MAI ET JUIN
Le sujet de cette observation est une fille nonumée Adélaïde Chenu, âgée de vingt trois ans, entrée le 13 juin 1842 dans le service de M. Gibert, comme atteinte d’un érythème des mains, du visage et du cou. Elle nous à donné sur ses antécédents lesrenseignements suivants, qui ont été confirmés, après sa mort, par le témoignage de sa mère. |
Cette jeune fille est née à Brie-Comte-Robert, département de Seine-et-Marne , dans une famille très-pauvre. Pendant son enfance , qu'elle a passée à la campagne, elle s’est bien portée ; ses règles ont paru à l'âge de douze ans ; elles ont toujours été peu abondantes, sans que leur apparition ait jamais été accompagnée de trouble notable dans l'exercice des autres fonctions. |
1 Cette singulière maladie, qui est endémique dans la Lombardie, n'avait peut-être jamais été observée en France. C’est donc un fait rare et curieux sur lequel nous appelons l'attention des médecins d’autant plus volontiers, que M. Roussel a su relever ce fait et le mettre en lumière par des considérations et des rapprochements qui décèlent un esprit philosophique et une érudition de bon aloi. CAYoL.
C'est à la fin du printemps de 1840 que la malade fait remonter le dérangement de sa santé. Elle perdit alors très-rapidement, et sans cause connue, l'appétit et les forces. Des maux d'estomac survinrent, accompagnés de vomissements, et bientôt après de diarrhée, et de l’apparition sur le dos des mains et sur le front de rougeurs que l’on attribua à un coup de soleil. Ces rougeurs, à peu près indolentes, persistèrent pendant tout l’été malgré le soin que la malade avait, dit-elle, de les oindre tous les soirs avec du saindoux. Les vomissements avaient cessé de bonne heure ; mais le dévoiement fut tenace, et ne diminua qu'insensiblement pendant l'automne , en sorte que , pendant l'hiver et le printemps suivant , la malade, qui reprenait un peu d'embonpoint et de forces, se remit à son état de couturière.
Vers la fin de mai 1841, elle devint enceinte, et aussitôt sa santé se dérangea de nouveau. Les maux d'estomac réparurent accompagnés de vomissements et d'un dévoiement opiniâtre qui Se compliqua de violents maux de réins, de fourmillements dans les membres inférieurs. Bien qu'elle ne se livrât à aucun exercice fatigant, elle trouvait le soir ses pieds enflés au niveau des chevilles. Les rougeurs du visage ne revinrent point ; il existait seulémént au pourtour des sourcils et à la racine du nez quelques démangeaisons , et il se détachait de ces points, lorsqu’ elle les grattait, un grand nombre de petites pere cules. Les mains étaient moins rouges que l’année précédente ; d'autre part, là malade remarqua, pour la première fois , l’existence sur la partie inférieure du cou, vers la fourchette du sternum, d’une plaque d’un rouge pâle de a grandeur d’un écu de einq francs, et dont il se détachait, par le frottement , de petites écailles minces et
blanchâtres:; r mais la faiblesse et le dépérissement général
( 527 ) étaient plus marqués qu'en 4840. La malade tomba dans une tristesse profonde , perdit le courage pour toute espèce de travail et d'exercice. Elle accoucha, avant terme, en décembre 1841. |
Les suites de couches ne présentèrent rien de partieulier. La malade restait seulement sans appétit et sans forces ; tout à coup, sans cause connue , sans qu'elle-eût été exposée à l’action du soleil, vers le commencement d’avril 4842, son visage , ses mains et la partie supérieure dé la poitrine se couvrirent de taches rouges, luisantes, accompagnées d’une cuisson particulièrement sensible aux mains. En même temps le dévoiement, dont elle n'avait jamais été entièrement débarrassée , reprit de l'intensité ; ils y joignit des coliques, des douleurs de reins, des crampes dans les membres. Les vomissements ne reparurent pas. La malade s’alita; et, comme ses souffrances augmentaient et qu'elle ne pouvait être convenablement soignée chez elle , elle se fit transporter à Paris. Nous la trouvâmes dans l’état suivant :
