‹ De la perceptivité normale et surtout anormale de l'oeil pour les couleursChapitre 2 sur 4 · DIVISION DU SUJET · texte numérisé non relu

DIVISION DU SUJET

Quelle classification établirons-nous pour nous g^uider au milieu des nombreuses observations d'achromatopsie que nous avons pu recueillir, observations souvent peu concordantes, au moins en apparence, ou trop lég-èrement prises, et dont nous ne citerons qu'im certain nombre? Deux g-rands g-roupes se présentent tout d'abord : chez les uns, l'insensibilité de Tœil pour les couleurs est complète, chez les autres elle est restreinte. Au premier ensemble de daltoniens s'appliqueraient spécialement et textuellement les mots colovr blindness^ achromatopsie, ce dernier pris dans ce sens par Hellinget par Wartmann : malheureusement ces termes ont été donnés comme synonymes aussi de l'expression plus g-énérale daltonisme ou dans un sens plus restreint encore (Jiing'ken). Il faut dire achromaiopsie complèie ou totale. M. Wartmann nomme avec Seebeck ce premier g-roupe où le blanc et le noir sont seuls perçus daltonisme dichromâtiqve; mais le noir et le blanc ne sont pas des couleurs (pag^e 8), et il vaudrait mieux, avec M. Sous, écrire daltonisme achromatique. S'il ne fallait craindre d'innover et de compliquer encore la synonymie par un mot aussi simple, on pourrait dire incolorie [in privatif, color couleur).

Au second g-roupe, que nous appellerions paucicolorie.

— 4rî -

s'applique ég-alement la dénomination chromatopseudopsie, daltonisme incomplet : nous dirons encore achromatopsie partielle.

Ainsi : 1" les couleurs paraissent un simple mélang-e d'ombre et de lumière, oscillant entre le blanc et le noir; pour le sujet, il n'existe que du blanc et du noir, ou leurs combinaisons; 2° quelques couleurs du spectre sont inconnues du sujet (daltonisme polychromatique de M. Elie Wartmann).

Cette seconde catégorie nous paraît divisible à son tour en plusieurs variétés g-énéralemen tassez tranchées, quoi qu'en disent MM. Desmarres, FoUin, Sous. Ainsi le pensait Szokalski, dont la division, nous le verrons, diffère un peu de la nôtre. Les uns n'ont conscience que • d'une ou deux des couleurs mères; les autres les aperçoivent, maisjug'ent mal des mélang-es^ des couleurs composées; et nous passons bientôt insensiblement à ce grand nombre d'individus pour qui les nuances légères restent imperceptibles, non-seulement à la lumière artificielle, mais en plein jour, abstraction faite, d'ailleurs, de l'inexpérience d'éducation.

Parmi les couleurs mères, le jaune est le dernier à s'éteindre; un plus g-rand nombre de daltoniens ignorent ce qu'est le bleu; le rouge est plus difficilement senti encore, ainsi que le vert.

Mais, dira-t-on, comment savez-vous si telle couleur nommée par le daltonien bleue, je suppose, est réellement bleue? L'objection est raisonnable et la plupart des auteurs ont eu le tort de n'y pas songer, d'accepter trop facilement les dénominations données par les observés. Le critérium scientifique des réponses de ceux^ ci serait le spectre; il faudrait étaler devant eux ixw

spectre solaire et voir jusqu'où ils y accusent du roug-e, du jaune, etc. Nous reviendrons plus loin sur cet emploi du spectre.

. Quoiqu'il en soit, dans l'état actuel des choses, nous aurons successivement a examiner: T les sujets ne voyant partout que noir ou blanc (incolorie); 2° ceux qui ^ç voient que le jaune (unicolorie) ; 3" ceux qui ne perçoivent que le jaune et le bleu (bicolorie) ; 4° ceux qui connaissent le jaune, le bleu et le roug-e , mais sans savoir encore bien disting-uer leurs jnélang-es; 5" le g-rand nombre deg-ens qui ne sauraient prendre le sentiment des nuances délicates, soit le soir, soit à la lumière solaire, et dont nous parlerons seulement à l'occasion.

