CHAPITRE M
Que rien au monde ne doit emp& ber le religieux ck
'ion.
Mon fils, jamais un soldat peureux n'arbore sou drapeau sur le rempart de l'ennemi. Sii lâcheté
le fait rester derrière les autres, ou s'il est dans les premiers rangs, il ne tarde pas à tourner le dos et «i prendre la fuite. Aussi non-seulement il ck meure sans récompense, mais encore il perd tctito estime de la part de son capitaine, et sa poltronnerie le fait mépriser et bafouer de ses compagnons. Je ne veux pas que ceux qui se sont enrôles sous mes étendards soient imprudents et téméraires, mais aussi je ne veux pas qu'ils soient trop craintifs. Ce que je désire d'eux, c'est qu'ils aient de la générosité et de la constance , et qu'ils ne craignent pas là où il n'y a pas de raisons de craindre.
Mais d'où vient qu'un religieux ne fait'pas de progrès dans le chemin de la perfection? qu'il me dise le motif qui le relient en arrière , ou qui le fait honteusement reculer? Ce n'est pas sans doute parce que l'entreprise est impossible , puisque, comme nous l'avons dit, un grami nomine en sont déjà venus à bout, et que ds
mon còlè je suis toujours prêl à venir à son aide avec toutes mes grâces. Et même le nombre des parfaits serait beaucoup plus grand, si les religieux mettaient autant de zèle à recevoir mes grâces et à y correspondre que j'ai d'empressement à les leur accorder.
Ce n'est pas non plus la force des ennemis qui est capable de retarder ou d'arrêter le religieux dans le chemin de la perfection. Car quelle que soit leur puissance , néanmoins s'il le veut, nonseulement ils ne lui causeront aucun dommage, mais il pourra les vaincre eux-mêmes : ce sont des ennemis qui n'ont que le pouvoir de tenter, et qui ne sauraient causer de tort qu'à celui qui le veut bien. Il n'est guère redoutable l'ennemi qui ne peut vaincre que ceux qui veulent être vaincus, et il faut être bien lâches pour se laisser battre par de tels ennemis.
Bien plus, celui qui ne succombe pas à la tentation , gagne beaucoup au lieu de perdre. Car cet exercice lui donne plus de force et de constance, et il lui est plus facile après cela de marcher à grands pas vers la perfection , comme un soldat devient d'autant plus parfait dans sa profession, qu'il a plus d'occasions de se servir de ses armes et qu'il se trouve à un plus grand nombre de batailles.
Il ne faut pas non plus qu'à cause des moqueries de ceux qui sont imparfaits et négligents, le bon religieux se ralentisse dans le chemin
■ [i irfection Ce s irai! faire plus de es discours des méchants que ilo mes inspirations et du bien de son Ame. < ) combien me déplaisent el oombien soni répréh m si blés ceux qui se permettent «les paroles de raillerie . quand ils voient un religieux s'exercer i la pratique des vertus
ii état, et qui disent , par exemple , qu'il \eut arriver trop vite i la sainteté , que c'est voler trop haut et s'exposer à faire une plus grande chute !
11 en est d'autivs qui n'ont pas honte do dire que ceux qui s'adonnent à la dévotion , ruinent leur saule, qu'ils deviennent mélancoliques et finissent par n'être plus propres à rien dans mon service Est— il possible qu'ils ne s'aperçoivent
lu grand dommage que causent de telles paroles et du venin qu'elles renferment, quoiqu'en apparence eli (s ne s rient quelquefois dites que par plaisanterie ! Ne pas faire le bien et empêcher les autres de le faire, n'est-ce pas l'office du démon? On peut dire que des religieux qui parlent ainsi sont de feux-frères , dos ennemis domestiques , des instruments de malheur dont le démon se sert pour affaiblir ou pour faire mourir tout a fait dans le cœur des autres l'esprit de piété et de sainteté. Ainsi fait celui qui veut empoisonner son ennemi ;il t
luire d'ab >rd quelqu'un de ses domestiques. Malheureux sé - qui non contents d'être infi lèles • leur devoir, cherchent en
à détruire la fidélité des autres 0 combien ils diffèrent de ces religieux qui les ont précédés, qui s'encourageaient mutuellement à la pratique de la vertu, qui s'excitaient les uns les autres par de bons exemples et par de saintes paroles à l'amour divin, à la mortification de leurs passions, au mépris d'eux-mêmes et parvenaient de cette manière à la perfection!
