CHAPITRE VII
Combien il si convi oablc que le religieux soit amateur de ti pam i
Mon fils, il ne convient pas que le serviteur dédaigne ce que son maître a voulu choisir pour soi-même, ni que le disciple professe une doctrine contraile a celle de son maître. Tant que j'ai vécu sur la terre , j'ai choisi la pauvreté pour mon partage, je l'ai embrassée avec amour, je l'ai enseignée et proposée à tous ceux qui voulaient me suivre, et je l'enseigne encore tous les jours à quiconque est désireux de la perfection. Je fus si pauvre, des ma naissance, qu'il ne se trouva pas un seul petit coin de maison pour me recevoir , et que ma mère pauvre fut obligée de se retirer dans une étable ; c'est là qu'étant né, je fus déposé, non dans un lit, mais dans une cròche d'animaux. Né d'une mère pauvre , je fus pauvrement nourri , c'est avec les pauvres que tous mes jours se sont écoulés, et j'ai vécu en pauvre jusqu'à la mori. A la mort, plus pauvre que jamais je o'eos pu ou reposer la tète, et je rendis le dernier soupir nu et sans soulagement
PEHF. 1 S
sur le dur bois de la croix. Juge, d'après cefa f mon fils, si les religieux ne doivent pas aimer la pauvreté qu'ils m'ont promise, puisque c'est une vertu qui m'est si chère, et vois s'il serait convenable que sous un chef si pauvre, les membres fussent entretenus à la manière des riches. Le serviteur qui veut être mieux traité que son maître n'est pas digne de rester dans sa maison. Ce n'est pas moi seulement, ce sont encore mes apôtres qui ont été amateurs de la pauvreté. Outre qu'ils n'étaient d'abord que des pêcheurs sans fortune, ils n'hésitèrent pas, quand je les appelai pour être mes disciples, à quitter même le peu qu'ils avaient, et ils se firent encore plus pauvres pour l'amour de moi , acceptant la pauvreté pour la compagne unique et inséparable de toute leur vie. 0 que ce fut pour moi une grande satisfaction , quand , à mon appel, ils laissèrent aussitôt leur père, leur barque, leurs filets, et tout ce qu'ils pouvaient avoir ou espérer sur la terre ! Et bien que ce renoncement universel fût déjà un acte parfait de pauvreté, sans m'arrêter à ce premier sacrifice, je voulus les exercer continuellement à la pauvreté, les faisant vivre d'aumônes aussi bien que moi ; lorsque je les envoyais prêcher par les bourgades, c'était sans argent, sans sac, sans provision aucune, et seulement appuyés sur ma Providence. Voilà le modèle du relicieux ; plus il est détaché des biens temporels, plus il est apte au ministère du salut des âmes.
Quand ensuite je 1rs envoyai prêcher mon Kvaneile dans tout le monde, \ allèrent ils traînés dans des chars et accompagnés de serviteurs? Avant d'arriver dans une ville, envoyaient-ils provenir de leur venue, pour qu'on se préparât a les bien recevoir? Non, ils n'étaient riches que grâces de l'Espril-saint, ils n'avaient pour bagages que ma doctrine, él pour cortège qu'un ardent désir de convertir les peuples à la foi ; ils
entraient en pauvres <l.in> 1rs \ilh-s et prêchaient un Dieu pauvre, <|ui était mort dépouille de tout sur une croix. De celte manière ils produisaient des effets merveilleux dans le cœur de leurs auditeurs. En voyant que les Apôtres ne recevaient ni or . ni argent , <>n était émerveillé ; on ne pouvait assez s'étonner qu'il \ eût des hommes assez généreux pour se dévouer à une pauvreté volontaire . et pour aller loin de leur patrie mener une vie pénible et laborieuse dans le dessein de procurer le salut des autres. C'est ce qui contribuait beaucoup au succès de leur apostolat : il est au contraire impossibledegagner des âmes, si l'on recherche en même temps les ris de vivre a son aise et dans les amusements du monde.
Si tu considères les fondateurs des ordres religieux, tu trouveras, mon fils, qu'ils ont tous eie grandement amateurs de la pauvreté, au point qu'ils ne pouvaient souffrir dans leurs monastères la distinction de mien et de tien , et qu'ils
regardaient ces deux mots comme deux épées tranchantes capables de faire des blessures mortelles à la pauvreté. Si par hasard ils trouvaient un de leurs religieux possesseur de quelque chose, ils le chassaient de la communauté comme un pestiféré. Je demanderais volontiers à ceux qui méprisent la pauvreté , de qui ils sont les disciples et les imitateurs ; et quelle est la règle qui les autorise à conserver de l'argent pour leur usage particulier. Pour quel motif le font-ils ? Est-ce pour le laisser à d'autres, ou pour se procurer quelque jouissance corporelle? Dans les deux cas , je ne vois pas de différence entre eux et les séculiers : car ce n'est pas pour d'autres motifs que les séculiers mettent de l'argent en réserve. Ainsi au lieu de gagner le ciel par violence ils travaillent à se faire un trésor terrestre. Ce n'est pas là , mon fils , la doctrine que j'ai enseignée, et de tels religieux ne sont pas les vrais enfants de leurs fondateurs : ils ont abandonné leurs traces pour prendre un autre chemin; aussi ne parviendront-ils pas à la perfection qui était la fin de leur institut.
