutons (ainsi que l’on peut s’en convaincre par la lecture de la Topographie médicale du royaume de Naples, par le docteur Salvatore de Renzi) que « les céréales (et parmi elles le maïs) « y sont supérieures à celles des autres pays et « douées de toutes ces qualités qui les rendent nu- «tritives et salutaires »; c’est l’effet d’un climat plus propice. Cette circonstance très-importante est peut-être celle à laquelle ce royaume doit d’être presque exempt de la pellagre. »

Je passe maintenant à la France : ici les faits n’ont pas encore été étudiés avec le détail nécessaire, et je n'aurai que peu de chose à dire : toutefois les documents exposés à la fin de ce livre, dans les articles relatifs à la topographie médicale, et à la culture du maïs, prouvent que les pellagreux des Landes et de la Gironde, ceux de

( 186 ) la Haute-Garonne et de l'Aude, appartienbent tous à une classe d'hommes dontle maïs est la- ‘liment principal. Ces documents permettent aussi de conclure que depuis une quinzaine d'années environ, la céréale américaine a été cultivée et consommée dans une proportion notable en divers points du centre de la France, et que les faits de pellagre sporadique qui se sont produits ne peuvent pas être rapportés à: une autre cause. vai Ainsi cette proposition formulée plus haut:

que de: toutes les conditions dans lesquelles les pellagreux se rencontrent en Espagne, en Italie, en France, il n’en est qu’une seule, l'alimentation avec le maïs, à laquelle la pellagre puisse être attribuée, parce que seule cette condition embrasse sans exception tous les faits observés, celte proposition, dis-je, se trou ve démontrée par l'examen des faits au double point de vue de l'histoire et de la géographie; il suffit d’avoir suivi les détails de cette double étude pour être convaincu que nous n'avons pas pris une trompeuse apparence pour la réalité, une coïncidence fortuite pour une corrélation nécessaire et liée à un rapport direct de cause à effet; je ne connais pas dans les sciences d'observation, et dans l’étiologie des maladies en particulier, de loi universellement reconnue, qui soit fondée sur un ensemble de faits plus imposant, sur des observations plus précises, en un mot sur des preuves dont la vérification ait donné desrésultats aussiconstammentidentiques.

Si l’on entre en effet dans le champ dés obser vations particulières et des faits individuels, on trouve partout la confirmation de la loi éliologique que nous cherchons à établir pour ‘la pellagre. L'histoire de chaque malade; le degré’ du mal, les variations quisurviennent danssa marche, les améliorations, les guérisons ou les recrudescences, et enfin l’opinion unanime des auteurs sur l'efficacité des moyens thérapeutiques, tout rentre dans celte loi, tout s’expliqué et ne peut s’expliquer que par elle; je vais encore citer un petit nombre d'exemples. pa

G. Cerri, chargé en 1795 par le gouvernement de Milan de faire des expériences pour rechercher la cause de la pellagre, fit nourrir pendant un an dix pellagreux dans un état de maladie bien caractérisée, avec de bons aliments empruntés en partie au règne animal et avec de bon pain, au lieu du pain de maïs et de la polenta dont ces individus se nourrissaient auparavant ; 1] vit leur état s'améliorer rapidement , et Pannée suivante éruption cutanée et les autres accidents ne reparurent pas. Cette expérience a été renouvelée souvent et toujours avec le même résultat ; je reviendrai plus au long sur ce point dans la qua: trième partie de cet ouvrage. |

De même, en étudiant Ja manière dont agissent lémigration , le changement de profession, de genre de vie (moyens dont l'efficacité dans le traitement de la pellagre a été reconnue), on s’assure que c’est toujours ‘par le changement sur-

venu dans l'alimentation que ces moyens produisent des effets avantageux. Cerri et le docteur Nardi rapportent l'observation d’un. paysan gravement affecté de pellagre, et qui fut pris comme domestique dans une maison riche de Milan. Au bout de quelque temps, sous l'influence de bons aliments, il se trouva si bien délivré de ses maux qu'il prit le parti de rentrer dans son pays. Il reprit la vie de cultivateur et revint à l'usage de la polenta et du pain de maïs : la maladie ne tarda pas à reparaitre. Cet individu reprit alors son ancien service dans la maison Daverio, et, grâce au régime qui l'avait déjà sauvé, il retrouva une seconde fois la santé. Plus tard, s étant encore retiré dans son village et s’étant soumis de nouveau aux mêmes aliments que ses compatriotes, la maladie le ressaisit encore, et il ne guérit qu'en retournant chez ses anciens maitres, où il vivait en 1826 âgé de quatre-vingtsix ans.

Il en est de même des exemples cités par Sabatti et par d’autres, d'individus appartenant à des familles fortement entachées de pellagre, et qui se sont maintenus exempts, sans que l’on puisse trouver entre eux et le reste de la famille d’autre différence que la nourriture; ces individus, en effet, sont ceux qui vont au marché, à la ville, pour la vente des denrées, et qui se nourrissent souvent à l'auberge.

L'immunité dans laquelle se maintiennent des familles entières est due à des circonstances

analogues : le docteur Vajarini, qui exerçait à Edolo, assurait au docteur Balardini que, dans ce district montueux où l’usage du maïs n’était pas encore très-répandu , les familles qui restaient fidèles à l'antique pain de seigle et au laitage étaient toutes épargnées par la maladie; tandis que celle-ci sévissait sur plusieurs familles de la plaine qui avaient adopté la polenta.

On a vu la pellagre paraître et disparaître dans un même pays, suivant certains changements de régime. Le docteur Barcella, qui exerçait à la fin du siècle dernier au bourg de Bagalino, dans une des vallées voisines du Tyrol italien, rapportait qu’à son arrivée dans le pays, la pellagre et la polenta étaient également inconnues : le peuple se nourrissait alors de pain de froment et de bouillie de millet. Plus tard, le millet étant devenu trés-rare, on commença à y ajouter de la farine de maïs dans la bouillie, et ce fut peu de temps apres l’introduction de cet usage que les premiers indices de pellagre se manifestèrent çà et là. Plus tard encore, le millet disparut complétement, et la polenta ne se fit plus qu'avec de la farine de maïs; en même temps le docteur Barcella reconnut manifestement une aggravation dans les accidents pellagreux".

Le docteur Zantedeschi rapportait le fait suivant au docteur Balardini : « La pellagre que je trouvai dominante à Bovegno et dans les lieux

1 Balardini, Annali univ, exiv, avril 1845, p. 246.

voisins (province de Brescia), dès 1804, époque de mon entréé en exercice dans ce pays, dis:

parut entièrement pendant les années. 1816 et 1817, lorsque dans ces pays montueux (le Valtrompia supérieur) le prix des. grains éprouva une hausse énorme, et obligea les basses classes à renoncer entièrement. aux aliments préparés avec le maïs; qui fut remplacé par les pommes de terre, les légumes de toute espèce. En 1879, après une baisse considérable des grains et le retour à une consommation démesurée de maïs, la pellagre reparut, ét a toujours persisté depuis: »

On a pu constater aussi que, toutes choses égalés d’ailleurs, le degré d'intensité de la pellagre se réglait d'après le degré d'importance du maïs dans l’alimentation : le docteur Balardini cite une observation faite par lui-même dans la commune d’Erbanno, dans le Val Camonica : sur une partie du territoire, à Angone, la polenta constitue à elle seule le déjeuner, le goûter et le souper des paysans; or, dans cette partie de la commune; la pellagre, qui est connue encore sous le nom de salso, exérce de tres-grands ravages, :et pousse prématurément au tombeau un certain nombre d'individus; dans le chef-lieu de la commune, au contraire; où l’on mange beaucoup moins de polenta, à laquelle on ajoute de bon pain, de seigle et du laitage, non-seulement le nombre des pellagreux est moindre, mais la maladie elle-même se montre avec beaucoup moins d'intensité.

C’est ainsi que plus on entre dans le détail des faits et lon multiplie les points de vue suivant lesquels ces faits peuvent être considérés, plus l'influence du mdis sur la pellagre apparaît avec une irrésistiblé évidence. Il serait même impossible de comprendre les opinions contradietoires qui existent encore en ltalie sur ce sujet; si l’on ne savait qu'il a jusqu'ici manqué aux Italiens la plus utile de toutes les lumières; c’est-àdire la connaissance de l'existence de la pellagre en France et en Espagne; il leur a manqué de:sai voir que dans ces deux pays, de:même qué dans les provinces italiennes, la maladie né s’est montrée que chez de pauvres:villigeois, tous mal nourris, tous faisant du maïs leur aliment prineipal. Aussi peut-on prédire sans doute que lorsque les faits rassemblés dans ce livre, et ceux que l'avenir ie tardera pas à révéler, seront bien connus au delà des Alpes, il n’y aura-plus qu’une opinion pour. placer la source de là pellagré dans l'alimentation avec le mais:

Il reste encore toutefois plusieurs questions à éclairer et quelques difficultés à résoudre pour que dl’étiologie de la pellagre soit nettement établie. J'ai montré que lé maïs produit cette maladie ; il reste à faire connaître de quelle manière, dans quelles conditions il là produit. On peut affirmer dès à présent que, partout où existent des pellägreux, on les rencontre dans uñe classe d'hommes se nourrissant de mais; Mais on ne saurait prétendre que, partout où lon se

( 492) nourrit de maïs, il doive se trouver nécessairement des pellagreux; non-seulement rien n’autorise à émettre une semblable proposition, mais tout tend à prouver qu’elle serait erronée : les faits dont j'ai présenté le tableau sommaire dans les prolégomènes apprennent que, dans les contrées chaudes du nouveau et de lancien monde, des populations entières font du maïs leur aliment principal, et aucun indice positif n’a révélé jusqu’à présent l'existence de la pellagre dans ces contrées. Les médecins italiens eitent, il est vrai, quelques passages obscurs empruntés à des historiens et à des voyageurs, et d’après lesquels l'alimentation avec le maïs don: nerait lieu à des accidents et même à des mala: dies ; il faut reconnaitre aussi qu'avant l’époque où la pellagre à été clairement décrite, des inconvénients graves avaient été attribués au maïs: on en trouve une preuve dans un passage de Gaspard Bauhin qui dit’ : «que ceux qui mangent trop de blé indien (maïs) deviennent enflés et scabieux. » Mais en admettant que les accidents dont il s’agit puissent étre rattachés à l’histoire de la pellagre, aucun des passages qu’on a in- voqués ne fournit la preuve de l'existence de

* Theatrum botanicum (ed. Basil.), in-fol., 1668, p. 496.