Ici, s'ag-il-il encore d'achromatopsie ? La lig-ne de dé- • marcation entre la vision normale et la vision pervertie est difficile à saisir : on ne sait trop où s arrêter, on craint d'exag'érer le nombre des daltoniens. Ce qui prouve encore que la nature procède g^raduellement {natura non facit saltus, Linné), c'est que nous rencontrons des g'ens percevant certaines couleurs dans un moment mais pas dans un autre, disting-uant le roug-e du bleu pendant le jour, mais non à des lumières artificielles insusceptibles d'altérer ces couleurs pour les vues normales, ou vice versâ.

Nous ferons remarquer, dès le commencement, que les yeux dont la rétine est ainsi muette ou infidèle pour les couleurs, ne sont d'ailleurs atteints d'aucune lésion concomitante dans leurs milieux. Ils perçoivent aussi nettement que possible la forme et la distance des objets. Beaucoup des sujets atteints de cette imperfection visuelle dessinent même assez bien, au point que leur vice optique n'est flag-i-ant qu'au jour où ils veulent s'a-

donner au coloris; ils s'y essayent d'ailleurs souvent, comme nous le \'e.rrons, cherchant pour ainsi dire à s'accorder un plaisir que la nature leur refuse. Dq même heaucoup d'entre eux se font tailleurs, reliqurs, teinturiers, et commettent chaque jour des béyues rendant leurs prétentions ridicules. Au reste, la plupart ont la faiblesse de chercher à cacher le défaut de leur vue, comme les sourds qui crient bien haut à la ^ondureté de leur ouïe, amour-propre déplacé, parce qu'il ne tarde jamais à désabuser autrui. — Ainsi, à la perception des couleurs près, les daltoniens ont bonne santé, bon pied, bonœiL selon l'adag^e vulg-aire, et, n'étaient les méprises auxquelles ils semblent s'exposer presque tous à dessein, vous les prendriez pour les plus mauvais clients de la médecine. Ils le sont, du reste, puisque l'achromatopsie est incurable.

En g-énéral, les .daltoniens jug-ent avec moins de certitude les milieux colorés opaques que les transparents.

ACHR0MA.T0PSIE TOTALE OU INCOLORIE, OU 'DALTONISME

ACHROMATIQUE.

Premier groupe de l'achromatopsie.

La cécité complète pour les couleurs ne laisse au daltonien que deux sensations seulement : clarté et opacité. La rétine apprécie uniquement la différence entre les nuances sombres et vives, ces dernières paraissent plus éclairées, mais de teinte uniforme. Le sujet n'a jamais vu de couleurs, il ig-nore le sens du mot. Les rayons, en pénétrant dans notre œil, nous donnent le sentiment et de la forme et de la couleur des objets; ici ils n'éveillent f(ue la perception de la forme. Un tableau

peint, un panorama mag'nifîque, devient un simple amas d'ombres et de lumières, dans lequel les daltoniens saisissent d'ailleurs les contours et la distance des objets. Pour ces aveug-les spéciaux, le monde entier n'a que deux tons, noir et blanc, témoin ce physicien qui voulait expliquer les couleurs du spectre par un mélang'e en diverses proportions d'ombre et de lumière. La nature, qui se présente a l'œil bien org*anisé sous un aspect si brillant à cause de ses innombrables teintes, toujours bien proportionnées, n'offre plus qu'un paysag^e sombre, triste et d'une désolante monotonie, comme sur une photog-raphie ou une lithog*raphie.

L'achromatopsie complète abolit donc les couleurs, tout en laissant subsister le modelé : il se passe là, pendant toute la vie, une modification analog-iieà celle que toutes les vues sont oblig-ées de subir passag-èrenient, nous le verrons plus loin, à la flamme monochromatique du sodium, près de laquelle l'ocre (rouge) est noir, le chromate de plomb (jaune) devient blanc comme l'iodure mercurique (orang'é), le mang-anate de baryte (vert) et le bleu d'aniline paraissent noirs.

