CHAPITRE VI
De la parfaite observance des vœux.
Mon fils, les gens du monde ont coutume de mettre beaucoup d'importance à la gloire de leur nom età l'honneur de leur famille, et ils en sont si jaloux qu'il en résulte souvent des haines et des vengeances, et qu'ils veulent même laver la moindre injure dans le sang de leur ennemi. Ainsi se ruinent des familles entières , et ce qui est bien plus malheureux , les âmes périssent éternellement. Et tout ce mal vient de ce que les hommes sont trop fidèles à observer les lois insensées du monde, auxquelles bien loin d'être obligés par vœu de se conformer, les chrétiens ont au contraire formellement renoncé par les promesses de leur baptême. Que si les mondains observentsi ponctuellement des lois pernicieuses, au péril de leurs biens, de leur vie et de leur salut, avec quel soin et quelle exactitude les religieux ne doivent-ils pas observer les lois de leur état, ces lois auxquelles ils se sont volontairement soumis , et qui sont émanées de l'Esprit-Saint pour le salut de leur âme et pour ma plus grande gloire? N'est-ce pas se faire la guerre a soi-même de préférer les lois du monde à
celles de Dieu, c'est-à-dire les lois de son plus cruel ennemi à celles de son Créateur el Suiveur?
Il e^t vrai, mon lils. qoe le monde regarde comme un lâche celui qui n'observe passes loia
de i : mais celui qui support.' patiem-
ment une injure pour I amour île moi , je le regarde comme une Ame forte, et c'est le jugement que portent aussi de mi tous les hommes vertueux : on l'ait preuve île courage et de
• quand on triomphe de soi-même et
qu'on préfère les lois de Dieu aux vains pie des hommes. Au contraire le religieux qui ne craint pas de violer ses engagements est dósbomémes du monde, aussi bien qu'il -•>t infâme en religion; et il n'est personne qui ne l'accuse de bassesse et d'ingratitude pour avoir méconnu la sublimité de l'état religieux et abusé de la multilUu es qu'il y avait reçues.
Car personne n'ignore que violer ses vieux, c'est manquer a ses promesses les plus solennelles et mépriser celui a qui l'on devait son élévation. QSéquence , mon lils, tu ne dois pas trouver trop sevère ceti • sentence que j'ai prononcée dans l'Évangile. H n'est pas propre au ro\aume de Dieu celui qui, ayant la main a la charrue, i le derrière lui. Dans le ciel on ne couronne
•lui qui commence, mais celui qui a p • jusqu'à Ja mort.
Il est encore dit dans nies saintes Ixritures que ce qui déplaît beaucoup a Dieu . c'est l'in-
iìdélité dans les promesses ; et c'est avec raison. Considère , en effet, mon fils, les funestes conséquences de cette infidélité. Le mépris que s'attire un seul rejaillit sur tout le corps, et lui fait perdre le crédit dont il jouissait , de même que dans le monde on ne donne plus sa confiance à celui qui ne satisfait pas à ses dettes. Delà il arrive encore que les séculiers sont scandalisés en voyant qu'un homme qui s'est consacré à Dieu ne craint pas de lui être infidèle et de faillir dans des points essentiels.
Cette infidélité me déshonore moi-même. Car, ayant accepté la promesse qui m'était faite, si elle n'est pas observée exactement, c'est une injure que je reçois de la part de ceux-là mêmes que j'avais le plus aimés et comblés de faveurs. Il en résulte enfin un grand préjudice pour les transgresseurs, car ils finiront par tomber toutà-fait pour ne plus se relever : leur irrégularité n'est rien moins que le chemin de l'apostasie. Est-il étonnant après cela , si je fais éclater sur leur tête et quelquefois dès cette vie même tous les traits de mon indignation ? Il vaudrait mieux pour eux n'avoir jamais fait de vœux que de les violer après les avoir faits. Ils ressemblent à ceux qui, pour ne pas s'acquitter de leurs dettes, ont recours à une banqueroute frauduleuse, et qui ne méritent ni pitié, ni pardon.
L'ennemi capital de la perfection religieuse, le démon, n'ignore pas combien l'entière obser-
vancedes vomii procure d'avantages ; il sait bien que comme il n'est rien de ; lus efficace pour .11 river sûrement à la p que la mor-
tification des penchants déréglés de la naturo, c'est surtout par l'observan nu qu'on
les mortifie, la passion ! s richesses par le vœu de pauvreté . les inclinations charnelles par celui de chasteté, et toutes les puissances de l'âme par celui - nce Aussi fait-il tous ses efforts
pour engager les religieux a s'écarter de leurs vœux sans scrupule. Et son dessein n'est pas seulement démettre un obstacle a la perfection, mais d'affaiblir 1 édifice de la vie religieuse jusque dans ses fondements, afin qu'après l'avoir miné peu à peu , il lui soit facile de le renverser et de le mettre eu ruines. Un mal est d'autant plus à craindre qu'il s'attaque à la partie principale.
