‹ De la pellagre, de son origine, de ses progrès, de son existence en France, de ses causes et de son traitement curatif et préservatifChapitre 30 sur 44 · TOPOGRAPHIE DU BASSIN D'ARCACHON ET DES LANDES DE BORDEAUX · texte numérisé non relu

TOPOGRAPHIE DU BASSIN D'ARCACHON ET DES LANDES DE BORDEAUX

M. Hameau a donné les renseignements suivants! sur la topographie du bassin d'Arcachon : « Tout ce littoral, dit-il, est sablonneux, et c’est un des points les plus bas des landes ; cependant il n’y a de marais qu’au confluent de l’Eyre avec le bassin, et même sont-ils peu considérables. La nature du sol et les agitations fréquentes et subites de l'air de la mer font que l'atmosphère y est beaucoup plus saine qu'on ne pourrait le croire au premier aspect.

« L'eau y est en général mauvaise, parce qu’on la prend dans des puits mal faits et mal entretenus. de l'ai analysée sur presque tous les points de la contrée ; elle contient en plus ou moins grande quantité des muriates et des sulfates de chaux et de soude, et dans certains lieux quelque peu de fer. Rien ne serait plus facile que de l’avoir très-bonne partout en construisant les puits avec certaines précautions et en utilisant plus qu'on ne le fait les sources vives qui sont çà et là. Ce pays est en général assez découvert; seulement on y rencontre, à d'assez grandes distances, des bois de pins et de chênes qui ne peuvent guère gêner la circulation de l'air.

* Deuxième Mém. Journal de Médecine de Bordeaux, t. M, septembre 1829, p. 141,

« IE y à huit communes formant ensemble une population de neuf mille âmes : la Teste, Gujan, le Teich, Biganos, Audenge, Lanton, Andernos et Lègé. C'est entre le Teich et Biganos que l'Eyre se rend dans le bassin.

« Comme je n’ai pas vu la maladie dans la Teste, je ne parlerai pas de cette commune dans ce qui va suivre, et je ferai un article particulier pour celle du Teich. Les habitants des autres communes sont agriculteurs, bergers, marins ou résiniers ; seulement chacune d'elles a, comme on le pense bien, quelques ouvriers de première nécessité, tels que maçons, charpentiers, forgerons, etc.; les agriculteurs, ou laboureurs sont les. plus nombreux. La mauvaise nourriture dont ils font usage, leurs durs travaux et la malpropreté, presque inséparable de leur état, les disposent à bien des maladies. Ils se nourrissent ordinairement de viandes et de poissons salés, de coquillages, de cruchade, sorte de pâte non fermentée, qu'on fait avec de la farine de panis, de millet ou de maïs, de haricots, de pommes de terre, de pain de seigle, et ne boivent guère que de l’eau. La culture du chanvre et celle du lin n’étant pas en usage dans ces communes, le linge y est en petite quantité, par conséquent les personnes pauvres (et c'est le plus grand nombre), ne peuvent pas changer souvent de vêtements; leurs lits ou plutôt leurs hamacs sont garnis de peaux de brebis non tannées, et souvent ils se servent de peaux pour se couvrir.

« Ordinairement chaque famille a un troupeau, et par conséquent un berger; on connaît la vie paisible , mais monotone de ces bergers ; ils se nourrissent de pain de seigle, de cruchade, de lard, de sardines de Galice, et ne boivent que de l’eau. Leurs vêtements sont faits, presque en entier, de peaux de brebis non tannées ; s'ils veulent se reposer dans leurs huttes ou dans leurs cases,

( 510 ) 8 n'ont que de ces peaux pouf appuyer léurs têtes et pour $é préserver de l'humidité dé là terré. On ne péut ï iäginer jusqu'à quel point la malpropreté est portée chez tous'cés malheureux.

& Lés marins sont plus proprés qué les laboüreurs et les bérgérs, se nourrissent beaucoup mieux et ne travaillent päs autant : aussi sont-ils infiniment plus robustes : ils vivéñt principalement dé pain de seigle, de viandes et de poissons frais, decoquillages, et boivent beaticoup dé vin.

« Les résiniers mènent la vie la plus rustique dont ôn puisse se faire l'idée; ils sont logés dans de mauvaisés éabanés , ét couverts dé haïllons : ils boivent une eau soüvént côrromipue , travaillent à l'excès, couchent ordinairement sur des planches, vont nu-pieds dans les forêts, et se nourrissent encore plus mal que les laboureurs.