« Hujus (frumenti imdici) temperamentum muito calidius est

uam sit nosti vulgaris tritici... Hinc, si co nimium ufantur,

tumidi et scabiosi redduntur : imo pueri Guinensium, qui

hoc frumento sæpe, panis loco, vescuntur, a scabie sese vin-

dicare non possunt, cum sangtinem nimis calidum et quasi adustum gignat, » | |

celle-cicomme maladie endémique, soit en Amérique; soit en Afrique, soit dans les îles intertropicales. Pour moi, je pense que si la pellagre décimait les populations des pays chauds, comme elle décime celles de plusieurs contrées tempérées de V Europe, elle n’aurait pu échappèr à l'attention des médecinsetdes voyageurs denotre époque : en Amérique, elle n’aurait pas échappé à M. Roulin, que la direction deses études a conduit à examiner les influences du nraïs sur la santé, ni à un observateur d’une aussi pénétrantesagacité que M. Hippolyte Passy , dont l'esprit a été sans cesse tourné vers les grandes questions d’hygiène publique , et vers l’étude de tout ce qui peut modifier le physique et le moral des peuples. On peut donc affirmer que la pellagre n’existé pas plus dans ces contrées lointaines qu’elle n'existe dans le midi de l'Espagne , dans la Sicile , et dans d’autres pays plus rapprochés de nous, où le maïs trouve un ciel propice, un climat tout à fait accommodé à sa culture, et où il arrive à peu près constamment à son parfait développement, à sa maturité et à sa dessiccation complètes. Sans doute, dans ces pays, la pellagre peut se montrer quelquefois; elle peut atteindre çà et là quelques individus, comme on l’a remarqué en particulier dans le royaume de Naples; mais elle cesse d’être une maladie populaire, une endémie; elle perd à la fois son importance et sa gravité.

Au reste, ces faits sont une conséquence de

ceux que j'ai exposés dans les prolégomènes, où

l’on a vu que le maïs daus son état parfaitement normal est un aliment salutaire; que s’il est incapable, tout seul, de sustenter un peuple intelligent et fort, du moins son usage comme aliment PER EIpal n'est point funeste à la santé.

Ce n’est pas en effet par ses qualités normales que Île maïs produit la pellagre, mais seulement par certaines altéralions qu'il éprouve d’une manière plus ou moins fréquente suivant les climats. Il faut remarquer que jusqu'ici la pellagre n'a été trouvée comme maladie endémique que sous certaines latitudes , et dans une zone comprise entre le 42° et le 16° degré de latitude septentrionale. Au midi de cette zone, le mais mürit parfaitement et acquiert un remarquable développement; au nord, au contraire, il mürit tres- difficilement; il semble plu: tôt devenir une plante fourragère qu' une véritable céréale; il n'est employé qu'en. faible prepertion: comme aliment. Or, nous voyons qu'au midi comme au nord de la zone dont je parle, | la pellagre ne $ ‘observe que sporadiquement et devient de plus en plus rare, au midi parce que le maïs est plus nourrissant et plus sain; au nord, parce qu'il sert très-peu à l’arique mais la zone intermédiaire, qui comprend à la fois l'Italie, l'Espagne septentrionale, et le midi de la France, assez favorisée PAF le climat pour que le maïs arrive à peu prés à sa maturité, pas assez pour que la maturité soit parfaitement assurée , pour que la dessiccation du

grain soit complète, pour que celui-ci évite certaines altérations, cette zone représente le véritable domaine de la pellagre endémique , et la pellagre ne s'y ppser ve jamais que chez les indi-

Je ne puis m ’empêcher de faire ici un hot chement important entre les effets du maïs dans les contrées peu favorables à sa culture, et les effets que produisent le seigle et le blé lui- -même dans divers pays où ces céréales éprouvent de temps en temps certaines altérations. On verra que l histoire de l’ergotisme et de la convulsion céréale peut servir de complément à celle de la pellagre : en effet, le seigle, dans les pays dont le sol et le climat lui conviennent, sert, comme le mais , d’aliment au peuple des campagnes sans produire aucun effet morbide appréciable. Ainsi dans plusieurs provinces, telles que la haute Auvergne et le vaste plateau granitique du Gévaudan, où le pain de seigle est consommé en grande quantité, l'ergotisme est à peu prés inconnu; tandis que dans d’autres proyinces ; comme le Gâtinais et surtout la Sologne, où la nature du sol est différente, où 'hhmidité du climat favorise le rer de l'ergot, on a vu les populations décimées par de terr ibles épidémies, et l’ergotisme s'établir comme en permanence. Le nord de l'Europe a présenté des faits analogues qui se rapportent à l'histoire, demeurée si confuse, des épidémies Mt te désignées sous le nom de maladie de la crampe,

( 196 ) convulsion céréale, etc. Ces maladies offrent la plus grande analogie avec la pellagre, et tiennent à une altération autre que lergot, et peut-être analogue à celle que le mais éprouve dans les provinces sujettes à la pellagre endémique.

Ce n’est donc pas, je le répète, le maïs luimême qui est la cause de cette dernière maladie, mais l’altération du maïs. Il s'agirait maintenant de rechercher quelle est cette altération à laquelle sont dus des effets si funestes ; mais je reconnais que les observations personnelles me font entierement défaut à cet égard; les renseignements fournis par les auteurs qui ont étudié lhistoire naturelle de la magnifique plante américaine, ne m'ont donné que très-peu de lumières, et je croyais qu'il fallait réserver cette question tout entière pour l'avenir, lorsque la deuxième partie du Mémoire de M. Balardini, publiée dans le numéro des Annali universali de Milan (numéro de mai 1845), est arrivée entre mes mains. Je m'estime heureux de pouvoir faire connaître les résultats des recherches du médecin de Brescla Sur un point que Je n’aurais pas osé aborder avec mes seules connaissances, et qu'il a traité avec une grande richesse de documents.

M. Balardini, qui professe, ainsi qu'oùu à pu le voir, sur la cause de la pellagre l’opinion à l’appui de laquelle je crois avoir apporté quelques preuves puissantes et inconnues aux Italiens, professe aussi l'opinion que le mais ne devient un agent morbifique que par suite d’une

maladie qu’il éprouve lui-même. Apres avoir étudié pendant plusieurs années les diverses altérations de cette céréale, et cherché à déterminer l'influence que chacune d’elles peut exercer sur la santé des populations, M. Balardini croit avoir reconnu que la maladie du maïs à laquelle il faut attribuer la pellagre, consiste dans le développement d’un parasite fongoïde, qui s’observe tresfréquemment dans l'talie septentrionale, où il est connu sous le nom de verderame (vert-degris).

Quoique je sois peu en état de me prononcer sur la valeur de cette assertion, je dois reconnaître que M. Balardini la développée de manière à lui donner un très-haut degré de vraisemblance. Aussi, en attendant que de nouvelles observations soient venues l’infirmer ou en donner la démonstration complete, j'ai cru devoir la faire connaître avec quelque détail, en traduisant textuellement quelques passages du Mémoire du docteur Balardini.

Ce médecin donne du verderame la description suivante! : « Cette altération ne se manifeste qu'après la récolte et lorsque le grain est placé dans les greniers. Elle apparaît dans le sillon oblong, couvert d’un épiderme très - mince, qui correspond au germe. Cet épiderme ( qui dans l’état normal est ridé et adhérent à l’embryon ), lorsque la production morbide que nous

* Annali univ. di Medicina, vol. CXIV, mai 1845, p. 261 et suiv.

examinons est née , se détache de celui-ci et S "épaissit un peu; pendant quelque temps pCpEs dant il conserveson intégrité, laissant voir seu: lement une matière REA qui parait lui être sous-jacente ; ; si l'on enlève la pellicule épidermique, on trouve en effet au-dessous un amas de poussière, ayant la couleur du vert-de-gri IS , plus ou moins foncé : c'est. un véritable produit parasite qui attaque d abord la substance voisine du germe, se porte ensuite sur le germe lui-même et le détruit.

« La matièr e DCR IE dont ils ’aoit se sépare en une infinité de très-petits le + tous égaux entre eux, parfaitement sphériques, diaphanes, sans trace de sporidioles internes, ou de diaphragmes, sans vestiges de cellulosités ou d’ appendices ? a la surface, rite et tres- simples. | « En comparant celte matière avec la farine du grain demeuré sain, on a 1rouvé que « celle- -ci était formée de Etes irrégulières, imparf faitement sphériques ou plutôt polyédriques, à à angles obtus, souvent IDÉgaux, et deux fois au moins plus volumineuses que les granules mycétoides de la matière en dysshgn. | « Aprés avoir réuni les caractères de celle- -C1, le baron Cesati, qui s'est prêté sur ma demande à ce. difficile examen, N a, pas hésité : à Ja considérer comme un Bari st: fungus parasite, qui

> Le docteur Balardini a plusieurs foisessayé de faire germer des graines de maïs attaquées de verderame, en les plaçant dans les conditions les plus favorables ; 1l n’a jamais pu réussir.