Ainsi que nous le redirons dans nos dernières lig-nes sur l'achromatopsie, certains sujets de notre premier gTOupe verraient mieux dans une demi-obscurité que d'autres dont la vue est plus perçante le jour, comme si, d'après l'explication de Seebeck, les rayons les moins réfrang-ibles disparaissaient les premiers lors du crépuscule, la diminution d'éclat de la lumière étant alors plus sensible aux yeux ordinaires, habitués à mieux percevoir ces rayons que les daltoniens.

Nous citerons quelques observations recueillies, en les abrég'cant d'ailleurs, comme nous le ferons pour la plu-

pari des cas (|ue nous avons cru pouvoir choisir dans un bien plus g'rand nombre de récils.

Observation puemièrk ;!). — îi.in-is, cordonnier à \î;iry,')0.rt (Ciimt)firland), s ivail ilistinp.iipr la forme e.[ la ;;rari!leiir des corjis, même de loin, mais non leur couleur. Il ne démêlait les cerises el les feuilles qu'en se rapprochant assez pour en voir la forme. Pour lui toutes les couleiirs se rang^eaient entre le noir et le blanc, à raison de leur éclat ou de leur oLiscurité. Il nommait de même des couleurs différentes, mais également vives; un l'uban rayé de plusieurs couleurs lui semblait uni.

Ainsi, pour Harris, toutes les couleurs étaient des défifradations de la lumière, ou des nuances du noir et du blanc. Deux de ses frères se trouvaient dans le même cas.

Observation II — M Gollardeau dessinait avec goût et réussissait bien dans les traits, les contours, les formes: mais, cherchait- il à employer lies couleurs, il brouillait tou;. Voulant peindre en bleu un carreau sur lequel il avait représenté un ciiie:i, il plâtra d'un gros rouge In partie à ombrer. Un jour, après avoir bien exactement fait son portrait, il crut pouvoir aller plus loin et le colorier : sa main, trompée par la vue, plaça du jaune sur du bleu, du rouge sur du vert, sans qu'il eût notion de cette bigarrure; il croyait même être arrivé à des dégradations heureuses de chaque nuance.

Observatio.n 111 (3). — « Feu M**'', d'Anduze, d'un tempérament sec, bilieux, mélancolique, menant une vie très-aclive, parvint à un âge assez avancé sans que la plupart de ses concitoyens eussent rien remarqué d'extraordinaire dans sa vision. Ceux qui le fréquentaient plus habituellement, et quelques-uns de ses condisciples savaient, ainsi que sa f'^mme, sa fille et son gendre, qu'il ne connaissait pas les couleurs, qu'elles lui paraissaient toutes des nuances plus ou moins grises entre

(I) Nous analysons co cas d'après le Journal de physique, 1779, p. 86, sq. qui l'emprunte lui-mônie à Huddart {On account of persons who, etc., -1777j. Toutefois, selon Wartmann {Mém. delaSoc.de phys. de Genève. t. XII, 1848;, Huddart aurait naal relaté cette observation, et Harris appartiendrait, comme I^alton, à notre troisième variété. — On remarquera qu'il est singulier, dans cette observation, de voir lo ruban multicolore paraître uni et non veiné do divers tons gris.

(-2; Même Journal, 1799.

(3) D'après d'Hombres - Firmas, Comptes-rendus de IWcadùmie det sciences, 1849, 2* partie.

-sole noir et le blanc; mais on lui aurait lait de la peine, si on avait eu l'air de s'apercevoir du défaut de sa \ ue, dont nous avons eu les preuves plus tard.

« Nous tenons d'un marchand tailleur d'Alais, que M. de*** étant venu lui demander un liabit noir, vit sur l'étalage une belle pièce d'Elbeuf mauve, et la choisit sans vouloir convenir qu'il eût changé d'idée lorsqu'on lui déplia le drap. Il avait des gravures coloriées et des gravures ordinaires : leur principale différence à ses yeux, était que les unes étaient un peu plus claires que les autres.