14 juin. Amaigrissement considérable; physionomie empreinte d'une tristesse et d’un abattement profonds ; dégoût presque universel pour les aliments; pouls petit, faible, fréquent; langue effilée, lisse, rouge à la pointe ; douleurs dans les reins, sentiment presque continuel ‘de lassitude dans les membres, qui fait place, surtout la nuit, à des fourmillements et à des douleurs brülantes aux extrémités, en sorte qu'elle ne goûte presque plus de sommeil, | |
La peau est rude , sèche et chaude dans toute l'étendue du corps; la partie moyenne du front, la racine du nez, le pourtour des orbites, sont comme couverts d'une rougeur terne et livide. En ces points, lé tégument parait fendillé, comme gercé; des fragments d'épiderme grisà-
tre, épais et ternes s’en détachent. Le dos des mains est le siége d’une rougeur plus intense et plus foncée, luisante comme celle de l’érysipèle au niveau des métacarpiens, mais sans gonflement sensible, et avec de larges plis comme dans certains psoriasis , lorsque les squames sont tombées ; sur cette partie, l'épiderme paraît se détacher par une sorte d’exfoliation; sur les doigts, la couche épidermique offre un aspect parcheminé ; elle paraît cassante , terreuse, très-épaissie, surtout au niveau des articulations, où elle forme des plis profonds le long desquels elle parait brisée, ce qui leur donne l’aspect de véritables ger— cures. En somme , l'affection cutanée présente ici les apparences réunies de l’érythème et de l’ichthyose.
La plaque qui existe au niveau de la fourchette sternale est d’un rouge pâle, et présente une desquamation tout à fait semblable à celle de cette dernière maladie.
Les pieds offrent du gonflement autour des malléoles et une rougeur érythémoiïde légère, sans trace de desquamation.
L'état de la malade a présenté très-peu de modifications pendant les dix premiers jours de son séjour à l'hôpital. Elle s’est plainte de douleurs aux gencives , qui sont en effet très-rouges et comme érodées au voisinage de la dent ; une matière blanche, d’odeuf fétide, semblable à du tartre, paraît provenir de ces érosions. Le dévoiement, assez considérable au moment de l’arrivée, diminue ; les crampes et les douleurs brülantes des extrémités croissent toujours, au point que la malade supplie à chaque visite, et en pleurant , de lui donner un remède contre ces douleurs ; plus d’appétit ; presque plus de sommeil ; langue très-sèche : même état du pouls.
25 juin (samedi). La physionomie de la malade à pris ane expression singulière : ses yeux sont fixes et brillants ;
les parties couvertes de rougeur ont pàli et pris un aspect terreux ; elle est sombre, taciturne, et répond mal aux questions qu’on lui adresse.
26 (dimanche). Dans la nuit du 25 au 2%, elle a été prise d’un délire violent et loquace, qui a troublé le repos des malades. Au moment de la visite, son état offre tous les caractères d’une manie aiguë ; elle ne répond à aucüne question ; et quoiqu’elle paraisse s'adresser à tous ceux qui s’approchent de son lit, elle ne reconnaît personne; elle se lève sur son séant, regarde autour d'elle d’un air hagard , proférant des jurements et des paroles incohérentes , auxquelles se mêlent sans cesse les noms de Rosalie et d’Adélaïde ; puis elle rétombe sur son lit en agitant ses mains, pour se relever un instant après avec la même violence. Elle ne montre aucune tendance au suicide ni à la fureur; et quoiqu'elle ne soit pas encore attachée, et que son lit soit entouré de divers ustensiles, elle n’a pasessayé de s’en servir pour se frapper ou frap— per ses voisines. i
27 juin (lundi). Le délire persiste avec les mêmes caractères et la même intensité. Pendant toute la nuit, la malade n’a pas cessé de proférer des jurements, des exclamations toujours les mêmes, s’agitant, essayant de se lever sur son séant pour retomber aussitôt à la renverse.