( 199 ) doit être placé dans le genre sporisorium' de Linck, el mérite de former une espèce particulière qu'il regarde comme nouvelle, et propose d’ appeler sporisorium maydis ; cette .espêce ne doit ] pas être confondue avec l’autre espéce , unique Jusde à ce jour, découverte par Élireubers , en

Égypte, où alé attaque les grains et les eniveloppes florales du sorgho ou meliga Les sorghi, Ehr.) |

« Outre l'analyse microscopique, une analyse chimique trés-attentive a démontré? la uature fongoïde de ce produit; on à trouvé en effet, au lieu des éléments ordinaires qui composent le maïs, une bonne dose de stéarine, de la résine, de l’acide fongique et une ATEN ES azotée Huide ammoniacale. »

Le docteur Balardini, el plusieurs personnes qui ont faitavec lui des expériences, ont reconnu que le développement de ce parasite, € en modifiant la composition intime du grain de mais, transforme aussi sa saveur aturellement assez douce, Jui donne un certain degré d’amer tume

Le genre sporisorium est défini par Linck (espècedl) : kSpos ridia sub epidermide coacervata, crumpentia, simplicia,, floccis pancis mtertexta. » Quant au sporisorium maydis, M. Cesati le définit : « Sporisorium, sporidus æruginosis, minimis, æqualibus, sero erumpentibus. »

#* L'analyse chimique à été faite par le docteur Stephano Grandoni,: “or 8 -chhuiste: des hôpitaux de Brescia. Il a trouvé que le parasite dont 1l s agit (qui forme en général le septièmé environ en poids du grain total), est composé 1e de fibres végétales qui forinent en quelque:sorte le Squelette ; 2 de

stéarime; 32; de résine ;.,4°, d’albumine ; 15°: d'acide : fougique ; 6° d’une substance azotée fluide ; 7° de matière colorant rouge,

et d’âcreté, de manière à produire une sensation de chaleur au palais le long de l’œsophage, et à déterminer des nausées.

L’altération du maïs, caractérisée AS TRn pement du verderame, est très-fréquente dans l’Italie septentrionale, et il n'existe peut-être pas un grenier, suivant le docteur Balardini, où l’on n’en trouve quelques traces. Elle se montre surtout très-commune après les années froides, les automnes pluvieux, quis opposent non-seulement à la parfaite maturation du grain, mais encore à sa dessiccation. C’est ainsi qu'après l’automne de 1844, remarquable par ces longues pluies qui firent lant de mal à quelques provinces septentrionales de l'Italie, l'auteur a trouvé le verderame en grande abondance dans toutes les provisions de maïs faites par les paysans, et surtout dans le maïs récolté dans les endroits les plus humides.

Le même auteur croit avoir remarqué que les variétés que l’on nomme en Italie grand mais d'aulomne (zea mays autumnalis vulgaris), maïs quarantain (zea mays præcox), sont plus souvent attaquées par le parasite, que la variété que lon appelle maïs d'été ou d'août (zea mays vulgaris æs- Hiva). J'ai essayé de montrer daus la quatrième partie de ce livre qu’il serait très-important pour parvenir à extirper la pellagre, de bien étudier comparativement les diverses espèces de maïs, au point de vue de l'acclimatement et de la plus ou moins grande disposition de chacune à con-: tracter des maladies; la remarque de M. Balar-

dini vient confirmer la nécessité de cette étude.

Mais en admettant que par elles-mêmes et indépendamment de l’état desécheresse ou d'humidité des lieux où on dépose le produit de la récolte, certaines variétés de maïs puissent contracter le verderame, il est certain cependant que l'influence du milieu est très-puissante, même sur le maïs sain et recueilli dans sa parfaite maturité. Le docteur Balardini a vu des tas considérables de maïs bien desséché et d’une excellente qualité, présenter au bout de peu de jours la maladie en question, à la suite du contact de quelques gouttes d’eau qui s'étaient écoulées du toit qui recouvrait ces provisions. Ce médecin a fait en outre des expériences qui lui ont fourni le même résultat et lui ont prouvé l’influence toute-puissante de l'humidité sur le développement du verderame.

Si l’on rapproche ces observations, de la description que Casal a donnée du climat des Asturies, où toutes les substances organisées se couvrent avec une extrême facilité de moisissures, on sera conduit à soupconner que le parasite du maïs doit se développer plus fréquemment encore dans l’Asturie d’Oviédo que dans la Lombardie. L’humidité intérieure du grain imparfaitement mûr suffit aussi pour produire le verderame, sans qu'il soit nécessaire d’une grande humidité extérieure, et s’il est vrai que ce parasite soit réellement la cause de la pellagre, on comprend trés-bien comment la pellagre se voit en Espagne, en France et en Ttalie sur des terrains secs.

Ces faits sont d’une haute Importance pour montrer quel est souvent, dans les maladies, l’enchainement complexe des causes : l hutidité atmosphérique ne saurait être regardée, ainsi que je l ai prouvé, et pas plus que toute autreinfluence atmosphérique , comme la cause directe de la pellagre, qui existe daus des | pays lrès-secs, et qui, d’ailleurs, ne sévit jamais que sur une certaine classe d'individus. Mais l’on voit cependant que soit l'humidité atmosphérique, soit l’humidité qui tient à l’incomplète maturité du maïs, peuvent l’engendrer en provoquant le développement d’un fongus sur des grains de bonne qualité, et rendant ainsi malfaisante une récolte qui, sans celte circonstance, n'aurait eXercé aucun mauvais effet sur la santé.

De méme peut-être, certaines contr ées, plutôt sèches qu “humides, peuvent, soit par la nature du sol, soit par d’autres conditions topographiques, favoriser l’altération du maïs et contribuer indiréctement au développement de la pellagre Beaucoup d’ observateurs ont noté que. la production de lergot dans le seigle était favorisée par la nature argileuse des terrains; 1l serait possible que des influences analogues ne fussent pas étrangères à la prédiction de | Ja pellagre; mais |’ Nation n'a encore rien appris à cet égard.

J'arrive à quelques expériences de M. Balardini : outre les essais faits sur lui-même, sur son fils et sur un de ses amis, ce zélé médecin a voulu

étudier sür dés animaux l'influence du maïs affecté de verderame. "se dt

« Le 30 octobre 1844, dit-il, je renférmai deux poulets âgés d'environ trois mois, pesant ensemblé quatre livres (poids italien), dans une cage placée dans une chambre au rez-de-chaussée, à la température de 12° Réaumur, et je leur fis donner en abondance du maïs gâté. Is se mirent à le becqueter; mais bientôt on les vit rejetér la plupart des grains après lesavoir en partie broyés. Plus tard, ils semblèrent éprouver du malaise, et le soir ils se montrérent tristes, avec la crête pendante ; ils buvaient souvent et se couchaïent volontiers. Le lendemain, ils témoignèrent de la répugnance à manger, ils étaient tristes et chancelants sur leurs jambes. Où continua pendant quatre jours le même mode d'alimentation, jusqu'à ce que, voyant leur dégoût marqué pour le grain entier, on substitua le rain moulu et délayé dans l’eau. Mais cette paie ne réveilla point l'appétit, malgré la précaution que ÿ eus de corriger son amertume à l’aide d’un peu de sucre. C'est pourquoi je revins au grain entier, que je mis en usage Jusqu'au soir du 8 novembre.

« Pendant ce temps, on remarqua que les auras des poulets étaient plus mous que de coutume et quelques-uns liquides. Ils présentaient tous une teinte verte et se couvraient trés-vite d’une moisissure blanche trés-adhérente. | |

“« Tandis que je faisais ces expériences sut ces

deux poulets, j'ai enfermé également le 30 octobre, dans une autre cage placée dans la même chambre, deux poulets du poids de quatre livres quatre onces, qui furent nourris jusqu’au 8 novembre avec du maïs sain et de belle qualité, que je leur donnai comme aux deux autres poulets, tantôt entier, tantôt broyé et délayé.

« Le 8 novembre, dixième jour de l’expérience, je trouvai que les deux poulets nourris avec le maïs altéré par le verderame avaient perdu de leur poids, tandis que les deux que j'avais nourris avec de bon maïs avaient gagné six onces.

« À partir de ce jour je continuai l'alimentation des deux premiers poulets avec du maïs gàté auquel j’associai un quart environ de grain sain, et je continuai à nourrir les deux autres avec du grain parfaitement sain, tantôt entier, tantôt réduit en pâte; l’expérience fut poussée jusqu’au 28 novembre, c’est-à-dire pendant vingt jours. À cette époque, la première paire de poulets n'avait gagné que quatre onces en poids, quoique ces animaux fussent tous deux au moment de la croissance : l’autre paire ayait gagné une livre entière. Les premiers avaient perdu leur vivacité, paraissaient mal affermis sur leurs jambes, ils demeuraient taciturnes, leurs plumes étaient tombées en plusieurs endroits, et leurs crêtes étaient d’un rouge moins vif; ceux de la seconde paire, au contraire, étaient alertes, chantaient avec force, et quoiqu'ils ne fussent pas

( 205 ) aussi gras que si On les avait nourris avec plu: sieurs espèces de grains combinées, ils jouissaient cependant d'une bonne santé.