« La commune de Teich contient à peu près 1,000 habifants , elle est purement agricole, on n’y compte que trois ou quatre résiniers , êt pas un seul marin ; on Y cultive guère que le séigle, très-peu de froment et peu dé vignes. Chaque propriété y est entourée de haies, de grands thênes, de pins où d’autres arbres ; ce qui rend cette éommuné plus humide que les autres, ét ce qui empêche l'äir dé circuler aussi librement. On y est dans l'usage plus qu'ailleurs de déposer du fumier devant lés habitafions, de sorte qu'on n’y voit pas une seule maison ie n'ait près d'elle un tas de fumier. ni

« Les marais qui sont au confluent de l’Eyre et du bassiñ ajoutent encore à l’insalubrité de l'air. Ses habitants n’ont guère d’autrés ressources pour subvénir aux divérs bésoins dé la vie que le produit de quélques charrois et lé superflu des grains qu'ils peuvent vendre. Lorsque la récolté manqué ; ce qui arrive trop souvent, où lorsque lé gräin ést à un bas prix, ils sont misérables, et toujours

ils sont réduits à vivre M la plus pénible médiocrité. »

A ces documents , qui tirent leur intérêt principal d de cette circonstance, ‘que le médecin auquel n nous les devons n’était influencé par aucune théorie, je vais ajouter les détails contenus dans le Mémoire de TT Marchand, qui se rapportent en général à plusieurs parties des Landes bordélaises qui n'avaient pas été explorées par M. Haméau'. On regrette que, faute de données capables de réprimer l'élan de l'imagination , M. Marchand ait été conduit à une interprétation peu satisfaisante des faits qu il raconté ; voici d'abord les faits :

TOPOGRAPIIE DES LANDES.

« Le sol des Landes où s piREré l’érythème éndémiqueest en général sablonneux, d’un sable dont la couleur varie du blanc au noirâtre, et cela selon le degré d'humus et d'oxyde de fer qui s’y trouvent mélangés. Profond en certains endroits, il est superficiel en d’autres. Lorsqu'il est superficiel, il repose sur uné espèce de roche ferrugineuse stratifiée qu'on nomme alios. Lorsqu'il est profond , le sol est complétement siliceux. Dans tout état de cause , ilest frappé de stérilité : il est çà et là couvert de bruyères plus où moins vivaces, toujours à des distances considérables ; l'homme seul peut lui donner une certaine fertilité, mais ce n’est pas sans peine ; car il Vieillit à cette œuvre; il faut qu'elle sôit Continuelle s’il ne veut pas perdre le fruit de ses sueurs. L'ingratitude du sôl n'est pas la même partout. Sur les petits cours d’eau qui descendent des dunes où qui se forment par lés pluies, ilse trouve de loin en loin un peu de terre végétale qui

* 1 Gaz. des Hôpit., numéro du 27 juin 1843.

est livrée à l'agriculture. C'est là que se groupent les.habitations. Les landes rases, les landes sans horizon, sont abandonnées au pacage des brebis; des. bois de pins à haute futaie attestent, de distance en distance, que cette terre n’est pas tout à fait inhospitalière.

__« Sur des étendues de sable aussi énormes , il ne se trouve que très-rarement des sources d’eau vive qui soit un peu potable. Celle qui est d’un usage journalier est mauvaise, sale et d’une odeur terreuse; les Landais la prennent dans les puits qu’ils creusent au-dessous de l’alios, à une profondeur de trois mètres au plus; ces puits, véritables citernes sans ciment, sont alimentés par la filtration des eaux pluviales, filtration rapide et momentanée, comme la pluie qui vient de tomber. C’est au fond de ces réservoirs qu’elle croupit et qu’elle prend tout ce qu'elle a d’insalubre. Privée d'air et de mouvement, elle ne peut que dégénérer, et il n’est pas venu à l'idée d’un seul Landais d'établir un appareil filtrant économique. Ce n’est ni le sable, ni le charbon qui manquent dans le pays. |