« Il savait, par tradition, que les feuilles des végétaux et des herbes étaient vertes, que le ciel était bleu, le sang rouge; mais il n'aurait pas appelé vert, bleus et rouges, des fleurs, des étoffes, des papiers de ces couleurs. »

D'Hombres-Firmas ajoute que cet homme peignait passablement. Il avait représenté sur un paravant des médaillons et des ornements en grisaille, qui figuraient bien le relief; il avait peint aussi, dans sa chambre, deux dessus-de-porte et un panneau entre les deux fenêtres. Mais, comme quelques-uns de ses visiteurs lui demandaient pourquoi il avait fait le terrain, les arbres, les maisons et les personnages bleus, plutôt que d'employer des couleurs propres et naturelles, il répondit qu'il avait voulu assortir le tout à la couleur de ses meubles; or, lits et fauteuils étaient rouges, et l'on eut d'ailleurs, quelque temps après, l'occasion de se convaincre que le daltonien dont il s'agit ne s'était nullement douté, en travaillant, qu'il peignait ses cama'ieux en bleu.

« Il avait pourtant la prétention d'être connaisseur en peinture; il disssertait, devant un tableau, sur la composition, le dessin, le clairobscur, la perspective; quant au coloris, il évitait adroitement de se compromettre auprès des amateurs qui étaient avec lui.

« De même, lorsqu'il se promenait, en compagnie, dans un jardin émaillé de fleurs variées, il affectait de parler de leur beauté, de leur grandeur, de leur régularité, de l'odeur forte ou suave qu'elles exhalaient; mais la vérité est qu'il n'y voyait que du gris. »

— Gheliiis (d'Heidelberg") mentionne ég-alement un cas (1) appartenant à notre première variété. Spurzlieim parle aussi (2) d'une famille dont les membres ne pouvaient disting-uer que le blanc et le noir. Wilson men-

(1) Handbuch dcr Augenheilkunde. etc., 48-53.

(2) Bhrénologie, 3' édit., p. 27G.

lionne (1853) un g'raveur ne voyant, dans un porli'ait, que blanc et noir. Je ne cite pas d'autres observations qui me semblent incomplètes ou peu authentiques.

L'absence g-énérale et absolue du sens chromatique se présente beaucoup plus rarement que l'absence du sens partiel d'une ou de plusieurs couleurs seulement. Tel n'est cependant pas l'avis de M. J.-P. Durand (de Gros), pour qui les dal toniques dits incomplets tiennent un lang'ag'e excluant la supposition d'une couleur quelconque distincte du blanc ou de l'obscurité. « L'achromatopsie partielle ne paraît même être nullement établie par les prétendus exemples qu'on en adonnés, bien qu'elJe soit rationnellement possible et probable même. » Pour cet auteur, le cas de Dal ton appartiendrait, comme nos autres variétés, à l'achromatopsie complète, ce qui ne nous paraît pas du tout établi par les textes invoqués (1).

,1 Essais de Physiologie philosophique, 1866. « Je crois que le diagnostic, à l'égard de Dalton, a fait fausse route pour s'être guidé d'après les déclarations mal interprétées des sujets : on a trop peu réfléchi, d'une part, à la radicale impossibilité où se trouvent des individus n'ayant jamais perçu une sensation de couleur de donner à ce mot le sens que nous y attachons, et, d'autre part, à la ten(|ance qu'il est naturel de leur supposer à rattacher ce signe à une idée, et à l'appliquer aux différents tons de la lumière, seules modifications de cet agent dont ils puissent avoir le sentiment (ce sont là des réflexions fort justes, que nous aurons occasion de faire plus loin pour notre part). Ce qui me fait douter que les daltoniques prétendus partiels perçoivent aucune distinction des couleurs, ce sont les hésitations et les contradictions bizarres qui marquent tous leurs discours sur cette matière. Dalton, comme je l'ai déjà dit, est classé par tous les auteurs parmi les daltoniques incomplets: on lui attribue la jouissance des trois couleurs principales, le jaune, le bleu, le pourpre (voir Szokalski, Mémoire sur les sensations des couleurs, Paris, IS:^!). etMarcé, Des altérations de la sensibilité. Vans, mîO), ce qui ferait supposer qu'il n'est déjà pas trop mal partagé, et ce qui, par parenthèse, serait singulièrement défavorable à notre hypothèse de la division chromatique de la fibre visuelle. Mais sur quoi so fonde-t-oti pour on décider ainsi? — Sur la déclaration de Dalton lui-même, qui dit en eUot. en un