« Le 28 novembre, j’eus l’idée de changer le traitement de mes poulets; de substituer du grain de maïs sain, soit entier, soit en pâte, à la nourrituré ordinaire de la paire qui avait été amaigrie et exténuée par l'usage du maïs affecté de verderame, et d'assujettir à ce dernier aliment les deux poulets que j'avais bien nourris jusque-là. * | |

« Sous l’influence de ce changement de régime, les premiers reprirent de la vigueur et de l’embonpoint , et au bout de douze jours seulement, leur poids s'était élevé de quatre livres quatre onces à cinq livres deux onces, tandis que les deux derniers maigrirent à leur tour, devinrent tristes et tremblants; on les voyait boire souvent, et après avoir traîné quelque temps, l’un d’eux mourut le douzième jour, et l’autre parut avoir perdu toutes ses forces. Les ayant mis alors tous . deux ensemble dans une balance, je trouvai qu’ils pesaient à peine cinq livres, au lieu de cinq livres quatre onces qu'ils pesaient auparavant.

« Tandis que je faisais ces expériences, quatre autres poulets, placés dans la même chambre et dans une cage séparée , étaient nourris avec des ‘aliments variés, c’est-à-dire avec des grains de maïs sain, de la farine de maïs en pâte , un peu d’herbage et du grain de froment; et ils prospérèrent si bien que, du 30 octobre au 10 décem-

bre, leur poids s'éleva de quatre livres six onces à plus de six livres.

« Le 5 janvier 1845, je nepyiss mes expériences en assujettissant deux poulets du poidsdesix livres trois onces, à l'alimentation avec de la bouillie préparée avec la farine de maïs affecté de verderame, assaisonné de peu de sel et que je fis à peine bouillir, précisément comme. on fait la polenta ordinaire chez les paysans ; cette bouillie élait avalée par les poulets avec moins de répu: gnance que le grain gâté dans son intégrité.

« Je pesai ces animaux après quatorze jours de ce régime, c’est-à-dire le, 19 janvier, et je les trouvai réduits à cinq livres dix onces, d’où il résulte qu'ils avaient perdu cinq onces de leur poids. Je les repesai après quatorze autres jours du même traitement, c'est-à-dire le 2 février, et je les trouvai réduits à quatre livres une once; en sorte que dans l’espace de yingt-huit jours ils avaient perdu deux fivres deux onces,. étaient réduits au dernier degré de l’affaiblissement et parajssalent au moment de succomber. »

1)’ aprés toutes les observations faites par luiméme et par d’autres, et démontrant la fréquence du développement du verderame sur le maïs cultivé dans le nord de lltalie; d’après le rapport si constant que l’on trouve entre le développement et l'exaspération de la pellagre, d’une part, et le pénible acclimatement, les mauvaises qualités du maïs dont le pauvre cultivateur se nourrit, de l’autre; enfin, d'après les ré-

(.207 ) sultats des expériences s faites sur l'homme et sur les granivores ayec le maïs affecté de verderame, le docteur Balardini a conclu :

«1° Que la partie encore nutritive. qui reste dans le grain malade est moins apte à la nutrition et à la réparation de l’organisme et des forces À puisqu' ‘on voit maigrir et dépérir lentément les animaux qui s'en nourrissent exclusivement;

« 2° Que le grain affecté de verderame renferme en outre des principes déléteres, âcres, inassimilables, capables de produire des effets nuisibles sur l’ ‘homme, et, s’il est longtemps is en.usage comme aliment du cultivateur el du jé ar pauvre, | de ravager tellement l'organisation, en altérant les conililiops normales des organes digestifs, per vertissant les humeurs et la crase du sang, qu il arrive à engendrer une forme morbide spéciale, qui est HA pellagre; il se comporté du reste d’ une manière analogue : à celle des autres poisons végétaux et des autres céréales altérées par des productions fongoïdes de natures différentes, et qui produisent chacune une forme morbide particulier e chez l homme. »

J'ai déjà dit que l'histoire de l’ergotisme pouvait servir de complément à à celle de la pellagre, et aider : à la faire comprendre ; en effet, l ergotisme proprement dit, c'est-à-dire l'érgobieme gangréneux, offre une série d’ accidents norbides constamment les mêmes dans tous les pays ; plus ou moins gravés seulement suivant la quantité du principe morbide qui les produit, c'est-à-dire du

( 208 ) parasite fongoide qui constitue la partie malfaisante de l’ergot. La description des épidémies d’ergotisme, surtout les recherches de Noël, de Dodart, de Salerne, de Tessier, etc., ne 1bdeit aucun doûté : à cet égard. |

Le parasite de l'érgüt est un être tout à fait spécial, et c’est à lui seul et non au seigle que sont dus les effets de l’ergotisme; l’ergot qui se développe sur d'autres céréales, sur le froment, par exemple, produit des effets entièrement semblables, ainsi que M. Louvet en a rapporté un exemple assez récent dans la Bibliothèque médicale.

Enfin, nous savons par M. Roulin !, qu'un champignon du genre sclérotium, analogue à celui du seigle et du froment, peut se développer sur le maïs lui-même (sclerotium zeinum). Cette production, encore inconnue en Europe, s’observe souvent dans la Colombie, où M. Roulin l’a étudiée, et, chose remarquable , elle produit dans ce pays, où elle porte le nom de peladero, une maladie que l’on nomme pelatina et qui a certains rapports avec l’ergotisme gangréneux. Elle est en effet caractérisée par la chute des poils, des cheveux, des ongles et des dents.

Je suis convaincu qu’en étudiant mieux qu’on ne l’a fait les épidémies d'Allemagne, connues sous les noms de maladies convulsives , convulsion céréale, mal de la crampe (Krampfsucht) ; maladie de fourmillement. (Kriebelkranckheit), etc., on

‘ Annales des Sciences naturelles,t. XIX, 1830, p. 279.

reconnaitra qu'elles dépendent d’une maladie du seigle et du blé, très-différente de lergot, et trés-analogue à la maladie du maïs qui produit la pellagre. C’est à tort, en effet, ainsi que j'espère le démontrer dans un prochain travail, que ces épidémies ont-été confondues avec les épidémies d’ergotisme; elles n’ont avec celles-ci aucune analogie réelle, tandis qu’elles ressemblent beaucoup à la pellagre. Je pourrais en dire autant de l'épidémie qui a régné à Paris et dans quelques départements voisins, de 1828 à 1832 ou 1833, et qu'on a désignée sous le nom d’acrodynie. L'analogie de cette affection avec la pellagre a été reconnue par plusieurs auteurs, notamment par M. Rayer; et quant à sa cause, on sait que M. Cayol, qui l’a observée le premier, et plusieurs médecins des campagnes l’ont attribuée à de la farine de froment altéré dont une partie a été consommée à Paris et le reste dans les départements voisins.

Ainsi, la production de la pellagre par une altération spéciale du maïs, par un sporisorium, ne serait pas plus un fait isolé, que la production de l’ergotisme proprement dit, par le sclérotium du seigle. Le développement d’un sporisorium ou d’une altération analogue, dans le seigle, dans le blé, produirait la convulsion céréale et l’acrodynie, de même que le développement d’un sclérotium sur le froment produit une affection tout à fait semblable à l’ergotisme, et que le développement du

sclérotium. zeinum produit chez les Colombiens la | 14

peladina, qui offre aussi des rapports avec cétté mére maladie.

Quant au mode de manifestation, à la diffusion dé chacune de cés maladies, aux différences qu’elles présentent, suivant qu’elles se montrent sporadiquement, qu’elles sévissent par intervalle comme maladies épidémiques, ou qu'elles s'établissent avec la fixité d’une endémie, ces différences tiennent à des conditions accessoires : la maladie est sporadique, lorsque le principe mor-bifique ne se développe qu’accidentellement et dans de faibles proportions; elle deviént épidémique dans les années où ce principe se généralisé; enfin, elle est endémique, lorsque ce mêmé agent morbide se développe d'une manière à peu pres régulière, comme par exemple le sporisorium maydis dans llialie septentrionale, ou comme le selerotium ou sphacelia du seigle dans la Sologne et quelques autres contrées pendant une partie du dernier siècle. |

En résumé dans toutle groupe de maladiesdont je parle, et dont on pourrait faire un groupe nosologique naturel sous le nom de maladies céréales, on trouve une série de causes analogues tendant à produire partout des effets semblables qui sont modifiés à l'infini par lintervention des causes secondaires.

Il est vraiment étrange de voir un grand nombre d'auteurs protester contre les efforts de ceux qui ont cherché la cause spécifique de la pellagre, et proclamer qu'il était illogique de vouloir

trouver à cette maladie une cause unique; commé s’il pouvait y avoir quelque logique à préténdre que des eflets constamment identiques, et identiques dans les conditions les plus diverses, puissent ne pas provenir d’une cause identique. On a trouvé plus commode et plus rationnel d'admettre que la pellagre était moins une spécialité pathologique qu'un état pathologique quelconque, déterminant un ensemble d'accidents sous l’influence d’une réunion de circonstances très-nombreuses, telles que les mauvais aliments, les eaux insalubres, la malpropreté, loisiveté de l'hiver , la misère profonde, les fatigues excessives, les chagrins , la crainte , et jusqu'à l’égoiïsme des paysans, invoqué par Aglietti, jusqu'à leur avarice, à laquelle M. Léon Marchand a fait jouer un grand rôle. À ces causes, qui n’ont pas paru suffisantes, on a ajouté les influences de l’état social, les circonstances politiques, les révolutions , les guerres, les taxes exorbitantes, les changements de gouvernement, la mauvaise administration, etc.

