CHAPITRE Vili
En quoi consiste le vrai et parfait religieux.
Seigneur, chaque fois que je considère les résolutions que j'ai souvent prises et la volonté sincère où je suis de vous aimer de tout mon cœur et de consacrer à votre service tout le temps de ma vie , il me semble que je suis un vrai et bon religieux. Néanmoins je crains de me tromper. Car lorsque jetant les yeux sur mes devanciers, je considère ce qu'ils ont fait, ce qu'ils ont souffert pour votre amour , et les peines qu'ils se sont données pour acquérir les vertus , et que je le compare avec ce que je fais moi-même et avec le peu de souffrances que j'endure pour vous , alors il me semble que je suis encore bien éloigné de la perfection religieuse.
— Mon fils, il y en a beaucoup sans doute qui ont la volonté d'être de parfaits religieux et qui se persuadent qu'ils le sont , mais il y en a bien peu qui le soient réellement par leurs œuvres. Car la perfection étant un assemblage de toutes les vertus , il est rare qu'elle soit le partage d'un grand nombre. On en voit qui se sont arrangé une perfection à leur manière et qui la font consister à réciter un certain nombre de psaumes
— Slot de chapelets, à jeûner tant de jours par semaine, à porter tant de lois lo oilioe , à s'acquilter de telle ou telle pratique de piété ou de mortification. S il arrive qu'ils ne paissent pas sou acquitter suivant leur dessein, ils en sont tristes , et quand ils ont pu los accomplir, ils s'imaginent avoir toute la perfection du monde. A la vérité toutes ces pratiques sont bonnes et louables, mais ce n'est pas en cela que consistent la vie spirituelle et la perfection du religieux, mais dans les \ertus solides qui sont intérieures et qui ont leur principe dans les puissances de L'ama
Ces pratiques extérieures peuvent servir à quelques-uns comme de moyens utiles pour acquérir la dévotion et l'esprit intérieur, pourvu qu'ils en usent avec discrétion; elles conviennent surtout à ceux qui commencent. Pour d'autres, qui sont plus avancés et qui vivent de la vie de l'esprit , elles sont des fruits de la perfection et leur servent a tenir toujours le corps humilié , en même temps que l'oraison remplit leur âme des ilammes de la charité et la tient unie à la Majesté disine. Mais pour ceux qui mettraient leur perfection dans ces pratiques extérieures, il est à craindre qu'ils y trouvent une occasion de ruine, comme il arrive quand ils s'y adonnent tellement qu'ils négligent de régler l'homme intérieur et de réprimer ses penchants désordonnés. Et l'on remarque d'ordinaire que ces
sortes de personnes ont beaucoup d'entêtement, et qu'elles veulent imposer leur manière de voir à tout le monde, ce qui est une preuve de leur imperfection. Car l'esprit de Dieu n'est pas là où il n'y a point d'humilité. C'est aussi un grand obstacle à leur avancement spirituel. Car il n'est pas aisé de ramener au bon chemin celui qui est persuadé qu'il y est déjà, et il faut moins de peine pour convertir un pécheur manifeste que celui qui est couvert du manteau de la vertu. Sois-en bien certain, mon fils, le religieux qui mortifie toutes ses inclinations mauvaises m'est plus agréable que celui qui négligeant un seul penchant déréglé, jeûnerait tous les jours, porterait le cilice et prendrait la discipline jusqu'au sang. Pour obtenir la santé il faut appliquer le remède au siège de la maladie.
Mais en quoi donc ferons-nous consister la vraie perfection du religieux? afin que tu puisses le voir distinctement , je vais te mettre sous les yeux, comme dans un miroir, l'image d'un vrai et parfait religieux, afin que la comparaison te fasse connaître si tu es parfait ou non, et ce qui te manque pour le devenir. Sache donc, mon fils , que toute la perfection à laquelle un religieux doit tendre est renfermée dans ces deux mots : faire et pâtir.
Faire veut dire que le religieux doit tellement régler toute sa vie qu'il satisfasse à toutes ses obligations envers Dieu , envers ses supérieurs ,
envers son institut, envers le prochain , envers soi-même et envers 1rs autres créatures.
Pàtir indique jusqu'à quel point le religieux tend à la perfection et donne a connaître si c'est pour L'amour de moi ou pour son intérêt qu'il agit, s'il est excite par l'esprit de religion on pur un motif humain. Examinons ers deux points en détail.
Le religieux satisfait à Dieu, s'il l'aime pardessus toutes les créatures, s'il a du zèle à observer non-seulement ses commandements, mais encore les conseils évangéliques, s'il se plaît à le glorifier et à le bénir dans l'adversité comme dans la prospérité , recevant également toutes choses comme venant de sa main, et comme un don celeste , s'il a une ferme volonté de mourir plutôt mille fois que de TolTenser môme dans les plus petites choses, ou de s'écarter tant soit peu de sii divine volonté , en un mot si, dans tout ce qu'il fait, il a en vue mon honneur et ma gloire.