28 juin (mardi). Elle s’est encore agitée et a poussé des cris pendant la nuit. Cependant, au moment de la visite, elle paraît plus affaiblie que la veille; en voyant son lit entouré par les nombreux élèves qui viennent assister ce jour-là au cours de M.-Gibert, elle regarde autour d’ellé d'un air étonné; mais elle ne se soulève plus sur sor lit, et ne prononce guère d’autres paroles que celles-ci : Ah ! oui! ah ! oui! Elle agite sans cesse ses doigts dans la camnisole de force; et des ouvertures ayant été pratiquées
( 550 ) aux manches de ce vêtement pour montrer ses mains, on voit qu'elle cherche à saisir des objets imaginaires et à pincer les couvertures de son lit. Les mains présentent les mêmes caractères qu'avant l'invasion du délire, à part la coloration, qui est plus pâle,
Le soir, la malade est encore plus affaissée. Son Gal est terne ; elle ne parle plus.
29 juin (mercredi). Agonie paisible, Mort à sept heures et demie du matin,
30 juin (jeudi). Autopsie à neuf hénias du matin.
Cadavre réduit à un état d’émaciation extrême. La raideur cadavérique a complétement disparu ; le globe de l'œil est affaissé; des lignes verdâtres se dessinent sur l'abdomen. |
Plus de trace de rougeur. aux pieds et à la poitrine ; très-peu au visage ; mais l’altération de la peau se retrouve avec ses autres caractères sur ces points et sur les mains , dont la rougeur , luisante et diffuse, est remplacée par une teinte brune entremêlée de taches plus foncées semblables à celles qu’on a observées chez certains scorbutiques. La peau est dure comme du cuir, principalement aux doigts; l’épiderme forme autour des articulations phalangiennes, une couche très-friable ‘et. comme cornée ; au-dessous les éléments de la peau paraissent confondus, condensés en une couche rougeûtre qui tranche sur la couche épidermique, |
À l'ouverture de l'abdomen, ils échappe une grande quantité de gaz fétides, Le tube digestif est dans l’état suivant : muqueuse gastrique de couleur. gris-verdâtre, entremèêlée d’arborisations et d’un pomtillé rouge-brun; cette membrane est ramollie sensiblement et s’enlève par petits lambeaux : pas de traces d’ulcération. L'intestin grêle est d’une teinte moins foncée, et parsemé de points
(351) rouges qui semblent correspondre aux villosités, Le gros intestin est rempli de matières fécales liquides ; le. sommet des yalvules offre une teinte brunâtre ; pas d’ulcérations. à j
En enlevant la calotte crânienne, il s ’écaulei une grande quantité de sang noir; les sinus de la dure-mère sont gorgés de ce liquide, Très-peu de sérosité dans l’arachnoïde, La pie-mère est un. peu injectée : elle adhère à la substance cérébrale, et lorsqu'on essaye de l'enlever, elle entraîne de petits fragments de celle-ci, ce qui donne à la ‘surface du cerveau un aspect mégal et ulcéré.
La masse encéphahique est sensiblement ramolle, et c'est principalement sur la substance grise que porte cette diminution de consistance. La substance blanche a sa coloration normale. Les ventricules contiennent une petite quantité de sérosité rougeâtre. La moelle est sans altération, Le Cœur est petit, flasque et pâle. Les poumons sont infiltrés de sérosité : tubercules crus au sommet, Le foie est volumineux, d’une couleur fauve, et piqueté de rouge ; il est peu consistant. La rate est petite, presque exsangue. Les reins sont normaux. La vessie et les uretères sont distendus par.une grande quantité d'urine, L'utérus est sain; on trouve seulement de la rougeur et une excoriation sur la lèvre inférieure du museau de tanche.