Si les diverses variétés que nous adopterons dans notre second g-roupe, passent de l'une à l'autre, les deux g«roupes admettent ég-alement des transitions. Gomme exemple de daltonisme à la fois achromatique et chromatique, je puis citer l'observation IX, et emprunter à M. Sous (1) l'observation suivante :

Observation IV. — Un jeune homme de 24 ans, commis- voyageur, vint me consulter pour une hyperémie artérielle de chaque papille, suite de l'abus de verres convexes n" 8. Cetle hyperémie fyuérit par ie repos des yeux. Mais le malade, depuis son enfance, accuse une perception toute spéciale des couleurs. J'attends deux mois après sa guérison pour l'examinera ce sujet.

Son père est myope el non daltonien. Ses deux tantes paternelles ont souvent des inflammations oculaires. Un oncle paternel offre les mêmi-s bizarreries que lui pour la perception des couleurs.

De prime abord, le sujet voit toutes les couleurs gris plus ou moins clair : mais, s'il a fixé l'objet coloré un certain tamps, le vert foncé paraît bleu, le vert clair gris, le jaune lantôt gris, tantôt jaune. Le bleu et le • iolet sont nettement perçus. Le rouge semble noir. Quand il fixe attentivement un objet coloré et vivement éclairé, au bout de cinq minutes environ les couleurs commencent à ne plus être perçues, et sont remplacées par la teinte grise. De plus, \ \ sensation de lumière diminue. X... compare cette diminution de lumière à celle qu'on observerait dans

certain passage de son exposé (voir Szokalski, mém.cité), qu'il distingue dans le spectre « \e jaune, le bleu et le pourpre. » Mais il fallait, avant de conclure, s'assurer de la valeur que ces distinctions pouvaient avoir dans sa bouche. 11 va nous iîxer lui-même sur ce point, il va nous apprendre ce que valent et son jaune et son bleu et son pourpre, el le cas à faire de son témoignage dans l'espèce.

a Mon jaune, poursuit-il, contient le rouge, Vorangé, \e jaune et ie vert « de tout le monde ; mon bleu se confond tellement avec le pourpre que « je ne reconnais là qu'une seule et même couleur. La partie du spectro « qu'on appelle rouge me semblp à peine quelque chose de plus qu'une « ombre ou qu'une absence d'ombre... le drap bleu el le drap cramoisi n'of- (i frent pas de différence tranchée. »

« Après ces rapprochements, il devait être évident pour chacun que Dalton, dans les couleurs, ne voyait que le blanc cl le noir. »

(1) Brochure précitée, p. 4 et 5.

un appartement vivement éclairé oi!i Ton éteindrait successivement les flambeaux.

Pour lire, il place le livre comme les myopes à 6 ou 7 centimètres de sa vue, et cependant les verres biconcaves ne lui sont d'aucun secours. Pour lire plus facilement, il emploie des verres biconvexes n° 12. Après avoir lu i à 5 minutes^ la sensation de lumière diminue graduellement.

L'iris est marron foncé, la pupille régulière et contractile : à l'ophllialmoscope, les milieux de l'œil sont transparents; la papille est petite, rose, jaunâtre, bien limitée. Quelques anomalies sans importance dans les vaisseaux rétiniens.

