CHAPITRE Vili
Du mérite • t <le l' excellence de la pauvreté religieuse.
Mon fils , ce n'est pas sans motif que dans mon Evangile j'ai mis la pauvreté à la lète des autres béatitudes , et que j'ai déclaré le royaume dea cteux comme le partage des pauvres. Car comme il est impossible d'arriver à la béatitude sans la perfection évangélique, et que le principe de cette perfection n'est autre que la pauvreté, c'est a la pauvreté qu'appartient la première place. Aussi , considère tous ceux que j'ai appelés à ma suite ou qui ont eu le désir de devenir parfaits; s'ils n'avaient pas déjà quitté d'eux-mêmes tous leurs biens temporels pour se faire pauvres, je les renvoyais poser ce premier fondement de la perfection , je leur disais d'aller d'abord se délivrer de tous les embarras des richesses, et qu'après cela seulement ils pourraient me suivre. La perfection ne veut pas des hommes enchaînés, m. ns libres et dégagés de tout empêchement.
— Seigneur, si le royaume descieux est pour les pauvres, il semble que le nombre des élus doit être bien grand ; car il y a dans le monde bien plus de pauvres que de riches.
— Il est bien vrai, mon fils, que le royaume
des cieux est pour les pauvres, mais tous les pauvres ne sont pas pour le royaume des cieux; ceux-là seulement auront ce privilège qui auront été pauvres de coeur, et de tels pauvres le nombre n'en est pas grand. Il y en a qui ne possèdent rien sur la terre, mais qui sont remplis de désirs, et dont l'âme est avide de richesses. Cette pauvreté, bien loin d'être une vertu et de mériter des éloges, fait perdre le ciel à un grand nombre, parce qu'au lieu de mettre un frein à la cupidité, qui est la racine de tous les maux , elle ne fait que l'exciter davantage, de sorte que leur cœur tout rempli du désir des richesses ne pense qu'aux moyens de les acquérir et ne s'occupe aucunement du ciel. On en voit même que cette passion rend injustes et cruels et qui pour s'enrichir ne craignent pas d'avoir recours à des vols et à des meurtres.
Il y a d'autres hommes qui ont des biens en abondance, mais qui n'y mettent pas leur affection et qui en sont tellement détachés de cœur qu'ils seraient prêts à les abandonner, si telle était ma volonté. Mais il se trouve bien peu de ce genre de pauvres dans le monde.
Enfin il en est d'autres qui , pour être plus libres dans mon service, renoncent à toute espèce de possessions temporelles, et se détachent de leurs biens, non-seulemeutde cœur et d'affection, mais encore en réalité par unabandon total. Ainsi firent les apôtres et les religieux de tous les temps,
qai jouissent maintenantdestrés rscélestes C'est proprement la pauvreté religieuse, 6 laquelle est promis leroyaumedes cieox, el les religieux sont les véritables pauvres qui j seront ooorocra
Si le roj lume des cieui B'aebetail «« prix d'argent, «in pourrait l'échanger pour tics richesses, les biens de la lerre auraient beaucoup de valeur et d'importance, et tout homme aurait raison «Je Aimer et de les aimera l'égal même de sa vie. Mais cette valeur infinie je l'ai aceordée au contraire a la pauvreté religieuse, qui se sert des biens de la terre comme d'une échelle pour monter au ciel. Tandis que les riches du monde creusent la terre pour y trouver de l'or et de l'argent, et qu'ils y ensevelissent les pensées et les iitïections de leur cœur , oubliant le ciel et renonçant aux biens de l'éternité, le religieux détaché de la terre par son vœu de pauvreté dirige son cœur vers le ciel el se rend digne d'\ obtenir un jour une place et une récompense infinie. Du chemin que l'on prend dépend le terme ou l'on doit aboutir.
On peut dire encore que, par le vœu de pauvreté, le religieux devient en quelque façon supérieur au monde entier. Tandis que les sécusemblent dépendre d'autant de maîtres qu'il y a d'objets qu'ils désirent, et qu'ils sont obliges de se soumettre a toute sorte de personnes pour venir à bout de leurs desseins, le religieux n'ayant rien en propre <'t ne désirant rien sur la terre,
ne dépend en rien du monde, et comme supérieur à tous les biens que le monde estime il les dédaigne et les foule aux pieds.