Supposons néanmoins qu'un religieux qui s'applique à la pratique des vertus avec discrétion et selon l'avis de son supérieur ou de son père spirituel, supposons, dis-je, qu'il en tombât malade, serait-ce donc pour lui un si grand malheur , et quel dommage en recevrait-il ? C'est moi qui l'ordonne ainsi. Que sait-on si par le moyen de cette infirmité je n'ai pas dessein de le préserver d'une maladie de l'âme bien plus dangereuse ? Pense-t-on que la dévotion d'un religieux me déplaise, quand il est malade. Ceux qui me déplaisent , ce sont les religieux imparfaits , qui abusent de leur santé et qui m'offensent d'autant plus que je leur en accorde davantage. Tout malade qu'il est , le bon religieux ne laisse pas de me servir beaucoup mieux que l'indevot qui se porte bien. Car dans sa maladie il donne encore de bons exemples et il pratique plusieurs vertus, tandis que l'autre ne fait que scandaliser par son relâchement. Aussi le religieux qui tend à la perfection ne perd rien avec moi , quand il est malade ; car le salaire de mes fidèles servi-
leurs oourl toujours en temps de maladie comme pendant la santé. Ce ioni les maladies spirituel'
1rs, effets des imperfections, «i ni sont dommageables, et non les maladies corporelles; un bon religieux sait tirer de celles-ci un grand profit pour le bien de son .'uno. Si dans les infirmités do corps la volonté aussi devenait malade, eu sorto que l'âme ne put acquérir de mérite , alors il faudrait les regarder comme un grand mal , et on los muait justement en horreur. M<i i> le contraire qui arrive, comme l'a très-bien exprimé mon apôtre, en parlant de lui-môme: Quand je suis infirme, disait-il i alors je suis fort, car la vertu se perfectionne dans l'infirmité. Mon lils, veux-tu taire une chose aussi avantageuse pour toi qu'elle m'est agréable, fuis ces détracteurs de la perfection, comme des serpents venimeux , et sois persuadé qu'en méprisant leurs vaines et dangereuses paroles, et en l'appliquant avec zèle ù la perfection, ta gloire «■n sera d'autant plus grande; moi-même , pour l'amour de qui tu l'auras fait, je serai ton généreux et fidèle rémunérateur.
Il en est d'autres qui s'arrêtent dans la voie de la perfection , a la vue du petit nombre de ceux qui la suivent. Mais ce n'est pas un motif raisonnable. (Jue t'importe, mon fils, d'avoir peu de compagnons, ou d'en avoir un grand nombre*? Il te sullit de savoir que la voie est bonne et Mire . et qu'elle conduit a une lin bien-
heureuse; si tu as peu de compagnons dans le voyage spirituel , c'est ce qui augmente ton mérite, bien loin de le diminuer, et tu dois plutôt regarder comme une faveur distinguée d'avoir ce qui n'est accordé qu'à un si petit nombre. Il y a peu d'élus , quoiqu'il y ait beaucoup d'appelés, et un seul gagne la couronne, quoiqu'il y en ait un grand nombre qui courent dans la carrière. Si donc tu veux faire partie de ce petit nombre et gagner une couronne, poursuis ta course avec ardeur, sans l'inquiéter des autres. Celui qui agit par amour ne regarde pas s'il a des compagnons , il ne fait attention qu'à celui pour lequel il s'est mis à l'œuvre. C'est pour l'amour de moi que les bons religieux tendent à la perfection ; c'est moi qui suis leur guide et leur compagnon, c'est moi qui prends leur défense et je suis toujours prêt à les secourir ; celte pensée devrait être suffisante pour les faire marcher avec constance et avec fermeté.
Du reste , mon fils , ne sois pas étonné s'il y en a si peu qui suivent le chemin de la perfection : ce chemin est étroit et difficile ; il exige une mortification continuelle en toutes choses, et il y en a beaucoup trop qui se laissent entraîner dans la voie large et facile de la sensualité. Mais tu comprends assez par toi-même combien cette immortification est contraire à l'esprit de l'état religieux.
Il y en a d'autres qui abandonnent la voie de
la perfection par respect humain ou pat i.i vu< d'an interdi temporel. Ces! une injure qu'ils Ioni aux veri us religieuses. Ils devraient s'en faire n oroamant et une couronne Tei fouler aux pieds tous les intérêts temporels; m;iis par un indigne renversement, oa sont les vertus qu'ils niellent SOUS leurs pieds, et ils placent les intérêts du monde sur leur lète. Ils me font aussi injure à moi-même . COU! qui font plus de eas des avantagea de la terre et de l'estime des hommes que île la perfection à laquelle je les invite. .M. us c'est sur eux que retombe tout le dommage. Car on ne l'ignore pas : celui qui rougira do moi devant les hommes, je refuserai de h" reconnaître devant les ai
Et quelle inconséquence! Etant encore dans le siècle ils ont tout laissé pour choisir la vie parfaite; ils ont abandonné le monde et foule aux pieds le respect humain , et maintenant qu'ils sont religieux ils renoncent à la perfection par 1 pour le monde ! n'est-ce pas une conduite insensée? Est-ce la vaine crainte d'être blâmés qui les retient? mais quel motif de crainte peut avoir un religieux qui lendà la perfection? Ce but n'est-il pas le plus glorieux auquel il puisse parvenir sur la terre? D'ailleurs qu'importe au religieux d'être méprisé da monde? Est-ce du monda qu'il alleni si recompense, ou bien craint-il que je ne me prononce pas en sa faveur? Non, il n'importe aucunement a un rcli-
gieux d'être estimé ou blâmé du monde , mais il lui importe beaucoup d'être aimé de moi.
Enfin il y en a qui renoncent à la perfection à cause d'une répugnance naturelle pour les moyens qui y conduisent et des difficultés qui s'y rencontrent pour la vie du corps. C'est encore une grande erreur. Car après tout , mon fils , être religieux et par conséquent tendre à la perfection, qu'est-ce autre chose que d'aller contre les appétits de la nature? Si tu négliges l'exercice des vertus, dans la crainte de gêner ton corps et de mortifier tes sens, n'est-ce pas un amour désordonné de toi-même, et un excès de délicatesse plus digne d'un homme du monde que d'un religieux? Souviens-toi, mon fils, des promesses que tu m'as faites, lorsque tu es entré dans l'état religieux. Alors ton dessein était de souffrir tout pour l'amour de moi, et tu étais bien résolu , afin d'acquérir la perfection , de châtier ton corps et de te priver de toute consolation naturelle.
Ini