« L'air des landes est sec et vif, bien que les vents

régnants viennent de l’ouest et du nord-ouest. Les jours de pluie, nombreux dans l’année, ne donnent qu'une humidité passagère à l'atmosphère. L'action absorbante d’un sol aussi arénacé s'y fait promptement sentir. L'air cesse d’être humide en peu de temps. Dès que les vents du nord et de l’est soufflent , c’est avec une grande violence; et rien, dans ces landes plates et unies, ne saurait s’opposer à la vivacité de leurs courants ; de là cette grande et prompte. évaporation qui s'opère à la surface du sol comme à la surface des eaux ; et les êtres du règne végétal et du règne animal , l’homme surtout, subissent d’une manière sensible l'influence de cet air, dont les effets

( 515 ) desséchants s’augmentent et de l’action du soleil-et de la proximité de la mer par les atomes hydrochloriques dont se charge l'atmosphère. C’est à cet état physique de l'air, agissant comme circumfusa, qu’il faut attribuer en grande partie la maigreur des hommes et des animaux, et la sécheresse , l’aridité qui s’observe à la peau, où toute fonction semble anéantie. L’humidité des lieux et de l'air ne serait pas, d’après ce qui précède , absolument favorable au développement de la pellagre. Un état hygrométrique assez prononcé de l'atmosphère agit, on le sait, sur la surface cutanée , de manière à y maintenir cette souplesse si nécessaire à l’accomplissement des actes d'absorption et d'exhalation. Aussi ne faut-il pas s'étonner que les pellagreux soient presque inconnus dans les contrées des landes bien boisées et riches en culture, et qu'ils soient au contraire très-répandus dans les landes pauvres et nues. Un fait topographique milite victorieusement en faveur de cette proposition ; toutes les communes de l’arrondissement de Basas, qui sont situées au sud et à l'ouest du Ciron, comptent un grand nombre de familles pellagreuses; ces communes sont misérables, infertiles, et manquent d'eau potable. D'autre part , les communes placées à l’est et au nord de cette petite rivière, qui sont bien cultivées , et dont la terre féconde est couverte d’une belle végétation , n’offrent pas un cas de pellagre. Lorsque l'on passe d'une région dans l’autre, le contraste est saisissant : ici c'est une terre de promission , là une terre désolée ; et cela se voit en un rien de temps, en moins d'un quart d'heure de marche. Cette disparate topographique avec ses conséquences s’observe , mais moins sensiblement, sur le territoire traversé par la Leyre, autre petite rivière. qui se rend dans le bassin d'Arcachon. Peutètre trouverait-on ailleurs , sur les landes du département

( 314) voisin , un ou plusieurs faits ne cette nature ; je ne puis

guère en douter.

«Ainsi, par suite de l'infertilité du sol, dü manque d’eau

et de la sécheresse de l'air, les lois’ qui président à l'organisation des êtres se trouvent restreintes ; les végétaux y croissent à peine, même avec l’aide de l’homme, et les animaux domestiques, associés aux travaux des champs, restent secs et maigres ; leur petite taille atteste presque un arrêt de développement ; leur énergie vitale $’épuise en peu d'années, moins par l'excès du travail que par défaut d’une nourriture assez réparatrice, assez substantielle.

«Et, chose remarquable ! lorsque ces animaux peuvent passer pour des êtres. déchus, que chez eux les appareils des fonctions sont amoindris, leur système cutané a àacquis un certain degré de vertu plastique, sorte de force végétative qui communique à ses productions, aux tissus pileux et cornés, un développement extraordinaire. Déjà les influences locales ni commencent à se manifester, en donnant ici à la peau un surcroît d'activité. Dans l’homme, cette surexcitation vitale va dégénérer en maladie.

« En effet, indépendamment des causes qui prédisposent les Landais à la pellagre, en desséchant la peau, en restreignant ses fonctions, il est uné autre causé qui contribue indirectement à ces effets ; c'est le travail irritatif développé ét maintenu sur les organes digestifs par une nourriture de mauvaise qualité. Personne n'ignore que les maladies cutanées prennent leur origine dans une altération des. fonctions de l'aliméntation. La agi: ie ne fait pas exception. | "1

« L'état topographique d’une commune à une véritable signification : le canton de Captieux, par exemple, que nous venons de citer, est l'image de tous ceux où l’on à