Tel est le tableau pathologique . dont uné partie s’est déroulée à l'hôpital Saint-Louis et sous les veux d'un grand nombre de témoins, tableau non moins remarquable par la singulière coordination des phénomènes morbides que par l’insignifiance décourageante * des altéra-
1 DÉCOURAGEANTE! vous l’entendez : La Revue médicale doit enregistrer ce mot, celte expression naïye de l’état de la science, ce cri de détresse de l'anatomisme aux abois, qui s'échappe enfin de tous les bancs de Pécole. Nous avons vu deruièrement deux médecins haut
tions anatomiques. Aussi l’avons-nous débarrassé à desséin de tout commentaire, afin que ceux qui ont étudié la pellagre dans les livres, et surtout ceux qui l'ont vue, reconnaissent tout d'abord, dans le fait qui nous occupe, un exemple, et des mieux caractérisés, de cette maladie si extraordinaire, si complexe et si grave. Que si, malgré cela, cette observation n’éveillait pas l’incrédulité de quelques-uns, nous devrions presque nous étonner ; car la résistance aux faits nouveaux est un phénomène commun dans l'histoire de la science : la paresse nie parce qu'elle ne veut pas s’enquérir; l'envie, parce qu'elle n’a pas observé elle-même ; la médiocrité, parce qu’elle ne comprend rien en dehors des faits vulgaires. Il est vrai qu'il y a aussi la résistance des esprits sages ; mais celle-là n’a de rigueur que pour les preuves, et lorsqu'un fait est bien prouvé, elle l’adopte sans peine après l'avoir combattu.
C’est d’abord avec un sentiment de défiance et de doute que nous avons observé le fait qui nous occupe. M. Gi-
placés, à la tête de deux grands hôpitaux, se décourager en présence d’une épidémie dont ils ne pouvaient saisir ni le caractère ni les indications curatives (’oir , dans l’avant-dernier cahier de la Revue, l’histoire de l'épidémie de cérébro-spinite); aujourd’hui c’est un élève distingué de la même école qui éprouve le même découragement en présence d’un cadavre, parce qu’il n’y trouve pas ce qu’il y cherche avec toute l’ardeur et la bonne foi de son âge. Son observation doit lui paraître incomplète; car dans son esprit et dans l’esprit de l’école, l’idée de maladie implique presque nécessairement celle d’altération anatomique. Ce judicieux observateur n'eût-il pas été bien plus à l'aise, et bien plus satisfait du résultat de l’autopsie, si on lui eût enseigné que la maladie est un acte vital, qu’elle disparaît avec la vie, qu’il ne faut donc pas la chercher dans le cadavre; et que les altérations anatomiques (dont nous sommes loin de nier l'importance lorsqu'il en existe) ne sont que des effets ou des résultats EVEN- TUELS (mais non pas nécessaires) de cet acte vital, de cette fonction anormale qui constitue la maladie ? Nous né saurions Wrop répéter cette formule philosophique du vitalisme, qui est, suivant nous, la clef de la pathologie. 7 -CAYOL.
( 555 ) bert, qui n’a pas vu la pellagre, fut frappé du cachet particulier de l'affection des mains et du visage, et il appela sur elle l'attention des élèves qui suivent son cours. Pour nous, qui avions observé des pellagreux, le premier coup d'œil rappela nos souvenirs d'au delà des Alpes ; mais l’esprit asservi, comme il l’est toujours, par un dogme en vigueur, nous nous disions que la pellagre n'existait pas en France , et nous ne voulions voir qu’une ressemblance trompeuse.
Huit jours se passèrent ainsi. Les plaintes continuelles et de plus en plus vives de la malade nous décidèrent alors à recueillir tous les antécédents de la maladie. Chaque trait nouveau était une révélation. Nous ne doutions plus ; mais il manquait à notre certitude un dernier appui, le délire : deux jours après il survint. Ce jour-là notre observation reçut une sanction nouvelle, celle du docteur Angelo Dubini, de Milan, qui a occupé pendant plusieurs années le poste de chef de clinique (medico assistente) dans les hôpitaux de sa ville natale et dans celui de Pavie, remplis de pellagreux. Singulière coïncidence ! M. Dubini, qui était déjà venu plusieurs fois dans les salles de M. Gibert, nous dit qu'il avait été frappé en effet de l'aspect d’une malade de ce service; qu’il avait cru voir une pellagre, et s'était même adressé à la malade pour savoir si elle n’était pas d’origine italienne ; puis, sur la réponse négative et sur la foi du diagnostic déjà porté, il avait aussi reculé sans conclure. Mais lorsque nous lui fimes part des. commémoratifs, et lorsqu'il revit la malade, nonseulement il n’hésita point, mais il déclara que nous avions sous les yeux un cas de pellagre des mieux caractérisés. M. Gibert, malgré sa répugnance pour les décisions ha-
sardées, reconnut aussi dès lors tous les traits de la pellagre.