Il satisfait à ses supérieurs , lorsqu'il obéit promptement et joyeusement au moindre signe de leur volonté , comme si c'était à ma voix , les regardant non comme des hommes, mais comme mes lieutenants à son égard , lorsqu'il les aime et les vénère comme ceux que je lui ai donnés pour être les pères et les pasteurs de son âme , recevant en bonne part tout ce qu'ils font et ce qu'ils ordonnent , et prenant modestement leur défense contre les plaintes et les murmures.
PERF. 5
Le religieux satisfait à la religion dont il est membre , lorsqu'il se comporte à son égard comme ferait un bon fils à l'égard d'une mère chérie, lorsque non content de l'aimer et de l'honorer, il s'empresse de lui rendre les services dont il voit qu'elle a besoin , et que bien loin de se montrer revêcbeet difficile, il est toujours de bonne volonté pour accepter les charges qu'elle veut lui imposer, lorsqu'il se réjouit du bien que Ton en dit et qu'il la défend avec modestie, si quelqu'un en dit du mal, enfin lorsqu'il désire ardemment sa prospérité et qu'il prie sans cesse la divine bonté pour elle, afin qu'elle croisse de plus en plus dans l'esprit d'humilité et de ferveur.
Envers les autres religieux, ses frères, il remplit son devoir, quand il les aime d'une pure charité, qu'il s'intéresse à leur bien comme au sien propre, et qu'il s'afflige de leur mal comme s'il le ressentait lui-même , quand il a bonne opinion et qu'il dit du bien de tous , qu'il compatit à leurs défauts , qu'il s'étudie à les édifier jusque dans les plus petits détails de sa vie, et qu'il se plaît à leur rendre tous les services qui sont en son pouvoir, surtout pour ce qui concerne le bien de leur âme.
Le parfait religieux ne s'arrête pas là , mais il est encore attentif à ce qu'il doit aux séculiers; non-seulement il leur désire comme à son prochain la félicité éternelle et il les aime comme soi-même, mais encore sachant combien le mau-
exemple tl'tm religioni peut leur être nui-
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faire qui ne leur suit do sujet d'édification et il redolile le scandale plus que la mori Enfio il oontriboe autant qu'il lui est possible an bi sou prochain , et il ne - en rien peur
l'aider à sauver son Ame.
Quant à ses de voirs à l'égard de soi-même, le bon religieux y satisf.iiL en réprimant sas penchants s, en domptant sa chair, en mé»- ;t le monile avec toutes ses vanités, en faisant peu de eas de L'estime des hommes, et en se mortifiant en toutes choses pour l'amour de moi. De eette manière ne donnant au corps que ce qui lui est nécessaire, il le tient assujetti, el acquiert à son Ame la liberté de s'élever \ eiel : en un mot. il est comme mort au monde et à lui-même et ne vil plus que pour iteur.
Enfin, le parfait religieux remplit ses dei .1 l'égard |ù'il eu use autant
qu'il i ible, et pas davan-
ti s.iit qu'elles n'ont été créées de Dieu que 3 pour ai 1er l'I par-
venir a sa fin dernière, et \\ a soin de ch celles qui sont capables de le conduire plus sûre- . rejetant ton:. -s celles qui pourraient l'en détourner. (Test ainsi qu creator -s di •. iei rient pour le vrai autant de degrés qui lui servent à monter ai nd point de la perfection i
est désigné par le mot pâtir. C'est ce que tous promettent à leur entrée en religion, mais comme il y en a peu qui s'y mettent efficacement , voilà pourquoi on voit un si petit nombre de parfaits religieux. Ce mot signifie que le religieux se purifie et se perfectionne par le moyen des souffrances, en sorte qu'il n'y a pas d'autre secret pour devenir un parfait religieux que de souffrir. Aussi dans mes saintes Écritures la perfection est comparée à une montagne, pour indiquer qu'on ne parvient au sommet qu'à force de peines et de fatigues. Le bon religieux ne se plaint jamais de ses souffrances; les maladies, les persécutions, toutes les tribulations qui lui arrivent, il les regarde comme un don de Dieu et les reçoit avec reconnaissance de sa main paternelle. Il ne se plaint d'aucune créature , et il ne dit pas : celui-ci m'a fait tort, celui-là s'est élevé contre moi sans raison , cet autre me veut du mal; au contraire, comme il aime d'avoir quelque chose à souffrir, il en saisit joyeusement l'occasion, quand elle se présente, et la regarde comme une faveur que la divine bonté lui envoie. Telle est la manière de tirer le bien du mal. Quand un religieux n'est pas disposé à souffrir volontiers pour moi, c'est un signe que sa charité est bien faible et qu'il a encore beaucoup d'amour-propre.