Mais sans parler de l’observation qui a déjà réduit au néant les théories fondees sur ces monstrueuses associations de causes, n’est-il pas contraire à toute raison de vouloir faire résulter unfait partout identique d’un pareïl chaos d'éléments, une maladie presque aussi bien réglée que la variole, quant à ses phénomènes importants, d’une multitude d’influences qu'aucun pays , qu'aucun individu ne ressentent de la même maniere?

Sans doute toutes ces causes, comme tout ce

qui affaiblit, tout ce qui agit en déprimant les forces radicales de la vie, pour me servir d’une expression de Barthez, concourent à la production de la pellagre; elles lui préparent le terrain, comme Je l'ai déjà dit; mais c’est le mais qui lui fournit le germe, car, quelle que soit la combinaison de ces causes et leur degré d’effica- - cité, la pellagre ne se développe que là où le mais est l'aliment principal; lorsque au contraire cet agent essentiel manque, toutes les causes énumérées peuvent exister , elles peuvent opprimer les populations, les livrer en proie à tous les maux physiques; mais dans aucun de ces maux on ne trouve ce cachet spécial, inimitable, qui fait de la pellagre une espèce pathologique.

Je n’ai plus rien à ajouter sur ce sujet ; mais je ne dois pas passer sous silence une théorie étiologique à laquelle l'observation et l’analyse chimique du maïs ont donné une véritable importance : je parle de la théorie qui rattachait la pellagre à l'absence complète ou à peu près complète du gluten dans le maïs, dont le bas peuple se nourrit dans nos climats; cette opinion, qui a été défendue avec talent par quelques auteurs, et particulièrement par Marzari, trouve aussi quelques arguments dans les données de la physiologie humaine. Déjà le célèbre Bartholomeo Beccari avait démontré! que dans la farine des blés il existe deux matières, l’une qui est une poudre amilacée, contenant un principe acide

1 Commentar. Bonon, t. 1, p. 123.

(la fécule), et l’autre glutineuse, se rapprochant davantage des tissus animaux (ad animalem indolem accedens), se putréfiant à la manière des cadavres. Bientôt Kesselmeyer, dans une dissertation sur le principe nutritif de certains végétaux, reconnut que cette matière (le gluten\ était la partie nourrissante de la farine du blé, et que les diverses farines étaient d’autant moins nourrissantes, qu'elles en contenaient une moindre proportion. Depuis cette époque, toutes les recherches faites sur cette importante question n’ont fait que confirmer les assertions de Kesselmeyer, et les progrès de la science moderne, en particulier de la chimie organique, ont permis d’entrevoir comment le gluten, si remarquable par Ja quantité d’azote qu’il renferme, joue un rôle capital dans l’assimilation des substances végétales. D’après M. Liébig *, le gluten serait l’élément indispensable pour faire passer à l’état de fermentation les parties constituantes non azotées des graines des céréales. Ces parties, en effet, qui contiennent le sucre, la gomme, l’amidon, de même que les substances animales non azotées, telles que la graisse , ne fermentent pas spontanément au contact de l'oxygène. Cette propriété n'appartient qu'a des atomes plus composés, el qui, indépendamment du carbone, de lhydrogène et de l’oxygène, renferment deux éléments de plus, savoir lazote et le soufre : tels

À Voir les treizième et quatorzième lettres de M. Liébig sur la chimie. Paris, 1845, im-1°2.

sont la levüre, la caséirie animalé, et li caséine végétale; tel est aussi le gluten. « La farine de seigle, la farine de froment, dit M. Liébig', et d’autres espèces de farines, mêlées avec vingt fois leur poids d’eau à la température de 75 degrés, donnent une colle épaisse.qui déjà à cette température, devient fluide en peu d'heures, et prend une saveur tres-douce; lamidon de la farine attire une certaine quantité d’eau, et par suite d’un nouvel arrangement de ses atomes, il passe d’abord à l’état d’une espèce de gomme et ensuite à celui de sucre de raisin. Cette transformation estopérée par le gluten dela farine, lequel éprouve une décomposition; la liquéfaction de la pâte dans la préparation du pain provient de la même cause. La formation du sucre dans la germination du blé est tout à fait la même; tout l’amidon qui se trouve rénfermé dans le froment, le seigle, l'orge, ést transformé en sucre pendant le développement du germe, par l'influence des particules de gluteñ qui s'y trouvent, etc, »

Quelque soit du reste le rôle du gluten pendant la digestion, il est incontestable qu'il constitue la partie la plus nutritive, la plus animalsée de la substance des végétaux, celle qui exige le moins le travail d’assimilation. Or, comme je l'ai dit dans les prolégomènes, les forces assimilatrices de l’homme sont restreintes, et les substances qui exigent un travail très-énergique pour être assimilées, sont non-seulement indigestes, 1mpB8o-"

* Jbid., pag. 171.

pres à le nourrir; mais elles sont pour luides sources. de maladie, ainsi que les anciens et Boëérhaave, et Haller à leur exemple, l'avaient remarqué !.

En examinant le maïs à ce point de vue, on

A "EN: s reconnait que cette abondante céréale est. la moins riche en gluten de toutes celles qui se

consomment dans nos climats. Les premiers chimistes qui en firent l’analyse ne rencontrerent pas du tout de gluten; Parmentier luimême, malgré les éloges qu’il avait donnés au . L = Ld 9 f mais, et dont il reconnaissait plus tard. l'exagération?:, faisait le même aveu, Cependant, en 1827, M. Bixio * démontra la présence de l’a-

‘ En parlant de l’assmulation, cét auteur dit : « Requritur ut ingesta sint talis indolis, ut possint per vires mutantes nostri corporis superari et nostram induere naturam. »

Plus loin :

« Patet ergo ferax satis morborum chronicorum origo a solà ingestorum tali indole, ut admodum dissimilia sint nostris humoribus, et nimis resistant viribus permutantibus nostri corporis. » | à |

2? « Je conviens, disait-1l, que enthousiasme y respire un peu; mais J'ai pensé qu'à l’époque où je rédigeais ce Mémoire, 1l me serait permis d’exagérer un peu les avantages du maïs. (Traité du Maïs, 1812, in-8°, p. 5.) PE, 1

3 Voici les résultats de l'analyse chimique du maïs par M. Bixio :

Amidon. #44 102 280:00

NET POP ER 6,50 Mucilage. . : :... ne dc 2,50 Matière extractive. . .... 0,75 Matere colorante....... 0,25 FUMOME, dense ét Air h Sucre non cristalhsé., ... 0,80 Huile grasse. ....... surè 1:25 OU. Le mue Ocin Je 9,00 pertett. on. Giro. . 0,20 100,000

(Opuscoli chemici, 1827.)

zote dans un produit du mais que John Gorham, de l’université de Harvard (Etats-Unis), avait signalé et désigné sous le nom de zéne. MM. Lespes et Marcadieu avaient aussi obtenu, vers la même époque’, un produit azoté qu’ils désignèrent sous le nom de matière sucrée el animalisée. Enfin, les recherches de M. Payen ne permirent plus de révoquer en doute la présence d’une matière azotée dans le maïs. Voici les résultats que l’analyse chimique a donnés à ce savant :

Principe immédiat qui forme les

Anidone. .. + au moins de l’amidon et de la fécule. ...... hs où, Gont7 il LS Substances azotées insolubles dans l’eau à 100.. 11,66 Huile grasse. 42 xtita see orertten 24.4:1208;, 20 LÉ: 12e | égg rs QE Fe GP tete ee ie AUDI pe Dee ON A

Substance gommeuse provenant

Dextrine. . de la dissolution de l’amidone et'du sucre LIU SR AU 0,44 Matières azotées solubles. ...... URI ROLENIOR Sels protein e aaninnart rire LS etant SAONE EO 100,00

Les matières azotées sont renfermées dans l'embryon; elles sont de trois espèces. La première, qui est la plus abondante, offre les principaux caractères du gluten, la solubilité dans l’alcoo!, l’insolubilité dans l'eau et le dégagement d’ammoniaque. La deuxième ressemble à lalbumine. La troisième est soluble dans l’eau à froid et contient beaucoup d'huile; suivant

‘ Essai sur le blé de Turquie. Paris, 1825.

l’auteur, le rancissement, ou, si l’on veut, l’oxygénation trés-facile de cette huilé expliquerait pourquoi la farine de maïs se détériore plus fa- . cilement et plus promptement que celle du blé.

Ainsi l’on ne peut plus aujourd’hui révoquer en doute lexistence des matières azotées dans le maïs; mais les travaux mêmes qui établissent la présence de ces principes démontrent combien ils sont peu abondants dans nos climats, et partant, combien (comparativement à d’autres céréales, au froment surtout), le maïs contient peu de principes nutritifs. Je ne voudrais pas ‘prétendre qu’il en füt de même dans les pays chauds; j'ai cité ailleurs des arguments qui tendent à établir le contraire. Mais dans nos contrées, l’infériorité relative du maïs est incontestable. Parmentier lui-même, malgré son enthousiasme pour la céréale américaine, a été forcé de l’admettre. « Le blé, disait-il', est de tous les grains qui servent à notre nourriture, celui qui contient le plus grand nombre de substances, ce qui lui donne la supériorité qu'il a sur les autres farines employées à la fabrication du pain. » Plus loin, en parlant du gluten, découvert dans le blé par Beccari de Bologne, et qu'il avait cherché lui-même inutilement dans le maïs, il ajoute : « Cette substance se trouve privativement dans le blé, et il n'existe ailleurs que les matériaux propres à le former; aussi son absence

+ Parfait Boulanger. Paris, 1778, in-8°, p. 20.

(218) dans le seigle, l'orge et l’avoine sera:t-elle toujours un obstacle puissant à ce qu’on puisse faire, avec ces graminées , un pain aussi parfait que celui du froment, »

C’est précisément cette absence complète du gluten dans la farine du maïs, qui rend cette farine plus difficile encore à panifier que celle du seigle, de l'orge et de l’avoine.