Le mardi (21 juin) la maladé fut montrée à un grand nombre d'élèves et dé médecins ; l'Académié fut informée, et nomma pour examiner. le fait une commission: dont M: Emery fut rapporteur: Le lendemain la malade était morte, et cette mort, aussi bien que les résultats de l’autopsie, ont été une dernière confirmation de notre diagnostic.
Ïl ne nous rèste tin qu'à comparer le fait qu'on vient de lire avec ceux quis observent en Italie; ce rapprochement rendra l'observation plus frappante encore.
Avant tout, nous avons cherché à nous enquérir de l'origine de la malade ; car la pellagre étant à peu près universellement reconnue comme une maladié non contagieuse, mais héréditaire, le fait qui nous occupé aurait paru moins inexplicable, si nous avions retrouvé des Italiens et des pellagreux dans sa famille. Les résultats ont été négatifs ; le père de la malade, originaire de Norman die, était postillon; sa mère, d'origine picarde, est ericore revendeuse de fruits, et il.ne parait pas qu'il y ait eu des aliénés parmi ses parents. Du reste, les conditions d’éxistence de la malade ônt été à peu près celles dans lesquelles se développe communément la pellagre, qüe le peuple d'Italie appelle mal de misère, c'est-à-dire, la pauvreté, le régime de vie des campagnes. Nous n'avons pas mentionné le tempérament lymphatico-nerveux et la constitution délicate de la malade, parce que ces circonstances Orit peu de valeur, bien qu'elles se retrouvent chéz la majorité des pellagreux, qui est elle-même fournie par le sexe féminin. |
Le trait le plus saillant de notre observation et si dé la pellagre en général, c'est la marche et l’ensemble des phénomènes, leur périodicité, leurs alternatives bizarres. La maladie débute au printemps ; elle attaque un ou deux
( 355) systèmes organiques, quelquefois trois ; elle augmente, puis elle fait un temps de repos jusqu'au ‘printemps suivant, où elle renaît avec une physionomie plus complexe et plus accentuée, et ainsi de suite, jusqu’à la mort. Le phénomène le plus continu, c'est l'épuisement général; puis viennent les dérangements de l'appareil digestif et les dés: ordres nerveux qui offrent de plus notables rémissions ; puis l'affection cutanée, qui semble beaucoup plus exactement réglée par le cours des saisons. C'est cé E est arrivé chez notre malade. | 1
La disproportion entre l'intensité de l'affection cutanée et celle des phénomènes nerveux et gastriques, est un trait des plus remarquables. On a même observé qu'aux premiers temps de l’apparition de la pellagre, cette différence était plus grande, et qu'alors, tandis que l'altération de la peau était légère, les coliques, les ‘crampes, les douleurs spinales, étaient très-violentes. Nous insistons particulièrement sur ce fait, parce que nous avons remarqué qu'en France beaucoup croient qu'iln’y à dans la pellagre que la maladie. de la peau : erreur. d'autant plus grave que tous les bons observateurs ont établi que cette altération n'était que secondaire ; quelques-uns ont même admis qu’elle pouvait manquer. Ainsi Titius à divisé la pellagre en manifeste eten larvée, suivant qu’elle estou non accompagnée d’éruption cutanée. Dans le fait que nous avons décrit, le degré d'intensité de.chaqué ordre de phénomène a été celui qui s'observe le plus souvent. Il faut noter cependant une particularité, c'est que l'éruption a été plus intense la première que la deuxième année. C'est ce que plusieurs auteurs ont observé; Cerri, entre autres, qui a vu des pellägreux n’éprouver que. de violentes coliques au retour du printemps et.rester exempts de toute-éruption. Strambi a même signalé Je fait dans
( 556 ) lequel, après la première apparition des rougeurs, la maladie n'offrait au printemps suivant que de la desquamation. | |
Le début de la pellagre, avec les prodromes que notre malade a présentés, est celui que Zanetti le premier, et après lui Cerri, Prinetti, le docteur Holland, etc., ont souvent constaté. |
On a remarqué chez notre malade que les mains et la face avaient été les premières parties atteintes ; puis le cou s’est affecté, et enfin les pieds. C’est la marche la plus ordinaire. Odoardi dit même « Cé n’est qu'après la troisième ou la quatrième année que les pieds s’affectent de la même manière que les mains ! » Quant à l’œdème des malléoles, on n’a qu'à parcourir les observations de Fanzago pour juger de sa fréquence. |
Odoardi a trouvé souvent le pouls des pellagreux trèslent; mais les autres observateurs l’ont trouvé eommunément avec les mêmes caractères que chez notre malade.