Goubert.

ACHROMATOPSIE INCOMPLET!-]

ou DALTONISME CHROMATIQl^E.

Second groupe de l'achromatopsie.

Ici nous trouvons quelques notions sur les couleurs. Nous avons déjà dit que la couleur la plus souvent perçue est le jaune; le roug«e, au contraire, est le plus fréfréquemment méconnu : à sa place, les daltoniens, d'après M. Sous, voient :

Vfiri, 14 fois. Bleu, 5 (bis.

Gris, 7 fois. . Jaune, 2 fois.

Après le roug-e, c'est le vert qui disparaît d'abord, et il est pris pour du bleu (4 fois), pour du g-ris (1 fois), d'après M. Sous, Puis s'éleig-nent successivement le le violet, paraissant orang-é ou jaune, et le bleu. Nous donnerons, en terminant ce qui concerne notre troisième variété, une statistique plus détaillée à cet effet.

La couleur accusée par le daltonien n'est pas toujours complémentaire ; elle est souvent une des deux constituantes, quand il s'ag^it de couleurs binaires. Ainsi le roug'e semble fréquemment vert (couleur complémentaire); mais le vert, mélang-e de jaune et de bleu, produit à beaucoup d'autres la sensation du bleu.

Nous avons admis trois variétés dans V achromatopsie partielle. Nous les décrirons dans l'ordre inverse de leur fréquence, pour nous occuper ensuite des transitions naturellement multipliées entre l'acbromatopsie et la perceptibilité normale des couleurs.

A. Première variété. — Perception du jaune. — Ici le daUonien connaît le jaune. Le jaune est ég-alement la couleur la mieux perçue dans les deux variétés suivantes et dans l'achromatopsie fausse, acquise. C'est elle qui s'éteint la dernière. Pour ces g'ens, tout n'est pas jaune, comme pour certains sujets atteints de chroopsie et dont je parlerai à propos du diag-nostic. Les autres couleurs se rang-ent, devant leurs yeux, entre le jaune, le blanc, le noir etleqrs mélangées ; elles paraissent en g'énéral des g'ris plus ou moins foncés.

Ruete (1), après Goethe, nomme akianoplepsie (non vision du bleu) ces cas où l'œil ne connaît que le. blanc, le noir, le jaune : Goethe a même peint un paysag-e tel que le perçoit un œil acyanoblepse, sans prendre g-arde d'ailleurs qu'il ya le plus souvent alors perception du jaune.

Nous avons déjà parlé des transitions naturelles entre nos variétés. Ainsi rencontrerons-nous des sujets ayant une vag'ue notion d'une couleur autre que le jaune, sans la connaître d'une manière certaine : pressez-les des'expHquer, de donner un nom, ils répondront bien qu'en hésitant, et peut-être la veille, ils avaient appelé différemment la même couleur.

L'interrog-alion d'un daltonien est d'ailleurs fort délicate, on ne saurait trop le montrer. Beaucoup d'entre eux, avec de l'expérience, désig-neront sans se tromper des sujets vulg-airement connus. Sommer, comme bien d'autres, tenant une feuille de laurier d'une main, un bâton de cire d'Espag-nc de l'autre , savait que l'une est verte, l'autre roug-e, en avouant f|u'il n'aurait pu l'affirmer. Huddart, Dalton, Szokalski parlent d'un jeune homme (pii tie voyait pas les cerises d'ifti

(1; T rnilc d'oiilillialmolojjip.

cerisier, mais les reconnaissait bien à leur pédoncule, s'il pouvait approcher de l'arbre.

