CHAPITRE XIII
Des peines et des chagrins qu'éprouve un religieux qui ne suit pas le chemin de la perfection.
Seigneur, si le côté de la balance où sont les mauvais religieux descend à proportion aussi bas que celui des bons s'élève , il est a croire que ceux qui ne suivent pas le chemin de la perfection éprouvent bien des chagrins et des peines.
— Il en est ainsi, mon fils, et la maladie du religieux indifférent est d'autant plus dangereuse qu'il ne la connaît pas. Car, faute de la connaître , il ne prend pas à temps les remèdes qui seraient propres à la guérir, et bientôt elle acquiert tant d'accroissement et de force , qu'il n'y a plus moyen de l'extirper. 0 combien le mauvais religieux se cause de dommage, quand il s'abandonne à la dissipation d'une vie trop libre, au lieu de rentrer en lui-même, pour examiner d'où viennent tous les désagréments qu'il éprouve ! En effet . de quelque côté qu'il se tourne, il a des sujets de peine. Il ne peut élever sa pensée vers moi , sans ressentir de la confusion. Car il sait bien que je ne l'ai retiré du monde que pour vivre dans le recueillement et dans l'exercice de la perfection. Il sait combien
je lui ai accordé de faveurs, combien de moyens je lui ai fournis pour acquérir 1rs vertus de son état, et quand il songe qu'au lieu d'en profiler il a mieux aimé vivre .1 son aise el contenter la nature, il sent bien qu'H esl coupable d'ingratitude. H su souvient qu'il avait pris d'autres résolutions en entrant dans l'état religieux. Il sait que ce n'est pas le chemin que je lui avais enseigne, après l'avoir suivi le premier pour lui donner l'exemple. Il n'ignore pasqu'en menant une vie imparfaite et indigne de la profession religieuse, il me déplaît extrêmement et provoque ma colère. Il sait tout cela, et il éprouve, malgré lui, des remords et de la confusion. Bien qu'à l'extérieur il ne le fasse pas voir, il tremble intérieurement à la pensée du châtiment qui le menace. lTn serviteur est inexcusable quand il a connu la volonté de son maître et qu'il n'a pas voulu l'accomplir.
Dans ses rapports avec ses supérieurs le mauvais religieux trouve à chaque instant des motifs de chagrins. Car comme il n'est pas obéissant et qu'il enfreint souvent la discipline religieuse , il est impossible qu'il soit en paix avec eux , et qu'il n'en reçoive pas au contraire de continuels déplaisirs. Aussi arrive-t-il souvent que les pauvres supérieurs ne savent comment s'y prendre pour le corriger S ils le traitent avec douceur, étant accoutume a la liberté il abuse de «ette (Scenda n ce et n'en devient que plus dére-
glé. S'ils usent de sévérité, et qu'ils veuillent l'astreindre à une vie plus régulière, comme il n'est pas habitué à cette exactitude, il cause du trouble dans la communauté par ses murmures. Lui commande-t-on quelque chose , il résiste ; lui impose-t-on une pénitence, il se plaint. Et cependant il n'est pas convenable de le laisser vivre à sa fantaisie, parce qu'en s'habituant au dérèglement il devient tous les jours pire, et qu'il scandalise les autres par son mauvais exemple. Donc il est vrai de dire que le religieux imparfait et déréglé ne pouvant espérer la paix du côté de ses supérieurs . a toujours dans le cœur une source de tristesse et d'amertume. Quel bien pourrait attendre celui qui est en opposition avec ses supérieurs? Leur résister au détriment delà perfection religieuse, n'est-oe pas résister à Dieu même? Car ce qu'il exige du religieux, c'est qu'il se rende parfait.
Dans ses rapports avec ses confrères le religieux indiscipliné est encore exposé à mille occasions de chagrins. Ceux d'entre eux qui mènent une vie régulière et fervente n'ont point d'estime pour lui, ils l'évitent autant qu'ils peuvent, et ce mépris lui cause un secret dépit. Il se voit forcé de ne fréquenter que ceux qui montrent autant de relâchement que lui. Mais avec ceux-ci trouve-t-il plus de satisfaction? Non; il n'est pas possible qu'il y ait un véritable contentement là où n'est pas l'esprit de piété; ceux qui
n'aiment pas Dieu n'ont pas longtemps In paix lei hommes. Les gens vicieux ne peuvent avoir entre eux d'amitié durable : ils se suspectent mutuellement, leur esprit est dans une défiance et dans une gène continuelle, comment a?ec cela pourraient - ils être véritablement contents?