La salivation et la suppression des règles que Fanzago indique comme fréquentes, manquent assez souvent, comme dans le cas eñ question. L’altération des gencives est commune.
Le développement extraordinaire que la maladie a pris après sa troisième apparition est en rapport avec ce qu’indiquent les écrivains italiens; nous pensons que l'état puerpéral y a beaucoup contribué. Cette influence à été relevée récemment par le prof. del Chiappa.
Les résultats de l’autopsie ont été parfaitement conformes à ce qu'ont observé tous les Italiens. Et ici nous sommes forcé de reconnaître que de nos jours seulement les autopsies ont été convenablement faites; celles des premiers auteurs sont incomplètes ; dans celles que citent Strambi, Ghirlanda et Pasquali, il n’est guère question que
de l'état du cerveau. Dans les seize observations que contient le premier Mémoire de Fanzago, et parmi lesquelles on trouve six autopsies, le tube digestif, et surtout le cerveau, ont été superficiellement examinés. Partout les résultats sont négatifs. Le ramollissement de la substance cérébrale, les traces de congestion légère, l’'engorgement sanguin des sinus de la dure-mère, des indices d’inflammation plus ou moins étendue et avancée dans le tube digestif; tels sont les caractères anatomiques le plus constamment observés".
Nous ne nous arrêterons pas aux causes de la maladie. En présence de la confusion extrême qui règne à cet égard dans Îes ouvrages italiens, on ne peut avec un seul fait s'aventurer dans des recherches étiologiques. Nous nous bornerons à faire une remarque à propos de l'action du soleil, que Frapolli et Albera regardaient comme la cause unique de la pellagre. Cette opinion ne peut plus être admise depuis qu’on reconnaît avec Strambio que l’affection cutanée de la pellagre n’est que secondaire; il nous paraît cependant hors de doute que celle-ci est en grande partie sous l'influence du soleil ; et c'est ainsi qu'on pourrait peut-être expliquer l'intensité différente des phénomènes cutanés de la première et de la seconde année
1 Ces altérations anatomiques se trouvent dans une infinité de cas qui n’ont rien de commun avec la pellagre, et M. Roussel a eu grande raison de dire précédemment qu'elles sont d’une insignifiance décourageante. Elles ne sont donc pas caractéristiques. Voilà donc encore une maladie des plus graves, transmissible des pères aux enfants, et conduisant à la mort après des années de souffrances, qui n’a pas de caractères anatomiques, et qu’on ne peut caractériser que par des phénomènes vitaux ! Nous n’avions pas besoin de ce nouvel argument à l'appui de notre doctrine vitaliste, Mais nous ne voulons pas négliger d’en prendre note et de l'enregistrer pour mémoire.
CAyoL.
té) HE
el eZ notre malade , qui fut beaucoup plus exposée à l'in- Solation en 1840 qu'en 1841.
Nous terminerons ces considérations, que nous aurions voulu pouvoir abréger, en. exprimant notre vif regret que cette apparition d’ une maladie qui. se montre pour la première fois au milieu den nous, ait été si rapide, et qu'elle
n'ait point passé sous les yeux de l'Académie.