On ne saurait douter, d’ailleurs, que la quantité de matière azotée ne varie considérablement, suivant les années, suivant les variétés de maïs, de même qu'elle varie suivant les climats, et les recherches sur ce point‘expliqueraient sans doute la différence des résultats obtenus par les divers chimistes qui ont analysé le maïs. Les expériences de M. Payen et de M. Boussingault sur les proportions de gluten contenues dans les farines des céréales indigènes permettent de penser que l’on trouverait des différences marquées dans la céréale exotique. M. Payen ‘ a trouvé que les blés du commerce, et plus encore les farines destinées à la panification, peuvent différer entre elles relativement à la proportion d’azote dansles rapports de 1 à 2: M. Boussingault a vu les proportions de gluten varier de 15 à 21 dans les farines des différentes espèces de blé cultivées dans le même terrain, et varier beaucoup plus encore, c'est-àadire de 1 à 4, dans les farines de la même espece, cultivées sur des sols et des climats différents.

‘ Comptes-rendus de Acad. des sciences. Août 1837.

Si des variations aussi considérables ont pu être constatées sur les céréales indigènes, ne doitoh pas en soupconner d'aussi marquées dans les variétés presque innombrables d’une graminée étrangère dont la culture exige bien plus de conditions réunies pour prospérer? Tout fait supposer que les variétés qui donneraient le moins, ou qui ne donneraient pas du tout d’azote, sont précisément les variétés précoces que les médecins accusent surtout de produire la pellagre.

Il ne serait pas inutile d'étudier la relation qui peut exister entre la richesse des grains en azote et le développement du sporisorium maydis. Peut-être des études nouvelles montreraient-elles que l'absence de gluten et la faible quantité d’azoté qui distinguent dans nos climats la céréale qui produit la pellagre, des céréales indigenes qui ne produisent rien de semblable, ne sont pas étrangères à la production de cette maladie. | | |

La supériorité des céréales indigènes, du froment en particulier, sur le maïs, quant à la proportion de la matière nutritive, avait amené Marzari, qui attribuait la pellagre à l'absence de gluten, à rechercher si lalimentation exclusive avec le froment pourrait produire la pellagre. Il étudia d’abord l’état de santé des prisonniers condamnés au pain et à l’eau, et s’assura qu'ils nie devenaient point pellagreux , malgré les circonstances favorables au développemerit de la ma-

ladie qu’entraîne la captivité. Il étudia surtout dans ce but ce qui se passait dans les prisons de Trévise , et, de concert avec les médecins de ces établissements; il fit faire les mêmes recherches à Venise, par le professeur Pezzi, praticien renommé de cette capitale, et il acquit la conviction que, non-seulement la pellagre ne naissait pas sous l'influence du régime avec le pain de froment et l’eau, mais qu’encore sous linfluence de ce régime on voyait s'améliorer l’état des individus Éntus dans les prisons avec des symptômes pellagreux.

Bien que le fait de l’absence du gluten Gas le maïs paraisse devoir jouer un rôle tres-important dans la question pathogénique dont il s’agit dans ce livre , je crois que, dans l’état actuel de nos connaissances , 1l serait impossible de déterminer ce rôle avec précision. Faut-il penser que cette particularité de composition du maïs exerce seulement une influence négative? qu’elle n’agit que par la débilitation générale et croissante qu’entraine à sa suite l’usage d’un aliment insuffisant et indigeste? Faut-il lui attribuer la production de certains accidents pellagreux ? admettre, par exemple, que les dérangements digestifs tiennent à cette cause, tandis que les accidents nerveux seraient l'effet du verderame ? etc. Malheureusement, on ne peut faire que des conjectures, et ce n’est pas là le but que je me suis proposé dans ce travail : après avoir montré quels sont les faits incontestables dans

( 221 ) l'étiologie de la pellagre, je devais montrer où. commence le doute, où sont les lacunes à combler. pidiec Il me suffisait d’ailleurs de prouver que la pellagre a sa cause efficiente et certaine dans lalimentation avec le maïs, envisagée elle-même dans des conditions déterminées.

$ IV. — Influence des Tempéraments, de l’Age et du Sexe.

J’ai essayé, dans les pages qui précèdent, de déterminer la part de chacun des modificateurs extérieurs dans la production de la pellagre, et j'ai démontré que l’étiologie de cette maladie réside tout entière dans l’action de ces modificateurs. Je dois examiner maintenant une seconde catégorie d'influences, celles qui ont leur point de départ immédiat dans l’économie elle-même et constituent les différences individuelles principales, c’est-à-dire 1° les tempéraments ; 2° les sexes ; 3° les âges. J’examinerai ensuite l’influence de l’hérédité, et j'aurai ainsi passé en revue les conditions principales que Hallé a réunies sous le nom de syet de l'hygiène. | "Ces données tntrinsèques de l'organisme, appliquées à l’étiologie, se composent de faits complexes, dans lesquels les effets de l’évolution des organes et du mouvement vital sont toujours combinés avec les résultats des influences extétérieures; celles-ci sont plus ou moins manifestes, mais c’est en elles que réside presque toujours la cause première et efficiente de la maladie à la-

quelle lé tempérament, l’âge ou le sexe, fourni sent seulement l’opportunité du développement. Cette proposition s'applique avec sa plus grande rigueur aux maladies dont le point de départ et le germe sont complétement extérieurs à l'économie, et qui naissent de l'introduction continuelle d’un aliment altéré; or, si l'on admet comme démontré que telle est lorigine de la pellagré, on comprendra d’avance que Péconomie, considérée en elle-même, et abstraction faite des influences externes, pourra . présenter des conditions plus ou moins propiees à la génération du mal, mais que l’on ne saurait y trouver la source du mal lui-même.

L'étude de l’âge, du sexe, et des variétés physiologiques qui constituent les tempéraments et la constitution, ne présente donc qu'un intérêt faible et secondaire dans l’étiologie de la pellagre. Elle n'offre que des causes adjuvantes dont la puissance et le mode d'action peuvent se résumer dans cette formule : que chacune des conditions dont nous parlons ne contrarie ou ne favorise le développement et la marche des accidents pellagreux que par le plus ou le moins de puissance vitale dont elle s'accompagne, et par la résistance que celle-ci oppose à l’action du principe malfaisant,

Cette formule est la seule qui puisse être donnée d’une manière absolue, la seule qui domine tous les faits. Toute autre assertion présentée dans un sens général. sur l'influence de l’âge, du

( 223) sexe, des témpéraments, est démentie! par l’observation; l'influence dont il s’agit se montré en effet toujours et partout subordonnée à une cause externe, dont l'intensité varie, et qui laisse ‘ainsi plus ou moins de jeu à la résistance vitale.

Il résulte de là que l'étude des tempéraments est sans intérêt relativement à la pellagre. Le tempérament n’exerce d'influence que par le degré de force ou de faiblesse qu'il exprime; et c’est ainsi seulement que doit s'expliquer: l’opinion de. quelques médecins italiens sur le rôle que joue le tempérament lymphatique dans la production de la maladie. Les sujets lymphatiques sont plus facilement attaqués, parce que ce sont des sujets faibles; ils sont attaqués comme le sont les individus affaiblis par une maladie antérieure, les convalescents, les sujets cachectiques, les filles chlorotiques , les femmes enceintes, les nourrices, etc. La facilité avec laquelle la pellagre se développe dans toutes 6es conditions est un fait constant, et qui s'explique dans tous les cas de la même manière. Ce: serait done plutôt ce que l’on nomme Îa constitution, c’est-àdire ce qui réprésenté la somme des forces de chaque individu, que le tempérament proprement dit, qu’il faudrait prendre en considération dans l’étiologie de la pellagre.

On doit interpréter de même l'influence du sexe. Les Italiens ont admis que le sexe féminin prédisposait à la maladie. Albéra avait noté que

sur cent pellagreux il y avait douze hommes et quatre-vingt-huit femmes, et la plupart des relevés subséquents ont en effet témoigné dans le même sens, quoiqu'ils n’aient jamais indiqué un chiffre aussi considérable pour les femmes; mais ce fait n'a été bien constaté que pour les provinces où les femmes prennent part aux inêmes fatigues que les hommes, et se livrent comme ceux-ci aux travaux des champs; Soler, Fanzago, Strambio, et Albéra lui-même ont eu soin de noter cette circonstance, et d'autre part, Moris ‘; d'Orbassano a prétendu que dans la vallée de Pavie et dans la principauté de Trente, les hommes étaient plus souvent affectés; Michel Concini, qui a observé dans cette dernière contrée, a émis la même opinion ; enfin les praticiens du midi de la France paraissent aussi avoir reconnu que la pellagre s’observe plus souvent chez les hommes que chez les femmes.

La règle que j'ai appliquée aux tempéraments et au sexe s'applique aussi aux âges. Strambio, sur un nombre de 126 pellagreux, avait compté

15 individus de 1 à 25 ans.

29 — de 95 à 35 67, — de 36 à 60 D Vans de 64 à 80

D’après le relevé statistique le plus récent,

* Dissert. de pellagrâ. Augustæ Taurinorum, 1818.

( 225.) celui que M. Calderini a publié l'année dernière', et qui porte sur 352 cas de pellagre, les malades sont partagés comme il suit sous le rap- PRÉ de l’âge; il y a : |

83 pellagreux au-dessous de 3 ans.

15 — de 3:à 12 ans.

20 "— "de 12 à 20° 120 — de 90 à 35 180% ri de 35 à 45

55 — de 45 à 60.