Enfin si le mauvais religieux tourne les yeux sur lui-même , il y trouve des sujets de tristesse et de larmes plutôt que de joie. Dépourvu de vertus solides , il n'a point de règle pour se diriger, point de soutien pour agir, point de secours pour se défendre dans les tentations. Aussi faitil-bien des chutes, et peu à peu il tombe dans une espèce d'apostasie spirituelle. Quelle joie peut-il avoir, obligé de travailler sans rien gagner ? Il faut qu'il suive les exercices ordinaires de la communauté, et comme il ne les fait qu'à regret, avec des murmures et beaucoup d'autres imperfections, il en perd tout le mérite et n'en retire aucun fruit. Comment goùterait-il un peu de consolation, puisque ses meilleures actions et ses occupations les plus saintes lui causent du déplaisir ? qu'il fasse oraison, il n'y sent que citi dégoût ; qu'il entende un sermon , une conversation pieuse, il s'ennuie. Qu'on parle devant lui des avantages d'une vertu , il en éprouve de la gène et de l'impatience. Malheureux qui ne relire qu'un (iel amer, d'où les autres savent recueillir la douceur du miel. N'est-ce
pas un triste symptôme et un signe de mort , lorsque le remède ne fait qu'aggraver le mal ?
Quant aux tribulations qui lui surviennent, il en est d'autant plus affligé qu'elles le trouvent plus dépourvu des secours nécessaires. C'est comme un faible esquif, mal appareillé, sans rames et sans gouvernail , qui se voit tout à coup surpris en pleine mer par une furieuse lempête.
Il iry a qu'une chose qui semble pouvoir le délivrer de ses angoisses et mettre fin à ses peines, c'est la mort. Mais la mort au contraire ne lui inspire que de la crainte, et s'il n'a pas entièrement perdu l'intelligence, il ne peut la voir venir sans épouvante. Car il sait bien que plus elle approche , plus aussi il est près de mon tribunal, et que là il doit rendre compte de tous les moments qu'il a passés dans l'élot religieux sans en profiter. La mort des méchants ne termine pas la peine qu'ils éprouvent ; elle est le commencement d'une plus grande.
CHAPITRB XIV.
nue le religieux doit tendre! ta perf© uod ave< oonl
Seigneur, je désire ardemment cueillir oc fruit m doux île la perfection religieuse, mais
comment pourrai-je y atteindre ? L'arbre qui le porte est bien élevé, et quand je veux y monter, les forces me manquent, l'entreprise paraît trop difficile à la nature , le corps y sent une grande répugnance, et quand je veux le stimuler, il regimbe et refuse de m'obéir, en sorte que je suis contraint de rester au pied de l'arbre, sans espoir d'en pouvoir jamais atteindre la cime.
— Gomment peux-tu dire, mon fils, que ce soit une chose impossible, puisque tant de religieux qui sont dans le ciel et tant d'autres qui sont encore sur la terre, ont bien pu monter sur cet arbre et y cueillir le fruit désirable de la perfection ? Il est vrai que les uns y sont parvenus plus lot, les autres plus tard, et les uns avec un plus grand mérite (pie les autres, mais ils ont montre par leur exemple que l'entreprise n'est pas au dessus du pouvoir de l'homme, et qu'elle cesse même d'être aussi difficile, dés qu'on ne manque pas de refaite. Si tu p n'avoir pas assez de force, aie confiance en moi,
mon secours ne te manquera pas , de ton côté ne manque pas d'y correspondre. Monter sur l'arbre et y cueillir le fruit de la perfection , c'est remporter une victoire, et les victoires ne s'obtiennent pas sans vaillance et sans combat. On peut donner aux statues des sceptres et des couronnes, sans qu'elles aient mis l'épée à la main, mais il n'en est pas de même des créatures qui jouissent de la raison et de la liberté ; leur couronne doit être le prix de leur valeur, et elles ne peuvent recevoir les honneurs de la victoire sans avoir vaillamment combattu. Si donc tu veux obtenir la couronne de la perfection, il faut te résoudre à de grandes fatigues aussi bien que les autres. Celui-là ne connaît pas le prix d'une récompense, qui désire l'obtenir sans travail.
Puis donc que le motif de ta confiance doitêtre fondé non-seulement sur le secours de ma grâce, mais encore sur ta coopération, écoute, mon fils, les avis que j'ai à te donner. D'abord il est nécessaire que tu aies un sincère et ferme désir d'être parfait : voilà le premier fondement de ta confiance. Et en effet c'est lui qui t'excitera toujours à de nouveaux progrès, qui te fera surmonter les difficultés du chemin et qui te rendra les fatigues plus légères et plus supportables. On ne met d'empressement à rechercher une chose qu'à proportion du désir qu'on a de la posséder; c'est l'expérience journalière qui le
— sa -
prouve. Ainsi , mon fils, commence avec cou- . et désonnais plein d'assurance dans le
secours de ma grâce, exerce-loi daoa la pratiave An vertus, lantùt de l'une, tantôt de l'autre,
cl tâche d'arracher peu à peu de ton âme les racines des mauvaises inclinations, pour y planter celles des vertus contraires. Et si parfois il te semble que je t'abandonne et que je te refuse mon secours, ne te décourage pas, mais songe quo c'est ma coutume d'éprouver un religieux en le laissant a lui-môme et sans consolation, pour voir jusqu'où va sa constance et sa confiance en moi.