Gequi prouveencore l'excellence de la pauvreté religieuse , c'est qu'elle est la marque d'une âme forte. L'homme est naturellement enclin à jouir des biens et des commodités de la vie, il se plaît à être bien nourri, bien vêtu, à se diverliretà prendre ses aises. Le religieux , qui se prive de ces agréments par le vœu de pauvreté , et qui pour l'amour de moi renonce à tous les plaisirs de la terre, remporte ainsi une glorieuse victoire sur la nature. Est-il possible que je ne chérisse pas tendrement ceux qui me sacrifient volontiers tous les agréments auxquels la nature les excite et dont ils pourraient jouir ? Est-il possible qu'il soit jamais abandonné de Dieu celui qui a tout abandonné pour lui?
Mais écoute encore, mon fils, une autre excellence de la pauvreté religieuse. Qu'un pauvre devienne riche par son industrie ou par l'effet du hasard, le monde ne s'en étonne point. Mais qu'un riche se condamne volontairement à la pauvreté , et que non content de se priver des biens qu'il possède, il renonce même à la faculté d'en posséder jamais à l'avenir, voilà ce qui excite son admiration. Il en est d'autant plus frappé qu'il estime les richesses au-dessus de tout le reste et qu'il ne redoute rien tant que la pauvreté. C'est qu'il ne comprend pas, malheureux
qu'il est. toute la grandeur et l'excellence de la pauvreté religieuse. Mais quoi donc! avec toutes se» riches! plaisirs le monde est -il capa-
ble de rassasier le cœur de l'homme? Non , «•cites, et l'expérience prouve t<>ns les jours que les ilesirs du mondain croissent en proportion ■ qu'il posso le, el que sa cupidité n'étant jamais satisfaite, il vit dans une inquiétude continuelle. Le religieux, au contraire, qui ne possède rien . mais qui n'a rien a désirer et qui se contente de peu, trouve dans sa pauvreté la e d'une paix délicieuse; le bonheur dont il jouit tst l'image du ciel où les Saints n'ayant plus rien à désirer sont contents île leur partage.
Ce qui prouve encore l'excellence de la pauvreté, c'est que non-seulement elle conserve les communautés religieuses , mais qu'elle en est , pour ainsi dire, la première fondatrice. C'est par elle qu'ont commencé tous les ordres religieux qui sont dans mon Église. Il a fallu des dépenses, il est vrai, pour bâtir les cloitres et les monastères, mais les lois de leur institut n'ont été établies que sur la pauvreté : leurs fondateurs, qui étaient riches, ont commencé par abandonner toutes leurs possessions comme un obstacle à leur dessein; puis en se consacrant à mon service ils ont mis en tète de leurs règles l'esprit de pauvreté et de mortification , et je me suis san i d'eux pour conduire les autres : telle fut l'origine de tous les ordres religieux : avec les richesses
on construit des édifices de pierres; la perfection chrétienne ne s'élève qu'avec la pauvreté.
Mais supposons que la pauvreté n'ait par ellemême, ni mérite, ni excellence, n'est-ce pas cependant une grande dignité pour elle d'avoir été tellement estimée et chérie de moi , que j'aie voulu la prendre pour ma compagne inséparable, et que je me sois servi d'elle pour la conversion des hommes, ayant envoyé, non des riches , mais des pauvres, pour soumettre à ma loi les sages et les puissants du monde? Ne te semble-t-il pas que j'ai singulièrement honoré la pauvreté, lorsque j'ai choisi pour mes apôtres des hommes indigents et de la plus basse condition , et que par leur moyen j'ai opéré tant de prodiges pour le salut des âmes? Après cela, mon fils, que dois-je penser des religieux qui non-seulement n'aiment pas la pauvreté, mais qui ne craignent pas de la déprécier même par leurs paroles? Comment pourrais-je ne pas m'en plaindre? Que dans le monde la pauvreté soit méprisée, ce n'est pas une chose étonnante, puisqu'on y fait profession d'aimer le faste , les honneurs et les richesses. Mais qu'il se trouve en religion, des hommes qui rougissent de la pauvreté et qui osent même la tourner en ridicule , c'est un désordre qui me va au cœur; je ne puis voir sans un extrême déplaisir celle que les religieux devraient honorer comme leur reine, suivant leurs promesses, chassée honteusement par eux et traitée avec mépris.