CHAPITRE IX
Des défauts intérieurs qui sont un obsta le à la p rfection
Mon (ils, depuis cette blessure qu'Adam reçut dans le paradis terrestre, de L'ennemi commun da genre humain, toutes les puissances de l'âme soni demeurées si faibles et si déréglées dans infants, qu'elles tendent naturellement à l'imperfection, et qu'elles sont toujours plus portées au vice qu'a la vertu. De là viennent tous les embarras et les empêchements qui se rencontrent journellement dans la vie spirituelle, et qui en rendent le chemin si difficile que les uns y éprouvent beaucoup de retard et que les autres y sont totalement arrêtés et retournent en arrière.
Quand on veut gravir cette montagne, au sommet de laquelle est posé le siège de la perfection religieuse , le premier obstacle qui se présente , c'est le défaut de volonté. Il en est qui semblent ne pouvoir se résoudre a monter, le courage leur manque dès le commencement, et cela vient de ce qu'ils n'ont pas un désir eiiicace de la perfection; celui qui desire véritablement la sante n'hésite pas à prendre le remède. Ce défaut est
d'autant plus pernicieux qu'il détruit jusque dans son principe toute espérance de perfection. Car celui qui, faute de résolution, ne commence pas, ne peut jamais parvenir au but. Un religieux irrésolu, laissant toujours passer l'occasion de bien faire, ne fait rien, ou s'il fait quelque chose, c'est toujours le moins bon qu'il choisit. 0 combien se trompe le religieux qui diffère d'un jour à l'autre de travailler à sa perfection. A l'heure de la mort il reconnaîtra son erreur , il verra clairement, dans ce dernier examen de sa conscience, qu'il n'a jamais eu de motifs légitimes de reculer l'œuvre de sa perfection, il avouera que ses retards ne sont venus que de sa tiédeur et de sa nonchalance, et ce qui lui causera plus de remords et de confusion, ce sera le souvenir de toutes les bonnes inspirations que je lui avais envoyées et par lesquelles je l'avais tant de fois encouragé et sollicité à la perfection. Sois certain, mon fils, que dans cette entreprise, plus on diffère, plus la perte est grande.
Celui-là aussi se trompe qui s'épouvante en voyant la difficulté de se vaincre soi-même , et qui n'osant braver les résistances de la nature , se ralentit et s'arrête après avoir fait quelques pas òans le chemin de la perfection. C'est parce qu'il hésite et qu'il s'arrête que la force vient malheureusement à lui manquer, tandis que s'il se mettait une fois à l'œuvre de bon cœur, cette courageuse résolution lui donnerait la force de
vaincre toutes les difficultés. Que crains-tu dont mon filai Ta aérais peoUétre excusable, si t h fiais le premiere triompher de la nature el a marcher par le chemin de la perfection, liais il \ en a un ai grand nombre qui ont remp
avant Lui celle victoire sur eux-mêmes . et qui
Bont arrivés victorieux au sommet de la montagne . que déa armais il ne (s reale plus d'à» o el que tu seras indigne de pardon . si après tant de beaux exemples, tu as la lâcheté de restar en
arrière. SouviCOS-toi, mon (ils, que pour obtenir la couronne , il ne sulììt pas de commencer le combat , il est encore nécessaire de remporter la vie toi re.
Un autre obstacle qui n'est pas moindre que le précèdent , est d être attaché par quelque lien au pied de k montagna. Celui qui est lié peut encore, il est vrai , se mouvoir, mais il ne saurait monter. O combien se trompe un religieux . s'il s'imagine pouvoir atteindre à la perfection en conserrant dans son cœur une affection déréglée pour un objet quelconque I Cette affection est comme un. lien qui tient son cœur attaché à une creature . en sort<> que pour monter il est obline ou de laisser son cœur au pied de la montagne ou d'entraîner la creature avec lui. Le premier m yen lût -il possible, ne saurait plaire à Dieu , car c'est le cœur surtout qu'il désir:. Le second peut encore moins lui être agréable, car il ne souffre pas de partage, et comme seul il est bon
par lui-même, il veut également régner seul dans un cœur. Ce n'est pas aimer le Créateur, de conserver malgré lui de l'affection pour les créatures.
Un autre obstacle à la perfection, est de se charger d'affaires superflues. Gomme le religieux doit marcher à travers des chemins raides et difficiles , plus il est chargé, moins il est capable d'avancer, et il peut arriver même qu'il reste en chemin. Car les forces de l'esprit ne sont pas toujours en proportion des fatigues de la marche, et les puissances de l'âme, bien loin de les supporter volontiers , seraient plutôt portées à s'en affranchir. Si donc on vient encore à la surcharger d'une multitude d'embarras et d'affaires étrangères à sa vocation , il est hors de doute qu'elle n'avancera guère dans le chemin de la perfection, et qu'elle s'arrêtera peut-êlre tout-àfait. Le religieux n'a-t-il pas déjà beaucoup à faire de surmonter ses propres difficultés; son fardeau n'est-il pas assez pesant, sans qu'il aille encore y ajouter des charges étrangères à son état, sous le poids desquelles il est en danger de succomber ?
Crois-moi, mon fils, le religieux qui , pour contenter les hommes, se mêle de leurs affaires, ne viendra pas à bout des siennes et se mettra dans le cas de me mécontenter moi-même en manquant à son devoir.
Ce qui empêche encore un religieux d'arriver à la perfection, c'est d'avoir trop de compassion
pour soi-même. Le voyageur qui a pour monture un cheval naturellement lent et rétif, D'arrivé pas à son but , s'il lui épargne les coupa »! éperons. Le sol lat qui aime trop la vie et qui évite soigneusement tout ce qui peut L'incommoder n'est pas propre à gagner des victoires : il fait nombre, et voilà tout; à la premiai sion, quand il faut dans la bataille déployer son courage , la crainte lui l'ait prendre honteusement la fuite. 11 en e>t de môme dans la \ie religieuse. Que j'ai de déplaisir de voir des religieux qui ont trop de ménagement pour leur corps, et qui dans la crainte d'avoir quelque chose à souffrir , demeurent en arrière dans le chemin de la perfection ! Ce n'est pis ainsi qu'en agissaient ces bons religieux qui sont maintenant couronnés dans le ciel ; quoiqu'ils fussent d'une complexion délicate, et qu'ils eussent pu jouir dans le monde de toutes les déliées de la vie , néanmoins s'etant faits religieux par le désir de la perfection, ils ont combattu vaillamment contre la sensualité , et à force île mortifications et d'austeriles, ils ont lini par triompher, et c'est ainsi qu'ils ont mérité leur couronne. C'est parce qu'il aune trop son eorps qu'un religieux le traite avec tant de mei:. . niais il ne l'aime
■mine il faudrait ; il l'ait comme le mauvais médecin, qui par excès d'indulgence pour un malade laisse empirer sa plaie au lieude la guérir.