D'autre part, en mettant de côté la bonne foi individuelle dont ne se méfient pas toujours assez les auteurs qui ont écrit sur le daltonisme, à quoi bon presser un sujet de porter un jug-ement sur une couleur qu'il ne connaît pas, que vous connaissez sans doute vous-même beaucoup moins qu'un peintre. On s'expose ainsi volontairement à autant de causes d'erreurs, et c'est par cela même que beaucoup d'observations de daltonisme sont mal prises, attribuant aux réponses de l'observé une importance qu'elles ne peuvent avoir. Le daltonien rapporte nécessairement les objets aux seules couleurs qu'il perçoit. Ne sait-il apprécier qu'une couleur ? il ne verra dans un mélang-e que la seule couleur ayant existence pour lui. La sensation qu'il accusera est bien celle qu'il ressent; autrement, s'il nomme une couleur qu'il n'a jamais vue, sa sensation sera mal traduite par son lang'ag'e.cdl n'existe pas, dit le D'Noël(l), entre vous et lui, de terme de comparaison, et vous ne pouvez vous faire une idée juste de l'impression qu'il ressent, bien qu'il se serve pour l'exprimer d'un nom qui a pour vous une valeur certaine et invariable. C'est alors qu'on s'expose à tomber dans des déductions erronnées, si l'on attache à ses réponses une valeur qu'elles n'ont pas. Mais, quand on a éloig-né cette cause d'erreurs, la chromatopseudopsie vous apparaît dans un état de simplicité remarquable, et le chaos des confusions si diverses et si variées qu'on y remarque au sujet des couleurs composées, commence à s'éclaircir; ces confusions vous semblent comme un effet naturel de l'anoma-

(i) Thèse précitée.

lie que vous avez constatée d'abord dans la perception des couleurs mères. »

C'est parce que les auteurs ne se feont g'énéralement pas mis en g-arde contre ces difficultés, que la plupart des observations connues sont incomplètes. Tout en nous efforçant de nous limiter aux meilleures, nous ne manquerons pas nous-même d'être taxé, par certains esprits rig'oureux, d'une crédulité trop faible. On ne relève en outre trop souvent que les méprises les plus saillantes, les plus plaisantes. L'indécision des statistiques de daltoniens, telles que Wartmann a cherché à les dresser en 1848, est la conséquence inévitable d'un petit nombre de matériaux exactement fournis à la science. Quand l'achromatopsie sera mieux assise sur de bonnes interprétations des cas rencontrés, il sera possible de l'envisag-er sous un nouveau jour. Ainsi, il est vraisemblable qu'on arrivera à séparer les daltoniens par manque de mémoire (obs. XXVI par exemple) des daltoniens proprement dits, — et aussi, comme l'a essayé Seebeck, les erreurs d'appréciation dans l'intensité ou le ton (pag'e 7, note) d'avec celles dans le jug-ement individuel sur la nature des couleurs.

Mais comment «éloig^ner les causes d'erreur?» C'est ce que ne nous dit pas le D"" Noël. On ne peut se g-uider sur une appellation de couleurs, car ici il s'agit simplement de plus ou de moins, et l'œil sain ne perçoit pas toujours aisément la différence de deux couleurs voisines. 11 manque à l'étude de l'achromatopsie une métliode fidèle d'observation, un critérium scientifique. Armi son hisloire est-elle toute entière à reconstituer comme nous le redirons à propos du diag-nostic différentiel. Le temps et .l'occasion nous ont manqué pour la renouveller; nous le reg-rettons, mais il nous

faut avouer que rien ne sera lait, à nos yeux, tant qu'on n'aura pas pris un g-uide infaillible et écarté les caractères subjectifs. Le mode d'investig-ation qui, seul jusqu'ici, nous paraîtrait susceptible d'arriver aux lois et en partie aux causes du daltonisme, ce serait le spectre. Il ne faudrait pas encore se servir du spectre, comme moyen d'entendre nommer par l'observé telle ou telle couleur, car alors autant prendre un tapis big-arré, des papiers colorés. Il y aurait, un larg-e spectre étant développé, à savoir : 1" jusqu'à quelle limite une couleur, scien tifîquemen t déterminable par ses long-ueurs d'onde, et non plus sujette aux interprétations fug-aces de l'observateur, paraît uniforme ou nuancée aux yeux d'un daltonien considéré; 2" si pour la couleur suivante il n'y a pas de vision, etc. (Voyez § du Diagnostic différentiel.)