Quant aux conclusions qu on attend peut-être, nous nous montrerons aussi réservé qu'on doit l’être en pré— sence d'un fait unique, quelque incontestable et bien observé qu'il soit d’ailleurs. Faudrait-il penser que la pellagre, qui certainement étend ses limites en Italie; qui d’une part à passé le PÔ et pénétré en Toscane, tandis que de, l’autre elle s’ avance dans le Frioul et les montagnes de la Carinthie, aurait aussi passé les Alpes et envahi la France ? ? faudrait-il admettre que la réunion des causes inconnues jusqu'ici qui développent endémiquement la pellagre. dans les campagnes italiennes, peut se renconrer en France et y produire la maladie sous forme Sporadique ? Nous ne déciderons pas. Nous remarquerons seulement que la dernière hypothèse n'est pas aussi inadmissible qu'on peut le croire au premier abord. L'histoire de la pellagre en Italie le prouve ; c'est par des cas isolés qu'elle commença; et les deux premiers médecins lombards qui, en ont parlé, Frapolli et Zanetti, l’appellent une maladie sporadique. L'incertitude qui règne sur l'époque de son apparition et les contestations qui s ’élevèrent à l’occasion de chaque observation nouvelle montrent combien c’est une affection multiforme, ét facile à confondre avec d’autres affections. connues dont elle emprunte le masque. Frapolli et Albera y voyaient surtout une maladie de la peau aussi ancienne que le soleil. Strambio, qui écrivait en 1784, c'est-à-dire très-peu d'années après
he,
; LA 539 ,} | FUN qu'on avait commencé à s s'occuper de, la pellagre, dit que plusieurs malades, reçus dans l'hôpital de Legnano établi par: l'empereur Joseph:Il, lui assurèrent que leurs pères et même leurs grands-pères avaient été atteints de la même maladie. Cependant personne n’y avait pris g garde. Ce qui est,arrivé,à Padoue est plus remarquable encore. Déjà plusieurs écrivains avaient fait connaître Ja pellagre de Lombardie ; déjà, même elle avait été découverte dans l'État de, Venise ; Odoardi en avait constaté l'existence dans le district de Bellune ; Padoue était très-voisine ; elle était le centre scientifique de tout le pays ;. la pellagre Y existait, PRISQune ne la voulait reconnaître. C'était en 1788 : un jeune médecin, qui devint bientôt professeur, Fanzago revenait de Pavie où il avait étudié la pellagre. En suivant les cliniques de l'hôpital de Padoue, il remarqua un malade qui paraissait embarrasser le médecin ; il l'examina, reconnut la pellagre. On ne le crut point. Il continua cependant ses recherches, et au bout de peu de temps il avait recueilli les seize observations qui forment les matériaux de son premier Mémoire (Padoue, 4789). Ses compatriotes ne le crurent point encore, et il fallut l'autorité des hommes vraiment compétents, de J.-P. Frank et de Widemar; pour convaincre que Fanzago avait bien observé. Du reste, la pellagre offre dans les divers pays des nuances diverses qui ont fourni des armes à ceux qui refusaient de la reconnaitre. Ainsi, il est à peu près hors de doute que le mal de la rosa des Asturies, décrit pour la première fois en 1755 par un Français, le docteur Thiéry, n’est qu’une variété de pellagre ; et, dans les limites de l'Italie, on voit, par les descriptions d’Odoardi, que la peliagre du district de Bellune s'éloigne en quelques points de celle des environs de Padoue, décrite par Fanzago ; qu'aucune des deux ne ressemble exactement
(340 ) à la pellagre que Sartogo décrivit en 4771, dans le district d’Aviano, sous le nom de scorbuto montano ; et qu'enfin la pellagre de Lombardie présente quelques traits particuliers. Mais partout cette maladie offre un ensemble de caractères et une marche auxquels on ne peut la méconnaître. Ces caractères se retrouvent tous dans l’observation que nous avons décrite. Aussi, bien que les recherches que nous avons commencées dans les maisons d’aliénés n'aient pas encore confirmé nos soupÇOons, nous pensons que si l'éveil est donné par ce premier fait, d’autres cas de pellagre se présenteront tôt ou tard, et que notre observation ne sera pas perdue pour la science. (Extrait de la Revue médicale, juillet 1842.)