— Seigneur , sans un puissant aiguillon , qui nous excite à aimer la pauvreté, il arrivera facilement qu'on la rebute et qu'on la délaisse. Car elle a une apparence vile et ignoble et ressemble tout-à-fait à la misère , et pour cette cause elle ne peut guère être estimée des hommes.
— Tu te trompes, mon fils, et tu confonds
deus espèces de pauvretés bien différentes. Il \ a une pauvreté forcée , qu'un homme ne souffre
que malgré lui , et celle-là sans doute est vile et odieuse aui yeux du monde. Mais comment ne
pas estimer la pauvreté volontaire? Bien loin d'avoir quelque chose d'ignoble , n'est-ce pas au contraire une vertu h iroïqoeet sublime, et peuton regarder comme une marque de misère (le fouler aux pieds les trésors les plus brillants du monde? Que si pour aimer la pauvreté tu as besoin d'un aiguillon , en est-il un plus puissant que mon exemple? Considère, mon fils, comment en venant sur la terre, moi qui étais le fils de Dieu et le roi du ciel , j'ai voulu prendre la pauvreté pour épouse , et comment je lui ai toujours été fidèle et tendrement attaché jusqu'à la mort- Ce seul motif ne doit-il pas exciter les religieux à concevoir une grande estime et un ardent amour pour elle? Dans les palais de la terre quelle est la personne que l'on entoure de plus de considération 1 n'est-ce pas celle qui est la plus aimée du prince ?
Maintenant, mon fils, veux-tu savoir celui qui aime véritablement la pauvreté ? C'est celui qui se délecte et se complaît avec elle , et qui est toujours prêt à faire son éloge; c'est celui qui désire que les autres l'aiment comme lui, et lui donnent aussi des louanges; c'est celui qui, bien loin de se permettre des actes qui lui seraient contraires, s'abstient môme des moindres appa-
rences d'infidélité; enfin c'est celui qui la considère comme un joyau céleste qui fait l'ornement de son âme et qui la rend plus chère à son Créateur. Tels ont été jadis les saints religieux; ils avaient pour la pauvreté un si ardent amour qu'en comparaison d'elle toutes les richesses du monde ne leur paraissaient que de la boue et de l'ordure. Et pour manifester en partie la tendre affection qu'ils avaient pour elle, ils se plaisaient à la proclamer leur souveraine maîtresse et se comportaient à son égard , comme on fait à l'égard d'une reine. Et ce n'était pas dans la première ferveur de leur conversion qu'ils agissaient ainsi ; mais plus ils vieillissaient dans mon service, plus ils avaient d'estime et de tendresse pour la pauvreté. Il y en eut même plusieurs qui par amour pour elle demandèrent avec instance au moment de la mort qu'on les déposât sur la terre nue pour rendre le dernier soupir. Voilà mes fidèles imitateurs, voilà les religieux qui me causent un plaisir extrême.
Au contraire il n'est rien qui me déplaise autant que de voir des religieux si peu affectionnés à la pauvreté qu'ils n'en parlent qu'avec mépris, qu'ils semblent en avoir de l'horreur , comme d'une chose déshonorante, et que dans leur manière de vivre ils tachent toujours de la repousser loin d'eux. Pour la nourriture , pour le vêtement, pour le logement ils veulent être traités avec des égards , et mieux peut-être
qu'ils ne l'étaient dans le monde; et si par
bai h .1 ils n'obtiennent pas oe qu'ils désireot, ils m troublent <*t en oonç rivent du chagrin. Quelle
re déplorable! a >a adonner le monde pour me servir, renoncer aux rich ssesetaui mmodités de la vieet faire vœu de pauvreté perpétuelle pour jouir de la paix de l'âme, et puis se livrer dans l'état religieux à des inquiétudes parce qu'on o*a pas ce qu'on avait laissé dans le monde , qu'est-ce autre chose que revenir sur
as ri vouloir révoquer soi) vœu de pauvreté? Car celui qui recherche ses aises et qui désire des
menta superflus es' dans le môme cas que celui qui recherche des richesses; de part et d'autre c'est manquer à la pauvreté religieuse. Il y a des religieux qui me déplaisent encore davantage; ce sont ceux qui ne trouvant pas dans la religion l'abondance qu'ils désirent, ne craignent pas de recourir au monde, et se font pour ainsi dire les serviteurs des séculiers , pour obtenir, par des voies détournées , tantôt de l'un, tantôt de l'auire, ce que la religion leur refuse. Et si celte conduite est répréhensible , lorsque c'est pour son propre plaisir et pour satisfaire a son goût, à plus forte raison le serait-elle, si c'était pour avoir de quoi faire des présents à d'autres. Est- il possible qu'un religieux s'oublie jusqu'à contracter des obligations envers des séculiers pour les agréments d'aulrui , et se vendre ainsi follement au monde . pour si peu de
chose! C'est de là que viennent la plupart des désordres et des scandales qui déshonorent un institut : Malheur à une maison religieuse dont les membres ne sont pas amateurs de la pauvreté; la vie licencieuse à laquelle ils ne manqueront pas de se livrer sera tôt ou tard la cause de sa ruine.