Ainsi la jeunesse, la première enfance et l’âge adulte seraient les périodes les plus favorables au développement de la pellagre. La vieillesse avancée en serait exempte. Ce résultat brut semble ne pas s’accorder avec la règle qui a été posée plus haut; mais ici comme toujours, il est nécessaire d’ en les chiffres :

Pour l’âge adulte et la jeunesse, il est facile de voir que la prédominance de la pellagre dépend d’une action plus intense de la cause efficiente. L’adulte se livre aux travaux les plus rudes, il a besoin de l'alimentation la plus RE tirs et la plus substantielle; en sorte que parmi la classe qui fournit les pellagreux, ce sont les adultes qui consomment les plus grandes quantités de bouillie ou de pain de maïs.

Quant à la vieillesse avancée, ce serait une grande erreur de croire, AS le silence des

. Annali univ. di Med. di Milano (avril 1844)

chiffrés de M. Calderini, qu'elle soit à l'abri dé la pellagré. On a vu que Strambio notait trois individus de soixarite-quâtre à quatre-vingts ans. Casal a rapporté l’histoire d’un pellagreux octogénaire; les observations recueillies en Italie et dans le midi de la France montrent aussi la maladie chez des individus fort âgés, et M..Calderini admet sans doute implicitement le même fait, puisqu’on voit figurer dans ses tableaux statistiques un individu atteint dé pellagre depuis soixante ans. Au reste, il faut s'attendre à trouver peu de vieillards dans les recensements des pellagreux, d’une part, parce que la vieillesse avancée forme une classe d'individus peu nombreuse, d’autre part, parce que la pellagre ne permet guére aux malheureux qu’elle atteint de par venir à un âge . avancé. | ÿ

La proportion considérable de pipes parmi les enfants au-dessous de trois ans, démontrée par les chiffres de M. Calderini, est un fait d'autant plus digne d’attention, qu'il vient contredire l'opinion d’Odoardi, de Soler et de presque tous les médecins qui ont écrit peu de temps après l'apparition de la pellagre, lesquels prétendaient que. cette maladié ne se montrait pas avant dv. de six à huit ans, et ne devenait commune qu’ après douze ou quinze ans; mais en se rapprochant de notre époque, les obsérvations de pellagre chez des enfants à la mamelle cessent d’être rares. Le docteur Seite parle d’un enfant de deux ans éncore allaité par sa mère, et

offrant des symptômes de pellagre très-caractérisés. Le père de cet enfant était mort dans la manie pellagreuse, et sa mère présentait aussi des signes de la maladie. Le docteur Sacco, de Milan, qui a si puissamment contribué à populariser la vacecine en ltalie, et qui visitait un grand nombre: d'enfants dans les campagnes, assureé-avoir rencontré assez souvent la pellagre chez lés enfants les plus jeunes: En 1818, Zecchinelli ! cita quelques cas d'enfants venus au monde avec une pellagre manifeste. Depuis cette époque, des faits. semblables se sont multipliés-en Italie, et l’on dirait qu'il s’est insensiblement opéré une révolution dans la fréquence ‘de la pellagre aux divers âges de la vie, ou plutôt dans laptitude de chaque âge à contracter la maladie l’âge adulte était d’abord presque seul affecté, tandis qu'aujourd'hui le berceau des générations se trouve envahi dans une proportion qui semble augmenter chaque jour. | ILest à regretter que nous manquions à cet égard de renseignements sur l'Espagne; quant à la France, elle parait être encore dans les conditions où se trouvait l'Italie à la fin du siècle der nier : c’est l’âge adulte qui fournit presque toutes les victimes. Voici ce que m'écrit à cetégard M. Calès ::« Sous nos yeux les adultes presque seuls ont été atteints. Peu de vieillards, un seul enfant de. douze ans; les hommes nous ont paru plus ex-

‘ Alcune riflessioni polhitiche sulla pellagra. Padova;, 1818:

posés que les femmes; je n’ai rien constaté qui -püût établir l’hérédité. » Cette remarque est d’autant plus digne d’attention, qu'en France la pellagre est, suivant toute probabilité, plus récente qu’en Italie; et si l’on ajoute à ces faits cette remarque de Zecchinelli et de quelques autres médecins, qu’on voyait les enfants pellagreux dans les districts où la pellagre était ancienne, tandis que là où elle était récente on n’en rencontrait pas, on sera porté à conclure d'une manière générale que lorsqu'elle envahit un pays, cette maladie s'attaque d’abord à la génération adulte, et que ses effets ne se prononcent, dés le berceau, sur les générations nouvelles, que lorsque la génération à laquelle elles doivent le jour a été profondément viciée. Si lon observe en effet que les enfants pellagreux se rencontrent toujours au sein de familles déjà pellagreuses, on reconnaitra manifestement dans ces faits l’influence de l’hérédité, dont je vais maintenant m'occuper. Je me borne à remarquer ici que ces faits sont en harmonie avec la théorie étiologique de la pellagre; l’âge adulte, qui fait la consommation principale du maïs altéré, doit éprouver le premier les conséquences directes de ce régime. Les générations qui suivent, moins exposées, surtout pendant les premiers temps de la vie, ne doivent être frappées qu'après que les parents leur ont transmis, avec une constitution affaiblie, la prédisposition au mal dont ils sont déjà affectés eux-mêmes.

$ V. — Influence de l'hérédité.

Le probleme de l’'hérédité, toujours si difficile, a été résolu diversement pour ce qui concerné la pellagre; mais on a négligé en général de s’entendre sur les termes; il faut donc poser ces termes clairement :

Il y a plusieurs manières d'envisager les maladres héréditaires . quelques auteurs accordent ce nom aux maladies que l'enfant puise, pour ainsi dire toutes faites, aux sources mêmes de la génération, et que les anciens appelaient morbi connutri. À ce mode de transmission héréditaire, qui est plutôt une prolongation, chez l'enfant qui nait, de la maladie de l’un de ses parents (morbri parentales), que le résultat d’un travail propre au nouvel organisme, se rattachent les faits des enfants qui naissent imprégnés du vice syphilitique, el de ceux qui ont été variolisés pendant la vie intra-utérine par la variole de leur mère. Si l’on envisage ainsi l’hérédité, on peut trouver dans l’histoire de la pellagre quelques faits qui semblent appartenir ‘à cette catégorie, je parle des enfants: nouveau-nés, qui, d’après le rapport de plusieurs médecins, présentaient des symptômes très-caractérisés de pellagre. Mais est-ce là véritablement la transmission héréditaire? n’estce pas plutôt un mode de contagion s’opérant de la mère à l'enfant pendant la vie intra-utérine, et pouvant s’opérer de même, quoique plus dif-

{ 230 ) ficilement, pendant l'allaitement? Je reviendrai sur ce point en parlant de la contagion.

Dans un sens plus généralement adopté, on entend par hérédité, non pas la maladie même des parents transmise à l'enfant dans tout son développement, mais un principe, ou si lon veut, un germe détaché des parents, et dont l’évolution n'a lieu que par suite de l’évolution même du nouvel organisme, en sorte que celui-ci en se développant devra.nécessairement reproduire la maladie que les parents avaient présentée. C’est ainsi que beaucoup d'auteurs ont compris l’hérédité pour la scrofule, pour le cancer et pour d’autres cachexies. En examinant la pellagre suivant cette manière de voir, tout porte à admettre qu'elle n’est point une maladie héréditaire.

Mais si, au lieu de recourir à Fhypothèse d’un germe morbide qui suit un développement presque fatal, on entend par hérédité une simple disposition de l’organisme nouveau faconné sur le modèle des organismes dont il provient; à répéter sans cesse dans son évolution propreiles mêmes actes physiologiques, ét avec le concours des causes extérieures, les mêmes actes pathologiques que ses parents; à offrir leur tempérament, leur idiosyncrasie, leur faiblesse s'ils étaient faibles, et méme le plus souvent une faiblesse plus marquée, qui le rapprochera davantage de la maladie et la lui fera contracter plus facilement que les parents ne l'avaient contrac-

tée eux-mêmes : l’hérédité ainsi envisagée n’est pas un fait nécessaire; pour que la maladie se pro: duise, il faut le concours des circonstances extérieures et surtout de la cause efficiente. Je crois que c’est dans ce sens qu’il faut entendre le mot hérédité dans son acception la plüs eommune, et que c’est dans ce sens surtout que la pellagre peut être placée parmi les maladies héréditaires. Le peuple triste et affaissé des pellagreux, ‘de même que les populations fébricitantes-des pays à marais, engendrent une progéniture cacochyme el dégradée physiquement dès le sein maternel, générations condamnées à devenir après la naissance la proie des maladies, et en qui les germes de tous les maux physiques trouvent pour se développer comme une terre merveilleusement préparée. Ainsi voit-on les maladies qui pésent sur cerlaines familleset sur certaines classes d'hommes s'étendre et s’aggraver de génération en génération. C’est. là l’histoire de l’abâtardissement des races, du dépérissement de l’homme et de la dépopulation de certaines contrées. Immenses questions et les plus belles qui puissent s'offrir aux méditations des hommes voués:au soulagement de leurs semblables, car il est toujours difficile et trop souvent impossible de guérir les maladies, tandis que l'hygiène publique et privée offre des moyens efficaces pour en prévenir un grand nombre,

J’admets donc que les enfants des pellagreux puisent dans l’hérédité des conditions d'existence

qui les disposent à la pellagre, qui les placent dans une sphère d'imminence morbide, où la maladie les atteint plus facilement que tout autre individu, où, lorsqu'elle les a atteints, elle marche plus vite et se montre à la fois plus grave et plus tenace. Les faits observés par Strambio, par Cerri, par Zecchinelli, par le docteur Sacco, etc., et la plupart de ceux que M. Calderini' a cités pour prouver que la pellagre, maladie essentiellement héréditaire, ne se propageait presque aujourd’hui que par la transmission d’un germe pellagreux des parents ‘aux enfants; ces faits, dis-je, s'expliquent très-bien comme résultats de l’influence héréditaire, telle que je l’ai définie en dernier lieu.