A l'aide de ces rechercbes vraiment sérieuses, les seules que nous aurions voulu poursuivre, on pourrait faire bon marcbé du vaste fatras des observations connues, toutes ou à peu près dépourvues d'esprit scienti fîque.On arriverait évidemment ainsi à établir,- -si nous laissons de côté notre premier g'roupe, celui-là irréfutable,— une classification toute autre que la nôtre. Oblig'é d'indiquer cette marche sans pouvoir la suivre, nous avons bien dû nous résig'ner au bag-ag-e des connaissances actuelles, non sans la certitude de nous ég-arer sans cesse au milieu d'un sujet aussi délicat.

Néanmoins, faute d'idées bien fixes, les difficultés d'interprétation écartées autant qu'il est aujourd'hui possible, la première variété de l'acbromalopsie incomplète paraît moins rare que l'incolorie, bien que les observations recueillies soient encore peu nombreuses.

Observation V (D'Hombres-Firmas). — M. le comte de , d'Alais,

âgé de 38 ans, marié, d'un tempérament lymphatique, distinguait de loin les objets, visait fort juste à la cbasse, lisait sans lunettes, même à la lueur d'une lampe, et rieu ne faisait soupçonner l'imperfection de sa vue. Un oculiste qui lui eût examiné les yeux n'y aurait pas remarqué la moindre particularité, et pourtant ses amis savaient qu'il voyait seulement la couleur jaune, et que toutes les autres lui représentaient des nuances entre le noir et le blanc. Ainsi, il ne reconnaissait les fleurs du grenadier que par leur forme, ne sentant aucune difiérence du rouge au vert. II confondait les fleurs de l'hortensia ordinaire avec celles de l'hortensia bleu, ainsi que les fleurs desphlox roses et blancs. En fait de variété de roses, il avouait les blanches plus claires que les pourpres : quant aux roses jaunes et aux capucines, il les voyait telles qu'elles sont. Les reines-marguerites rouges, violettes, bleues, blanches, lui paraissaient plus ou moins foncées, mais il en distinguait très-bien le centre jaune.

Il était impossible à ce daltonien, qui s'occupait de géologie, de juger des teintes caractérisant les terrains sur les cartes coloriées : presque tout lui semblait lavé en gris, et il ne distinguait que parce que son excellente vue lui permettait de suivre les lignes ponctuées et les lettres qui répondent aux couleurs.

Il dessinait avec goû't, au crayon, à l'encre de Chine, <à la sépia; mais il ne pouvait colorier un paysage et un bouquet, sans en faire quelque chose de très-bizarre pour tous les yeux autres que les siens.

Odservation VI. (1). — Le curé d'une province voisine d'Alais était parvenu jusqu'à l'âge de 28 ans sans se douter de l'aberration de sa vue. ^i ses parents, ni ses condisciples au collège et au séminaire, ni ses paroissiens ne s'en étaient jamais aperçus; lorsqu'un jour, voulant peindre ou décorer une chapelle, il découvrit qu'il ne voyait pas les couleurs comme les autres hommes (ou, plus exactement, il fut obligé de l'avouer). Il lui fallut, pour faire son travail convenablement, qu'un ami préparât les teintes nécessaires; toutes étaient pour lui des bruns clairs entre le blanc et le jaune, qu'il connaissait bien, et des bruns foncés entre le jaune et le noir. Quant aux autres couleurs, rouge, vert, bleu, tout instruit qu'il était de leur existence, il n'a jamais pu les apprécier dans leurs différences.

Le même curé distinguait parfailcmeut les signets de son missel et de son bréviaire, composés d; bouts de rubans de toutes couleurs. Il voyait les blancs, les jaunes, les noirs; il savait que les autrt;s étaient

(1) DHombrcs-Firmas, Acad. des scienrejf, '28 janvior ISHO.

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