éécasion d'ôbservér la pellagre. J’y reviens sans crainte dé répétitions. C'est un pays de landes rases: ce sont des chäfnps de sables stériles; il ne produit, à part ses forêts de Pignèdés, que du seigle et d’autres menus grains, peu riches èn principes nutritifs ; tels sont le millet (panicum iliaceum), là milliade où petit mil (panicum italicum); ét le blé sarrazin (polygonum fagopyrum) ; nous avons dit que les eaux étaient rares et de: mauvaise qualité. Les habitants, nécessités à un travail dur et ingrat, pr'énnent une nourriture peu réparatrice et lourde à la digestion, telle que celle qui provient du pain de seigle ou de la cruchade faite avec le millet et la milliade, rarement avec le maïs, car ce blé n’est pas et ne peut être cultivé dans cé canton, et l’on y est trop pauvre pour en acheter ; ce n'est jamais que par exception qu'on en mange. La morue sèche, le hareng saur, la sardine et la viande salée de la qualité la plus inférieure, les fromages dont ils font rarement usage, complètent la nourriture habituelle des Landais de Captieux; l'eau est lourde, sale, mauvaise, et il n'én a pas d'autre à boire ; pour du vin, il n’en boit jamais. Du reste, ici comme dans toutes les landes; lhabitant, pauvre et ignorant, vit avec une frugalité qui passe

toute expression: Un des traits de son caractère est l'éco- | nomie outrée. Îl n'est pas seulemént parcimonieux, il est avaré ; il né $inquiète jamais s'il doit réparer le déchet de-sés forces par la maigre vié’ qi'il mène. Son avarice est empreinte dans ses traits. Sa figure est mince et pâle ; elle est maigre et hâlée comme son corps; son œil est craintif et méfiant, il porte la tête basse par. instinct, et dans-cette’attitade il exerce sans crainte. de ‘surprise son régard inquisiteur. On m'a fait connaitre, en 1838, un pellagreux de la commune de Salles, qui avait une grande aisance, et qui se refusait une nourriture suflisante,, pour

(516) vivre de celle des gens les plus nécessiteux. La commune. de Gujan, peut-être la mieux cultivée, la plus riche de ces contrées, est celle-là même où l'on a signalé les premiers cas de pellagre, et en assez grand nombre... Ainsi, sur cette terre des landes, qui n’engendre que des existences sans sève, l’homme, avare comme elle, est aussi chétif que les plantes qui doivent le nourrir ; l’homme renchérit encore sur cet appauvrissement de la force or ganique , il se refuse la vie. Il faut bien alors qu’il dépérisse, qu’il ait la destinée de l'arbre dont l'écorce s’altère et tombe faute de trouver les normales conditions de son existence. »

Je ne chercherai point à combattre les opinions dont ce récit est entremêlé, la comparaison des divers tableaux topographiques suffit pour les faire juger. Que deviennent, par exemple, ces remarques spécieuses sur l'influence d’une atmosphère trop sèche et sur l'espèce d’incompatibilité qui existerait entre le développement de la pellagre et l'humidité des lieux, si l’on se rappelle les observations de Casal sur l'atmosphère des Asturies, et les remarques des Italiens?

Je passe aux conclusions : frappé de la multiplicité des symptômes pellagreux, de la difficulté qu'il y a à classer la maladie dans nos cadres nosologiques, prévenu en outre par les apparences trompeuses qui l'ont déjà écarté de la véritable étiologie , M. Marchand se demande si la pellagre est bien une maladie distincte : «Et si, dit-il, cette pellagre n’était pas essentiellement une réalité morbide, et que ce ne füt par hasard qu'une dégradation acquise, qu'un abâtardissement physiologique détermmé par le concours fatal de causes locales dépressives; si c'était un appauvrissement de l’organisation sollicité par un milieu où tout languit, les hommes, les animaux et les végé-

taux ; si c'était une simple lésion de la fonction nutritive qui, par un déchet successif des puissances vitales, passe à un état de souffrance non"défini. Alors, il ne s’agit plus d’une question de thérapeutique, mais bien plutôt: d’une question d'hygiène. publique. C’est réellement au mal de misère qu’on a affaire. »

Quel mélange d'erreurs et de vérités dans ce court passage! Oui, c’est un appauvrissement de l’organisation, c’est un résultat de causes dépressives, c’est une lésion des fonctions nutritives, c'est un mal de misère enfin, et c’est aussi une question d'hygiène plus encore que de thérapeutique ; mais c'est un mal défini, produit par une cause définie, c'est une réalité morbide, aussi distincte par ses manifestations extérieures que. par sa cause.

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