Les observations des docteurs Ghiotti et Longhi, rapportées par M. Calderini, offrent une importance réelle, en ce qu’elles prouvent que la pellagre tend à se perpétuer, à s’étendre et à s’aggraver dans les familles qu’elle a attaquées. Ainsi sur un total de cent quatre-vingt-quatre familles offrant des individus atteints de pellagre héréditaire, el se composant de mille trois cent dix-neuf membres, ces médecins ont trouvé six cent soixante-onze individus sains, et six cent pie rante-huit pellagreux.

Ces observations doivent être prises en sérieuse considération dans notre pays, où la pel-

‘ Annali univers. di Med. (avril 1844). M. Calderini a

trouvé que près d’un quart des Pellagreux observés par lui avaient la maladie depuis l’enfance (p. 41).

lagre n’a pas encore eu le temps de s’enraciner aussi profondément qu’en Italie, et de nee aussi grave atteinte aux familles qu’elle affecte. |

$ VI. Influence de la contagion.

J'aurais dû, ce semble, traiter la question de savoir si la pellagre est une maladie contagieuse, à l’occasion de l’hypothese d'un virus pellagreux, soutenue par divers auteurs et que j'ai rapportée en passant; mais j'ai pensé qu'il y aurait de l'avantage à rapprocher cette question de celle de lhérédité, à cause des connexiops intimes que présentent ces deux faits, qui paraissent dans certains cas se confondre.

On s’est vivement disputé en Italie sur le principe contagieux de la pellagre; la plupart des observateurs sérieux en ont formellement nié l’existence, tandis que d’autres auteurs en assez grand nombre ont admis et expliqué ce principe de diverses façons. Déjà quelques partisans de Ja contagion se montrérent au temps de Frapolli qui les qualifiait de réveurs. Plus tard, Titius di Widemar donnèrent plus d'importance à cette opinion , et voici le fait qui conduisit ce dernier à soupçonner que la pellagre était contagieuse : un bûcheron de Pontremoli vint dans le Milanais avec deux compagnons pour travailler; au bout de plusieurs mois ils rentrérent dans leur pays où la pellagre était inconnue, et le bûche-

ron.en fut attaqué, mais seul + sans la commu: niquer à personne. | Ce fait, très-insignifiant qui suggéra un à Titius, et quelques autres faits d’une égal leur, furent bientôt considérés comme des arguments décisifs par les auteurs qui, voulant faire de la pellagre une suite de la lèpre ou de la syphilis ,avaient besoin d'y voir une maladie contagieuse; au reste, les contagionnistes sincères ne se sont jamais déclarés d’une maniere très-déeidée : Joseph Frank avoue qu’il ne penche à admettre la contagion que parce qu'il est forcé de reconnaître que la pellagre ne peut être expliquée nipar l'influence du climat, ni par la manière de vivre des individus, et que cependant comme elle s’est étendue peu à peu, il faut bien penser qu’elle a quelque chose de contagieux. Zecchinelli s’exprimait aussi avec une certaine hésitation, et il se fondait sur des faits qui peuvent servir à prouver la non-contagion : « Je serais tenté, dit-il, en face des difficultés ; de croire à l'existence de quelque principe contagieux articulier »; il reconnaît ensuite que Pon voit . familles entières intactes entourées de familles pellagreuses. Tous les observateurs notèrent! de bonne heure le même fait et remar-

* Marzari, qui avait observé pendant plus de vingt la Pellagre et Vavait longtemps observée à la campagne où1l avait passé des années entières, dit: « Jo non ho mai veduto, anzi

non ho mai inteso che il pärroco, l’agente, il notabile, che vivono in campagna coi pellagrosi, che bevano la stessa aqua,

LA ( 255 ) quérent que Jamais ni le curé, ni le médecin, ni le notaites ni les agents du gouvernement, qui vivaient à la campagne au milieu des pellagreux, ne contfäctaient la maladie ; que dans les mêmes familles certains individus n’en étaient jamais atteints; c’est pourquoi Facheris, en réfléchissant à ce.fait si constant, disait : « Qu'est-ce qu’une maladie contagieuse qui respecte les rangs et les conditions sociales ?.…. » " Tous les médecins de districts nasisalisé par le gouvernement, et les auteurs des Mémoires analysés par Fanzago ( à l’exception du docteur Storni }), se prononcérent contre la contagion: Parmi les noms de ces médecins on distingue ceux des docteurs Angelo della Decima, Giac:

Penada, G.-B. Amai, Dom. Zuccolo, Giac. Piacentini, Antonio Scudelanzoni, Giac.. Zotti, Benedetti, Sartori,. Boerio, Gasparini, Paolo Fabris, Lombardini, Giovanoni, Bottelli, Marthinati, Trevisan, Berselli, Girotto, Gapellans ; Marangoni,, etc. | Les observations faites depuis cette époque ont toutes été contraires à l’hypothèse d’un principe contagieux ; et des expériences assez nombreuses sont venues confirmer les résultats de l’observation. Buniva ! s’inocula lui-même et: inocula à plusieurs personnes de la salive et du sang des

che réSpirano la stessa aria , e caleano la stessa terra, Pabbiano avutà 0 contrattata giammai, quantunque misti € quasi confusi con loro, etc. (Saggio, p. 16.)

* Memorie sulla pellagra (dans les Actes. " l’Acad. des sciences de Turin), t. UT, années 1805-1808. |

pellagreux, et même de la matière qui suintait des fissures produites sur les portions malades de la peau. Il n’obtint jamais aucun effet de ces inoculations. Plus tard, De Rolandis | es !

plusieurs fois de la sanie fétide qui s’écoulait des ragades que présentent certains malades avancés, et il n’observa d'autre résultat que quelques pustules bénignes sur les points où avaient été faites les inoculations.

En France, l’idée de la contagion à été émise en 1829 par M. Hameau, à la fin de sa première note : «J'ai tout lieu de croire , dit-il, que cette terrible maladie est due à un virus particulier , et qu'elle peut se prendre par un contact immédiat. » Il est vraisemblable que cette opinion provenait de ce que les deux premiers cas dé pellagre qui s'étaient offertsa M. Hameau avaient été observés sur deux femmes, la mere et la fille, qui couchaient habituellement ‘ensemble. Mais, loin de paraître confirmé dans cette idée, on voit ce pralicien ne l’émettre dans son second Mémoire que sous forme de soupçon , et déclarer «qu'il faut de nouvelles expériences pour

‘être entièrement fixé sur ce sujet. »

Les observations postérieures. semblent avoir conduit les médecins à repousser l'idée d'un principe contagieux, et l’on peut considérer celte question comme jugée parmi les praticiens

* Repertorio medico-chirurgico di Torino (1824), et Annali medico statistici della provincia d’Asti (1825).

RL

français aussi bien que parmi les Italiens et même les Espagnols, chez qui personne, à ma connaissance, ne soutient la nature contagieuse du mal de la rosa.

Il suffirait de réfléchir aux symptômes de la pellagre , à la marche de cette maladie, à ses alternatives, à ses retours, àsa durée, pour se convaincre qu'elle n’a rien de commun avec les maladies reconnuescontagieuses. Toutefois, après avoir exposé les données de l'observation et de l'expérience qui se trouvent d’accord sur ce point avec celles du raisonnement, il me reste à revenir sur un fait signalé dans le paragraphe précédent, et paraissant indiquer un mode de transmission de la pellagre, qui se rapporte plutôt à la contagion qu’à l’hérédité : je parle des enfants à la mamelle et des enfants nouveaunés qui présentent des symptômes de pellagre confirmée.

Il est impossible dans ces cas de supposer que l'enfant ait contracté la maladie directement dans l’alimentation qui la donne; il est certain qu’il n’apu la puiser que dans le sein de sa mère ou avec son lait; il faut remarquer en effet que les enfants à la mamelle que l’on à vus ainsi contaminés étaient non-seulement les nourrissons , mais encore les fils des femmes pellagreuses qui les allaitaient; on cite, au contraire, beaucoup d'exemples d'enfants bien portants en apparence, dont les nourrices offraient des symptômes de pellagre. Ainsi, cette transmission

de la maladie de la mère et de la nourrice au rejeton n'est pas un fait de contact ordinaire; elle ne provient pas du simple rapprochement des deux êtres; il faut, pour qu’elle ait lieu, que lés deux vies aient été confondues et confondues de la manière la plus intime, puisque le lait seul d’une femme pellagreuse ne suffit pas toujours pour infecter l’enfant d’une mère saine; il faut, en général, ce commerce intime de l’existéence intra-utérine, durant laquelle le nouvel être n’est presque qu’un membre de sa mère, qu’uné prôlongation de sa vie. Alors, et à un moindre dègré pendant l'allaitement, les matériaux organiques sont communs aux deux êtres; ils passent de l’un à l’autre, et portent de l’un à l’autre les mêmes éléments de santé, ou les mêmes principes de maladie. On comprend ainsi comment la pellagre de la mère devient la pellagre de l'enfant, sans que celui-ci ait été en rapport direct avec la cause efficiente de la maladie.

IL y a donc là un fait de transmission par contagion, mais par un mode lout spécial et que l'on pourrait appeler contagion héréditaire.

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