Ceux qui ont un long voyage à faire ne laissent pas de marcher malgré la pluie , et le bon nautonnier, quand lèvent lui manque, a recours à la rame.
11\ \a des religieux qui se découragent, quand il leur arrive de trébucher dans le chemin de la perfection et de commettre quelque faute , ou quand il leur semble qu'ils ne font pas autant de progrès dans la vertu qu'ils l'avaient espéré, tandis que d'autres en font davantage. Alors ils perdent tout espoir d'atteindre à la perfection , ils ne font plus d'eiïorts pour avancer et même ils finissent quelquefois par s'abandonuer librement a toutes sortes de fautes. Quelle illusion ! N'est-ce pas la marque d'un esprit bas et pusillanime plutôt que d'une àme grande et désireuse de la perfection ? Ne regarderait -on pas comme un insensé le voyageur qui , pour avoir trébuche
ou fait quelque chute , ne voudrait pas aller plus loin, ou retournerait sur ses pas? Ce n'est pas de celle manière que se conduit un sage et prudent voyageur. Si par hasard il tombe , il se relève aussilôt , il poursuit son chemin et il tire de sa chute cet avantage de mieux se tenir sur ses gardes le reste du voyage. On remarque la même différence parmi les religieux. Les moins sensés n'ont pas le courage de se relever , une fois qu'ils sont tombés dans quelques défauts , et ils ne prennent point de précautions pour éviter de nouvelles chutes ; mais le sage et prudent religieux se relève aussilôt, quand ila eu le malheur de tomber, et s'il tombait cent fois dans un jour, cent fois il se relèverait : nonseulement le regret de sa faute ne lui ôte pas la confiance, mais il reprend l'exercice des vertus et continue à suivre la voie de la perfection avec plus de courage et de circonspection qu'auparavant. C'est ainsi qu'il sait tirer le bien du mal. C'est encore une erreur dans laquelle tombent plusieurs religieux de ne voir dans l'exercice des vertus que les fatigues et les peines dont il est accompagné. La crainte qu'ils ont de nuire à leur santé les rend lâches et pusillanimes; ils s'arrêtent au milieu du chemin , comme un cheval ombrageux, et veulent retourner en arrière. Ils auraient envie , ce semble , d'acquérir les vertus sans qu'il leur en coûte, et sans se priver de leurs aises. Mais non, la nature humaine
n'est pas un sol si forliie qu'il produise de fruits spontanément et sans collare , et les vertus ne sont pas de si vil p>i\ que bar acquisition ne mérite pas de la part du religieux la privation volontaire de ses plaisirs et de oeqoi pourrait Qatter sa sensualité. C'est une illusion de l'amour-propre qui fait paraître les commodités du corps plus importâmes que les biens spirituels : il i\\ a rien qui soit plus oppose soi vertus de l'âme que les satisfactions du corps.
Il en est d'autres qui désespèrent de pouvoir atteindre a la perfection, dans la pensée que je ne leur accorderai pas les secours nécessaires, et eette illusion est encore plus grave; ce n'est pas seulement se tromper soi-même, c'est encore commettre une offense a mon égard. Celui qui n'a pas confiance en mei, nie fait injure, c'est supposer que je ne sais pas les secours qui sont nécessaires, ou bien que je n'ai ni le pouvoir , ni la volonté de les accorder. Non, mon (ils, n'écoute jamais de telles défiances; comme je ne désire rien tant que la perfection , aussi n'aije pas manqué de t'y exhorter par mes secrètes inspirations et par toutes sortes de moyens; c'est pour cela que je l'ai tire du monde.
Comment un religieux peut-il douter du secours d-- »? Ah! je suis continuelle-
ment à la porte de son cœur , je frappe pour entrer et pour le secourir dans ses besoins : qu'il ne dise jamais que ma grâce lai manque
Celui qui aurait recours à cette excuse pour cacher sa négligence et sa lâcheté ne ferait que la découvrir davantage , et ne serait-il pas doublement coupable de rejeter sa faute sur moi-même ?
— Oui, Seigneur, nous l'avouons , c'est à nous à travailler à notre perfection, et non pas à vous. Gomme vous êtes infiniment sage, vous savez les secours qui nous sont nécessaires, et comme vous êtes infiniment puissant, vous pouvez nous les accorder. Quant à la volonté, nous savons qu'elle ne vous manque jamais, puisque vous êtes la bonté même. C'est à nous, Seigneur, et à nous seuls que nous devons attribuer nos fautes et nos imperfections.
'^€KmmKo;