Pour consolider toujours davantage les fondements de leur é lifice spirituel , et pour contreminer, pour ainsi dire, les rnsesdu démon, les bons religieux s'étudient à mettre toute la perfection possible dans l'observance de leurs vœux mi -ux \ parvenir, ils ont recours
a plusieurs industries pieuses et salutaires. 0 qoej'aimeàen voir quelqu -uns qui ont la coutume de r . ement leurs
i les jours . et me dentari 1er avec inala grâce • parfaitement ' Ce qui me piai lie pratique . c'est qu'elle est
un effet du désir qu'ils ont d'être fidèles. Avoir ce désir et demander la grâce de l'accomplir, ce sont les deux premiers pas que fait une âme pour arriver à son but. Renouveler souvent les vœux qu'on a faits , c'est en quelque sorte enfoncer toujours davantage les trois clous qui tiennent le religieux attaché avec moi sur la croix , afin qu'ils soient affermis, si, par hasard, ils avaient été ébranlés; et voilà ce qui donne de plus en plus de la force et de la constance à un religieux. Il y en a d'autres qui me sont pareillement agréables; ce sont les religieux qui, à l'approche d'une tentation contre leurs vœux , ne se mettent pas à discuter en eux-mêmes si la faute serait grave ou légère , s'il y aurait péché ou non , mais qui la rejettent promptement, dès qu'ils s'aperçoivent qu'il y a quelque chose de contraire à un de leurs vœux, comme celui qui voit une étincelle de feu tomber sur ses habits la secoue aussitôt, sans examiner si la brûlure serait grande ou petite. Ces religieux fidèles craignent avec raison que, s'ils ne tenaient pas compte des petites imperfections qu'ils peuvent éviter, ils finiraient par fermer les yeux sur les grandes. Écoute, mon fils ; n'est-ce pas pour l'amour de moi et pour me servir plus fidèlement que tu as fait les vœux ? N'est-ce pas dans le dessein de me plaire davantage que tu les observes ? Pourquoi donc te permets-tu ces petits manquements si faciles à éviter, sachant bien qu'ils me eau-
seni < 1 n déplaisir? Dans ce qui appartient an corps tu ne veux souffrir aucun défaut, ni grand , ni petil ; comment souffres-tu qu'il y en ait dans l'observance des vœux , qui appartieni au bien de l'âme , 6t <iui est ton trésor lo plus précieux ? Peux-tu dire que tu es un bon religieux tel que je lesoubaHe, et que lu as
pour moi un Véritable d ardent annuir, si tn fais
si volontiers, sous prétexte qu'elle esl petite, une chose crai me déplaît?
Il y a encore un moyen qui est d'un grand secours pour arriver à la parfaite observancedes
vœUX et qui est en USage panni les religieux fervents, c'est d'imiter ceux qui sont allâmes , et qui , dans l'empressement où ils sont d'assouvir la faim qui les dévore, mangent tout ce qu'ils peuvent trouver, sans examiner s'il est froid ou chaud, bien ou mal apprêté. Ainsi les religieux fervents , qui sont avides d'exercer les vertus qu'ils ont promises par vœu ne laissent passer aucune occasion de les pratiquer, quand ce serait une chose peu considérable . et qui ne flatterait pas leur gOQt. Il n"\ a rien qui facilite autant l'observance des vœux que cet exercice continuel et ces actes souvent répétés de pauvreté, de chasteté ci d'ob • Par l.i le religieux
contracte une heureuse habitude et acquiert pour agir toute L'aisance et toute la prestesse qu'exige I f.-ctiun. Celui qui apprend un instrument de musique n'a-t-il pas besoin d'en jouer fré-
quemment, et n'est-ce pas à force d'exercice qu'il devient habile dans son art?
D'après ce que nous avons dit, mon fils, tu peux conclure combien se trompe et à quels dangers s'expose un religieux négligent, qui n'est pas attentif à bien observer ses vœux. Pour toi T n'oublie jamais que les voeux sont l'essence de l'état religieux; qu'ils renferment le principe du salut ; que de la manière dont on les observe dépend le bien ou le mal de la religion, le scandale ou l'édification du prochain; que mon honneur même y est intéressé, puisque c'est à moi que les promesses ont été faites; et enfin que de là dépend aussi le plus ou moins d'estime qu'auront les hommes des trois vertus importantes qui sont l'objet des vœux. Si le religieux n'est pas touché de ces considérations, il n'est rien qui soit capable de faire impression sur lui; et s'il n'a pas à cœur une affaire d'une aussi grande conséquence , je ne vois pas ce qui serait digne de fixer son attention et son zèle
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